‹ Histoire du second empireChapitre 8 sur 176 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE PARTI RSPOBLIGAm.

Smuou. — Le ooQp d'État et les ''associations oavrières. — Les eondamiiés dans les dépertements. — Les prisons départementales. — Les internés. — Les transportés. — Les pontons. — Le Canada, — Le Duguetclin. — Chiffre ipproximatif des expulsions. — Siluation du parti républicain. — Mort d'Ar^ nand Marnât. — Mort et enterrement de Lamennais. — Les conspirations. — Afiûre de la Reine-Rlancbe. — La machine infernale de Marseille. — Arrestation de M. Coudchaux à Paris. — Arrestation du docteur Guépin et de M. Maofin, rédacteur du Phare de la Loire à Nantes. — Complot de FHippodrome. — Complot de l'Opéra-Gomique. — Attentat de Pianori. — Son jufemenL — Son exécution. — Bellemare tire un coup de pistolet sur «e voilure de la cour. — U est reconnu fou. — Des arrestations ont lieu i la suite de cette affaire. — Arrestation de l'ancien colonel de l'artillerio de la janle nationale^ Guinard. — Il est remis en liberté. — La machine iaiemale de l>erenchies. — L'échauffourée d'Angers. — I^a Marianne, — PanbruHs de nouveaux attentats sur la perymne de l'Empereur. — Encore des arrestations dans les départements. — Etat moral du parti républicain.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 ne fut point seul^nent fatal à la liberté : Vesprit d'association reçut ce joar-là une atteinte dont il se relèvera difflcilement; les sociétés ouvrières disparurent presque toutes ; la police parisienne fil enlever les emblèmes de fraternité qu'on voyait à la porte des magasins, et arrêta la plupart des gérants. Les membres de la commission executive de la Société des ménageSy qui comptait à Paris et dans la banlieue plusieurs établissements furent emprisonnés. La société des Travailleurs-'ums à Lyon possédait seize magasins dont une boulangerie avec trois fours, un entrepôt de vins et de charbons. Elle avait mis en circulation des bons d'échange de 1 franc acceptés par Iqs ouvriers dans

leurs transactions journalières et fondé un établissement des invalides du travail. Le 4 décembre 1851, des soldats et des agents envahirent ses magasins, et dispersèrent ou arrêtèrent ses associés; plusieurs des caisses particulières furent brisées et leur contenu enlevé. Un gardien ou séquestre, imposé à la société et payé des deniers de celle-ci, prit résidence au dépôt central. Ce gardien, accusé plus tard de diverses malversations fort graves, arrôté, puis mis en jugement après une détention pré* ventive de plus d'un an, fut acquitté faute de preuves suffisantes. Le gérant et divers sociétaires étaient incarcérés ; plusieurs en fuite, tous les autres se tenaient à récart, redoutant le sort de leurs camarades. A peine quelques-uns osèrent*ils se présenter pour faire valoir leurs droits et réclamer leur part de Tactif social, qui s'élevait à 45 000 francs. Le capital social avait été deux fois décuplé en trois ans (1 )•

Voilà donc des sociétés commerciales en pleine actilivité dissoutes violemment et liquidées en dehors des formalités protectrices indiquées par la loi* Un jugement du tribunal de commerce de Lyon, en date du 9 jan** vier 1852, constate avec rqgret : « que les associations dites fraternelles sont liquidées immédiatement par un commissaire de police sans formalité de justice. » Cette mesure illégale fut appliquée dans toute sa rigueur à la société dite des Castors j dont le matériel dut être vendu dans les cinq jours sur la place publique.

Un arrêté signé de Castellaue, et daté du quartier général de Lyon du M décembre 1851, déclara dissoute

(i) VÀmeûUm «ta 29 Mil iSM.

L£ COUP D'ÉTAT BT LKS ASSOCIATIONS. 31

V Association fraternelle des travailleurs unis de la ville de Vienne. I.es intéressés essayèrent vainement de représenter à l'autorité militaire que leur entreprise était de nature commerciale, que grâce à elle les économies de l'ouvrier, au lieu d'être dépendes au cabaret, entre^ raient désormais dans la caisse sociale et que l'aisance deviendrait plus grande dans les familles de travail*leurs; les juges du quartier généiral n'écoutèrent rien : Tentreprise sombra. Les naufragés partagèrent entre eux les épaves; chacun reçut dix fois sa mise, et un reliquat de 1800 francs fut remis au bureau de bienfaisance par ces hommes traités avec tant de rigueur.

Au moment du coup d'État, 299 sociétés existaient dans toute la France ; quinze seulement survécurent. Celles de Paris, de Lyon, ont laissé des traces de leur chute dans la presse. Les associations de la vie à bon marché du groupe de l'Aisne, les associations des Cordonniers^ des Menuisiers^ des Bouchers, des Fabricants de chaises, des Ouvriers tailleurs, des Peintres de Montpellier périrent obscurément le 2 décembre, ainsi que les associations des Charpentiers^ des Menuisiers^ des Traceurs carriers, des Tailleurs de pierre de la ville d' Auch ; les associations de Nancy formées par les Coiffeurs, les Ouvriers ébénistes, les Artistes musiciens ^ les Ouvriers cordonniers, les sociétés qui composaient le groupe de Olermont-Ferrand et qui réunissaient les Menuisiers en fauteuil^ les Cordonniers^ les Ouvriers charpentiers, les Ebénistes, subirent le même sort. Les sociétés des Bottiers -Cordonniers, des Cor^ royevrs, des Tourneurs de chaises, des Ouvriers ébénistes^ des Ouvriers tailleurs de Strasbourg furent violemment dissoutes.

Les boucheries sociétaires de Sedan^ de JSeumanil^ dans les ÂrdenDes^ de Grasse^ dans l'Aude, de Caen, de Bordeaux^ de Montpellier^ de Cherbourg^ de Nancy ^ de Clermoni'Ferrand^ de Poitiers^ succombèrent le 2 décembre, ainsi que les boulangeries sociétaires de Sedan ^ de Dijon^ de Nantes^ les auberges sociétaires fondées dans les Ârdennes, le Restaurant sociétaire de Toulon, X Association pour la vie à bon marché de Roisel, dans la Somme, la Société alimentaire de Dijon.

Le coup d'Ëtat détruisit les associations des bottierscordonniers de Sedan^ de Cettes^ de Colmar^ de Schelestadt; des tailleurs de Sedan^ de Bordeaux^ du Mans^ àQ Mulhouse ; des ouvriers en laine de Formies^ dans le département du Nord ; des ferronniers de Vrigneaux-Bois, de Vivier^Aucourt installés dans les solitudes de la forêt des Ârdennes ; des corroyeurs de Limoges, des Tonneliers de Beaune^ l'Assurance fraternelle contre la perte des bestiaux de Bobligny, dans le département de Seine-et- Marne ; X Association de [humanité de Lille, des Travailleurs de Metz, la Philantliropie de Caen, X Union fra-ternelle d'Orléans, la Mutualité de Valenciennes , la Concorde de Versailles, Y Alliance de Rouen !

Il est impossible de Gxer aujourd'hui le chiffre des citoyens arrêtés à la suite du 2 décembre. Celui des condamnés s'élève approximativement à plus de 10 000; le département du Var, sur 2900 accusés, fournit 718 victimes à l'Algérie ; les Basses-Âlpes, 953 sur 199/i, plus &1 déportés à Cayenne ; les prisons de la Drôme renfermaient, le ilx décembre, 500 chefs de famille : <c Plus de 500 prévenus pris sur tous les points du département actuellement sous la main de la justice, rendront bientôt

roURQDOf LE GHIFTRE DES 4BKESTÀ7I0NS NE PEUT ÊTRE CONNU. dS

compte de leur coûduite et des détestables projets qu'ils tmkttent réaliser (1). L'arrondissement de Béziers comptait, à lui seul, 1500 détenus ; le département du Gers près de 800 ; celui de Lot-et-Garonne au moins 700 ; celui des Pyrénées-Orientales 900; Vaucluse, le Gard, les Botiches-du-Rbône, figurent aussi pour un chiffre considérable sur les tables de proscription, ainsi que les départements de Saône-et-Loire , de T Allier, de la Garonne, de la Haute-Saône ; le cbiffre des détenus dans la Nièvre dépassait 1300 : <x On peut calculer » , dit le Journal de la Nièvre du 24 février 1852, u que notre département fournira à la transportation un millier d'individus au moins, soit à Cayenne, soit en Afrique. Ce chiffre énorme est destiné encore à s'accroître par suite des arrestations journalières de la justice. »

Le gouvernement aurait lui-même aujourd'hui beaucoup de peine à fixer le cbiffre réel des arrestations, car il a dû s'épargner le soin de réunir les éléments d'une statistique susceptible de se transformer plus tard en acte d'accusation contre lui. Le but des vainqueurs du 2 décembre étant de propager et de surexciter la terreur des esprits pour justifier leur victoire, les emprisonnements s'opéraient en masse par les ordres des préfets, des souspréfets, des maires, des généraux, qui toléraient chez leurs agents inférieurs des attentats semblables contre la liberté individuelle des citoyens. Tout ce qui portait une épaulette, une écharpe, une carie d'agent de police, se croyait en droit d'ordonner des incarcérations. Nulle différence entre les départements soumis à Tétat de siège

(i) Rapport da général Upène {Moniteur du 20 décembre 1851). TAXIU DCL0B1». II. — 3

9* L'KMPmË*

et les autres départements, partout l'arbitraire, tempéré uniquement par le caractère et par l'humeur des fonctionnaires. Le commandant militaire dans les Basses- Alpes installa des gamisaires chez les fugitifs et fit placer leurs biens sous le séquestre. Tout individu convaincu d'avoir donné des secours en vivres et en argent à un citoyen qualifié d'insurgé, et de lui avoir accordé un asile, était considéré comme complice de l'insurrection et traité avec toute la rigueur des lois militaires.

Les hommes du 2 décembre se posaient en sauveurs de la société. Chaque département fut donc obligé de fournir à la déportation son contingent, qui varia selon le zèle des préfets, trop bien servi par les jalousies, les rancunes, les haines de petite ville et par les dénonciations arrachées aux paysans effrayés. Des convois de prétendus insurgés sillonnaient toutes les routes, sans compter les prisonniers que les voitures cellulaires dérobaient aux regards.

Un fait pourra cependant donner une idée du nombre des victimes : les bras manquèrent pour les travaux de la campagne dans les départements du Var et des Basses-Alpes; les olives, la richesse du pays, ne purent être cueillies.

Le château d'If, le fort Saint-Nicolas à Marseille, le château des Papes a Avignon, la vieille tour de Nevers, les casemates de Paris, vieux donjons et citadelles neuves, servaient de prison à des milliers de citoyens. Les prisonniers de Nevers étaient renfermés au nombre de dix ou douze dans une chambre avec un baquet non bouché qu'ils vidaient chacun à leur tour : un quart d'heure de promenade sur le préau, défense d'introduire ni tabac ni cigare dans la prison, obligation de faire maigre le ven-

LE RÉGOn DES PRISONS. 85

dredi pour les prisonniers nourris du dehors, voilà le lèfi^lement appliqué partout avec la même rigueur, tantôt par des employés de l'administration des prisons, tantôt par des commandants militaires. Les républicains, altachc^s eomme des voleurs, traversaient les villes, les villages, les campagnes, suivis de leurs femmes, de leurs filles, de leurs sœurs en pleurs, et défilaient devant leur maison abandonnée ; plusieurs furent traînés en prison par une corde à nœud coulant serrée autour du cou ; des milliers de paysans, d'ouvriers, d'artisans, passaient de la lumière et de l'air libre aux ténèbres des tours féodales et des entre-ponts des navires de guerre ; plus malheureux peut- Mre encore ceux qui avaient réussi à passer la frontière, le sabotier du Morvan perdu dans les rues de Bruxelles, ou le portefaix du Midi errant dans les brouillards de Londres.

La préfecture de police reçut les prisonniers du coup d'Ëtat faits à Paris. Ils étaient dirigés de là sur la prison cellulaire de Mazas et sur les forts de fiicètre et dlvry. Les prisonniers qui ont séjourné au dépôt de la préfecture de police, déclarent que nulle part, même sor les pontons, leurs souffrances n'ont été aussi grandes. Huit cent trente-trois personnes sont restées pendant trois jours et trois nuits dans une salle sans air, entassées les unes sur les autres au point de ne pouvoir ni marcher, ni s'asseoir, et d'être obligées de s'engrener pour ainsi dire les unes dans les autres afin de dormir un moment. On sait qu'un certain nombre de représentants avaient été conduits à Mazas ; ils y trouvèrent un tel encombrement qoe Tun d'eux, M. Lemaire, représentant de l'Oise, partisan du président Louis-Bonaparte, dut entrer dans une

^ LEMPIRE.

cellule de punition vidée pour le recevoir. L'espace manquant de jour en jour, la police fit mettre en liberté successivement les prévenus de vagabondage et les prévenus de la police correctionnelle; d'honnêtes citoyens dont le seul crime était d'être suspects à la tyrannie remplaçaient ces coquins. La prison de Sainte-Pélagie reçut les prisonniers de quelque importance, représentants ou non, sur le sort desquels le gouvernement ne semblait pas encore fixé ; M. Duvergier de Hauranne eut le temps de s'y rencontrer (1) avec MM. Marc Dufraisse, Greppo et Miot.

Les arrestations sous les plus futiles prétextes continuèrent longtemps après la victoire des bonapartistes; M. Léman, médecin de Phalsbourg, fut emprisonné et banni, auboutdequarante-buit joursdedétention^ comme colporteur de journaux sans autorisation; des habitants de Brest, coupables de garder chez eux un buste de Ledru-RoUin, subirent la peine du bannissement. Tout était devenu prétexte à incarcération. Le gouvernement célébrait-il quelque fête, la police arrêtait « les hommes que leurs antécédents politiques rendent dangereux » . Des emprisonnements eurent encore lieu, le 29 mai 1852, à Orléans, par suite d'un nouvel examen des dossiers. Le gouvernement inventait tous les jours de nouveaux délits : Défense absolue, par exemple, de déposer des couronnes au pied de la colonne de la Bastille. Une double condamnation frappa les citoyens Guilbert et Àmeline, Tua pour avoir jeté des immortelles par-dessus la grille, l'autre

(1) C'est par suite d'une erreur que le nom de M. Duvergier de Hauranoe ne figure pas dans notre premier volume sur la listé des représentants arrêtés par les ordres du président Louis^Napoléon Bonaparte*

LES GOMMISSIONS MIXTES. hi

pour S être présenté sur la place avec une branche de laurier ornée de faveurs rouges; un citoyen, à Bordeaux, ayant crié : Vive la République ! sur le passage des prisonniers politiques, les gendarmes s'en emparent et le forcent à prendre place dans le convoi. Les conseils de guerre fonctionnaient partout avec le même zèie, entravant autant que possible la défense, et dictant en quelque sorte leurs discours aux avocats. Le défenseur du commandant Degromi reçut du président du conseil de guerre de la Gironde l'ordre de ne pas parler dans sa plaidoirie de la violation de la constitution, et ce même président s'appuya sur cette même constitution pour appliquer la peine.

Le gouvernement allait trop loin, il le comprit : M. de Persiguy, ministre de l'intérieur, adressa, le 23 jan* vier 1852, une circulaire aux membres des commissions n)ilitaii*es « pour rendre à leurs familles, quel que soit d'ailleurs l'état de Tinstruction commencée, tous les détenus qu'ils jugeraient n'avoir été qu'égarés x> . Les commissions mixtes furent instituées en même temps par une ordonnance portant la signature de MM. de Persîgny, ministre de l'intérieur, Àbbatucci, ministre de la justice, et Saint-Arnaud, ministre de la guerre. Ces commissions, composées du préfet, du procureur général et ;du général commandant la division militaire, pouvaient ordonner le renvoi devant les conseils de guerre, la transportation àCayenne et en Algérie, l'expulsion, Téloignement momentané, l'internement, la comparution devant la police correctionnelle, la mise sous la surveillance, peines appliquées avec une extrême rigueur. La proclamation suivante, concernant les simples internés,

18 L'BMMRK.

peut donner une idée de la dureté avec laquelle les autres condamnés étaient traités :

« M. le ministre de la police générale est informé que des insurgés de décembre, internés ou placés sous la surveillance de la police, se per^ mettent de quitter, sans autorisation signée de moi, la résidence qui leur a été assignée et même de se diriger sur Paris 'sans passeports.

» Ces individus se mettent dans le cas d'être arrêtés et traduits devant les tribunaux pour fait de rupture de ban, et d'être par suite expulsés du territoire français.

» Je vous invite à donner connaissance de cette disposition aux individus internés ou en surveillance dans les localités dont radminîstratioD tous est confiée.

» Vous ne leur laisserez pas ignorer que s'ils y contreviennent, ce ne sera pas impunément.

> Recevez, etc.

» Le préfet de VYomie, Rodolphe d'Ornano. »

L'internement avait lieu quelquefois sur place, c'est-àdire qu'il était interdit aux républicains de quitter la ville qu'ils habitaient au moment du coup d'Ëtat ; MM. Emmanuel Arago et Ferdinand de Lasteyrie ne purent s'éloigner de Paris tant que dura ce caprice du gouvernement.

Trois mille quatre cent dix-sept chefs de famille étaient transportés en Algérie; deux cents travaillaient aux routes sous les ordres de sergents habitués à conduire les ateliers de boulet L'un d'eux avait commis le crime de cacher chez lui le docteur Lachamp (de Thiers); M. Miot, représentant du peuple, en route pour Cayenne, fut tout à c^up, sans connaître la cause de ce changement, dirigé sur l'Algérie. D'autres condamnés, parmi lesquels M. Souesme (du Loiret), partirent pour la Guyane avec les forçais. Le gouvernement, dans toute la ferveur de sa récente alliance avec le clergé, poursuivait les délits religieux avec la même rigueur que les délits politiques. Sur une liste donnée par la Patrie figurait

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