HISTOIRE D'UN TRANSPORTÉ
au coup d'Ëtat comme préfet des Pyrénées-Orientales. C'était un fonctionnaire tout à fait selon le cœur d'Espi- Dasse. La femme d'un insurgé, mère depuis huit jours, ne voulait pas révéler la retraite de son mari, elle fut sans son enfant mise au cachot, où la fièvre de lait la prit; un citoyen, espérant exciter la pitié du préfet pour cette malheureuse, lui dit qu'elle se mourait et que ses seins allaient éclater : « Cest ce qu'il faut y répondit-il, » sm secrei sortira par là. »
M. Pougeard-Dulimbert, peu de temps après avoir pris possession de la préfecture du Gard, reçut comme tous ses coliques, après Tattentat d'Orsini, un paquet de lettres de cachet signées en blanc ; comme il ne se souciait pas de se mettre mal avec la bourgeoisie ntmoise, il choisit ses premières victimes parmi les citoyens plus obscurs.
M. Eugène Ducamp (1), condamné de 185-2, réfugié en Suisse et rentré au bout de trois ans sur la foi d'un saufconduit qu'il n'avait ni sollicité ni payé, donnait prise autant que qui que ce soit aux mesures dites de sûreté, mais il appartenait à une des meilleures familles de Ntmes ; il fut d'abord épargné. Malheureusement il était devenu depuis deux ans, à la suite de sacrifices d'argent trèsiûiportiants, agent général de la Compagnie du Phénix^ poste qui lui donnait par an près de SO 000 francs de bénéfices et dont le portefeuille, propriété du titulaire, valait plus de 150 000 francs.
La place était belle ! le préfet promettait depuis longtemps une place de receveur particulier au maire de Nîmes, qui, outre une promesse formelle, invoquait de
(1) Aujourd'hui membre du conseil général du département du Gard.
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grands services, entre autres celui d'avoir accepté les fonctions de maire, dont personne ne voulait. Le gouvernement Tavait décoré, c'est vrai ! mais cela rapporte peu. La place d'agent général de la Compagnie générak du Phénix valait mieux.
M. Eugène Oucamp, deux mois après la première razzia du général Espinasse, le 21 avril vers midi, se promenant sur le boulevard, devant la porte de ses bureaux, fut accosté par un individu de mauvaise mine, râpé, canne à la main, col de crin, moustache grise en brosse, qui lui dit de la part de M. le préfet que celui-ci désirait lui parler. Arrivé à la préfecture, il se trouva en présence, non du préfet, mais du conimissaire central qui lui dit : « Vous me voyez navré, j^ai une bien triste mission à » remplir; chargé de veiller sur votre conduite, je ne » puis que vous en louer, mais il faut que quelque mau- » vais drôle vous ait dénoncé, et je suis obligé de vous » arrêter. »
M. Ducamp répondit : « J'ai été appelé en audience » par le préfet; a-t-il voulu me tendre un guetapens? D S'il n'est pas un misérable, il faut que je le voie, que je » lui parle; c'est à lui que j'ai affaire. » — Le comnïissaire reprit : « Le préfet est occupé, vous lui écrirez de » la prison; du calme; le plus sage est de vous rendre » tranquillement à la maison d'arrêt» comme vous êtes » venu ici, sans bruit fâcheux, sans esclandre. — Je » suis venu ici en visite, de mon plein gré, vous voulez » que j'aille en prison de même 1 pour qui me prenez- » vous? pour un voleur! Si quelqu'un doit rougir de tout » ceci, ce n'est pas moi ; je n'irai en prison que par force, x> et j'irai le front haut. »
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Le commissaire fit emmener le prisonnier par quatre «ei^ents de ville, après lui avoir remis sa lettre de caohet signée : Espiriasse, et portant la date de Paris 21 avril, le jour même où cette scène se passait; c était donc une pièce signée en blanq, oubliée au fond d'un tiroir et exhumée sans motif politique.
Les gardiens attendaient à la geôle. Ils invitèrent M. Ducamp à déposer tout ce qu'il avait sur lui, sa montre^ ses clefs, son argent, et comme l'un d'eux mettait bru-* talenient la main sur lui pour le fouiller, il fit involontairement un geste de dégoût et un mouvement en arrière... «Oh! ob ! mon petit, dit le principal gardien, c'est » comme ça I allons I allons I apportez les petites ma- > chines, nous allons apprendre à ce monsieur qu'il n'est » pas le maître ici. i>
Les gardiens lui mettent les fers aux mains; un des bracelets qu'on lui passe étreignant trop un de ses poignets, il en fait l'observation. — « Tu t'y feras, mon » bonhomme, ça prête I d'ailleursça fait entrer l'amitié.»
€elui qui s'exprimait avec cette grossièreté avait cent fois parlé chapeau bas au prisonnier, du temps que M. Ducamp était avocat : a En avant I » reprit le cbef, et M. Ducamp fut entraîné, bousculé à travers un corridor et jeté la tète en avant dans un cachot en contre-bas de deu)^ marches; il tomba sur ses mains enchaînées pendant que les verroui^ et la serrure criaient derrière lui; il resta accroupi à terre. En jetant les yeux autour de lui, il re^ connut la cellule où, quelques années auparavant, il avait vu un misérable enfant de vingt ans que son défenseur n'avait pu sauver de la guillotine, hurler les angoisses de sa dernière nuit; il se trouvait à côté d'un vase cylindiique
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de terre grossière de 50 centimèlres de haut, et d'une paillasse immonde, éveutrée en plusieurs endroits, grabat du crime et de la misère, d'où s'échappait un paille concassée et pulvérulente. Il était escamoté, supprimé, il pensait à sa fortune engloutie, à sa mère désolée mourairt loin de son fils. L'humidité des dalles le fit lever. Un peu avant la nuit, on glissa près du baquet, par la porte entrebâillée, une casserole où nageaient quelques légumes et une cuiller de bois; il regardait cela stupidement, en se disant : « Qui sait, tu te décideras peut-être à manger » de ça demain ou un peu plus tard. »
Soutenu par la fièvre, il allait dans Tombre lelongdu mur opposé à la paillasse, comptant les heures une à une. Deux heures du matin sonnèrent; il entendit passer un camion ou quelque chariot lourdement chaîné ; il songea tout de suite aux voitures cellulaires. Des pas se firent entendre dans le corridor, sa porte s'ouvrit, le gardienchef, une lanterne à la main, pénétra dans le cachot entre deux soldats la baïonnette en avant, et dit : «Levezvous I vous allez partir. » Quatre gendarmes le conduisirent à la gare ; deux brigades, l'arme au poing, se promenaient le long de l'esplanade et de l'avenue; à la gare il fut remis à deux gendarmes qui s'installèrent avec lui dans un compartiment spécial. Il descendait à Marseille à six heures du matin et traversait enchatoé un groupe d'employés dont plusieurs avaient, l'année auparavant, collaboré avec lui à la grande assurance de la Compagnie Paris-Lyon-Marseille, et à qui il avait à celte occasion offert à dîner ; ces jeunes gens pâlirent à sa vue, et il leur dit doucement : « Vous savez que je ne D suis pas un coquin ! »