HISTOIRE D'UN TRANSPORTÉ
M. Ducamp entra dans le préau de la maison d'arrêt à sept heures. Les malfaiteurs, qui jouaient au bouchon, s'empressèrent autour du nouveau venu et lui adressèrent insolemment quelques questions cyniques; Tun d'eux, changeant tout à coup de ton en voyant le silence méprisant du nouveau venu, lui dit : <« Âh ! vous êtes un » politique, venez ! vous avez là-bas un camarade. »
Ce camarade était un brave ouvrier cordonnier d'Orléans, nommé Lenormand, qui, assis sur une marche, lisait dans un vieux livre; il apprit à M. Ducamp qu'il partait le matin même à neuf heures pour l'Afrique avec un autre, et que cet autre c'était sans doute lui. Aller en Afrique en redingote noire, chapeau de soie, bottes vernies et pas un sou en poche ! — M. Ducamp courut au guichet : «Pardon, monsieur! dit-il au guichetier, pourrais-je » savoir si c'est moi qui pars ce matin avec l'honnête » homme que voilà là-bas. » — Un gendarme intervint : c Je vais vous le dire tout de suite, c'est moi qui mène le > convoi, comment vous appelez -vous ? » M. Ducamp dit son nom. — « C'est bien ça, reprit le gendarme, nous partirons à huit heures. » L'attente ne devait pas être longue ; les deux prisonniers furent menés dans la cour, on leur mit les menottes, et par les rues étroites et noires du vieux Marseille, on les dirigea tout droit sur le port de la Joliette; au débouché d'un carrefour ils rejoignirent quinze individus enchatnés conduits par une brigade baïonnette au bout du fusil ; c'était le convoi ; autrefois on disait : la chaîne.
Un bateau à vapeur ses feux allumés n'attendait plus que le convoi pour partir ; le troisième jour à Taube il touchait à Stora qui n'est qu'un abri où l'on débarque
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avant de se rendre à Pbilippeville. Un groupe de transportés attendait dans celte dernière ville le courrier de Bône à Alger, le Tiiau, pour être déposés les uns à Djidjelli, les autres à Bougie. Ce navire avait été quelque temps auparavant le théâtre d'une scène ignoble : des prisonniers politiques furent ce qu'on appelle mis à la broche (1) sur le pont; infamie inscrite injustement par les transportés au compte du commandant Leroux du Titan, qui appliqua la même mesure aux transportés dont faisait partie M. Ducamp, mais qui le fit le cœur navré, et par suite d'un ordre ajouté en marge par le contre-amiral Fourricbon, commandant la marine à Alger, ancien gouverneur de Cayenne. Le frère de M. Duoaœp servait comme lieutenant de vaisseau sous les ordres de cetofBcier général. Voulant demander la grâce de son frère à l'Empereur, il sollicita un congé pour affaires de famille. M. Fourricbon lui répondit: <rje sais pourquoi 0 vous voulez ce congé, vous ne l'aurez pas. »
Pendant ce temps-là le maire de Ntmes, qui se posait comme ayant fait un voyage à Paris dans Tintérèt de M* Ducamp, disait avec mélancolie à son retour: a Le pauvre garçon n'était pas défendable ; on m'a x> montré un dossier effrayant. » La place du « pauvre » garçon » était donc définitivement vacante; rien n'empêchait cet honnête homme de la prendre pour lui. Il y fut nommé gratuitement, alors que des négociaots très- honorables de Nîmes s'engageaient, s'ils avaient la préférence, à verser entre les mains de l'ancien titulaire des sommes variant de soixante à c^nt mille francs. La
(1) C'e$t-à-dire enchaînés à la flie Tun de l'autre, et ipaintenus par uœ tringle de fer passée dans les anneaux de la chaîne,
ÉLECTIONS DE JDLES fky%% ET DERMEST PICARD. S95
Compagnie confisqua le portefeuille, la propriété, la fortuoe de M. Ducamp et en nantit purement et simplement 90D successeur , sous prétexte que le gouvernement voulait avoir un agent de confiance dans ce poste important par le grand nombre de sous^agents qui en dépendent. Pendant que l'application de la loi de sûreté générale couvrait la France de deuil, les électeurs de Paris avaient été convoqués pour le 27 avril. Hs se réunirent donc ce jour-là pour choisir trois députés en remplacement du général Cavaignac et de MM. Goudchaux et Garnot, démissionnaires pour refus de serment. Le gouvernement présenta comme candidats : le gi^néral Perrot, ancien commandant su|>érieur des gardes nationales de la Seine, et MM. Eck et Perret. Un comité composé de MM. Hénon, Darimon, Havin, directeur politique du Siècle, Nefflzer, rédacteur en chef de la Presse, Emile OUivier, Emile Durier, Philis, Ernest Picard, s'occupa du choix des candidats. Les noms de MM. Havin, Jules Favre et Alphonse Peyrat furent mis en avant. La candidature de M. Peyrat était, dans les circonstances actuelles, un hommage au journalisme et une leçon au pouvoir qui avait frappé Tannée précédente la Presse, dont il était alors le rédacteur en chef, d'une suspension de deux mois. M. Emile Durier, chargé d'inviter M. Peyrat à une réunion électorale chez M. Emile Ollivier, le trouva décidé à décliner d'avance toute candidature. Il consentit néanmoins à se rendre à la réunion qui eut lieu le jour môme où expirait le délai pour le dépôt de la déclaration légale. Une déci-. 8ion devenait urgente. M. Peyrat persista dans son refus; le comité attendait avec impatience l'arrivée de M. Havin. «Messieurs, dit ce dernier en entrant, je vous apporte
» une mauvaise nouvelle , le conseil de surveillance du )> Siècle trouve que ma candidature dépasse la mesure de » l'opposition que ce journal croit pouvoir en ce moment » faire au gouvernement. Je me soumets à son appré- » ciation, et j'en suis d'autant plus fâché que la députatioo » de Paris aurait été le couronnement de ma carrière.» Le plan du comité était renversé. Que faire? M. Jules Favre, obligé de soutenir un procès à Rouen, était parti en laissant à M. Ernest Picard sa déclaration en blanc, et en lui recommandant de n'en faire usage qu'après avoir pris l'avis de quelques hommes politiques qu'il lui désigna, et qui appartenaient tous au parti républicain. M. Picard les consulta; ils déclarèrent à l'unanimité que l'élection de l'avocat d'Orsini était un acte qui devait faire renoncer tous les électeurs à l'abstention : la déclaration de M. Jules Favre fut déposée. Ix comité flt en même tempsdes démarches pressantes et longtemps infructueuses pour décider M. Liouville, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, à remplacer M. Havin. M. Liouville ne se décida que sur les instances de M. Emile Ollivier et de M. Picard, son secrétaire. M. Peyrat restait à remplacer : le nom de M, Ernest Picard avait été prononcé, ses amis le poussaient vivement à se mettre sur les rangs, il résistait par modestie : «Je ne suis pas assez connu, disait-il, ma candidature va paraître ridicule. » Comme il se sentait assez de talent pour justifier bientôt les prétentions de ses amis pour lui, ceux-ci n'eurent pas de peine à triompher de ses scrupules. Le conseil de surveillance du Siècle^ dont M. Picard était membre, ayant déclarée l'unanimité la candidature du directeur politique du journal périlleuse pour ses intérêts, ne trouvait pas non