A S. ÉM. LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE PARIS
» Monseigneur,
}) Le numéro de Vîndépe}\d(mce belge, arrivé aujourd'hui à Paris, annonce que Votre Éminence^ après avoir déjà fait diverses démardKs dans mon intérêt, se proposerait d'intervenir auprès de Tlmpératrice, à l'effet d'obtenir remise de la peine qui vient d'être prononcée contre moi.
» Je sais qu'il ne faut pas attacher une foi entière à des assertions de cette nature, mais Timmense publicité dont jouit Je |oumal qui la contient, l'émotion que cette nouvelle a produite chez mes amis, tout me fait un devoir de signaler ce langage à Votre Ëminence, et de protester, au besoin, contre les intentions qu'il suppose.
» Fier et honoré d'une condamnation qui constate ma fidélité aux principes politiques de ma vie entière, et qui vient si à propos poar justifier aux yeux de l'Europe tout ce que j'ai dit ou pensé sur la condition actuelle de la France, je n'ai en ce moment d autre ambition que de laisser à mes juges la responsabilité ^e leurs actes. Je ne pournii
L*EMP£REUK FAIT GRACE A M. DE MONTALEMBËRT. 417
dooc regarder que comme une véritable injure la moindre faveur émanée do pouvoir impérial.
» Au milieu des variations dont j'ai été témoin et des épreuves dont j*aiété \ictime, mon honneur est resté intaet; c'est pour le préserver de toute atteinte, même apparente, que je me permets d'exprimer h Votre Éminence une inquiétude^ peut-être superflue, mais profondénent légitime.
9 J*ai Thonneur d*ètre. Monseigneur, avec un profond respect, de Votre Éminence le très-humble et très- obéissant serviteur,
» Cfi. DE MONTALEMBERT. D
L'archevêque de Paris répondit qu'il n'avait jamais eu l'intention que lui attribuait Y Indépendance. M. de Montalembert s'apprêtait à vider son appel , lorsque le Moniteur du 2 décembre publia cette note :
tt s. M. l'Empereur, à l'occasion du 2 décembre, a fait grâce & H. le comte de Montalembert de la peine prononcée contre lui. »
M. de Montalembert s'empressa d'écrire au rédacteur en chef de la feuille officielle :
• Paris, S A&ooa&fn 1858.
D Monsieur le rédacteur,
Le Moniteur de ce matin contient, dans sa partie non officielle, une nouvelle que j'apprends en le lisant. li s'exprime ainsi :
« s. M. TEmpereur, à l'occasion du 2 décembre , a fait grâce & D M. le comte de Montalembert de la peine prononcée contre lui. »
0 Condamné le SS4 novembre, j'ai interjeté appel de la sentence pro* Boncée contre moi.
» Aucun pouvoir en France n'a eu, jusqu'à présent, le droit de faire remise d'une peine qui n'est pas déflnitive.
» Je suis de ceux qui croient encore au droit et qui n^acceptent pas de grâce.
» Je vous prie, et au besoin je vous requiers de vouloir bien insérer cette lettre dans votre prochain numéro.
0 Agréeiy etc.
» Cfl. DE Montalembert. »
La note du Moniteur parut d'abord une spirituelle
TAXILE DELOED. Il* — 27
vengeance. La réflexion corrigea bientôt cette impression. Un gouvernement ne déploie pas inutilement l'appareil de la justice, il ne met pas ses organes en mouvement pour, les faire servir à une malice. La grâce d*ailleurs met obstacle aux effets de la condamnation, mais elle ne la supprime pas. . Le jugement subsiste. M. de Montalembert, dispensé de la prison et de l'amende, n'en restait pas moins sous le coup de la loi de sûreté générale ; il figurait dans là catégorie de ceux qu'on pouvait envoyer à Cayenne ou à Lambessa.
M. de Montalembert, assisté de M* Berryer, avait luimême fait enregistrer son appel du jugement correctionnel. Cet appel vint devant la Cour impériale présidée par M. Perrot de Chezelles ; M. le conseiller Treilhard fit le rapport de Taffifûre ; M. Chaix d'Est-Ange, procureur général, prononça le réquisitoire.
M. Chaix d'Est-Ange, qui avait été avocat brillant, spirituel, lettré, fut toujours possédé du démon de la politique. Député insignifiant sous Louis-Philippe, il comprit que sa médiocrité trouverait sa place sous l'Empire : il se rallia. L'idée de porter à son tour la toque au triple galon d'or de procureur général près la Cour impériale de Paris lui souriait, mais M. Rouland la tenait ferme sur sa tête. Lorsque M. Fortoul mourut on lui chercha un successeur? M. Chaix d'Est-Ange eut l'occasion de parler de M. Rouland à l'Empereur, et de le proposer comme ministre de l'instruction publique. Il fut accepté; sa place de procureur général devint vacante, et M. Chais d'Est-Ange n'eut pas de peine à l'obtenir. Moins ferme que M. Rouland, plus éloquent que M. Yaïsse, il montra qu'un avocat mordant peut n'être qu'un filandreux orateur
M. DE MONTALEMBERT DEVANT LA GOGR IMPÉRIALE. 41d
de parquet; aussi faible sur son siège de magistrat que sur son banc de député, il s'acquitta du travail de sa charge sans la remplir. M. de Montalembert, ancien témoin du président de la République, se posant en ennemi de TEmpereur, le promoteur de la campagne de Rome a riotérieur, attaquant l'arbitraire impérial, prêtait le flanc à l'attaque. M. Chaix d' Est-Ange manqua de vigueur et fournit à Taccusé une occasion qu'il cherchait depuis longtemps d'ex['liquer sa conduite à l'époque du coup d'État, M* Berryer se chargea de ce soin :
« Arrive le ï décembre 1854 . Le 2 décembre, quelle a été la conduite ée M, de MontalembertY La voici : il faut des explications entières.
» M. de MoDtalembert faisait partie d'upe réunion de représentants qu'on appelait le Cercle des Pyramides, et il la présidait.
» Le 2 décembre parait une proclamation du président contenant ces
mots : cMon devoir est de maintenit la République ; ma cause est
celle de la France régénérée en 4789 ; > mais contenant encore bien d'autres choses A la nouvelle de la violation de la constitution, la majorité des représentants se réunit à la mairie du X* arrondissement. Le, sur ma propre motion, la déchéance du président de la République est prononcée ; injonction est faite à la haute Cour de justice de procéder coDtre lui comme prévenu du crime de haute trahison.
> De son côté, M. de Montalembert apprend Tarrestation de 840 de ses collègues, les violences qui ont été exercées ; aussitôt, il se rend au lieu des séances de la réunion qu'il préside, et là, il propose une protestation et la signe comme président de la réunion de la rue des Pyramides. La protestation, la voici :
n M. le présideni : M' Berryer, il me semble que ce que vous dites là est inutile à la défense.
IP Berryer : Je vous demande pardon, monsieur le président; je défends un homme politique que Ton accuse d'être inconséquent avee Int-roAme ; et je ne sache pas que, pour un homme à qui Ton vient dire qu'il a désiré^ prôné et voté un gouvernement, il ne soit paad'un besoin impérieux de mettre en lumière ses véritables actes.
» M. le président : Vous croyes donc la lecture de cet acte bien né« cessaire?
» M" Berryer : Je la crois indispensable.
V M. le président : Eh bien 1 alors, faites-la rapidement.
» M* Berryer : Très->rapidement. Voiei la protestation :
c Dons VimpossibUité de se réunir au pçdais de V Assemblée, les souS' > signés^ représentants du peuple à V Assemblée législative^ déclarent
4à0 L*£MPitlE.
• protester conti'e la dissolution de V Assemblée nationale et contre sa » dispersion par la violcme. * A Fait à Paris, le 2 décembre 4 851^ à deux heures après midi*
r> Ch. de Montalembert, Léon Faucher, etc. i
> 11 y a soixante signatures. Celte protestation est un acte public. Elle a été portée au président de l'Assemblée, M. Dupin. M. Dupin en a accusé réception par une lettre que j'ai entre les mains et dont voici le texte :
< Mon cher collègue, selon votre désir, j'ai fait effectuer le dépôt de » votre protestation qui demeurera jointe à la mienne dans les archim 9 de r Assemblée, Mon frère a aussi adhéré, {Rires prolongés.)
> Dupin. > {Les rires redoublent.)
» Une commission consultative est nommée par le dictateur. Le nom de M. de Montalembert y est porté avec plusieurs autres. Voici la lettre que les élus ont adressée aii rédacteur du Moniteur^ le 3 décembre 4854 (4), dont l'insertion a été refusée, mais dont les signatures que Toici sur l'original garantissent l'authenticité :
« Monsieur le rédacteur,
» Dans votre numéro de ce matin, vous annoncez que nous sommes > appelés à faire partie d'une commission consultative créée par ua 1 décret d'hier.
» Nous vous prions de vouloir bien faire savoir à vos lecteurs que, en » présence de l'injuste et douloureuse incarcération d'un si grand i nombre de nos collègues et amis, nous n'acceptons pas ces fonctions.
) Aux termes de la loi, nous vous demandons Tinsertion de cette lettre.
> Agréez, etc. »
{Suivent les signatures,)
» Voilà pour les journées du 2 et du 3 décembre. Postérieurement, M. de Montalembert écrit une lettre publique, en date du 4 2 décembre, lettre qui a eu du retentissement, et qui, en effet, comme Ta dit M. le procureur général, a pour but d'engager à voter pour le président do la République, à Toccasion du plébiciste qui allait être soumis au suffrage universel Dans cette lettre, il examine trois questions : Faut-il voler contre? Faut-il s'abstenir? Faut-il voler pour? M. de Montalembert, le 42 décembre, croit que, vu les circonstances, il n'y a pas d antre parii à prendre que de voter pour le président de la République, c Je nie » dispense d'examiner, dit-il, si le coup d'État, que chacun prévoyait. D pouvait être exécuté dans un autre moment et par un autre mode. Il 1 me faudrait, pourcela^ remonter aux causes qui l'ont amené, et juger J
(1) L'insertion de cette lettre a été refusée par ordre des ministres remis ea conseil.