U GUERRE ACRA-T-ELLE LIEU EN POLOGNE 00 EN ITALIE
L'Empire avait entrepris l'expédition de Crimée pour f&ire oublier à la nation la campagne de Décembre, et à Tarmée ses anciens chefs. Une nouvelle guerre devenait nécessaire pour faire oublier à la France la liberté: L'Empereur, jetant un regard sur la carte de l'Europe, y chercha le théâtre d'un nouveau drame militaire. La Pologne et l'Italie lui parurent deux terrains propices< Lequel choisirait-il?
Le gouvernement impérial semblait décidé, au prin temps de l'année 1855, a pousser vigoureusement la guerre contre la Russie et à latlaquer par sou côté le plus vulnéral^. La guerre de Crimée, pour employer une expression alors en usage, ne passionnait pas l'opinion. Le gouveniement impérial comprit qu'il fallait en modifier le caractère et lui donner un double but : rendre à la fois leur indépendance h la Turquie et a la Pologne* M. de Persigny reçut donc l'ordre de sonder le gouvernement anglais pour savoir s'il se prêterait à une revendication des traités de 1815 en ce qui concerne la Pologne. L'Angleterre visait la Russie d'un autre côté. Les ou-* vertures de M. de Pei^igny restèrent sans résultat. La question polonaise aurait pu surgir de nouveau si le gou^ vernement impérial n'avait pas été si pressé d'escompter la prise de SébastopoL Les négociations s étant ouvertes i la mort de Nicolas, le gouvernement impérial s'efforça d'y faire comprendre le rétablissement du royaume de Pologne dans les conditions stipulées par le congrès de Vienne ; l'Angleterre refusa encore une fois de s'associer à cette tentative. Napoléon III, piqué contre son alliée, se rapprocha de la Russie. Après avoir poussé si vivement à la guerre contre cette nation, il se montra daofi
le congrès très-amical pour sou ancienne ennemie, tandis que TAngleterre, si lente à se mettre en campagne, devint très-hostile à la Russie et seconda les exigences de l'Autriche qui, sans avoir rien fait, voulait tout avoir. Le rapprochement entre la France et la Russie inquiétait cependant 1* Angleterre ; elle mit à son tour la Pologne en avant. L'Autriche, en se joignant à elle, aurait servi ses propres intérêts plus qu'elle ne le supposait; elle ne le fit pas; c'est alors que la question italienne fut posée.
Napoléon III, craignant d'éveiller les soupçons du parti clérical tout prêt à se rallier à l'idée d'une guerre en faveur de la Pologne, hésita longtemps avant de s'engager sur le terrain de Tltalie. « On a osé me parler de la Pologne, » dit le Gzar à ses ministres en rentrant à Saint* Pétersbourg après Tentrevue do Stuttgart. Cette réponse prouve que Napoléon III espéra longtemps que la Russie consentirait à faire quelque chose en faveur de la Pologne. La froideur avec laquelle les ouvertures de Napoléon m furent reçues par Alexandre II, désabusa le chef du gouvernement impérial sans troubler la bonne intel* ligence entre les deux souverains. La France et la Russie, entraînant la Prusse avec elles, volèrent ensemble contre l'Angleterre et l'Autriche dans toutes les conférences qui eurent lieu pendant les quatre années qui succédèrent à la guerre de Grimée. Le gouvernement impérial, grâce à Tappui de la Russie et de la Prusse, put mener à bonne fin .'union administrative des provinces danubiennes, prélude de l'union complète opérée par le suffrage populaire, premier essai d'une politique qui devait être imitée bientôt dans d'autres pays. L'union des provinces danubiennes fut un vrai coup de théâtre. L'Angleterre se demanda par
M. DE CÀYOlR A PLOMBIÈRES. âîd
quel brusque changement Napoléon III , après a voi r sacri Gé tant d'hommes et tant de millions pour maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman, devenait le défenseur de ses vassaux révoltés et de ses ennemis en créant un hospodar indépendant, eu envoyant les vaisseaux tAlgésiras et ^Impétueuse dans les eaux de Raguse pour protéger le prince de Monténégro, et en favorisant en Servie un changement de dynastie contraire aux vœux de la Porte* L'Italie avait pour champion le roi de Sardaigne secondé par M. de Gavour. Napoléon III avait dit un jour à ce ministre : « Il n'y a que trois hommes en Europe, nous B deux et un troisième que je ne nommerai pas (1).» M. de Gavour méritait cet éloge. Véritable dictateur du royaume, il dirigeait tout, l'intérieur et l'extérieur, et subordonnait tout à ce but : la guerre. Faut-il qu'elle éclate, vaisseaux, artillerie, fortifications, argent, tout est prêt; M. de Gavour, ministre des finances, y a pourvu. L'opinion publique a-t-elle besoin d'être excitée, les lettres de Joseph de Maistre, brûlantes de patriotisme et de haine contre l'Autriche, sont publiées par les soins de M. de Gavour, ministre de l'intérieur. Le Piémont cherche-t-il des alliés, M. de Gavour, ministre des affaires étrangères, lui en trouvera; il caresse la Prusse, il gagne la Russie, il s'efforce de regagner l'Angleterre, n donne à la cause de Tindépendauce italienne deux appuis : le sentiment monarchique se confiant à la révolution, et la révolution donnant la main à la monarchie par sentiment national. Turin est devenu la ville sacrée de la Péninsule , tous les peuples de Tltalie et de l'Europe
(1) L'Empereur avait eu roecasion de voir U. <te Bismark.
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ont les yeux sur elle, et TEurope a les yeux sur Cavour.
La nouvelle de l'attentat d'Orsini tomba sur lui comme un coup de foudre. Quel effet cet attentat commis par un Italien allait-il produire sur Napoléon III, déjà peutêtre ébranlé dans ses projets par la froideur de l'Angleterre? L'empereur des Français, sans s'expliquer, commença par exiger du Piémont une loi contre les réfugiés, semblable à celle dont la présentation venait de causer la chute de lord Palmerston. M. de Cavour dut se résigner à présenter cette loi qui ne fut pas volée sans de vives et pénibles discussions. Le chef du cabinet de Turin , toujours inquiet sur les intentions du nmttre delà France au sujet de ritalie, était allé chercher quelques jours de repos en Suisse. Une lettre de Napoléon lll vint le trouver à Genève, dans les premiers jours du mois de juillet. L'Empereur lui donnait rendez-vous k Plombières.
M. de Cavour se rendit dans cette ville par un détour avec un passeport portant un nom supposé. Les détails exacts de la conférence qui eut lieu entre Napoléon III et le ministre italien resteront probablement toujours secrets. Les clauses de la convention conclue entre la France et le Piémont sont pourtant connues, sauf la première qui déterminait la nature, le lieu et le prétexte de la rupture avec l'Autriche : elles portaient la création d'un royaume d'Italie du Nord s étendant jusqu'à l'Adriatique etcom-* prenant les duchés de Parme et de Modène, et la Toscane agrandie delà portion des États pontificaux située au ver* sant des Apennins. Le Piémont, en retour, cédait à la France Nice et la Savoie.
Le reste de l'année i 858 s'écoula pour le Piémont en préparatifs militaires.
COMMENT OK APPREND Q|]'DNB GOERRE EST PROBARLE. 481
Le i" janvier 1859, un ancien officier autrichien, le major Frazer, connu dans le monde du jockey-club, parut à midi sur le boulevard des Italiens devant le passage de rOpéra, où se réunissent les courtiers marrons de la Bourse. Le major Frazer donna Tordre à Tun de ces courtiers de vendre pour son compte une certaine quantité de rente. Les Bnanciers du passage de TOpéra, qui connaissaient les relations du major Frazer avec la diplomatie, accoururent et lui demandèrent quelle nouvelle lui faisait croire à la baisse ; il répondit en racontant qu'une espèce de scène venait de se passer aux Tuileries entre l'Empereur et l'ambassadeur d'Autriche, scène dont M. de Hubner venait de lui faire le récit. La nouvelle se répandit du passage de l'Opéra dans Paris, et de là dans la France entière, qui, réveillée brusquement de sa quiétude, se trouva en présence d'une guerre à laquelle personne ne s'attendait. Les alarmes étaient d'autant plus grandes, que le Moniteur gardait le silence sur l'incident de la réception officielle du 1*' janvier. Le 4 seulement on lut dans le Constitutionnel la note suivante :
c A la réception du Corps diplomatique aux Tuileries le K *' janvier, l'Empereur a adressé à M. de Hubner, ambassadeur d'Aulridie, des paroles qui, commentées daus le public, ont produit une certaine émotion. Nous sommes en mesure de reproduire textuellement le langage de Sa Miyesté :
« Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient » pas aussi bonnes que par le passé. Je vous prie de dire à TEmpereur » que mes sentiments personnels pour lui ne sont pas changés. >
Ces lignes officieuses impressionnèrent si vivement Topinion, que le gouvernement jugea nécessaire d'en combattre Teffet par cette note du Moniteur *
a Depuis quelques jours, Topinion publique est agitée par des bruits
an L'£MP1RÊ.
alarmants auxquels il est du devoir du gouTernemenl de meltre un terne, en déclarant que rien dans nos relations diplomatiques n'aulorise les craintes que ces bruits tendent à faire naître. >
La cause du refroidissement survenu dans les relations entre Paris et Vienne, c'était l'Italie; personne n'en doutait, cependant la presse officieuse, obéissant à un mot d'ordre et cherchant à donner le change, attribuait ce refroidissement aux affaires des principautés danubiennes et à celles de Servie,
La note suivante quelque temps après, insérée au Moniteur, démentait cette tactique ; elle était un indiœ certain de graves et prochains événements en Italie :
tt Par décret impéiial en date du t2 janvier 4 859, M. Rouher, ministre de ragriculture, du commerce et des travaux publics, est chargé de rinlérim du ministère de FAlgérie pendant Tabsence de S. A. I. le prince Napoléon.
» Parts, 4 3 janvier, — Le prince Napoléon est parti ce soir poor Turin. L'absence de Son Altesse Impériale sera de peu de durée. »
Le Constitutionnel ajoutait que le prince Napoléon allait se marier avec la fille de Victor Emmanuel, et que les fiançailles du prince seraient célébrées le 17 janvier. Le général Niel, aide de camp de l'Empereur, avait été chargé de faire la demande de mariage. Le roi deSardaigne, en annonçant Tunion prochaine de sa fille aux députations des deux chapibres qui venaient lui pré* senter l'adresse en réponse au discours du trône,* termina son discours par ses paroles significatives : «L'année ^ commence bien, j'espère qu'elle se terminera mieux » encore ; celte alliance pourra devenir une sourced avan- » tages pour les éventualités futures. »
Le ministère de l'intérieur en France faisait, pendant ce lempslà, interdire la distribution de V Indépendance
OCVERTIRE DU CORPS LÉGISLATIF. &à3
belge^ parce que ce journal persistait dans ses assertions relatives à l'existence d'un traité offensif et défensif entre la France et le Piémont. Ces mesures n'empêchaient pas le public de se dire que le roi de Sardaigne n'aurait pas consenti à s'allier à la famille Bonaparte sans un intérêt pressant, celui de s'assurer un auxiliaire contre TAutriche. La signature du contrat de mariage de la princesse Clotilde avait été précédée en effet de la signature du traité annoncé par Y Indépendance belge. Le mariage fut célébré le 30 janvier. Les deux époux arrivèrent le û février à Paris, où l'Empereur et l'Impératrice les attendaient aux Tuileries.
L'ouverture de la session législative eut lieu trois jours après l'arrivée de la princesse Clotilde. Le discours de TEmpereur, attendu avec la plus vive impatience, contenait ce passage relatif à la grande question du moment :
« Depuis quelque temps l'état de l'Italie et sa situation > anormale ne peuvent être maintenus que par des troupes » étrangères qui inquiètent justement la diplomatie. Ce » n'est pas néanmoins un motif suffisant de croire à la » guerre. Que les uns l'appellent de tous leurs vœux » sans raisons légitimes; que les autres dans leurs craintes » exagérées, se plaisent à montrer à la France les périls » d'une nouvelle coalition, je resterai inébranlable dans » les voies du droit, de la justice, de Thonneur national, » et mon gouvernement ne se laissera ni entraîner ni » intimider, parce que ma politique ne sera ni pusillanime >• ni provocatrice.
» Loin de nous donc ces fausses alarmes, ces défiances » injustes, ces défaillances intéressées. La paix, je Tes-
àU L'EMPIRE.
» père, ne sera point troublée. Reprenez avec calme le » cours de vos travaux. »
M. de Momy, prenant le lendemain la parole comme président du Corps léjçislalif, développa cette double pensée, que rien ne peut s'accomplir de notre temps sans le concours de Fopinion publique, et que rien n'est plus efficace que la part d'influence réservée par la constitution aux élus du pays. Propositions hardies dans un moment où la guerre la plus discutée par l'opinioD publique allait commencer sans que le pays eût été le moins du monde consulté, et chez une nation oii le contrôle de la Chambre s'exerçait dans les tristes conditions que dous savons.
Ces deux discours ne changèrent rien à la disposition des esprits fort partagés au sujet de la prochaine guerre. Les partisans de Tancien régime, les %itiniistes de toutes les nuances, les cléricaux, les conservateurs timorés, criaient aussi haut contre la guerre que les agioteurs et les banquiers ; plusieurs chambres de commerce parlaient déjà de se réunir pour rédiger des adresses contraires k la politique du gouvernement en faveur de l'Italie. Le gouvernement coupa court à ces manifestations pacifiques, mais en même temps, pour tenir la balance et laisser les esprits en suspens, il frappa d'un avertissement le journal la Presse^ à cause d'un article belliqueux sur la crise italienne, «considérant qu'une telle polémique est de nature » à jeter dans les esprits des inquiétudes mal fondées »^
Le 5 mars, le Moniteur publia une note très-violente contre les auteurs de « rumeurs vagues et absurdes» signalant l'imminence de la guerre : «Qui donc peut avoir D le droit d'égarer aussi outrageusement les esprits, d'à-