LIVRE VII
Nous pourrons désormais offrir, sur les finances de i 25. rempire , des conjectures moios Incertaines ; car nous
sommes réduits à des conjectures , par la perte du registre de i'empire , qu'Auguste avait légué au sénat par son testament. Cette perte , que Gibbon a Justement considérée comme Tun des plus funestes effets des ravages du temps dans ies monumeots de 1 histoire , est d'autant plus à regretter, que Ton ne trouve presque aucuns renseignements dans les auteurs contemporains
Les efforts des savants modernes , pour y suppléer, avaient para impuissants Jusqu'au temps de Juste
Lipse , dont les vastes recherches inspirérenl d abord plus de conhauce, L exagération de ses calculs a été ensuite reconnue; mais on la jugera moins grande qu'on ne l'avait d*abord pensé , si Ton considère la
prospérité que l'empire avait obleûue sous le priucipat d'Auguste.
Les vastes développements de Findustrie et du commerce avaient en effet promptement rendu les fortunes opulentes bien plus communes L'accroissement des métaux précieux avait été plus rapide encore, car il était favorisé par l'exploitation active des mines , alors récente dans tout Fempire. On découvrait dans les mines du mont Uœmus une fécondité que 1 insouciance des Thraces n'avait pas même soupçonnée. Une seule des mines de la Dalmatie fournissait chaque jour plus de cinquante livres pesant d'or. Mais ces produits ne pouvaient être comparés à ceux de l'Espagne que la richesse de ses mines a fait considérer par Montesquieu comme le Potosî de ces temps-là. Ses mines d or rendaient , année commune , vingt mille livres pesant de ce riche métal. On évaiaait à cent mille
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sesterces ou 20,000 francs par jour le revenu d une seule de sesmioes d'argent, qui était située prés de Garihagène.
L'abondance toujours croissante du numéraire se manifesta par I élévation du prix des denrées. Le boisseau romain , qui n'était inférieur au décalitre que de quatre décilitres , n'avait valu , au temps de Cicéron , que trois sesterces Dans nioins d'un siècle, au témoignage de Plîne y le prix du boisseau de farine s*éleva à seize sesterces , ce qui porte le prix du boisseau de froment à qainie sesterces ou à trois francs. Ce prix surpasse celui qu il a atteint de nos jours , et puisque Tusage a prévalu d'estimer les richesses par la valeur du froment > on est autorisé à penser que Topulence de l'empire ne fut point inférieure à celle dont se vantent» avec raison, les états modernes de 1 Occident. $ 36. Les accroissements de la population nous fourniront d'autres preuves du progrés des richesses, dont ils sont l'eifet ordinaire. Les historiens de l'empire ont même toujours confondu ces deux signes de sa prospérité ; ils témoignent à la fois de la population et de I opulence de ses provinces. On peut en juger par les récits sur lesquels ont ensuite été fondées les con- ^jectores.
Le roi Agrippa s'exprimait ainsi sur la prospérité de l'Égypte dans son discours aux Juifs, cité par Joséphe : « L'Égypte nourrit sept millions cinq cent mille habitants, sans compter Fimmense population d'Alexandrie. Son tribut d'un mois excède votre tribut annuel , et néanmoins elle acquitte de plus une annone qui suffit à l'approvisionnement de Rome pendant quatre mois. » Nous avons vu que cette annone était de soixante millions de boisseaux de froment. A l'égard
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de la population d Alexandrie , on Ta gènéralem^t évaluée à ueuf cent mille babitanU.
Ud autre passage de ce discoon attestait la prospè^ rité de PAsie-Mineare. Dans une seule de ses provÎDces , la province d'Asie , on comptait cinq cents villes y la plupart riches et florissaotes. Ces villes ne le cédaient qu'aux villes de la Syrie, dignes rivales de i opulence aussi bien que du commerce de i Égjple.
Pline et Slrabon offrent de semblables témoignages enr la prospérité du reste de l'Orient Elle e^était rapidment étendue à Toccident de Tenipure. Le vaste commerce des £spagnes est attesté par les débris de leur flotte y que Oàïtts César avait trouvés dispersés fiur les cfttea de l'Arabie. A Tégard des fiaules , qui contenaient , suivant le même xVgnppa , douze cents villes , rivales des municipalités de Tltalie , leur opulence était passée en proverbe : u Ête^ons plus riches -que les Gaulois? n disait le roi Agrippa à ses sujets. « La réduction de la grande Gaule en province, dit Paterculus, avait ouvert au trésor public une source plus féconde de richesses que la conquête même de
l'Égyple. »
Gibbon a conclu de ces indices que la population ^ Tempire , à la fin du princîpat de Claude , était d'eavhtNi cent vingt millions d'habitants. Il nous paraît avoir trop faiblement apprécié la prospérité dont jouissaient alors les provinces. JNoos pensonsausst qu il n'eét pas dû borner la population libre de Tempire au doubie de celle des citoyens romains, et que l'histoire n a jamais offert une aussi (aible proportion de la masse des habitants à la classe privilégiée. Gibbon suppose enin que la population des esclaves fut égale à celle des hommes libres; mais iiobertson a démontré qu il
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rall.iii porter au double lo nonilu i' deis esclaves. CetCe proportion semble pouvoir être appliquée à la plupart des autres calculs de rhistorîen de l'empire , et nous autoriser à présumer que la population totale ne fut pas alors tort au-dessous de deux cents millions d habitants.
$ Ces effets de la prospérité de Tempire , mieux ob*
servés tlaiis notre siècle , ont amené une appréciation plus juste, de ses dépenses. Juste Lipse les avait calculées à cent cinquante millions d'écus d'or^ et, comme Técu d*or valait cent sesterces , à quinze «illiards de sesterces, ou trois milliards de francs. Ou se récria sur celte exagération ; mais on se porta ensuite à Texcés contraire , et Gibbon évalua les dépenses de l'empire à quatre cents millions de francs.
Depuis ce temps Je prix des denrées s est approché du taux que Pline avait observé dans lempire , et Ion a vu y dans un état qui ne comprend pas même toutes les Gaules romaines, le budget annuel excéder un milliard de francs. Le savant traducteur de Gibbon a déclaré alors sa préférence pour révalnation des auteurs de THlstoîre universelle , qui avaient porté les dépenses de 1 empire à près d un milliard de francs.. iVl. Naudela été plus loin y en s'appuyant sur Tunique renseignement positif qu'aient laissé les auteurs contemporains , sur I évaluation de Vespasien , rapportée par Suétone, u Le produit des impôts , dit-il , fut donc de quatre milliards de sesterces, ou de huit cents millions de francs. Si Ton joint à cette somme le produit des contributions en nature , oa aura une somme qui pourra répondre à la grandeur de l'empire. »
Nous regrettons qu'un écrivain aussi distingué par son érudition n aii pas terminé ce calcul , en évaluant
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les contributions vn naliire. Elles devaient juotUiiie une somme au moios égale» car elles reutermaieol l'uniqae impAt des pays qui jouissaient du droit italique , et, dans les autres pays , elles étaient acquittées comme un supplément du tribut. C'est à ce dernier titre que l'Ëgypte payait chaque année vingt millions de boisseaux de froment. Nous porterons donc fèvaluation des dépenses de i empire à seize cents millions de irancs.
Nous pensons qu'elle s accorde avec toutes les présomptions. Si nous considérons les dépenses de I armée, nous apercevons une solde plus que triple de celle de nos soldats ; des fournitures de vêtements et de vivres faites à trés-bas prix par le trésor; des gratUicalions excessives reproduites presque chaque année, et» chaque année aussi ^ l'acquittement des récompenses promises aux vétérans. Nous avons donné une idée des frais énormes qu'exigeait l'administration d'Âuguste ; ceux de sou gouvernement n'étaient pas moins considérables. 11 avait assigné des traitements fort élevés aux proconsuls pour les empêcher de rejrretter les revenus arbitraires dont jouissaient leurs prédécesseurs , et dont la baraiigue de Cicérun contre Pison peut faire juger toute Télendue. Il avait accru sans mesure le nombre des emplois publics ; if n'avait cessé de combler de ses dons les sénateurs et les chevaliers.
Des frais bien pTus considérables résultaient de la nécessité de continuer sous la monarchie les libéralités que la démocratie avait reçues de ses tribuns. Auguste fournissait des distributions journalières à deux cent mille hommes et de fréquentes distributions extraordinaires à tous les citoyens; il leur prodiguait
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les jeux, du Cirque , les combats de gladiateurs . les reprèsenUlioDS théâtrales; Tentretiett àum nom* ireose armée eût blea moiiis épuisé le trésor que
I obligation de fournir au peuple du pain et des spectacles. Ces aperçus oous paraisseot établir que , en complétant révalaatioii de M. Naodet , nous ne l'avons point exagérée.
Mais on peut aussi juger , par cet aperçu , du splendide héritage que Livie promettait à son tils Tibère. Nons allons continuer le récit des manceayres qu'elle poursuivait avec une si habile politique, pour lui en assurer la possession (1).
(1) Ctotr. loVcr., De front., 17«. — PHaie. • H, SS.-Slrab. , Hb. III.— Plloe, XVUI, 10. etXXXm, t. — Achaintre, sur Juvéoal, fin du lom. I. — Josep. B. Jod. , Il , 10 — Lips , De Imp. R. , II , 3. --iitpritdMlois^XXhU, -Gibiioii,cli.XVl.-.£laadel,fiirCoiiflêalio,lMD.l, pog. ft.