XXVII.] ET ANECDOTES
dans les fermes générales, furent sa seule fortune ; aussi disait-il au maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, qu'// avait eu son bâton de maréchal en argent comptant. Le marquis de Villette, son neveu ou son cousin, ne fut que chef d'escadre. Madame de Caylus, fille de ce 5 marquis de Villette, n'eut en mariage qu'une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de Maintenon, en mariant sa nièce d'Aubigné au fils du premier maréchal de Noailles^, ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le reste. Elle n'avait elle-même que la terre de Mainte- 10 non, qu'elle avait achetée des bienfaits du roi. Elle voulut que le public lui pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put jamais rien obtenir d'elle. Je lui ai souvent entendu dire qu'elle avait 15 reproché à sa cousine le peu qu'elle faisait pour sa famille ; et qu'elle lui avait dit en colère: "Vous voulez jouir de votre modération, et que votre famille en soit la victime." Madame de Maintenon oubliait tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle n'osa pas 20 même soutenir le cardinal de Noailles contre le père le Tellier. Elle avait beaucoup d'amitié pour Racine ; mais cette amitié ne fut pas assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi. Un jour, touchée de l'éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la misère du 25 peuple en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée réellement depuis jusqu'à une extrémité déplorable, elle engagea son ami à faire un mémoire qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d'en nommer l'auteur, et celle de 30 ne le pas défendre. Racine, plus faible encore, fut pénétré d'une douleur qui le mit depuis au tombeau ^
^ Le compilateur des Alémoires de madame de Maintenon dit, tome IV, page 200 : Rousseau^ vipère acharnée contre ses bienfaiteurs, fit des couplets satiriques contre le maréchal de Noailles. Cela n'est pas vrai : 3 5 il ne faut calomnier personne. Rousseau, très-jeune alors, ne connaissait pas le premier maréchal de Noailles. Les chansons satiriques dont il parle étaient d'un gentilhomme nommé de Cabanac, qui les avouait hautement.
^ Ce fait a été rapporté par le fils de l'illustre Racine, dans la vie de 40 son père.
40 SUITE DES PARTICULARITÉS [chap.
Du même fonds de caractère dont elle e'tait incapable de rendre service, elle l'était aussi de nuire. L'abbé de Choisy rapporte que le ministre Louvois s'était jeté aux pieds de Louis XIV pour l'empêcher d'épouser la veuve 5 Scarron. Si l'abbé de Choisy savait ce fait, madame de Maintenon en était instruite ; et non-seulement elle pardonna à ce ministre, mais elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l'humeur brusque du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître \
lO ^ Qui croirait que, dans les Mémoires de madame de Maintenon, tome III, page 273, il est dit que ce ministre craignait que le roi ne l'empoisonnât ? 11 est bien étrange qu'on débite à Paris des horreurs si insensées, à la suite de tant de contes ridicules.
Cette sottise atroce est fondée sur un bruit populaire qui courut à la
I c mort du marquis de Louvois. Ce ministre prenait des eaux que Séron, son médecin, lui avait ordonnées, et que la Ligerie, son chirurgien, lui faisait boire. C'est ce même la Ligerie qui a donné au public le remède qu'on nomme aujourd'hui la poudre des Chartreux. Ce la Ligerie m'a souvent dit qu'il avait averti M. de Louvois qu'il risquait sa vie, s'il
20 travaillait en prenant des eaux. Ce ministre continua son travail: il mourut presque subitement le 16 juillet 1691, et non pas en 1692, comme le dit l'auteur des fatix métnaii-es. La Ligerie l'ouvrit, et ne trouva d'autre cause de sa mort que celle qu'il avait prédite. On s'avisa de soupçonner le médecin iSéron d'avoir empoisonné une bouteille de ces
25 eaux. Nous avons vu combien ces funestes soupçons étaient alors communs. On prétendit qu'un prince voisin (Victor- Amédée, duc de Savoie), que Louvois avait extrêmement irrité et maltraité, avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie de ces anecdotes dans les Mémoires du marquis de la Fare, page 249. La famille même de Louvois
-^0 fit mettre en prison un Savoyard qui frottait dans la maison ; mais ce pauvre homme très-inno;:ent fut bientôt relâché. Or, si l'on soupçonna, quoique très-m.al à propos, un prince ennemi de la France d'avoir voulu attenter à la vie du ministre de Louis XIV, ce n'était pas certainement une raison pour en soupçonner Louis XIV lui-même.
31: Le même auteur qui dans les Mémoires de Maintejton a rassemblé tant de faussetés prétend, au même endroit, que le roi dit qu'z7 avait été défait la même année de trois ho?nmes qit'il ne pouvait souffrir, le maréchal de la Feuillade, le marquis de Seigiiclay et le 7narquis de Louvois. Premièrement, M. de Seignelai ne mourut point la même an-
40 née 1691, mais en 1690. En second lieu, à qui Louis XIV, qui s'exprimait toujours avec circonspection et en honnête homme, a-t-il dit des paroles si imprudentes et si odieuses? à qui a-t-il développé une âme si ingrate et si dure? à qui a-t-il pu dire qu'il était bien aise d'être défait de trois hommes qui l'avaient servi avec le plus grand zèle?
A 'S Est-il permis de calomnier ainsi, sans la plus légère preuve, sans la moindre vraisemblance, la mémoire d'un roi connu pour avoir toujours parlé sagement ? Tout lecteur sensc ne voit qu'avec indignation ces