V. — ORLÉANS ET LES BORDS DE LA LOIRE APRÈS LE SACRE
4499. — La duchesse d'Alençon s'était rendue à Orléans, et elle y avait pris résidence pendant que son mari suivait Charles VII à Reims. Le duc lui envoie par un poursuivant la nouvelle de la « reddition » de Troyes, et par un de ses hérauts les « lettres du sacre du Roï. » Ce poursuivant et ce héraut reçoivent de la ville d’Orléans trois écus d’or chacun.
Après l'échec subi devant Paris, Charles VII, de l'avis de « ceux de son conseil et de son sang, » quitte l'Ile-de-France pour revenir sur la Loire. La Pucelle, voyant qu’elle ne peut empêcher ce départ, laisse « son harnoiïs complet » (ses armes) devant les reliques de l’abbaye de Saint-Denis, et à très-grant regret se « met en la compagnie du Roi. »
Ce n’est plus une marche de guerre : « l’armée est rompue ; le chemin se fait en manière de désordonnance. »
43 septembre. — On couche dans la ville de Lagny-sur-Marne. Le Roi en laisse le commandement à Ambroise de Loré.
Du 14 au 20 septembre. — On passe la Seine, puis l'Yonne, près de Sens; on traverse Courtenay, Montargis, Châteaurenard.
24 septembre. — On arrive à Gien pour diner.
Sur la Loire, on était en sûreté, et le Roi chez lui. Les chefs qui l’accompagnaient depuis Saint-Denis se séparent. Le duc d'Alençon s’en « va devers sa femme, le vicomte de Beaumont, les autres capitaines chacun en sa frontière. » La Pucelle demeure près du Roi, presque seule et ce moult ennuyée du départ du duc d'Alençon, qu’elle aimoit très-fort. »
Du 22 au 30 septembre. — La cour séjourne à Gien, à Celles, et se rend à Bourges, où était la Reine. A une petite distance de la ville, on est averti que la Reine vient à la rencontre du Roi. La Pucelle se porte en avant et la salue ; elle entre à Bourges à sa suite, et descend en la demeure de la veuve de Regnier de Boulegny, trésorier du Roi *
Premiers jours d'octobre. — La cour est à Mehun-sur-Yèvre. Le Roi y reçoit une ambassade des habitants d'Orléans, qui exposent la détresse où les a mis le siége. Pendant huit mois qu’il avait duré, les combats avaient été incessants; le pont dé la Loire, les murs, les tours avaient eu à subir les atteintes continues de l'artillerie an-
glaise ; le fort des Tourelles, sur lequel s’étaient portés tous les efforts de la Pucelle et de ses généraux dans la journée mémorable du 7 mai,
n’était plus qu’une ruine; les édifices des’
faubourgs que les assiégés avaient eux-mêmes démolis, étaient détruits. La ville d'Orléans avait résisté, triomphé ; mais elle sortait de cette glorieuse épreuve épuisée dans ses finances. Il lui fallait non seulement relever ses murailles, rétablir ses ponts, « fort écroulés par les canons et bombardes, » se « remparer, » suivant l’expression du temps, mais encore remédier aux pertes privées, indemniser les collégiales et les chapitres des faubourgs de la destruction de leurs cloîtres et de leurs églises, les particuliers de la destruction de leurs maisons.
Les députés demandaient assistance. Charles VIT promit des octrois dont les lettres furent expédiées plus tard. Elles accordèrent aux habitants d'Orléans des droits sur la consommation des vins, et un péage temporaire sur les marchandises entrant dans leur ville; par terre et par eau. Ce péage avait été octroyé particuliérement en vue de la reconstruclion du pont, et en considération de « la grande renommée qui étoit dudit pont par tout l’universal monde, et des grandes victoires qu’on avoit eues par lèvement de la bastide qu’avoient les Anglais aux Tourelles . »
Cependant Jeanne était « très-marrie » de ce que le Roi, passant son temps dans les villes et les châteaux du Berri, « n’entreprenoit de conquester ses places sur ses ennemis. » Les princes et plusieurs généraux pensaient comme elle; ils étaient impatients de reprendre l'offensive. Le duc d'Alençon « assemble gens » et propose d'entrer en Normandie par les marches de Bretagne et du Maine, « et pour ce, fait requérir le Roi qu’il luy pleust lui baïller la Pucelle, » disant « que plusieurs se mettroient en sa compagnie qui ne se bougeroient si elle ne faisoit le chemin. » Mais l'archevêque de Reims, les sires de la Trémouille et de Gaucourt, qui « lors gouvernoient le corps du Roi et le fait de sa guerre, » craignant l'influence qu’une nouvelle campagne avec la Pucelle aurait donnée au jeune prince, font rejeter son offre.
La Loire libre jusqu’à Gien, ne l'était pas au-
delà. Cosne, La Charité, Saint-Pierre-le-Mous-
tier, d’autres places encore, étaient aux mains des Bourguignons. Il importait de reprendre ces villes, si voisines de la contrée où la cour faisait résidence, de s’affermir par elles sur la haute Loire ; on consent à employer de ce côté l’ardeur de la Pucelle et des capitaines qui étaient demeurés près du Roi.
Premiers jours de novembre. — Jeanne se
porte sur Saint-Pierre-le-Moustier, et après quelques jours de siége elle donne l'assaut. Mais la place était forle et garnie de troupes résolues. Les Français reculent. D’Aulon, écuyer de la Pucelle, est blessé ; elle-même n’a plus à ses côtés qu’un petit nombre de gens d'armes. D’Aulon veut l’entrainer : « Je ne partirai, s’écrie-t-elle, qu'après avoir pris la ville. Aux fagots, aux claies tout le monde pour combler le fossé ! à À sa voix chacun s'arrête, revient, on apporte les fascines, les échelles ; les murs sont escaladés et la place emportée.
Pendant que les choses marchaïent de cette sorte à Saint-Pierre, des préparatifs se faisaient à Bourges pour le siége de La Charité. Les villes de l’obéissance du Roi sont invitées à donner des secours ; Jeanne leur écrit.
Clermont, Riom font passer des munitions.
Les Orléanais se procurent des fonds par une vente de sel d'impôt. Ils envoient quatre-vingtsix compagnons sous la conduite de Jean Voiau, capitaine de gens d'armes, deux « joueurs » de coulevrines, des trompettes avec l’étendard de Ja ville. Un cordelier, le valet de la ville et deux autres serviteurs, sont de ce voyage. Plusieurs habitants les conduisent jusqu’à Olivet.
Les compagnons équipés aux frais de la ville portaient des huques de pers (drap bleu), avec une croix de blanchet(drap blanc) et bordure d’orties.
— Ai —
Fin de novembre. — Le maréchal de Boussac, le sire d’Albret, se réunissent à la Pucelle, La Charité est investie; mais le Roi n’envoie ni vivres, ni argent. On manque de soldats. Aprèa un assaut infructueux et un séjour d’un mois sous les murs de la place, le siége est levé, « à la grande déplaisance de la Pucelle®. »
La veuve de John Stuart de Darnley, connétable d'Écosse, tué à la journée des Harengs,
meurt à Orléans; elle y avait suivi son mari
dès le commencement du siége. Huit torches payées par la Ville sont portées à ses funérailles®.
Premiers jours de décembre. — La Pucelle revient à Mehun-sur-Yévre, où le Roi lui accorde
des lettres de noblesse pour elle, son père, sa
mère, ses deux frères et leur descendance. Ses frères portent, à dater de ce moment, le nom de du Lis.
” 95 décembre. — Ta Pucelle est à Jargeau.
Premiers jours de janvier. — À Bourges.
19 janvier. — À Orléans, en compagnie de son frère, Pierre du Lis; de Jehan Rabateau, conseiller du Roi, avocat-général au Parlement de Poitiers, qui avait été son hôte dans cette ville; de Jehan de Velly et du seigneur de Mortemart. La Ville lui fait les présents d'usage, qui
se composent de ciquante-deux pintes de vin, six chapons, neuf perdrix, treize « congnins » (lapins) et un faisan. Un pourpoint fut donné à son frère ”.
Du 8 au 28 mars, avant Pâques. — La Pucelle est à Sully avec la cour. Mécontente de ce que le Conseil n’entreprend rien pour la guerre, elle part secrètement sans prendre congé du Roi et se rend à Lagny.
4430, 23 mai. — Sortie de Compiègne. Jeanne tombe aux mains du comte de Ligny, qui la vend au duc de Bedford pour seize mille saluts d’or. Son écuyer, Jehan d’Aulon, la suit dans sa prison.
4481, 31 mai. — Jeanne, condamnée comme bérétique et relapse, est brûlée vive sur la place du marché de Rouen. .
4432, juin. — Premier anniversaire de la mort de la Pucelle. La ville d'Orléans fait célébrer dans l’église de Saint-Samson un service pour le repos de son âme. Quatre cierges, douze tortils, un flambeau aux armes de Jeanne, sont présentés à l'offrande. Pendant le service, huit messes des morts sont chantées par huit religieux mendiants. Les Procureurs y assistent.
Jusqu'à l’année 1439, ce service fut renouvelé tous les ans *.
4440. — Isabelle Romée, mère de Jeanne, vient habiter Orléans, elle y demeure jusqu’à sa mort. La Ville lui fait une pension de quarante-huit sous parisis par mois (4).
Des deux frères de la Pucelle, Jean et Pierre d'Arc, dits du Lis depuis leur anoblissement, l’un, Jean du Lis, était demeuré à la cour de Charles VII pendant les premières années qui suivirent la délivrance d'Orléans; en 1436, il était allé en Lorraine sur le faux bruit que sa sœur y avait reparu, et le Roi lavait fait prévôt de Vaucouleurs, office qu’il garda jusqu’en
Pierre avait été pris à la sortie de Compiègne et élait resté pendant plusieurs années prisonnier du bâtard de Vergy. Il vint ensuite habiter les environs d'Orléans. En 1443 le duc d’Orleans lui donna l'Ile-aux-Bœufs.
Son père était mort du chagrin qu'il avait ressenti en apprenant son supplice.
4499-1440.— Charles III, duc d'Orléans, continuait à tenir prison à Londres, n'ayant pu jusque-là payer l'énorme rançon de trois cent
(1) En valeur intrinsèque, 33 fr. 91 c. °
mille écus d’or qu’on exigeait de lui. En décembre 1429, les états du royaume avaient été convoqués à Orléans pour aviser aux moyens d'obtenir sa délivrance. Une taxe avait été mise sur les habitants; le Roi avait donné quelque argent, mais c'était loin de suflire. Les deux maisons de Bourgogne et d'Orléans se réeonci- . lent. Philippe-le-Bon fournit ce qui manque pour la rançon du due prisonnier et lui donne la main de sa nièce, Marie de Clèves (1).
24 janvier 1441. — Entrée du duc et de la duchesse d'Orléans dans leur ville ducale. Les habitants les reçoivent en grande pompe. Après douze jours passés à Orléans dans des fêtes continuelles, ils se rendent par la Loire (2) au chäeau de Blois, qui devient leur résidence babituelle.
Août. — Charles d'Orléans avait été vingtcinq ans absent. S'il retrouvait son patrimoine, il le devait à Dieu et à Jeanne d’Arc, mais pour une part aussi à l'épée de son frère naturel, le
(1) Charles d'Orléans était veuf de sa seconde femme, Bonne d’Armagnac.
(2) Voir dans l'Histoire du château. de Blois, par M. de la Saussaye; la ballade de Charles d'Orléans, cotamençant par ces deux vers:
En tirant d'Orléans à Blois, L'autre jour par eau venoÿe,
Bâtard d'Orléans. Il devait encore au Bâtard l'alliance de la maison de Bourgogne, qui avait été négociée par son entremise. Pour reconnaître de si grands services, il lui abandonne le comté de Dunois