VII. — FÊTE COMMÉMORATIVE DE LA DÉLIVRANCE D'ORLÉANS
Institution de la fête. — Le 8 mai 14929, à la nouvelle que l’armée anglaise se retirait,
les Qrléanais s'étaient spontanément répandus dans les églises, pour rendre au Ciel de justes actions de grâces ct pour remercier leurs patrons saint Euverte et saint Aignan de la protection qu'ils avaient étendue sur la cité pendant la durée du siége. Le même jour, le clergé, « par le moyen et de l'ordonnance du Bâtard d'Orléans, » s’était rendu processionnellement au portereau Saint-Marceau, suivi du Bâtard luimême, de la Pucella, des Procureurs, des capilaines, gens d'armes, bourgeois et habitants. Ce fut l’origine de la fête du 8 mai”.
L'année suivante, la même procession se fit au mieu d'un concours immense et avec un enthousiasme extrême. Les bourgeois d'Orléans étaient allés chercher à Meung (1) leur évêque de Saint-Michel pour qu'il y assistât.
Dès ce temps, le cérémonial de la fête avait été réglé. Le clergé. et le conseil de la Ville, d’un commun accord, avaient arrêté qu’on irait en procession aux Augustins, et partout où avait élé le « estour » (combat);
‘Qu'on y ferait le service et oraisons ;
Que les douze Procureurs porteraient chacun en leur main un cierge où seraient les armes de la Ville ;
(1) Suivant le doyen de la Saussaye, à Jargeau, d'après les manuscrits de l’abbé Dubois.
Que de ces cierges quatre demeureraient à Sainte-Croix, quatre à Saint-Euverte, quatre à Saint-Aignan ;
Que les châsses des églises seraient portées, « en espécial celle de monseigneur Saint-Aiynan, celle de monseigneur Saint-Euverte, lesquels furent gardes et protecteurs de la dicte cité d'Orléans ; » |
Qu'on reviendrait par devant la chapelle de Notre-Dame-de-Saint-Paul (1) ;
De là à Sainte-Croix, où un sermon serait prêché et la messe célébrée ;
Que le même jour, en l’église de Saint-Aïgnan, on chanterait vigiles pour les « trespassés » pendant le siège, et le lendemain une messe solennelle, à laquelle assisteraient les Procureurs; qu’à l’offrande serait présenté, au nom de la Ville, un cierge, « pain, vin, » et par chaque procureur huit deniers parisis.
Ce cérémonial fut approuvé plus tard et consacré par des décisions épiscopales et pontificales dont voici les dates :
9 juin 1452. — Bulle du cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siége, par laquelle sont accordés cent jours d’indulgence à toute personne pénitente qui visitera l’église de Sainte- Croix et assistera dévotement : le 7 mai, aux
(1) Cette chapelle était à la partie sud-est de l’église.
premières vêpres ; le 8 mai à la procession générale, à la meïse et aux secondes vêpres, le 9 mai au service des défunts. Ce pardon fut crié dans la ville, de l’ordre des Procureurs, et trancrit sur un livre où était « le service de la fête, » et qu'on appelait le livre rouge. .
4 mai 1453. — Lettres de Thibault d’Aussigni, évêque d'Orléans, qui, voulant conserver et maintenir à Jamais la fête établie, de « l'assentiment de la population cléricale et laïque, » pour célébrer la gloire de Dieu et remercier les saints confesseurs saint Euverte et saint Aignan de leur assistance, accorde quarante jours d’indulgence à tous les fidèles pénitents qui, en commémoration d’une aussi grande victoire, assisteront les 7, 8 et 9 mai aux vêpres, à la procession solennelle et à l'office des défunts.
4 mai1474. — Lettres de François de Brilhac, évêque d'Orléans, qui accorde les mêmes indulgences à ceux qui, pendant les trois jours consacrés à remercier Dieu de la victoire obtenue par le secours de la croix triomphante, « patrone » de la cité (1), l’assistance de saint Euverte et de saint Aignan, ses protecteurs, suivront les offices de la fête.
49 janvier 1482. — Lettres de Jean Rolin,
(1) L'église cathédrale d'Orléans est placée sous le vocable de la Croix et sous celui de Saint-Mamert.
cardinal-évêque d’Autun, données à Paris, à la requête des procureurs de la ville d'Orléans, par lesquelles sont accordés cent jours d’indulgence à ceux qui assistent aux processions, messes et offices célébrés en mémoire de Ha délivrance et pour la prospérité de la « commune et cité. » Cette dernière bulle fut transcrite au livre rouge par l’un des notaires en cour d’église de la ville d'Orléans.
La fête du 8 mai, canoniquement constituée par ces décisions, eut désormais son office spécial et prit place dans le calendrier ecclésiastique du diocèse, où elle figure sous l'indication : « Délivrance d'Orléans; » mais en même temps elle demeurait fête civile. Née de l'accord des habitants et du clergé, clero et altero popula consentiente , elle conserva toujours, ou du moins ne perdit qu'accidentellement ee caractère mixte, qui est le sceau de son origine.
Jusqu'en l’année 1561, elle fut célébrée sans interruption, avec le cérémonial religieux et civil. En 1569, les calvinistes se trouvant maitres d'Orléans (1), la procession n’eut pas lieu, la fête ne fut pas célébrée. Peut-être y eut-il un divertissement militaire aux Tourelles. Un article du compte de commune, où il est question d'échafauds dressés pour la fête de la Ville, le
(1) Depuis le 4er avril, le prince de Condé, chef du parti protestant, en était maître.
laisse supposer (1). Ce compile ne mentionne aucune autre dépense.
Les registres de 1563 et de 1564 manquent, et l’on ne sait ce qui se passa au mois de mai de ces deux années (2).
En 1965, la fête fut célébrée suivant l’ancien rit. La procession se rendit de la cathédrale aux Tourelles ; mais les cinquanteniers de la religion réformée, commandés pour y assister, refusèrent d'obéir : leur réponse fut constatée par acte notarié. Cette sommation et cette réponse semblent indiquer qu’on revenait pour la premiére fois, depuis les troubles, à l’ancien cérémonial. On fut du reste obligé de prendre des mesures cÜhtre les mauvaises dispositions des calvinistes. Le chevalier du guet dut se trouver à la procession avec ses gens, et le capitaine Caban, commandant de la citadelle, avec ses soldats, pour « empêcher qu’on ne fit sédition. » Pendant plusieurs années cette précaution fut nécessaire. En 1572, ce fut M. de Machault, commissaire pour le Roi, qui se chargea de maintenir l’ordre sur le passage du cortége.
4791-1792. — La fête, dépouillée de tout earactére religieux, est célébrée militairement.
(0) À Irmbault Samxon six livres taurnoys, pour avoir par lui fourny et faict les chaffaulz et feste de la Ville.
(2) Le 2 avril 1563, le prince de Condé avait quitté la ville qui ce mêma jour avait été renrise aux officiers du Roi.
4793. — La fête est supprimée.
4803. — Sur la demande du conseil général de la commune, le premier Consul autorise le rétablissement de la « fête commémorative de 1499. » Le maire, M. Crignon-Désormaux, prend un arrêté dont voici le préambule et les premiers articles :
« Considérant que le Gouvernement a approuvé la proposition de rétablir à Orléans la fète qui s’y célébrait chaque année en l’honneur de la délivrance de la ville par la Pucelle ;
«Considérant que cette fête a toujours été religieuse et civile, et que dès lors elle doit se faire par le concours des diverses autorités ;
« Après en avoir conféré avec le général commandant la subdivision du Loiret pour ce qui concerne la partie militaire, et avec Monsieur l’évèque d'Orléans pour ce qui a rapport à la partie religieuse de cette cérémonie ;
« Arrête, pour ce qui concerne le civil :
« ART. 1er. — La fête de la délivrance de la ville par Jeanne d’Arec, dite la Pucelle, sera célébrée le 8 floréal prochain et les années suivantes, le jour du calendrier républicain correspondant au 8 mai, vieux style.
« ART. 2. — Les invitations à tous les corps laïques et ecclésiastiques seront faites par le: Maire, lequel ordonnera tout ce qui tient au détail de la fête. »
L’évêque, de son côté, donna un mandement portant :
« À ces causes, et en vertu de l'autorisation spé-
ciale du Gouvernement, nous ordonnons que la fête religieuse établie en cette ville en mémoire de sa délivrance par Jeanne d’Arc, connue sous le nom de
Pucelle d'Orléans, continuera d’être célébrée le 8-
mai de chaque année, sous le rit et avec les cérémonies d'usage. »
14831. — La fête religieuse se célèbre dans l'intérieur de la cathédrale; la procession cesse de se rendre aux Tourelles.
4840 à 1848. — La procession sort et se rend aux Tourelles.
1848 à 1852. — La procession extérieure est de nouveau supprimée. Les autorités civiles et militaires seules vont aux Tourelles en cortége.
4852. — La procession extérieure est rétablie *.
Dénomination de la fête. — La population l'appelle indistinctement fête de la Pucelle, de Jeanne d’Arc, des Tourelles, de la Ville. De ces dénominations, les deux dernières seules sont exactes. Instituée en commémoration de la délivrance de la cité et non en l’honneur de Jeanne d'Arc, la fête du 8 mai s’appela, à l'origine,
fête des Tourelles, puis fête de la Ville, nom
qui lui est resté. Les registres de la commune ne lui en ont jamais donné d'autre. En voici l'extrait :
1435. — Solennité de la fête des Tourelles.
Anniversaire pour le salut des âmes de ceux qui moururent quand le siége fut levé.
4440. — Vigiles des trépassés qui sont morts durant le siège.
1444. — Fête de la Ville qu’on fait le huitième jour de mai. Vigiles et messe qu’on chante pour les âmes de ceux qui trépassérent le siège durant.
4449. — Fête et solennité qu’on fait chacun an, au huitième Jour de mai, pour mémoire de ce que les Anglais qui tenaient le siége devant la ville s’en allèrent ce jour et levèrent leur siége.
4450. — Remembrance et solennité qui, chacun an, se fait ce jour (8 mai) à l’occasion du siège que les Anglais mirent au mois d’octobre l’an mil quatre cent vingt-huit devant ladite ville d'Orléans, et y tinrent jusqu’au huitième jour de mai mil quatre cent vingt-neuf, que par la grâce de Dieu il fut levé.
4451. — Procession des Tourelles qui se fait le huitième jour de mai en mémoire de la grande grâce que Dieu nous fit à la levée du siége que tenaient les Anglais devant cette cité, lesquels se départirent honteusement à l'honneur du Roi notre sire, et des habitants d’icelle.
4455. — Solennité qui, chacun an, se fait pour le « relièvement » du siége que tinrent Jes Anglais devant la ville.
4460. — Fête de la Ville pour révérence de la « lévacion » du siége.
1497. — Procession générale faite aux Augustins en remerciant Dieu, notre créateur, de la victoire à ce jour donnée contre les Anglais, ainsi qu’il est accoutumé faire chacun an.
4501. — Fête de la Ville.
4668. — Solennité de la procession de la délivrance de la Ville. Fête de la délivrance de la Ville. Fête de la Ville.
À dater de cette époque, il n’y a plus sur les registres d'autre dénomination que celle de « Fête de la Ville, » qui s’y trouve reproduite chaque année jusqu’à la suppression totale de la fête, en 1793.
En 1779, la procession avait été appelée dans une ordonnance de l’évêque : « procession qui se fait en actions de grâce pour la délivrance de la Ville, par l'entremise de Jeanne d'Arc. »
En 1803, l'arrêté du maire et le mandement de l'évêque relatifs au rétablissement de la fête lui donnent le nom de « Fête de la délivrance d'Orléans par Jeanne d’Arc. »
Itinéraire de la procession. — A l'origine, le clergé faisait le tour intérieur de la ville; lorsqu’elle eut été agrandie, il continua de suivre les rues qui marquaient à peu près l’ancienne enceinte.
On sortait de la cathédrale par la porte latérale du sud, et on prenait par le cloître Saint- Etienne, les rues de la Corne-de-Cerf, du Puits-de- Linières, du Gros-Anneau, des Images, de l’Impossible, de la Charpenterie, le Grand-Marché, le marché à la Volaille, les rues Saint-Jacques, des Hôtelleries, le pont, la voûte des Tourelles, le boulevart des Tourelles, l’église des Augustins, le pont, les rues des Hôtelleries, de la Pierre- Percée, du Puits-Saint-Christophe, le Vieux-Marché, les rues Vannerie, Saint-Paul, dela Foulerie, de la Vieille-Poterie, de la Barillerie, de l’Aiguillerie, la Porte-Dunoise, les rues de la Cordonnerie, de la Pomme-de-Pin, de l’Ormerie, Saint-Sauveur, de l’Ecrivinerie (1); on rentrait à la cathédrale par la porte du sud.
Ce parcours dut se modifier lorsque le nouveau pont eut été livré au public (1760) et la rue Royale ouverte. En 1762, l’évêque, sur la demande des officiers municipaux, rendit une ordonnance portant que désormais la procession, en sortant de la cathédrale, prendrait la rue de l'Écrivinerie, et continuerait sa marche en droite ligne par la rue de Bourgogne jusqu’au coin de l'ancienne Porte-Dunoisc; que de là elle descendfait la rue Sainte-Catherine, passerait sous la porte de l’ancien pont pour se rendre à l’église
(1) Aujourd'hui rue Pothier.
des Augustins par le nouveau pont; qu’au retour elle suivrait la rue Royale, passerait devant le monument de la Pucelle, transporté récemment de l’ancien pont au carrefour de la rue de la Veille-Poterie, et rentrerait dans Ia cathédrale par la place du Martroi, la rue d’Escures, la place de l'Étape et le portail du nord. Le chapitre de Saïint-Aignan quittait la procession ‘à ce moment et retournait dans son église.
Le 8 mai 1829, quatre centième anniversaire de la délivrance d'Orléans, on est sorti pour la première fois, depuis la reconstruction de la cathédrale, par le grand portail qu’on venait d'achever.
Aujourd’hui, la procession continue à sortir par le grand portail et suit directement la rue Jeanned'Arc, pour gagner la rue Royale et le pont. Elle ne passe plus dans les bas quartiers .
Stations. — Dans les premiers temps, la procession faisait plusieurs stations : sur le pont, devant la Belle-Croix ; au boulevart des Tourelles, du côté de Jargeau, du côté de Meung, devant le fort; à la chapelle de Notre-Dame de Saint-Paul; à la Porte-Dunoise (1). Aprés la démolition du vieux pont, des Tourelles et de leur
(4) Ancienne porte de ville avant la réunion du bourg d'Avenuim. L'entrée de la rue de la Faverie, où elle était placée, ex avait conservé le non.
boulevart, Ja station qui avait lieu sur ce point se fit dans l’église des Augustins; celles de Saïnt- Paul et de la Porte-Dunoise furent supprimées.
Aujourd'hui que l’église dès Augustins a été démolie, la station a lieu devant une croix qui a été érigée en 1817 sur l'emplacement du boulevart des Tourelles.
Office. — Les vigiles de la veille et à messe du jour se disaient. à Sainte-Croix; c’est aussi dans l’église de Sainte-Croix que le sermon était prononcé. Les vigiles du jour se disaient et le service des morts se célébrait à Saint-Aïgnan.
L'office de la procession était fait par les trois chapitres de Sainte-Croix, de Saint-Aignan et de Saint-Pierre-Empont, Sainte-Croix dés l’origine, Saint-Aignan à dater de 4440, Saint-Pierre-Empont à dater de 1451.
Les chants se composaient de versets des psaumes. Vers la fin du XVe siècle, on commença à introduire dans le processionnal des passages des Écritures qui pouvaient présenter des allusions à la délivrance de la ville et à la prise des Tourelles.
C'est ainsi qu’on chantait à la station de la Belle-Croix quatre répons, le premier tiré d’Isaïe (1), où sontles mots : occupabit salus muros
(1) Lx, 18.