‹ Histoire du siége d'OrleansChapitre 8 sur 24 · RS SO RS · texte numérisé non relu

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__ Ji — attirer les bénédictions de Dieu sur l’entreprise qu'on allait tenter; ils se montraient dociles et lui obéissaient en tout. Sa ferveur pénétrait et gagnait la foule; chaque jour avaient lieu des processions, où le peuple et les hommes d’armes, se pressant sur ses pas, chantaient les hymnes et les cantiques. Elle avait fait bénir son étendard par l'archevêque de Reims dans l’église de Saint-Sauveur, et avait fait faire pour les pré- : tres qui devaient l’accompagner une bannière où le Christ était représenté sur la croix. Cette

bannière se portait dans les processions *.

Les renforts attendus ayant rejoint, le 28 avril, peut-être le 27, elle avait quitté Blois. Devant elle marchaient son chapelain et ses prêtres, précédés de la bannière qu’elle leur avait donnée. A ses côtés et à sa suite son écuyer portant son étendard, ses officiers et ses serviteurs, ses frères, les cinq lances de son escorte (1), ses deux hérauts d'armes, les chevaliers et capitaines, puis l'artillerie et les vivres, soixante charriots, quatre cents têtes de bétail, et trois mille hommes environ, écuyers, archers et paysans du pays « d’à bas *. » Ce long cortège était sorti par

(1) Les cinq lances, c’est-à-dire les cinq hommes d'armes qui accompagnaient Jeanne, menaient avec eux, suivant l'usage, chacun un page, un coutillier et trois archers, ce qui formait une suite de trente cavaliers. (DE LA SAUSSAYE, Hist. de Blois, 102.)

le pont et avait pris son chemin par la rive de Sologne.

Comme le gros des Anglais tenant le siége et leurs plus fortes bastilles se trouvaient du côté de la Beauce, les capitaines avaient jugé plus sage de suivre la rive opposée, et, d'accord avec le Bâtard, qui d'Orléans leur en avait transmis le conseil, ils avaient traversé la Loire à Blois.

29 avril. — A l'ouverture des portes, les assiégés apprennent que le convoi en marche depuis deux jours s’est arrêté à peu de distance pour passer la nuit; que, sous quelques heures, il arrivera au port du Bouschet, situé sur la rive gauche de la Loire, en face Saint-Jean-de-Braye, à une lieue en amont d'Orléans (1).

Aussilôt les Procureurs donnent l'ordre de remonter jusque-là des bateaux destinés à recevoir les vivres et. l’armée. En même temps un détachement de la garnison se dirige sur la bastille de Saint-Loup, afin de tenir en échec les

(1) Pièces justificatives, X. — Une maison de campagne construite sur le territoire de la commune de Saint-Denis-en- Val, près de la levée qui borde un ancien bras de la Loire aujourd'hui ensablé, s'appelle le Bouchet. I] est vraisemblable que le port du Bouschet était à peu de distance en amont ; la configuration des lieux le fait supposer. Un bac devait y être établi pour la communication des habitants de Saint-Denisen-Val (rive gauche) avec ceux de Saint-Jean-de-Braye et de Combleux (rive droite).

| — 83 — Anglais qui l'occupent et de les empêcher de mettre obstacle au passage des bateaux.

À peine ces préparatifs sont-ils achevés, que du haut des murs et des clochers le convoi est signalé, se dirigeant en bon ordre d’Olivet sur Saint-Denis. Chacun pensait que les Anglais allaient se jeter dans le val, et attaquer les arrivants. Bien au contraire, ceux de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc l’abandonnent et se retirent dans la bastille des Augustins ; ceux des Tourelles restent enfermés.

Au premier signal de l’approche du convoi, le Bâtard, Thibault de Termes (1), Nicolas de Giresmes (2), et plusieurs des Procureurs se rendent « au-dessus de l’église de Saint-Loup, » passent la Loire et abordent au port du Bouschet, où, de son côté, la Pucelle arrivait avec son mode.

Comme on l'avait dit, l’armée s’était arrêtée la veille, à peu de distance, et la jeune fille, qui faisait l'essai de la vie des camps, ayant voulu dormir sans quitter ses armes, en avait été meurtirie et fatiguée, ce qui ne l'avait pas empêchée d’être à cheval dés le jour, et bientôt elle s'était trouvée en vue d'Orléans. Jusque-là Jeanne avait cru qu’elle marchait directement

(1) Thibault d'Armagnac, seigneur de Termes, bailli de Chartres.

(2) Nicolas de Giresmes, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de la Croix-en-Brie, capitaine d’Yèvrele-Châtel. |

sur le camp des Anglais. En apprenant qu'ils étaient sur la rive opposée, elle s’était courroucée de ce qu’on l’eût ainsi abusée, et au moment où le Bâtard s’approcha pour lui faire la révérence, sa colère était au plus fort.

« Est-ce vous, » dit-elle, « qui êtes le Bâtard d'Orléans? »

« Je le suis, » répond le prince, « et je me réjouis de votre arrivée. — Est-ce vous, » reprend Jeanne, « qui avez donné le conseil que je vinsse ici par ce côté du fleuve, au lieu d’aller directement où sont Talbot et les Anglois? — Moi et d’autres plus sages avons donné ce conseil, croyant faire mieux et agir plus sûrement. — En nom Dieu, le conseil de Dieu Notre-Seigneur est plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous-même vous êtes trompé, car je vous amène le meilleur secours qui soit venu jamais à aucune ville : c’est le secours du roi du ciel, non pas qu’il vienne par amour de moi, mais de par Dieu lui-même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a pris pitié de la cité d'Orléans, et ne veut pas que les ennemis aient en même temps la personne du duc et sa ville”. »

On n’est pas long-temps à comprendre que la Pucelle a raison, et que les capitaines ont commis une grande faute. En effet, les bateaux n'arrivaient pas; la Loire ne se remonte qu’à

— 85 — la voile, et le vent était contraire, si bien que les charrettes, les bestiaux, les conducteurs

composant le convoi se trouvaient acculés à la

rivière, sans moyen de la traverser, et exposés aux sorties que les Anglais pouvaient faire -de leurs bastilles. L’inquiétude commence à s’emparer des esprits; mais Jeanne rassure et annonce que le vent va changer, ce qui arrive incontinent. À peine avait-elle cessé de parler, qu’au loin on aperçoit les longues voiles des bateaux se déployer et s’avancer à la file, sous le feu de la bastille de Saint-Loup, qui tirait sans les atteindre. C’est le seul effort des Anglais ; ils restent immobiles et n’osent se porter contre la Pucelle et ses gens. La nouvelle de l’arrivée de Jeanne les avait frappés d'inertie ; ils affichaient un apparent dédain ; à sa lettre envoyée de Blois, ils n'avaient fait autre réponse que se moquer, et tenir des propros grossiers ; mais au fond ils se sentalent menacés et saisis d’une secrète inquiétude; involontairement ils se rappelaient, eux aussi, une prophétie annonçant « qu’une vierge monteroit sur le dos de leurs archers *. »

Cependant les bateaux étaientarrivés, mais en trop petit nombre; le convoi se trouva plus considérable qu’on ne lavait supposé, et lorsque

les vivres et le bétail eurent été embarqués, la

place manqua pour le reste et pour l’armée.

Alors on agila la question de la renvoyer passer

à Blois, où était le pont le plus rapproché dont les Français fussent maitres (1); mais la Pucelle ne voulait se séparer de ses gens, qu’elle disait bien confessés, pénitents et de bonne volonté, elle parlaït de retourner avec eux. Le Bâtard et les Procureurs la supplient de n’en rien faire; ils n’oseraient rentrer dans la ville sans l’y amener, tant son arrivée est impatiemment attendue. Les capitaines, à leur tour, font promesse et prennent engagement de revenir la joindre dès qu'ils auront passé la Loire à Blois. Sur cette promesse, Jeanne se rend, et, gardant de sa troupe deux cents hommes seulement, entre dans un bateau, son étendard à la main.

Pendant qu'elle s'éloigne, l’amiral de Culan, Loré, Retz, demeurés sur la rive, remettent larmée en marche et reprennent la route de Blois, précédés, comme le matin à leur arrivée, des prètres portant la bannière donnée par la Pucelle.

Jeanne et sa suite traversent le fleuve. Non loin de là se trouvait un manoir appelé Reuilly, en la paroisse de Chécy, qui appartenait à un bourgeois d'Orléans (2). Jeanne y prend gîte jusqu’à

(1) Le pont de Baugenci, plus voisin, était au pouvoir des Anglais.

(2) Gui de Caïlly. Cette maison à aujourd’hui pour propriétaire M. Boucher de Molandon, descendant de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, chez lequel la Pucelle logea pendant ses séjours à Orléans.

la chute du jour, ne voulant entrer à Orléans que de nuit, pour éviter la trop grande affluence du peuple.

Ceux de la garnison qui, pendant ce temps-là, étaient à escarmoucher devant Saint-Loup, pressent les Anglais de si près, qu'ils leur enlévent un étendard. À la faveur de cette diversion, les chalands envoyés d'Orléans, après avoir pris au Bouschet le bétail, une partie des munitions et les blés que l’armée avait apportés le matin, descendent la Loire. Malgré le feu très-vif des Tourelles, ils abordent à la grève de Saint-Aignan, où ils sont déchargés, et le blé transporté dans des greniers que les Procureurs avaient fait disposer (1).

La nuit venant, Jeanne quitte le manoir de Reuilly et s’achemine à Orléans. Toute la journée la foule avait encombré les abords de la porte de Bourgogne. La ville entière était là. « Gens de guerre, bourgeois et bourgeoises »

portant des torches, l’attendaient, échelonnés sur la route. Enfin elle apparaît, montée sur un cheval blanc, armée de toutes pièces, la figure douce et souriante ; devant elle, Jean d’Aulon, son écuyer, portant son étendard, et son page Imerguet, à

(4) Ces greniers appartenaient à deux bourgeois d'Orléans, Boillève et Gilet Guéret, qui les avaient loués aux Procureurs, (Mss. de l'abbé Dubois.)

__ 88 — sa gauche, le Bâtard d'Orléans; derrière elle ses frères, les sires de Novelompont et de Poulengy, qui l’ont accompagnée depuis Vaucouleurs, le. maréchal de Boussac, Raoul de Gaucourt, La Hire, nombre d’écuyers, de capitaines, les Procureurs, et ceux de la ville qui lui étaient allés au-devant.

Elle avance lentement, se frayant | passage avec peine au milieu d’une population que sa présence enivre. « Ils la regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfans, et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle ou au cheval sur quoy elle étoit. » Plusieurs croyaient voir un ange.

L'un de ceux qui portaient des torches s’approche tellement, que le feu prend au pennon de létendard, ce que voyant, Jeanne pique son cheval et le « tourne » jusqu’à l’étendard dont elle éteint le feu « si gentement que si elle eût longuement suivi la guerre, » ce qu’admiraient fort les gens d'armes et bourgeois, « lesquels l'accompagnèrent au long de leur ville et cité, faisant moult grande chère, et par très-grand honneur la conduisirent à la grande église de Sainte-Croix, » où elle voulut se rendre tout d'abord, et à la « porte Renard, en l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, où était préparé son logis. »

Là seulement le Bâtard, le gouverneur de la

ville, les Procureurs et la foule prennent congé d’elle. Chacun regagne sa demeure rempli d’émotion et d'espoir. La confiance est dans les cœurs. Il n’était personne qui déjà ne se sentit « reconforté et comme désasstégé » par la seule vue de « cette simple pucelle. »

En entrant dans la maison de Jacques Boucher, Jeanne s’était désarmée. Un souper « bien et trés-honorablement appareillé » l’attendait. Elle prit dans une tasse d'argent un peu de vin mêlé d’eau, y trempa quelques tranches de pain, puis se retira dans la chambre qui lui était destinée, ayant avec elle la femme et la fille de son hôte. Celle-ci partagea son lit ®.

30 avril (samedi). — A son lever la Pucelle va trouver le Bâtard. Elle voulait que ce jour même on donnât l'assaut aux baslilles anglaises. Le Bâtard lui représente que le Conseil croit prudent de suspendre toute attaque jusqu’à l'arrivée de l’armée et du reste des munitions qui étaient retournés à Blois, que dans la nuit le maréchal de Boussac était parti pour les re- Joindre et les ramener. Jeänne se résigne, mais laisse voir son mécontentement.

Elle se rend sur le pont, et du boulevart de la Belle-Croix interpelle les Anglais qui se tenaient derriëre le boulevart opposé, leur disant qu'ils aient à se rendre au nom de Dieu. Glasdale et

Je bâtard de Granville lui adressent des injures et lui demandent en raillant comment elle peut trouver bon qu’ils se rendent à une femme.

La Hire n’est pas de l'avis de ceux qui voulaient retarder l'assaut ; sa fougue l'emporte : avec Florent d'IHiers, quelques chevaliers et quelques bourgeois de la milice, il se jette en dehors de la porte Bannier, culbute un premier poste d’Anglais, et arrive sous la bastille de Saint- Pouair (Paris), qu’il est au moment d'enlever. Déjà on crie dans la ville d'apporter paille et fagoits pour mettre le feu aux palissades ; mais il y a du retard, les Anglais des autres bastilles on! le temps d'arriver, eux et leurs canons. Les Français se voient obligés de rentrer dans les murs. |

La Pucelle, ignorant qu’on se battait, était demeurée dans son logis.

Dans la soirée du même jour, elle envoie au camp de Saint-Laurent ses deux hérauts, Guienne et Ambleville, porteurs d’une nouvelle lettre; elle demandait réponse à celle qu’elle avait envoyée de Blois, et sommait de nouveau les généraux anglais d’avoir à se retirer du siége. Ambleville revient seul, et rapporte que les Anglais ont retenu son compagnon pour le brûler vif.

— C'était la réponse de Talbot. — La Pucelle et le Bâtard renvoient Ambleville. Le Bâtard . menaçait de brûler, lui aussi, les Anglais pri-

sonniers dans Orléans. La Pucelle s'était contentée de dire à Ambleville qu’il eût à retourner bhardiment, que non seulement il ne lui serait fait aucun mal, mais qu’il raméënerait Guienne sain et sauf. Ce qui se fit ainsi.

Le trésorier du duc d'Orléans offre à la Pucelle, au nom du duc son maître, une robe et une huque (1). La robe était de « fine brucelle vermeille » (drap de Bruxelles cramoisi}, la huque de vert perdu, les garnitures de satin blanc et de sandal (étoffe teinte avec du bois de sandal) (2). La Ville, de son côté, lui fait plusieurs présents, parmi lesquels une demi-aune de deux « vers » pour faire les « orties » de ses robes.

Les orties étaient la devise du duc d'Orléans, le cramoisi et le vert ses couleurs; les vêtements offerts à la Pucelle étaient donc à la livrée

(1) Robe, sorte de vêtement à l'usage des hommes. — Huque, blouse ou cotte courte qui se portait soit par dessous la robe, soit par dessus l’armure. (QUICHERAT, V, 112.)

(2) Ces étoffes avaient été vendues par Jehan Luillier, marchand, savoir :

Deux aunes de brucelle, au prix de quatre

écus d’or l’aune ......,..........oress 8 écus d'or. Pour la doublure ....... ..... PRE 2 — Une aune de vert perdu ...... ss... 2 —

Les vêtements avaient été taillés et les 1 menues fournitures faites par Jehan Bourgeois, taillendier (tailleur), le tout prix d’un écu d'or. 4 —

Dépense totale. . ee 43 écus d'or.

. du Prince, livrée que portaient non seulement les officiers du Duché, mais les milices de la Ville et les troupes à son service. Les huques des archers de la Ville étaient brodées d’orties, et la couleur verte se conserva dans le drapeau de ses arquebusiers jusqu’à la dissolution de cette compagnie, qui n'eut lieu qu'au milieu du XVIIIe siècle (1).

1er” mai. — Depuis deux jours qu'elle était dans la ville, enthousiasme inspiré par la Pucelle n’avait fait que s’accroitre. Il n’était bruit que de sa modestie, de la simplicité de ses paroles, de son édifiante piété ; elle parlait peu, et aux nombreuses questions que les Orléanais lui avaient faites sur sa mission, elle n’avait guére fait que cette réponse : « Messire m'a envoyée pour dé-

(1) La livrée des ducs d'Orléans de la maison de Valois était à six couleurs ; mais de ces six couleurs le cramoisi et le vert étaient les principales. — Le vert, déjà adopté du temps de Louis Ier, était à la fois la couleur de sa devise (l’ortie) et celle du manteau des chevaliers de son ordre du Porc-Épic Il y avait le vert gai, le vert brun et le vert perdu (tirant sur le noir). Le vert de cette dernière nuance était particulièrement adopté dans les occasions tristes. En avril 1499, le duc d'Orléans était prisonnier, la ville était assiégée, circonstances qui expliquent le choix du vert perdu pour la huque offerte à la Pucelle. — Voir Archives Joursanvault, nos 603, 607, 619, 645, 772; QuicHERAT, t. V, p. 106 et 259; DAMBREVILLE, Histoire des ordres de chevalerie, p. 167, et le compte de commune de l’année 1618, aux archives de la ville d'Orléans.

livrer votre ville. » Chaque matin elle avait en- . tendu la messe et reçu la communion. On avait remarqué qu’au moment de l'élévation elle versait d’abondantes larmes. A chacun elle donnait des paroles encourageantes, des avis pleins de sagesse, sa conversation était toute de charme et de consolation. Les hommes d’armes se sentaient dominés; les plus indisciplinés, le bouillant La Hire lui-même, acceptaient ses douces remontrances et se laissaient ramener par elle à leurs devoirs religieux.

La demeure de Jacques Boucher ne désemplissait. Mais elle aimait à être seule, et le plus qu’elle le pouvait elle se tenait à l'écart. La foule qui, pour la voir, ne quittait la rue, devint si nombreuse (c'était jour de dimanche), que « l’huis en rompait presque. » Alors elle consentit à sortir accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers, et chevaucha par la ville, « où avait tant grant gent, » que difficilement

elle pouvait passer, et chacun admirait de rechef sa bonne grâce à cheval et son gentil maintien.

Ce même jour encore, elle se rendit sur le pont et interpella les Anglais d’avoir à se rendre, lesquels lui adressèrent, comme la première fois, des injures et des paroles grossières pour toute réponse.

L'armée qui du port du Bouschet était retour-

née à Blois par la Sologne, devait sans doute apoorter de l'argent dont on manquait. Il n'en fallait pas moins payer et entretenir, jusqu’à ce qu’elle revint, les gens de guerre et les capitaines composant la garnison. L’embarras était grand. Les Procureurs y pourvoient en remettant au Bâtard une somme de six cents livres tournois, qui lui est comptée par le receveur des deniers de la Ville.

Le Bétard en donne une quittance qui a eté conservée (1); il y est dit : que la somme four nie par les Procureurs est destinée à l'entretien des gens de guerre, « jusqu'à ce que l’armée qui est retournée à Blois soit revenue pour lever le siège. »

Pour lever le siége! Le Bâtard, ou plutôt le clerc rédacteur, son secrétaire, en parle comme de chose sûre et prochaïine, sur laquelle on compte, dont on pourrait presque fixer le jour et l'heure. — Par où l’on voit quel esprit régnait dans Orléans, de quelle confiance les habitants étaient remplis. Confiance inspirée par la présence de la Pucelle. Les courages en étaient doublés. Jeanne annonçait qu’elle était là pour lever le siége, et personne n’en doutait. Cette « pucelle, message de Dieu, avoit communiqué son ardeur et sa foi dans sa mission : on

(1) Pièces justificatives, X.

la tenoit pour envoyée du Ciel, accompagnée des anges, » et ses paroles étaient crues comme prophéties.

Cependant on avait une vague inquiétude du sort de l’armée et du convoi qui étaient retournés à Blois pour y passer la Loire; on se demandait si les chefs tiendraient la promesse qu'ils avaient faite de revenir par la Beauce ; on craignait tout au moins des retards pendant lesquels il serait difficile de maintenir la garnison d'Orléans. Après une conférence à laquelle Jeanne prend part, il est décidé que le Bâtard se rendra immédiatement à Blois, pour bâter le départ et la marche des troupes, en prendre le commandement, et les ramener en sûreté dans Orléans.

Jeanne se dirige avec La Hire vers le camp de Saint-Laurent ; de là elle couvre et protège la sortie du Bâtard.

Cinquante combattants à pied, « habillez de guisarmes, venus du pays de Gâtinois où ils avoient tenu garnison, » entrent dans la ville par la porte de Bourgogne “*.

2 mai (lundi). — Jeanne sort de la ville à cheval, et va sur les champs inspecter les bastilles anglaises; le peuple court à sa suite et l'accompagne. Les Anglais ne bougent. Il semble qu'ils sont saisis de torpeur et de crainte.

Tandis qu'au commencement du siège deux ou trois cents d’entre eux suffisaient pour tenir en échec mille combattants de l’armée royale, aujourd’hui quatre ou cinq cents Français peuvent lutter contre toute leur « puissance. »

À son retour, la Pucelle se rend à l’église de Sainte-Croix, pour y entendre les vêpres. Elle y rencontre un docteur nommé Jehan Mascon, très-sage homme, lequel lui dit: « Ma fille, ils sont forts et bien fortifiés, et sera une grande chose de les mettre hors. » Jeanne répond * cqu'il n’est rien d’impossible à la puissance de Dieu “. »

8 mai (mardi), jour de l’Invention de la Croix, fête de la cathédrale d'Orléans. — Procession à laquelle on porte la relique de la vraie croix. Jeanne y assiste avec les Procureurs.

Le même jour entrent dans la ville des troupes envoyées de Gien, de Montargis, de Châteaurenard, et d’autres places du Gâtinais.

Le soir on a des nouvelles du Bâtard. Les pressentiments des Orléanais n'étaient que trop fondés. L'armée avait retrouvé à Blois le chancelier de France, qui était d'avis, el d’autres avec lui, qu'au lieu de tenter une nouvelle aventure et de retourner à Orléans, elle se rompit, et que chacun regagnât sa garnison. Mais cette opinion n'avait pas prévalu. Le Bâlard avait pris le

commandement des troupes et du convoi. Les

nouvelles disent qu’il est en marche et arrivera le lendemain.

4 mai (mercredi). — Jeanne, en compagnie de La Hire, de Florent d'Illiers, d'Archambaud de Villars, d'Alain Giron, de Jamet du Tillay, et d'autres écuyers et gens de guerre, en tout cinq cents combattants, se porte au devant du Bâtard.

Les deux troupes ne tardent pas à se rencontrer. Le maréchal de Boussac, Gilles de Retz (1), le baron de Coulonces (2), les prêtres de Jeanne et son aumônier, tous ceux qui, le 29 avril, l'avaient accompagnée jusqu’au port du Bouschet, revenaient avec le Bâtard, amenant à leur suite le reste des secours, des habillements de guerre et des munitions qu'envoyaient les habitants de Bourges, de Blois, de Tours et d’Angers. Avec ces munitions se trouvaient quatorze milliers de traits, achetés par le Bâtard pour le compte de la Ville.

On craignait une sortie des bastilles anglaises entre lesquelles on avait à passer. Mais l’ennemi ne se montre. Le convoi et l’armée s’avancent sans obstacle ; à leur tête marchent les prêtres,

(1) Gilles de Retz, seigneur de Laval.

(2) Jean de la Haye, baron de Coulonces, capitaine normand.

— 98 — | précédés de Nicolas Pasquerel portant la bannière que Jeanne leur a donnée. En arrivant sous les murs, ils entonnent les hymnes de la Vierge, et tous ensemble, prêtres et soldats, entrent bientôt par la porte Renart, à la vue des Anglais qui ne s’y opposent.

On annonce aux nouveaux venus que le jour même, après qu'ils se seront reposés, ils seront conduits à l'assaut de la bastille de Saint-Loup; que pendant ce temps le gros de la garnison demeurera dans la ville, pour arrêter les Anglais des autres bastilles, et les attaquer par le flanc, s'ils essaient de se porter au secours de ceux de Saint-Loup. En attendant l'heure du départ, Jeanne s'était retirée en son logis ; elle achevait de diner avec ses hôtes et Jéan d’Aulon, son écuyer, lorsque survient le Bâtard annonçant avoir reçu nouvelle que Falstoff arrivait de Paris, à la tête d’une armée de ravitaillement, et déjà se trouvait à la hauteur de Janville. « Bastart, Bastart, » lui dit Jeanne, « en nom Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Falstoff, tu me le fasses savoir. » Ce que le Bâtard promit.

__ Jeanne s'était alors jetée sur un lit pour pren-

dre quelque repos; bientôt elle s’éveille en sursaut, et appelant à elle, s’écrie : « En nom Dieu ! où sont ceux qui me doivent armer ? » Puis s'adressant à un page: « Sanglant garçon, vous

ne me disiez pas que le sang de France feust répandu! » En toute hâte elle revêt son armure avec l’aide de la femme et de la fille de Jacques Boucher, son hôte, descend dans la cour, saute sur un cheval, saisit son étendard qu’on lui passe par une fenêtre, et se lance à bride abattue vers la porte de Bourgogne, courant à telle vitesse qu’on voyait le feu jaillir du pavé. Ses officiers et ses serviteurs se précipilent à sa suite, et ne l’attcignent qu’en dehors de la ville, où elle s'était arrêtée devant un blessé qu’on rapportait, demandant si c'était un Français; et comme on lui répondait : oui: « Je n’ai jamais vu, » dit-elle, « sang de françois sans que les cheveux ne me soient levés en sur. »

Ce n’était pas avec Falstoff qu'on était aux prises ; le bruit de son arrivée n'élait qu’une fausse nouvelle. Ce blessé venait de la bastille de Saint-Loup, où, depuis une heure, le combat était engagé. Les Bretons et les Manceaux de Retz, auxquels on avait promis l'assaut pour Paprés-midi, étaient partis sans attendre l’ordre, et tandis que tout était tumulte à la porte de Bourgogne, par laquelle ils avaient pris leur chemin, le silence le plus complet régnait dans le quartier opposé où logeait la Pucelle, si bien que l’action se serait terminée sans elle, si pendant son sommeil les voix de ses saintes ne l’avaient averlie.

Elle arrivait à propos : les Français avaient attaqué sans être suffisamment soutenus, et ils commençaient à plier ; la Pucelle les ramène. Le Bâtard, qui n’avait pas été averti davantage, arrive à son tour, rallie l’étendard de Jeanne flottant dans la mêlée, et l'attaque recommence.

Cependant Talbot était sorti du camp de Saint-Laurent, et après avoir ramassé sur sa route les garnisons des autres bastilles, il arrivait en toute hâte; les guetteurs de la ville l'aperçoivent et sonnent à l'alarme. Boussac, qui se tenait prêt, débouche par la porte Parisis et vient se mettre en bataille à la hauteur de Fleury. Talbot avance et se prépare à forcer le passage. Le combat allait s'engager, lorsqu’une épaisse fumée, s’élevant dans la direction de la bastille de Saint-Loup, apprend au général anglais que les Français s’en sont rendus maîtres.

Retz, La Hire, entraînés par le Bâtard et la Pucelle, avaient emporté le boulevart, pénétré dans la place et mis le feu partout. La garnison entière s’était alors retirée dans l’église avec son commandant, Thomas Guerrard (1). La défense devient désespérée ; il fallut trois heures pour s'emparer du clocher. Les Français, exaspérés de cette longue résistance, voulaient tuer tous ceux qui s’y trouvaient renfermés. Ici,

(4) Thomas Guerrard, baïlli de Montereau. #

Jeanne les arrête, et prend les prisonniers sous sa protection. Cent vingt Anglais étaient restés sur le champ de bataille; quarante prisonniers sont amenés dans la ville, et avec eux un butin considérable. Lorsqu’à son tour la Pucelle revint, ce furent dans toutes les églises des hymnes, des actions de grâces et des sonneries de cloches que les Anglais entendirent de leur camp.

Talbot venait d’y rentrer, la tristesse et la colère dans le cœur. La bastille de Saint-Loup avait été par ses soins munie d'ouvrages redoutables, garnie abondamment de vivres et de munitiôns; c'était de ce côté de la Loire sa position la plus forte, son point d'appui pour l’investissement de la place. À cet investissement 1l ne fallait plus songer : huit mois d’efforts étaient perdus; d’où les Anglais « furent fort abaissés de courage. »

Le soir même, les Procureurs envoient des maçons à Saint-Loup pour abattre les fortifications *.

o mai (jeudi), fête de l'Ascension. — A cause de la solennité il y eut repos; ce jour, « homme ne fit guerre. » Jeanne avait déclaré à son chapelain qu’elle ne revêtirait pas son armure; mais si on ne se battit, on délibéra.

Dans l’hôtel de Jacques Boucher se tient un conseil auquel assistent les principaux capitaines :

le Bâtard, le maréchal de Boussac, Retz, Graville, Coulonces, Archambaud de Villars, Xaintrailles, Gaucourt, La Hire, Coarraze, Denis de Chailly, Ambroise de Loré, Hug de Kennedy, Thibaud de Termes et le chancelier Guillaume Cousinot. Il est arrêté que, malgré la puissance des ouvrages dont les Anglais ont entouré les bastilles du bout du pont, on les attaquera sans différer ‘davantage. Pour le succès de l’entreprise, il importait d’affaiblir, si l’on pouvait, la garnison des Augustins et des Tourelles, ou tout au moins d'empêcher qu’elle ne fût secourue par le camp de Saint-Laurent. Voici le plan qu'on imagina :

Une démonstration serait faite contre Saint- Laurent; la milice et la grande masse des troupes y seraient employées. On approcherait des manteaux, des fagots, des échelles, de manière à faire croire à une altaque générale du eamp, mais ce ne serait qu’une fausse attaque pour attirer ceux des Tourelles ; et aussitôt qu’ils auraient traversé la Loire, les gens d'armes et chevaliers demeurés dans la ville traverseraient eux-mêmes le fleuve par l’île de Saint-Jean-le- Blanc, se porteraient impétueusement sur la bastille des Augustins, et, en cas de’réussite, sur les Tourelles elles-mêmes.

Jeanne n’assistait pas au conseil; elle se tenait

dans une autre chambre de l'hôtel, prés de la

femme de Jacques Boucher. Les capitaines étaient bien obligés de lui obéir : le Roi l’avait ordonné, et l'enthousiasme populaire les y forçait. Néanmoins, {tout respectueux qu'ils fussent envers sa personne, et pénétrés de la divinité de sa mission, leur orgueil d'hommes de guerre faisait résistance. Ils voulaient bien se battre à côté d’elle, et se servir devant l’ennemi de l'entraînement miraculeux de son courage ; mais il leur coûtait de reconnaitre à cette fille des champs une sagesse plus grande que la leur ; de lui soumettre leur vieille expérience, et de l’initier à des projets que son impatience et son indiscrétion pouvaient compromettre.

Jeanne, qui prenait conseil d’ailleurs, tenait en effet peu de compte des précautions de leur humaine prudence, et ne s’arrêtail à rien autre que ce que lui ordonnaient ses révélations inlimes. Aussi avaient-ils délibéré sans elle, et alors seulement que leur plan fut arrêté, ils jugèrent bon de l'appeler, et de lui en communiquer la première partie, ce qui était relatif à l'attaque du camp de Saint-Laurent, lui laissant ignorer la scconde, celle dont le secret importait, à savoir que cette attaque de Saint-Laurent ne serait qu’une fausse attaque, et aurait pour unique objet de couvrir l'assaut des Tourelles, qui serait l’action principale.

Ambroise de Loré la vient chercher et l'a-

mêne au conseil, où le chancelier lui soumet ce dont on était convenu; mais au premier mot elle les avait devinés. — « Vous me dites, s’écriet-elle, ce que vous avez conclu et appointé ; vous me cachez plus grande chose que celleci. » Et pleine de courroux, elle marchait à grands pas dans la chambre. Confondus d’étonnement, les capitaines s’entre-regardent et restent muets. Le Bâtard enfin se lève, s'approche de la Pucelle, s’efforce de la calmer, excuse ses compagnons sur ce que tout ne peut se dire en une fois et lui communique le projet dans son entier. Alors elle se montre satisfaite, dit que cette conclusion lui paraît bonne, et qu’il faut qu’elle soit ainsi exécutée. Le conseil levé, ordre est transmis à chaque capitaine de se trouver en mesure le lendemain matin, lui et ses gens, munis des choses nécessaires pour un assaut.

Avant de retourner à l'attaque, Jeanne veut une fois encore sommer les généraux anglais d’avoir à se rendre. Elle leur écrit une nouvelle lettre, qu’on lance sur les Tourelles en l’attachant à une flèche.

Les Anglais ne font d’autre réponse que leurs insultes habituelles à celle qu’ils appellent « la ribaude des Armagnacs. » Jeanne, indignée, ne peut retenir ses larmes; mais bientôt elleest consolée : « son seigneur lui avoit parlé; » et le soir, se préparant, elle aussi, à l'assaut du

lendemain, elle recommande à son aumônier d'être prêt de grand matin, pour qu'elle puisse se confesser “.

6 mai (vendredi). — Jeanne avait-elle été sincère en approuvant le plan arrêté au Conseil, ou bien dans la nuit reçut-elle de ses voix des inspirations qui l’en détournérent? Toujours est-il qu’elle n’y eut aucun égard. A l’heure convenue, après s'être confessée et avoir entendu la messe, elle sortit de son logis à cheval et en armes; mais ce fut pour tourner le dos au camp de Saint-Laurent, et pour pousser droit à la porte de Bourgogne, par où était le chemin de l'ile de Saint-Jean-le-Blanc. Gaucourt se trouve là, faisant mine de lui barrer le passage : « Méchant homme, lui dit Jeanne, que vous le veuillez ou non, les gens viendront et feront ici aussi bien qu’ils ont fait ailleurs. » En disant ces mois elle passe outre, franchit la porte, et avec elle une troupe de ceux de la garnison et de bourgeois qui, le long de la ville, s'étaient mis sur ses pas.

Il n’y avait plus à s'occuper de la première partie du plan élaboré la veille : les généraux avaient la main forcée et se voyaient entraînés à porter immédiatement leur attaque sur la rive gauche.

À l’aide de bateaux qui étaient amarrés au-

dessus de la tour Neuve, on passe dans Pile de Saint-Jean-le-Blanc. Le bras de la Loire qui de l'autre côté séparait l’île de la rive de Sologne était trêés-étroit et peu profond ; deux bateaux mis bout à bout servent de pont à plusieurs ; d’autres traversent à gué. On arrive sur la levée d’où les Anglais avaient déguerpi.

Sans attendre les Orléanais, ils s'étaient retirés dans la bastille des Augustins. Les premiers arrivés se mettent à leur poursuite; mais ils n'étaient pas encore en grand nombre. A l'aspect des fortifications de la bastille, ils ne croient pas que l’assaut soit possible et battent en retraite. Ce que voyant, les Anglais sortent pour leur courir sus. Gaucourt et Archambaud de Villars, placés à l’arrière-garde, se préparent à tenir tête à l'ennemi, pendant que leurs gens retourneront dans l'ile.

À cet instant, la Pucelle et La Hire ahordaient; ils couchent la lance et poussent en avant. « En nom Dieu, avancez hardiment! » s’écrie Jeanne.

Chacun la suit, et bientôt l’ennemi est ramené dans la bastille des Augustins.

Le reste des Français avait, pendant ce tempslà, traversé la Loire; la bastille est attaquée ; à l'enlever on employa la journée. Ce fut un siége en règle. Le soir seulement, après qu’un chef anglais d’une énorme stature, qu’on voyait partout se multiplier et tenir tête à l’ennemi,

eut été tué par la coulevrine de maître Jehan, on prit sérieusement l'avantage. Alphonse de Partada, capitaine espagnol au service des Français, et un autre capitaine, avaient une querelle; ils décident de la vider en se jetant dans le fossé, pour montrer qui des deux fera mieux.

Leurs gens, qui les soutiennent, forcent la palissade, le terrain leur est disputé pied à pied; mais le gros des assaillants pénètre, et la bastille est prise.

La nuit était venue. Jeanne veut coucher sur place, pour attaquer les Tourelles le lendemain au jour; la fatigue qui l’accable est si grande, que ses officiers la décident à venir passer la nuit dans son logis.

Elle traverse la Loire avec les principaux des seigneurs, laissant devant les Tourelles l’artillerie, les gens d'armes, les chevaux, les siens notamment, les écuyers et les pages. « Et fut crié » par la ville qu’on portât à ceux qui étaient restés de l’autre côté, pain, vin, munitions, fourrages et toutes choses dont ils avaient besoin.

Les Procureurs demeurent en permanence à la maison commune, où ils étaient depuis le matin, avisent au nécessaire et pourvoient aux demandes de toute nature qui à chaque instant leur sont adressées « du siége. » Pendant la nuit entière, les bateaux ne font que passer d’une rive à l’autre.

Un grand mouvement de bateaux avait lieu de même entre le camp de Saint-Laurent et la rive de Saint-Pryvé. Ou sut plus tard que c’étaient . ceux de Saint-Pryvé qui se réfugiaient au camp de Saint-Laurent, et on présuma, par le grand nombre de cadavres qui furent trouvés dans la Loire, qu'un de ces bateaux chargé de combattants avait sombré en traversant le fleuve.

Au cours de la soirée, la Pucelle étant retirée en son logis, un chevalier la vint trouver et lui dit que les capitaines avaient encore une fois délibéré, et que plusieurs, considérant la peine qu'avait coûtée la bastille des Augustins, et la force beaucoup plus grande du fort des Tourelles, jugeaient qu'il faudrait au moins un mois pour s’en rendre maîtres, et que c'était témérité d'essayer de le prendre par assaut, d’autant qu'aucune diversion ne se faisant sur Saint- Laurent, Talbot et Suffolk ne manqueraient de porter assistance à Glasdale. Comme d’ailleurs la ville était en ce moment pourvue en abondance de vivres et de munitions, ils estimaient qu'il serait mieux de se contenter des succès obtenus, et d'attendre de nouveaux secours du Roi avant d'entreprendre davantage. A quoi Jeanne répondit : « Vous avés été à votre conseil, et moi au mien; croyés bien que le conseil de mon Seigneur tiendra et s’accomplira, et que le vôtre ne tiendra pas. »

Après cette visite, Jeanne en reçoit une seconde, celle des Procureurs, que les intentions des capitaines avaient remplis d'alarme ; ils la supplient de ne point retarder la fin d'un siêge qui a mis leur ville à bout de sacrifices, et « d'accomplir la charge qu’elle a de Dieu et du Roi. » Jeanne les rassure et répète que le lendemain les Tourelles seront attaquées. « En nom Dieu, » dit-elle, « je les prendrai demain et retournerai en ville par le pont. » Puis se tournant vers son chapelain : « Tenés-vous prêt de grand matin, » ajoute-t-elle, « car j'aurai beaucoup à faire, et plus que je n’ai jamais eu, et mon sang coulera“. »

7 mai (samedi). — Avant le jour, la Pucelle est sur pied et ordonne à ses trompettes de sonner. Les seigneurs persistaient dans leur projet de suspendre les hostilités et l’accusaient de mettre en péril les gens du Roï. Jeanne n’en tient compte, et, malgré eux, elle fait ouvrir la porte de Bourgogne, au grand contentement des bourgeois, qui croyaienten elle plus queles capitaines, et demandaient à grands tris l’attaque des Tourelles.

Jeanne prend congé de ses hôtes, leur répétant que le soir elle reviendra par le pont. A ce moment un pêcheur apportait une alose.

« Gardés-la pour souper, » dit-elle en souriant;

« je raménerai un godon pour la manger avec nous. » Quelques instants après, elle avait traversé la Loire et arrivait sur la plage, au milieu des gens d'armes qu’elle y avait laissés la veille.

Tout aussitôt les Tourelles sont investies et attaquées; plus de mauvais vouloir alors : capitaines, bourgeois et gens d’armes n’ont qu’une pensée, et chacun fait de son mieux. Mais l’entreprise était grande : un boulevart entouré de fossés, un bras de la Loire séparant ce boulevart de la forteresse, des murailles à pic, et au dedans une garnison déterminée. Les efforts furent à l'avenant; ce que la Ville envoya en cette matinée de matériaux et d'engins de guerre ne saurait se dire : fascines, flèches, traits, martinets, cognées, plomb, poudre, coulevrines, canons, échelles, étaient sans cesse expédiés par les Procureurs.

Mais rien n’y pouvait. Vingt fois on s'était jeté sur les palissades du boulevart, et vingt fois on avait échoué. Vainement la Pucelle s’écriait : « Prenez du cœur! ne vous rebutez pas! la place est à nous! » la place résistait, les assiégeants s’épuisaient. Jeanne elle-même est atteinte d'un trait à la gorge, et la pauvre fille, voyant couler son sang, se prend à pleurer. Ce ne fut qu’un instant ; elle entend la voix de sainte Catherine et se sent réconfortée. À peine a-t-on posé sur sa blessure un premier appareil, qu’elle retourne à l’assaut, excitant et

entrainant les siens, mais sans succès. Déjà le soleil est bas, et la place ne fait mine de céder; les troupes sont harassées, les capitaines se découragent ; le Bâtard lui-même, ne croyant plus qu’il y ait pour ce jour espoir de victoire, fait sonner la retraite. Jeanne accourt, le supplie d'attendre un iastant encore, puis laissant son étendard aux mains de son écuyer, saute sur un cheval qui l’emporte dans une vigne voisine. Elle se jette à genoux, demeure en prière l’espace d’un demi-quart-d’heure, et revient pleine de confiance et d’ardeur. « Quand vous verrez la queue de mon étendard toucher à la muraille, avancez, » s’écrie-t-elle, « et la place est vôtre. » Puis courant au fossé, elle voit son étendard aux mains d’un Basque à qui Jean d’Aulon, son écuyer, l’avait un instant confié ; elle le saisit et avance. La longue flamme de l’étendard se déroule, flotte au vent, et va toucher la muraille. C’est le signal donné. Chacun s’élance; les échelles sont dressées ; Jeanne apparaît sur le revêtement du boulevart où s'engage une dernière lutte.

« Si la Pucelle faisoit son devoir, ceux de la ville le faisoient de leur côté. » Un bateau rempli de fagots engraissés d'huile et de matières incendiaires (1), lancé de l’autre rive, était venu

(4) Quatre-vingt-dix-huit livres d'huile d'olive, de la poix, des étoupes et des fagots. (Arch. de la ville.)

se placer sous l'arche qui séparait les Tourelles du boulevart. On y met le feu, et bientôt la flamme gagne le pont-levis.

C’est l'instant où le boulevart est gagné. Les Français montent et se multiplient « comme oisillons. » Glasdale ne recule qu’en frémissant de rage ::« Renti, renti, au roi du ciel! » lui crie la Pucelle; « j'ai grande pitié de ton âme. » Il veut résister, mais tout tombe autour de lui. Trente hommes à peine lui restent ; leurs armes sont brisées, leurs munitions s’épuisent; la fumée de l'incendie allumé derrière eux les avertit qu’il est temps de regagner les Tourelles. Ils se précipitent tumultueusement sur le pont; les solives, minées par le feu, se rompent, et tous ensemble, Glasdale au milieu, sont précipités dans le fleuve.

Pendant que les choses vont de cette façon au boulevart des Tourelles, plusieurs de ceux de la ville qui étaient embusqués derrière le boulevart de la Belle-Croix s’élancent par le pont. Une poutre et une gouttière (1) sont jetées sur les arches rompues : Nicole de Giresmes passe le premier, cent autres suivent son exemple, traversent, se « bouttent » contre la palissade qui, de ce côté, protège le fort, et y mettent

(1) Gouttière de bois, les gouttières de bois étaient à cette

époque habituellement employées dans les constructions. (V. notre Mém. sur la valeur des denrées, ch. LxxIx.)

le feu. À l’autre bord, les compagnons de la Pucelle rajustent le pont-levis;, des deux parts la forteresse est envahie, et les deux troupes s’y rencontrent. De leur camp de Saint-Laurent, où ils étaient demeurés immobiles, Talbot et Suffolk purent en ce moment apercevoir, aux dernières clartés du crépuscule, la bannière de Saint-Georges qui disparaissait du sommet des Tourelles. |

L’assaut avait duré treize heures. Des six à huit cents Anglais qui composaient la garnison du fort, deux cents à peine survivaient; Glasdale, les lords Poynings et Molyns étaient parmi les morts. Du côté des Français, on n’avait perdu qu’un petit nombre de combattants; le valet de maître Jehan, celui de Guillaume Duisy, Retz et la Pucelle, avaient été blessés.

Les arches du pont étaient « si dépecées, »

qu'il semble qu’il aurait fallu huit jours pour y rétablir un passage. Mais à ce moment l’enthousiasme décuplait les forces : on se met à l’œuvre, et bientôt « la chose est mise en tel état, » que la Pucelle, entourée du Bâtard, des capitaines, de tous les braves gens qui le matin avaient traversé la Loire en bateaux, rentre par ce chemin dans la cité. « Dieu sait à quelle joie elle et ses gens y furent reçus. » Des torches éclairent son passage ; les cloches des églises sonnant à toute volée, les fanfares des

trompettes, les cris de la foule, les bénédictions la saluent et l’accompagnent, pendant qu’à la suite de ce cortége de victoire marchent deux à deux, morries et abattus, les prisonniers faits dans les Tourelles. |

‘Jeärine était rentrée dans son logis. Aprés s'être désarmée et avoir reçu les soins que sa blesstüre démandait, elle vint s’asseoir à la table de ses hôtes; mais elle ne prit autre éhose que des trafiches de pain dans un 1 peu de vin mêlé d’éau “.

8 mai (dimanche). — Quatre bastilles ‘restaient sur la rive droite : Saint-Laurent, commändée par Talbot et Suffolk; Londres, où était Falstoif ; Roüen et Paris. Elles sont évacuées pendant la nuit, et au lever du sôleil les sentinelles ofléanaisés, du haut des murs, aperçoivent l’armée anglaise en ordonnance au milieu des champs. Jeanne, ‘avertie, accourt, le Bâtard, les chefs sont auprès d'elle. Les gens d'armes, les archers, les Écossais arrivent, se succèdent ; les compagnies se forment en dehors de la porte Renärt. La garnison tout entière est à, prête à marcher ; on interroge la Pucelle sur te qu’il convient de faire : *« Il convient, dit-elle, d’enténdie la messe, » et elle fait apporter ‘une table sûr laquelle le divin ‘sacrifice ést offert. La messe achevée, elle demande « de quel côté

ils ont la tête tournée. » Du côté de Meung, lui est-il répondu. « En nom Dieu, ils s’en vont, reprend-elle ; Ixissés-les aller, et nous allons rendre grâces au Ciel, et ne les poursuivons pas davantage, car c’est jour de dimanche. » La Hire et Ambroise de Loré se mettent sur leurs -pas jusqu’à une ‘lieue ‘de la ville, et rentrent après s'être assurés qu'ils se retirent sur le château de Meung.

Dans ‘les ‘premiers jours -de‘février, Le Bourg de Bar, capitaine ‘de la garnison, avait été fait prisonnier et gardé au camp de Saint-Laurent. ‘En ‘partant, Talbot avait chargé un Augustin, son eonfesseur, de veiller sur lui et de ‘l’amener à Meung. Mais Le Bourg de Bar, prenant prétexte des fers qui le gênaient, avait ralenti sa marche, et lorsqu'il s'était vu à certaine distance de l’armée anglaise, il avait, tout enferré qu’il fût, forcé lAugustin de le prendre sur son dos et de l’apporter à Orléans, où les gardes de la porte Renart le voient arriver en cet équipage.

La première pensée des Orléanais, dans leur triomphe, s'était, comme celle de Jeanne, portée vers le Gieket les saints. De pieux récits se transmettaient de bouche en bouche : on se disait par quels signes merveilleux l'assistance de ‘Dieu s'était manifestée. A deux fois les saintes ‘de Jeanne ‘lui avaient parlé; au moment du

dernier assaut, un « colon blanc » voltigeait autour de son élendard ; à ce même moment on avait vu saint Euverte et saint Aignan dans les nues, et saint Michel au-dessus de l’armée française qui semblait combattre avec elle.

Les églises se remplissent de peuple ; les châsses sont découvertes, une procession sort de la cathédrale. Le Bâtard, qui l’avait ordonnée, les capitaines, les officiers du Duc, les Procureurs, les bourgeois la suivent avec recueillement. Jeanne est parmi eux, vêtue d’un simple jaseran, parce que sa blessure ne lui avait pas permis de reprendre son armure; les femmes de la ville marchent à ses côtés. Le pieux cortêge suit la rue des Hôtelleries, le pont tout délabré, passe sous la voûte des Tourelles à demi-démolies. Après les oraisons dites par l’évêque au milieu de ces ruines, 1l revient par la chapelle de Notre-Dame-de-Saint-Paul et la porte Dunoise, ce qui fut depuis lors renouvelé chaque année “.

Le camp et les bastilles, abandonnés par les Anglais, sont incendiés et livrés au pillage des troupes. Elles y trouvent un butin considérable, des canons, des armes, des approvisionnements. Les Procureurs achètent ces épaves. Par leur ordre, les trésoriers de la Ville remboursent à chaque « compagnon le prix de ce qu'il a gagné » (pris ou ramassé). Un canon de fer et

un grand nombre de pavas sont rapportés de Saint-Loup; une bombarde est pêchée dans la

. Loire; ceux-ci vont chercher sur les îles et les

grèves les boulets qui s’y sont égarés; d’autres retirent du lit du fleuve, pour leur donner sépulture, les cadavres que les flots entrainent. Le corps de Glasdale est retrouvé; on le rend aux Anglais, qui l’embaument et le conduisent à Paris. Il fut déposé dans l’église de Saint-Méry et transporté plus tard en Angleterre *.

Des hérauts avaient été expédiés à Chinon, pour porter au Roi la nouvelle de la délivrance d'Orléans. Charles VII donne avis de ce grand événement aux principales villes de son obéissance. À la réception de sa lettre, les habitants de La Rochelle font une procession d’actions de grâces.

Après huit mois de siége, les portes de la ville se rouvraient, ses habitants revoyaient leurs champs ; plus d’ennemi, les chemins sont libres. Les sacrifices héroïques, les dures privations, les longues angoisses, le sang versé, avaient porté leur fruit : Orléans était délivrée, et par elle la France était sauvée.

Et ce n’était pas la première fois. Au Ve siécle, Dieu avait voulu déjà que ses murs fussent la limite que l'invasion étrangère ne franchirait pas, et, défendus par saint Aignan, ils avaient arrêté les hordes d’Attila. Contre les

mêmes murs debout pour la même cause, à mille ‘ans de distance, déferdus encore par une ‘envoyée du Ciel, l’orgueil et la püissance d'un autre. envahisseur du territoire se brisaient aujourd'hui.

Ea Providence avait ainsi voulu que la déstinée de cette cité d'Orléans, boulévart et äbri de la riationdlité française, füt de ne jamais tomber au pouvoir de l'ennemi, et par là se justifie la devise : Numquam læsa, numquam excussa, numquam inversa (1), qu’au’XVIe siècle élle’ inscrivit fiérement à l’entour des trois cœurs de lis ‘qui sont ses armes.

Le siége levé, la tâche des troupes appelées à la défense ‘de la ville était accomplie ; elles se retirérent aussitôt, ne laissant aux ‘habitants

qu’une faible garnison. Le jour même de l'abandon du camp de Saint-Laurent par les‘ Anglais, Florent d’Illiers reprit avec ses gens de guerre le chemin de Châteaudun, dont il était capitaine. Le lendemain, les autres capitaines de la Beauce et du’ Gâtinais étaient retournés dans

‘léurs villes et forteresses.

Dans les jours qui suivent, les Orléanais’ se “meitent en devoir de faire disparaître lès ruines qui les entourent. Des ouvriers sont employés

(1) Jamais atteinte, jamais 'abattue, jamais renversée.

Cette devise est donnée, d’après Pyrrhus d’Anglebernes, par Lerhaire, dans ses Antiquitez de la ville d'Orléans.

sur les deux rives, les uns à démolir les basties anglaises, d’autres à refaire les arches du -pont, à réparer les tours et les murs de l'enceinte, les tourelles et leurs boulevarts. Plusieurs fours à chaux sont établis au Portereau. Les comptes de la ville donnaient le détail des dépenses considérables de maçonnerie et de charpenterie qui furent faites pour ces réparations “.

On entreprit ensuite de reconstruire les égli- -ses, les monastères, les maisons abattues dans les faubourgs. Peu à peu la cité reprit son ancien aspect, les traces matérielles du siège s’effacérent ; mais le souvenir de ce grand fait de l'histoire ‘de la ville resta religieusement gravé dans la mémoire de ses habitants qui, de géné- ‘ration en génération se le sont transmis Jusqu'à nos'jours.

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