‹ Histoire du siége d'OrleansChapitre 9 sur 24 · JARGEAU ,-MEUNG, BAUGENCI, PATAY · texte numérisé non relu

JARGEAU ,-MEUNG, BAUGENCI, PATAY

-DU 11 Au 18 sun 1429 (1).

Le 10 mai, la Pucelle, à son tour, quitta les | Orléanais. D’Orléans elle se rendit d’abord à Blois, puis à Tours, et enfin à Loches, où était

(1) Voir la planche B.

Charles VII. Introduite en la chambre du Roi, elle se Jette à ses genoux, les embrasse et le supplie de venir à Reims : « Noble Dauphin, lui dit-elle, ne tenés plus conseil, mais venez en toute hâte à Reims, pour y prendre la noble couronne. » Ceux qui entourent le Roi lui demandent si c'est d'elle-même qu'elle donne cet avis; le Roi l’engage à parler. Levant alors les yeux au ciel et d’une voix inspirée (1), elle répond « que lorsqu’elle voyoit qu’on ne vouloit croire ce qu'elle disoit de la part de Dieu (2), elle se recueilloit et se plaignoit au Seigneur de ce que sa voix n’étoit pas écoutée, mais que sa prière faite elle entendoit une voix qui lui disoit : Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide, va. D

Le Bâtard, au lieu de suivre Jeanne, s'était dirigé sur Jargeau, en compagnie de Boussac, de Coarraze, de Graville et de Xaintrailles, dans l’espoir d’enlever la place ; mais les armes françaises, à ce moment, ne pouvaient rien sans Ja Pucelle. Le Bâtard, repoussé par la garnison de Jargeau, bien que le capitaine de la ville eût été tué, avait dû renoncer à son dessein, et par le plus court il s'était rendu à Loches, où Jeanne, arrivant d’un autre côté, le retrouva.

(4) Miro modo exsultabat.

(2) Ex parte Dei.

La nouvelle de la délivrance d'Orléans est accueillie avec enthousiasme dans tous les pays du parti du Roi. La célébrité s’attache au nom de la Pucelle. Le duc de Bretagne l'envoie complimenter par son confesseur et Hermine, son héraut d'armes. Plus tard, il lui fit présent d'une dague et de plusieurs chevaux de prix.

La dame de Laval (1) demande quelque objet qui lui ait appartenu. Jeanne envoie un petit anneau d'or, s’excusant de n'offrir que si « petite chose. » On lui apportait des « paternostres » (chapelets) pour qu’elle les touchât, ce dont elle souriait, disant à ceux qui lentouraient : « Touchez-les vous-mêmes; ils seront tout aussi bons que touchés par moi. » Malgré elle on baisait ses mains, ses pieds ; on portait au col ou sur les vêtements de petites médailles de plomb à son effigie. On invoquait Dieu par son inteBgession ; dans les prières, dans les oraisons on introduisait son nom à côté de ceux des saints, des saintes et de la vierge Marie *.

Cependant l’armée anglaise n’avait pas abandonné la contrée. A l'exception d'Orléans, elle y avait conservé toutes ses places, qui communiquaient entre elles. Plusieurs détachements tenaient la campagne ; les Orléanais les obser-

(4) Anne de Laval, qui s'était retirée avec sa fille, Jeanne de Laval, dans le château de Vitré.

vaïent, et ïls prenaient soin d’en informer le “Roi, le Bâtard et la Pucelle. Au cours du mois de’ mai, Ortie, ‘héraut ‘du duc Orléans, avait ‘été dépêthé au Bâtard « pour dire ‘nouvelles des''Anglois.'»' Le'4 juin, Orléans, héraut de’ la Ville, : fat envoyé ‘avec une "mission : sembläbte près de la: Puüéelle, ‘qui::se trouvait-à Céellesi'avec la cour.

“Mais le ‘bruit ‘des’ sucebs ‘de l'armée: royale a Orléans, et: de ‘l'assistance miraculeuse :qite lui dontiait la ‘Püvelle,ise réparidait de plus’en plus, et'partout il révéillait les: courages, réchatffait les: cœurs, ‘inspiraît'les: désintéressements, exti- ‘tait “le ‘patriotisme ‘et la foi chrétienrie. :On sentaitcque':dans la grande ‘partie qui -était en jeu, ‘Dieu :se'mettait-du côté de la France;' et on vouhBait en'être : duns un’horizon eñtr'ouvert, au ‘delà d'Orléans délivrée, ‘oapercevait Reis, et on ‘voulait aider à y' conduire ‘le’ Roi. ‘Ees bords ‘dela Loire devinrént'n rendez-vous ‘auquel‘ chacun ‘ arrivait, sans que: personne Feût dühné.-On y arrivait de: toutes parts, de ‘l’Auverghe, du Berri, de la ‘Touraine, de l‘Anjou, du Maine, ‘de la Bretagne, chevaliers, gentilshommès, bourgévis. des villes et pens « des communes (4) » (habitants des campagnes), « croyänt

(1) Gens de commun, de commune, de la commune, des

cominunes, expressions employées par-les: chroniqueurs du XVe siècle pour désigner les gensde‘la-eampagne.

tous fermement que ladite Jeanne venoit de par Dieu, et plus pour ceste cause que ‘en intén- ‘tiün d’avoir solde ou profits du Roi. »

Et en effet, il n’y avait pas de solde à attendre : l'épargne royale était vide. Pour se soutenir, les seigneurs vivaient ‘de leurs ressources personnelles et'aliénaient leurs biens. Deux frères encore ‘adolescents, Gui et André de Laval, étaient venus du fond de la Bretagne s'offrir au Roi avec la suite qu’ils avaient pu rassembler. De Celles, l’atné écrivit à leur mére et'à leur aïèule, qu’ils avaient laissées au château de Vitré, une lettre dans laquelle on lit : « De l’argent, n'y en-a-t-il point à la cour, que si estroitement que pour le temps présent je n’y espère aucune rescousse ny soustenue. Pour ce, vous Madame ma mère, qui avés mon sceau, n’espargniés point ma terre par vente ne par engage *. »

Depuis qu’elle avait rejoint le Roi, Jeanne ne cessait de le supplier de partir pour Réims.

Le Conseil pensa qu’avant d'entreprendre ce voyage, il était nécessaire d’enlever aux Anglais les positions qu’ils gardaient sur la ‘Loire. C'était particulièrement l’avis du Bâtard ; il demardait avec instance que quelques -troupes fussent mises sur les champs pour reprendre Jargeau, Meung et Baugenci, et 1l conseillait fort d'employer dans cette expédition li Puceile,

qui avait fait si grande besogne à la levée du siége d'Orléans.

Jeanne se rangea bien vite à ce parti; le chroniqueur Perceval de Cagny dit même qu'elle l'avait proposé la première. La campagne fut résolue ; le Roi « bailla la charge du tout à la Pucelle et au duc d'Alençon (1), nouvellement délivré d'Angleterre, » où il avait été prisonnier depuis la bataille de Verneuil (1424). Le jeune duc, revêtu du titre de lieutenant-général du Roi, avait le commandement ; mais la Pucelle était « mise en sa compagnie pour qu'il usast et feist entièrement par son conseil *. »

Cette résolution venait d’être prise lorsqu'’arrivérent à Celles les jeunes sires de Laval. L’agitation était grande en cette petite ville du Berri, où se trouvaient, avec le Roi et la Pucelle, le duc d’Alençon, le Bâtard, le duc de la Trémouille, le maréchal de Boussac, la plupart des capitaines venus d'Orléans, et la foule des gens d’armes, archers et autres qui arrivaient de tous les points pour servir sous la Pucelle. La lettre de Gui et d'André de Laval, qu'on a citée plus haut, rend compte de ce mouvement ; elle signale les mesures arrêtées, les départs successifs de la Pucelle et des gé-

(1) Jean, duc d'Alençon, prince du sang royal, descendant de Philippe de Valois, gendre du duc d'Orléans, Charles ITT, qui tenait prison en Angleterre.

néraux, les dispositions prises pour celui du Roi, qui devait, disait-on, se tenir à porlée de l'armée. Par dessus tout, elle témoigne de l’élan général, et de l'entraînement qu'éprouvaient les deux frères. Le Roi leur avait fait grand accueil, il voulait les retenir prés de lui jusqu’au voyage de Reims. « À Dieu ne veuille, écrivait Guy de Laval à sa mêre, que je le face et n’aille (à la suite de la Pucelle) ; tout autant en dit mon frère ; abandonné seroit celui qui demeureroit. »

6 quin (lundi). — Jeanne prend congé du Roi et se rend à Romorantin, « s’approchant des advenues » (événements), avec le maréchal de Boussac et une troupe de gens armés.

A l’heure des vêpres, qu’elle avait marquée pour son départ, on la vit descendre de son logis « armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main. » A la porte était son cheval, un grand coursier noir, « qui se démenoit trèsfort et ne souffrait qu’elle montast. » « Menés-le, dit-elle, à la croix qui est devant l’église ; » et là elle le monta sans qu'il « se meust, comme s’il fust lié. » Puis se tournant vers l’huis de l’église, elle dit d’une douce voix de femme : « Vous, les prêtres et gens d'église, faites procession et prières à Dieu. » Elle prit ensuite son chemin, prononçant ces mots : « Tirés avant, tirés avant.»

Louis de Comtes, son « gracieux page, » portait ‘devait elle son étendard ployé *.

8:juin. — Personne ne doutait que la -carnpagne he fût courte et la ‘victoire prortipte. « Espère l'on, » ‘écrivait encore Gui de Laval, « que avant qu'il soit dix jours la chose soit bien ‘advencée ; tous ‘ont si bünne espérance en Dieu, que'je:crois qu’ilinous aidéra! :» On avait -pressenti juste : Dieu aida, et dix'jours suffiretit. « Gui de Laval, » a dit M. Wallon ‘dans da belle histoire de Jeanne d’Arc, « écrivait le 8 ét le 48 : « ‘Après deux siéges et une bataille, la cathpagne était terminée. »

Le duc ‘d'Alençon, :le eomte:de Vendôme ‘(#), le Bâtärd, Raoul de Gaueourt, quittent'Celles’ à leur tour, et rejoigæent la Pueelle à 'Romorantin ; avec elle ‘ils prennent la route d’Orléanis .

9 juin. — ‘Les habitants d'Orléans apprenñent que leur :hbératrice revient, qu'avant la fin ‘du'jour .elle sera parmi:eux. On‘se ‘précipite sur-les murs, surles ponts, ‘au dehors des portes. Tout à coup, du côté d’Olivet, dans'un tourbikon.de poussière, au milieu des casques et des ‘cuirasses étincelant au ‘soleil, apparaît sa huque blanche; elle approche, c’est bien élle.

* (1)'Boüïis de Bourbon, comte'de Vendôme.

La voilà qui touche au bastion du Portereau, qui passe sous ces mêmes tourelles qu’un mois avant elle enlevait aux Anglais. Elle avance sur le ‘pont et entre dans la ville, acclamée par une foule émue, « à la très-grant joie de tous les citoyens, qui de la veoir ne se povoyerit saouler. »

C'est à Orléans que l’armée devait se former. À ceux de l’ancienne garnison ui étaient demeurés dans la ville se réunissent six cents lances amenées par le duc d’Alençon, autant que le Bâtard et Florent d’Illiers 'conduisaient, et nombre de « gens des communes, » en toùt huit mille cornbattants, « dont aucuns armés de guisarnes, haches, ‘arbalestres et maillets de plomb ®. »

11 juin. — L'armée part pour Jargeau (1). Les Ofléanais ‘donnent trois mille livres pour aider à l'expédition, prêtent leur artillerie et fournissent des mutitions. La grosse bombarde, la bombarde Bergère, le canon Montargis, des coulevrines, des échelles, des bottes de traits, des pioches, des pelles, des pics, sont chargés sur des charrettes et sur trois chalands. Deux bourgeois sont désignés pour accompagner la Pucelle (2).

(1) La ville de Jargeau est située sur la rive gauche de la Loire, à quatre lieues en amont d'Orléans.

(2) Ils se nommaient Jehan Leclère et François Jehan.

Sur ces nouvelles, le comte de Suffolk et ses deux frères, à la tête de sept cents lances, se jettent dans Jargeau.

Dès le soir, la place est investie. Les gens « des communes » qui étaient en avant livrent l’assaut avec trop de précipitation et sont repoussés au premier choc. Le gros de l’armée survient. Les canons et les bombardes, mis en ligne, battent les murailles durant toute la nuit. Le feu de la ville répond vivement. Le duc d'Alençon, s'étant approché trop prés, est averti par la Pucelle du danger qu'il court; il se relire, et à l'instant un boulet arrive à la place qu'il vient d'abandonner et emporte la tête d’un gentilhomme (1).

12 juin. — Les murs sont très-endommagés.

La tour principale s'était écroulée sous le feu de la bombarde Bergère.

La Pucelle juge qu’il est temps de livrer l’assaut. « Gentil duc, en avant! » dit-elle au duc d'Alençon. Le duc croit que le moment n'est pas encore venu et veut attendre. « Le moment est venu, » reprend Jeanne, « quand il plaît à Dieu; » puis en souriant elle ajoute: « As-tu donc peur, gentil duc? ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? »

(1) Le seigneur du Lude.

À l'instant le signal est donné, les trompettes sonnent. « À l'assaut! à l’assaut !» crient les hérauts. De toutes parts on avance. La place est vaillamment défendue. Les traits, les pierres tombent sur les assaillants. Un Anglais de force. colossale courait sur la crête des murs, renversant les échelles. Le duc d'Alençon le signale à maître Jehan, et bientôt il tombe frappé en pleine poitrine d’une plombée de coulevrine.

L'étendard de la Pucelle est traversé; elle-même, atteinte à la tête d’une pierre qui se brise sur sa chapeline (1), roule dans le fossé; mais à peine elle a touché le sol qu'elle se relève et remonte à la brèche, s’écriant : « Entrez hardiment, amis! sus, sus! Dieu a condamné les Anglois ; à cette heure ils sont à nous'»

Les murs sont escaladés, la ville prise. La garnison se retire par le pont, où les Français la poursuivent. Alexandre Pole se fait tuer. Guillaume Regnault, écuyer d'Auvergne, s’attache à Suffolk ; il va s'emparer de sa personne. « Es-tu gentilhomme? » lui dit Suffolk. — € Oui. — Es-tu chevalier ? — Non. — Eh bien!

je te fais chevalier. » Et il se rend. John Pole, son dernier frère et les principaux des Anglais, sont faits prisonniers avec lui. On les envoie à

(1) À Jargeau, Jeanne d'Arc avait sur la tête une simple chapeline, casque léger sans masque ni bavière. — Dép. du duc d'Alençon, QuICHERAT, III, 97.

Orléans. de nuit et par bateaux, pour éviter qu’ils ne soient massacrés par les troupes et surtout par les gens « des communes, » qui, s’étant pris de querelle avec d’autres prisonniers qu'on leur avait confiés, les avaient mis à mort.

La ville et l’église de Jargeau son pillées. La perte des Anglais s'élève à cinq cents tués, plus les prisonniers.

Cette même nuit, la Pucelle, le duc d’Alençon, le Bâtard, les seigneurs et les gens d’armes rentrent dans Orléans *.

Du 13 au 15 juin. — L'armée reçoit à Orléans le renfort de plusieurs chevaliers, écuyers, capitaines et gens d'armes, parmi lesquels Gui de Laval et André de Laval, sire de Lohéac, son frère, que Jeanne avait laissés à Celles ; Gui de Chauvigny, seigneur de Châteauroux ; le sire de la Tour-d’Auvergne, le vidame de Chartres ; Gilles de Laval, seigneur de Ketz, qui déjà s'était trouvé dans la ville aux derniers temps du siége. Plusieurs de ces chevaliers arrivaient sur l'avis, que le Roi avait envoyé de toutes parts, qu'on eût à rejoindre la Pucelle et le duc d'Alençon. Charles VII lui-même se rend à Sully (1).

Ce n’était dans la ville que « festoiements » à

(1) Sully, sur la rive gauche de la Loire, à six lieues en amont de Jargeau.

la. Pucelle. de la part des bourgeois, des capitaines, des gens de guerre, qui tous l’ayant vue à l'œuvre, étaient subjugués. Mais la campagne n'était pas finie : le mercredi (14 juin), au sortir des vêpres, Jeanne appelle le duc d'Alençon et lui dit : « Je vueil demain après disner aler veoir ceulx de Meung. Faites que la compagnie soit preste de partir à ceste heure‘. »

15 quin. — Dans l'après-midi, l’armée se met en mouvement. Les chalands qui ramenaient de Jargeau les canons et les bombardes descendent à sa suite, avec grand équipage de vivres, de charriots et d'artillerie. Elle arrive à Meung (4) vers le soir. Le pont est emporté sans peine, bien que les Anglais l’eussent fortifié. Rien n’est tenté contre le château, l’armée établit ses campements pour la nuit. Le duc d'Alençon qui, avec peu de monde, avait pris le sien dans une église écartée, manque d’être enlevé *,

16 juin. — De Meung l’armée se dirige sur Baugenci (2), où elle arrive vers midi.

(1) Meung, sur la rive droite de la Loire, à trois lieues en aval d'Orléans.

(2) Baugenei, sur la rive droite de la Loire, à trois lieues en aval de Meung, à six lieues en aval d'Orléans.

Du côté opposé arrivait une troupe de Français

venant de la Bretagne, six cents combattants conduits par le connétable Artus de Richemont.

Le Connétable, desservi à la cour par le duc de la Trémouille, était en disgrâce : on « ne vouloit pas qu'il se mêlast de la guerre. » Il avait offert de se porter au secours d'Orléans pendant le siége, et le Roi lui avait mandé de se tenir à Loudun, où 1l était, mais en apprenant qu’une campagne sur la Loire se préparalt, 1l n'avait pu se résoudre à demeurer plus longtemps inactif: il avait pris sur lui de quitter Loudun, et s'étant mis en chemin il avait passé la Loire à Amboise, et il avançait dans la direction de Baugenci.

Averti de son approche, les chefs de l’armée royale éprouvèérent quelque embarras. On savait les dispositions du Roi ; le duc d’Alençon avait même des instructions secrètes qui lui défendaient de se laisser rallier par le Connétable : il parlait de se retirer. Mais à ce moment on eut avis que Talbot et les Anglais en nombre n’étalent pas loin. « Est-ce donc le cas, s’écria la Pucelle, de se retirer, quand il y a au contraire à s'unir et s’aider ? » Par elle tout fut aplani. « Beau connétable, dit-elle à Richemont, vous n'êtes pas venu de par moy; mais puisque vous êtes là, soyez le bienvenu. » Puis ayant pris de lui serment qu’il ne voulait que servir « loyaul-

ment le Roy, » elle promit de faire sa paix et détermina les seigneurs à s'y engager avec elle.

Les Français s'emparent de la ville, qui n’est pas défendue. Le pont et le château restaient aux Anglais, le château commandé par sire Richard Guethin, bailli d'Evrenx. Le jour même il est attaqué ; les bombardes commencent le feu.

46 juin. — La poudre manquait; la Pucelle en fait demander à Orléans par un sergent (1). Avec la poudre dont elle a besoin, les Orléanois lui envoient un tonneau de vin et douze douzaines de pains. Les procureurs, Jehan Mahy et Jehan Boillève, sont chargés de lui porter ces présents.

47 juin. — Ceux de la place, instruits « des entreprises que la Pucelle avoit faites » à Orléans, à Jargeau, à Meung, et voyant qu’elle « mettoit toute l'ordonnance de sa compagnie en telle conduite comme elle vouloit, » perdent courage. À minuit ils demandent d’être reçus à composition, ce qui est accepté. Richard Guethin obtient de se retirer, lui et ses gens, la vie sauve, mais sans armes ni bagages, si cenesl

(4) fl se nommait Robin-le-Bocaut.

leurs chevaux, harnais et un marc d'argent chacun, sous promesse de ne prendre les armes avant dix jours. À ces conditions, le château et le pont sont remis à la Pucelle et au duc d'Alençon, lieutenant-général du Roi.

Pendant que ces choses se passaient à Baugenci, Talbot et Falstoff tenaient la campagne à la tête d’une armée composée des débris de celle qui avait été au siége d'Orléans, de la garnison de La Ferté-Hubert (1) et de renforts envoyés de Paris par le régent. Cette armée avait voulu se porter au secours de Jargeau mais elle était arrivée trop tard, et alors elle s'était rejetée en arrière pour couvrir les places de la Beauce; elle s’était rapprochée de Meung et se metlait en devoir d'attaquer le pont occupé par les Français, lorsque Talbot apprit que le château de Baugenci venait de se rendre, et que Guethin et son monde « s’en alloient en Normandie ung bâton en leur poing *. »

À cette nouvelle, l’armée anglaise abandonne Meung et prend sa route par la Beauce, dans la direction de Patay;, l'avant-garde d’abord, puis les pourvoyeurs, les marchands, les vivres et l'artillerie, la bataille conduite par Talbot, Falstoff, sir Thomas de Rameston et Scales, enfin

(2) Après la levée du siége d'Orléans, La Ferté-Hubert (La Ferté-Saint-Aignan) avait été abandonnée.

l’arriére-garde composée de gens d'armes anglais. Ils marchaient dans cette ordonnance depuis deux heures environ, et se trouvaient à peu de distance de Patay, « en un lieu dit Coynce, » lorsque les coureurs de l'arrière-garde signalent des cavaliers éclairant un gros de troupes : c'était l’armée française.

Le jour même de la reddition de Baugenci, de grand matin, le duc d’Alençon avait été averti par un chevaucheur de la compagnie de La Hire des mouvements de l’armée anglaise, ét, de l’avis de Jeanne, on s'était mis immédiatement à sa poursuite. Jacques de Dinan, sei- ‘gneur de Beaumanoir, Ambroise de Loré, Xaintrailles, Thibaut de Termes et La Hire conduisaient l'avant-garde que les coureurs anglais venaient d’apercevoir.

Sur le rapport de ceux-ci, les généraux font balte et délibérent. Falstoff ne crovait pas qu’il fût prudent d'attendre avec une armée découragée et en retraite les Français victorieux et excités par leurs récents succès. Il hésitait à risquer dans de telles conditions les dernières forces que l'Angleterre conservait dans l’Orléa. nais. Talbot ne peut se résoudre à refuser le combat qui vient s'offrir. Il envoie en avant les vivres, les charriots et voitures, met pied à terre, se place avec cinq cents archers d'élite en un chemin protégé par des haies où il

compte barrer le passage à l’armée française. Il donne ordre à l'artillerie de le rejoindre en ce lieu et de se porter derrière lui, « en l’orée (lisière) d’un bois emprès un village (1). »

La troupe de La Hire avançait, sans se douter que l'ennemi fût si près, lorsqu'un cerf, débûchant d’un bois voisin, se précipite au travers des Anglais, qui poussent un cri de surprise. Les Français tout aussitôt se mettent en garde, piquent leurs chevaux, et, la lance en avant, tombent sur les archers de Talbot avant que la bataille les ait rejoints, sans même qu'ils aient eu le temps de planter en terre les épieux derriére lesquels ils avaient l'habitude d’attendre les charges de la cavalerie. Falstoff court à l’avant-garde pour la ramener au lieu du combat ; mais tout paraissant perdu, elle refuse de le suivre et s'enfuit dans la plaine.

Le gros de l’armée française,” au contraire, rejoignait son avant-garde. C’est le moment où La Hire attaquait Talbot : « Que devons-nous faire? » demandent à Jeanne le duc d’Alençon et le Gonnétable. «Avés-vous tous de bons éperons ? — Que dites-vous? Devons-nous donc tourner le dos? — Eh non! ce sont les Anglois qui seront, déconfits, et vos éperons vous seront nécessaires

(1) Lignerolles, hameau de Patay, en Beauce, près l’ancienne route de Blois à Paris par Janville, à sept lieues au nord de Baugenci.

pour courir après eux. » On se jette à la suite de La Hire; les Anglais sont écrasés; deux mille hommes périssent, le reste est prisonnier. Rameston, Scales, un fils de Warwick, sont pris; Talbot tombe aux mains des archers de Xaintrailles. Les fuyards sont poursuivis jusque sous les murs de Janville, qui refuse d'ouvrir ses portes et se rend aux Français. Montpipeau, Saint-Sigismond font de même; plus rien ne reste aux Anglais dans cette partié de la Beauce. Falstoff se réfugie à Corbeil. Si ce jour on avait voulu poursuivre lennemi, on l’eût « chassé jusques à la mer, veu le courage que chacun avoit, car un François eust abatu dix Anglois. »

Des chevaucheurs sont expédiés le soir même à Orléans et à Tours. Jeanne et ses compagnons couchent à Patay. On y avait conduit les principaux des prisonniers : Talbot était là au milieu . des seigneurs français, du comte de Vendôme, des frères de Laval, de La Hire, en présence de la Pucelle, du Bâtard, du Connétable, du duc d'Alençon. « Vous ne pensiés pasce matin, » lui dit ce dernier, « qu’il en arriveroit ainsi. — C'est la fortune de la guerre, » répondit Talbot *.

L'ancienne route de Blois à Paris, par laquelle avait cheminé l’armée royale, existe en grande partie. C'était la voie la plus courte pour se rendre à Paris; il y a quelques années elle était

encore fréquentée par les conducteurs de bestiaux, et elle n’a été complètement abandonnée que depuis l'établissement du chemin de fer. On peut, en la suivant, se rendre facilement compte de ce que fut la journée de Patay, recomposer l'ordonnance de la bataille et constater sur place l'exactitude du récit des chroniqueurs (1).

Lorsqu'on a dépassé le bourg de Saint-Péravy d’un kilomètre environ, on aperçoit, à trois kilomêtres à droite, le clocher de Coinces ; à deux kilomètres devant soi, un peu à la gauche de la route, le hameau de Lignerolles; à deux kilomètres au-delà, le clocher de Patay. À partir de ce point, le terrain, horizontal et plat jusque-là, s’abaisse et devient un bas-fond, le bas-fond de la Retrève que l'ancienne voie traverse. Cest en ce lieu que se trouvait l’armée anglaise, quand ses coureurs lui Signalèrent la marche de l’ennemi. Le pli du terrain la dérobait aux regards, et celte circonstance fut cause que l'avant-garde des Français ne la vit qu’en arrivant sur elle. | |

De Pautre côté du bas-fond, la pente peu sensible du sol est couronnée par le hameau de Lignerolles, qu’entourent quelques bouquëts d'arbres, et une plaine qui porte le nom de Climat-du-Camp; sur cette pente Talbot s'était

(4) V. la planche C.

placé et avait mis ses archers en ligne. La Pucelle et les généraux Français arrivant à la crête du versant opposé, purent d’un regard saisir et juger la situation.

Déjà La Hire était aux prises avec Talbot.

Lès archers anglais, culbutés, se replièrent sur Lignerolles, où le gros de l'armée qui avait “essayé de se former reçut le choc de la cavalerie française et fut accablé. Les fuyards s’échappérent au travers du Climat-du-Camp et regagnérent la route de Paris, par laquelle l’avantgarde que Falstoff n'avait pu ramener au combat se retirait en désordre. |

Aux alentours de Lignerolles, on a trouvé des fers de chevaux, un dard de javelot, dés ferrements de charriots, des boulets.

49 juin. — La Pucelle, le duc d'Alençon et « tout le surplus de la compagnie » dinent à Patay, puis s’en vont coucher à Orléans, « et là sont reçus très- -grandement ; ils alèrent par les églises remercier Dieu, la vierge Marie et les saints du paradis de la grâce et de l'honneur que Notre-Seigneur avoit faits au Roy et à eux tous, et chacun disoit que c’étoit par le moyen de la Pucelle, et que sans elle n’aüroient pu si ‘grandes merveilles avoir été faictes ‘. »

Depuis lors les bords de la Loire n’ont pas revu les armées anglaises. Chacun des jours qui

suivirent marqua pour elles un pas rétrograde; successivement le Chartrain, l'Ile-de-France, le Maine, la Normandie, la Guienne, Calais enfin, leur échappèrent. Le souffle libérateur qui d’Orléans s'était levé contre elles ne s’apaisa plus qu’il ne les eût, jusqu’au dernier homme, expulsées du continent et rejelées dans leur île.

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