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LES PRÉCURSEURS 61 dans la rue, Talleyrand et Chateaubriand, M"° de Staël et Benjamin Constant, et l’on admirera, dès lors, en dépit decertaines lacunes,ouopinions rétrogrades, l'exceptionnelle puissance divinatrice qui fut en eux. Certes, ils ne s’affirmèrent point communistes : ils renièrent même ce qualificatif, restant en decà des Egaux de 1796, et fort en deçà, par leurs aspirations sociales. Ils n’exclurent pas non plus la religion, puisque la Providence et le christianisme jouèrent un rôle dans leurs systèmes. Ce que nous retenons d'eux, ce qui doit leur valoir l'estime du prolétariat universel, c’est le formidable assaut qu’ils donnèrent au régime social de leur temps, en se prononcçant nettement contre l’économie anglaise ou pseudolibérale. Ils laissèrent, — l’un, une philosophie de l’histoire, et une vision très claire de l'évolution en cours, l’autre une analyse tellement subtile, et un ré- quisitoire si complet et si serré contre la concurrence, que nous nous demandons, si on les dépassa jamais depuis. Ils eurent le mérité, la société nouvelle à peine constituée, ou plutôt vacillant encore dans ses assisés, de discerner outre ses tares, outre son mal interne, et son germe mortel, les linéaments de régénération qu'elle portait en elle. De Saint-Simon, le monde reçut un principe d'orientation, et de Fourier, il apprit quelle déperdition de forces s’attachaït au triomphe de l’industrialisme. AE
Si ces deux précurseurs peuvent être taxés d’utopie, si nous leur maintenons l’épithète que leur décernent habituellement les historiens conservateurs, el que nous ne saurions prendre en un sens fâcheux, ce nest pas à coup sûr que leurs conclusions aient. élé totalement inapplicables. Déjà des emprunts partiels ont été faits à Fourier dans la pratique, et . peut-être grandiront-ils encore en importance. Mais | 4
il n'est pas interdit de proclamer nos te homme, qui devançant les conditions de son époque, scrute le futur plus que le présent et adapte sa pensée aux phénomènes à peine naissants. Or tel fut précrsément le cas de nos deux précurseurs. Au moment . où ils écrivirent, sous l’Empire et sous la Restauration, l'évolution économique se dessinait, mais ne. s'exprimait pas encore dans toute son ampleur. Eux” discernèrent la plénitude du développement, qui ne devait intervenir qu'à la fin du règne de Louis- Philippe ; ils exposèrent, d'autre part, des idées, … formulèrent des revendications et des systèmes, que seuls, un petit nombre d'hommes pouvaient alors approuver et partager. Par eux, la critique socialiste anticipa sur la constitution d'un prolétariat. Avant de se dresser, le quatrième État, encore som= meillant, avait déjà un arsenal. Mais il n'en reste pas moins que Fourier et Saint-Simon léguèrent, aux écrivains socialistes de 1840 ,une énorme accu-… mulation de matériaux, et aussi cet héritage plus précieux, une première conquête de l'élite intellec- 6 tuelle, les premiers éléments d’une propagande extérieure. + #0 IV. Nous passons sur la vie de Saint-Simon, une. des plus étonnantes et des plus fécondes qui furent en ce siècle. À la différence de Gracchus Babeuf, il ” était issu de la haute aristocratie. Après avoir tra" versé une enfance heureuse, et vécu une adoles-… cence dévorée de passions, il se fit instruire dans, toutes les sciences, gaspilla sa fortune, et, un Jour, se trouva jeté dans la pauvreté. Mais les détails biographiques ne sont point de mise ici. Mieux vaut | cataloguer les concepts essentiels qui ressortent des ouvrages du penseur: la Réorganisation de la Sociélé | Éutopécnne, l'Industrie, l'Orranisste la Polités
LES PRÉCURSEURS a 63 que, le Système Industriel, le Catéchisme des [ndustriels, les Opinions, le Nouveau Christianisme:
1° Saint-Simon a présenté une philosophie de l’histoire extrèmement neuve, d'une précision admirable, et, par là même, presque sans rapport avec celles qui avaient été élaborées avant lui. Vico, Lessing, Turgot, Kant, Herder, Condorcet, avaient prétendu formuler la loi de développement de l'humanité, mais 1ls n'avaient fait qu'entrevoir le processus de perfectibilité, sans signaler son. terme final. Le résumé général de la Doctrine saint-simonienne, qui ne parut qu'en 4831, a insisté avec grand soin, et non sans raison, sur la découverte du chef de l’école. D'après lui, le but auquel aspirent les sociétés, c’est l'association universelle. Plus on remonte dans le passé, et plus étroite est la sphère d'action de ce principe. Il a engendré tour à tour la famille, la Cité, la nation, la fédération assise sur la communauté de croyances, — tel le catholicisme, et ce stade n'a pas été dépassé. De plus, la lutte est incessante, dans les sociétés et entre les sociétés. Lorsqu'au contraire, l’association universelle aura triomphé, toutes les forces humaines seront harmonieusement combinées. L’antagonisme des hommes disparaîtra pour faire face à l'accord. Comment aboutira-t-on à cette solution bienfaisante? « Par l'amélioration constante, sous le rapport moral, intellectuel, physique du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Voilà déjà une parole importante, et qui fixe le sens de l’évolution. Appliquant sa conception à l'histoire du passé, Saint-Simon nous rappelle, qu'à l’origine, l’être humain a été dévoré par ses semblables. L’esclavage fut un premier progrès, bien que l'exploitation de l'individu par l'individu embrassât alors la vie sous tous ses aspects. Le ser-
vage lui succéda, puis au servage, le ne grès réels sans doute, encore qu'il n’y eût là que des | formes atténuées : « Il suffit de jeter un coup d'œil … sur ce qui se passe autour de nous, pour reconnaître que l’ouvrier, sauf l'intensité, est exploité matériellement et moralement, comme l'était autrefois l'es clave. » De plus, notre auteur remarque qu'il ya hérédité de la misère. C’est là l'observation pro- … fonde, originale, que personne n’a encore notée, et qui caractérise déjà l’œuvre saint-simonienne. Projetée sur l’ensemble des phénomènes écoulés depuis les débuts de l'humanité, la loi d'évolution, la ph losophie élaborée par l'écrivain du Nouveau Christianisme, lui suggèrent les données fondamentales de la critique sociologique. La diffusion des connaissances eXPÉDITPRINLESS introduites par les Arabes, a été, au xu° siècle, un puissant ferment de Révolution. Le mouvement qui a abouti à89 asurgi, tout entier, après l'affranchissement des Communes, des découvertes des savants. La noblesse et le clergé sont tombés, parce qu'ils ne servaient plus à rien, et que le déroulement scientifique même les vouait : à l’anéantissement. Le pouvoir doit revenir à lan ee industrielle, qui elle, mettra en œuvre toutes les inventions réalisées, et qui sera dirigée par les plus instruits. [ci se place le fameux développement, si étrange et si hardi pour le temps. « Nous suppo=" sons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers mathématiciens, ses cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers prêtres, (l'énumération continue assez longue ment..….), la nation deviendrait un corps sans ime. M Que nous perdions, au contraire, Monsieur, la famille royale, les ministres, les nobles, il n’en résullera 4
Le
LES PRÉCURSEURS TRS
aucun dommage. Or aujourd'hui, ce sont ces inutiles qui commandent... Il y a trois groupes politiques : les rétrogrades qui veulent le retour de l’ancien régime ; les stationnaires qui veulent tout concilier, mais en vain ; enfin les libéraux qui se sont rués à la suite du bonapartisme, et qui n'apportent aucun élément d'ordre. » De toutes ces considérations, il résulte que seuls les industriels soustrairont le pays à la confusion en organisant l’industrialisme. Saint-
Simon reconnait ainsi la grande transformation éco-
nomique que la chute de l’ancien régime a sanctionnée, et qui appelle sa conséquence politique. Comme pour lui, la domination de la science s’identifie avec l'avènement de la catégorie sociale qu'il appelle au pouvoir, et qui n'est autre que le Tiers enrichi, il n'hésite pas, il fait la théorie du gouvernement bourgeois, qui va s’ériger après 4830 — mais nous
verrons qu il y apporte de singuliérs tempéraments.
2° La science n’est pas mise en contradiction avec la religion. L'auteur des Opinions n’est ni un athée, ni un incrédule. Loin d’opposer la conception scientifique à la conception religieuse, il les allie, fortifie l’une par l’autre. Mais cette conciliation des inconciliables n’embarrasse pas Saint-Simon, ne le tire pas en arrière ; au contraire, il estime qu'au monde nouveau, il faut une religion nouvelle, capable d’'engendrer une politique nouvelle. Nous touchons ici au point faible de la doctrine, à la partie du système, d’où sortiront les extraordinaires aberrations de certains disciples, le mysticisme débordant de la fin. Les antinomies fourmillent : d’un côté, l'éloge de la philosophie positive, l'apothéose de la raison qui étudie la marche des civilisations, et résume toutes ses observations en une loi générale : de l’autre, Vexaltation du christianisme primitif, de la morale
de Jésus, travestie par les Pères de l'Eglise, avé dans le ‘dogme, et qui suffira à diriger la société
vers son but essentiel : l'amélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre. Comment édifier l’industrialisme sur ce protestantisme renouvelé ? Les idées sont vaporeuses, insuffisamment
dessinées, mais comportaient-elles, en ‘here
plus de clarté ?
3° Il n’y a pas de shansement dans l’ordre sent sans un changement dns la propriété. Encore une
pensée originale, sinon en elle-même, du moins en
sa forme lapidaire. « Il est évident que dans tout
pays, la loi fondamentale est celle qui établit la pro-
priété et les dispositions pour la faire respecter :
mais de ce que cette loi est fondamentale, il ne ré sulte pas qu elle ne puisse être modifiée. Ce quiest
nécessaire, c’est une loi qui établisse le droit de propriété, et non une loi qui l’établisse de telle ou telle manière... car le droit individuel de propriété ne…
peut être fondé que sur l'utilité commune et géné- a rale de l'exercice de ce droit, utilité qui peut varier …
suivant les temps. » Retour. à la tradition des 6vo- s:
lutionnistes du précédent siècle. L'origine providen-… tielle du droit de propriété est niée, comme elle “
l'avait été par les philosophes. L'institution devient …
création sociale, produit d'un contrat, apparaît tou- à
jours à la merci de la collectivité et de l'Etat.
Voilà la brèche à l’économie libérale, qui esquivait
le débat.
4° Saint-Simon ne réclame ni le suffrage univer- a
sel, ni l'égalité absolue. Tout en combattant l'indi- 2
vidualisme, il croit l'inégalité irrémédiable. Mais il. estime que tous les hommes doivent avoir la faculté …
d'arriver à la première des existences sociales, par L les services rendus. Pour les conspirateurs de 1796, Es
LES PRÉCURSEURS 67 le but de la société était le bonheur commun, par. le triomphe de l'égalité. Pour Saint-Simon, quoique le but soit identique, le moyen est des plus contestables. Il découle pourtant des principes posés, des tendances nouvelles, et qui méritent d’être consignées. Puisque l'ouvrier doit pouvoir s’élever par son labeur, l'Etat a mission de procurer du travail à tous les hommes valides, — c’est la reconnaissance du droit au travail ; en outre, « l’État s’efforcera de répandre, le plus possible, dans la classe des prolétaires, les connaissances positives acquises, et tâchera de garantir aux individus qui composent cette classe, des plaisirs et jouissances propres à développer Les intelligences ». Le programme grandit, s'étale. Le prolétariat est signalé, pour la première fois, comme une classe absolument distincte. Nous sommes en plein dans l’étatisme, déjà salué par certains publicistes démocrates du xvur° siècle, mais peut-être aussi, saisissons-nous un rudiment de socialisme. |
5° En matière d'organisation, Saint-Simon a oscillé entre les systèmes politiques. Il a cru qu'il pouvait y avoir, comme au moyen âge, au temps de Louis le Gros, qu’il cite avec complaisance, un accord entre le roi et la classe industrielle. Il maintenait done la monarchie telle qu’elle fonctionnait ; ailleurs, il réclama des modifications à la Charte : “ailleurs encore, il prophétisa la ruine du régime dynastique. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu'il voulait fonder une sorte d’aristocratie, où ce ne seraient pas les plus forts ni les plus riches, mais les plus instruits qui commanderaient, artistes, savants, etc. |
6° L'auteur du Nouveau Christianisme a, le premier de sa génération, compris quels formidables changements la science devait amener dans les rap-
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ports internationaux, dans les communications. On: ï sait qu'il a prévu quelques-unes des grandes entre-
prises, percements d’isthmes ou autres, qui furent
consommées ou tentées dans la seconde moitié du siècle, et cela explique, tout aussi bien que ses préférences pour l'industrialisme, — que les spéculateurs et les hommes d'argent ne l’aient point effrayé, et qu'il ait plutôt distingué en eux des serviteurs du développement futur.
Nous avons exposé les nr maîtresses de Saint-Simon, telles qu’elles se présentent dans ses œuvres. Peut-être le lecteur estimera-t-il qu’elles ne furent pas toujours très solidement fixées les unes aux autres — et de fait, elles ne sont pas dépour- | vues de contradiction. Mais de cette agglomération peu systématique de notions parfois très claires, et très justes, et très audacieuses, il se dégage pourtant … une impression qu'aucun autre écrivain ne suggé-. rait jusque-là. Quelque affinité que le grand pen=
seur, mort, — il faut le dire, car la date a son inté
rêt, — en 1825 — puisse offrir avec les encyclopédistes et leurs contemporains, par l’optimisme, par le sens de l’évolution, il les dépasse par l'interprétation
qu'il à donnée de son époque, par la vision originale et sympathique de cette classe jusqu'alors con
fondue avec le Tiers — et même à peine naissante % sous la Restauration — le prolétariat. Sa philosophie …
de l’histoire à elle seule lui mériterait une place se
dans les souvenirs de la démocratie sociale. ; V. La doctrine du maître n'est pas restée immua-
ble. Ses disciples, dont le nombre a été croissant à la fin de la Restauration, puis au début de la Monar- —
chie de Juillet, l'ont modifiée, élargie, précisée, dépassant même, ou tout au moins outrant, sur certains points, l’idée initiale. C’est une véritable école.
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LES PRÉCURSEURS 69 qui s’est formée autour de Saint-Simon, l’une des - plus puissantes, non point par l’action, car elle n’exerçca qu'une influence politique minime, mais par la pénétration morale, qu'on puisse signaler au cours du siècle. Son rayonnement mental fut tel qu’on retrouve encore ses traces, tout au début de la grande période de 1848. Elle a eu une histoire très agitée, où les conservateurs se sont plu à signaler des faits ridicules, et dont les dates principales furent la rupture d’Enfantin et de Bazard, puis l'exode à Ménilmontant, et enfin le grand Procès. Nous nous trouvons ici fatalement entrainés à déborder le cadre du chapitre, qui ne devait pas empiéter sur le règne de Louis-Philippe, mais il était trop difficile de séparer les Saint-Simoniens de Saint- Simon, et encore plus, puisque nous laissons les épisodes pour retracer les thèses, de rompre la chaine des déductions, que, de 1825 à 1832, la secte tira de la pensée du fondateur. Ces déductions qui sont diverses, parfois disparates, tout comme la théoriemère, il est impossible, dans l’ensemble, de les attribuer à tel ou tel des disciples, à Enfantin plutôt qu'à Bazard ou à Rodrigues. On pourrait dire ce qui fit le désaccord de ces derniers, mais pour les conclusions sur lesquelles ils s’accordèrent, on ne doit que les résumer sans rechercher l’origine de chacune d'elles. Elles ne se trouvent pas, au surplus, tout au long, dans une œuvre unique, puisque l'Exposé de la Doctrine, publié en 1831, dans la Revue Encyclopédique, ne saurait être tenu pour complet et intégral. Le Producteur, l’Organisateur et le Globe, c'est-à-dire les journaux qui appartinrent successivement aux Saint-Simoniens, méritent tout aussi bien d’être consultés,.car ils constituent des recueils très importants pour l’é-
ACER : nf on, VE # DV
70 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS È ne FE tude même du développement de l'idée du atres 4
De même que plus haut, pour l'analyse de la phi-
losophie sociale de Saint-Simon, nous procéderons.
par voie d’'énumération. C’est une méthode peut-être très facile, puisqu'elle écarte les systématisations que d’aucuns préfèrent, mais elle a l'avantage de présenter les concepts sous un jour plus exact, avec leurs lacunes, leur enchevêtrement, voire même
leurs antinomies. Nous ajouterons qu’on retrouvera ici une évocation brève des pensées fondamentales.
du chef de l’école: rappel indispensable, si l'on veut bien saisir la filière même des idées, et les suivre en leur processus.
1° L'antagonisme et la haine, la défiance etl’anar-
chie prévalent en tout et partout : dans la science, la
politique, les beaux-arts et l’industrie, Or, l’ histoire nous enseigne que l'humanité marque une tendance
de plus en plus accusée à l'association, principe
d'ordre et d'amour. A l'éreontealiol militaire, doit
ainsi succéder celle des travailleurs hiérarchisés.' 2° La cause essentielle de la misère sociale est la
forme de la propriété, qui remonte directement au
droit de conquête. Partant de la formule évolution-
niste de Saint-Simon, qu'ils adoptent en axiome, les.
disciples déclarent que la constitution de la propriété et son mode de transmission doivent être
changés. Fait social et variable, le droit de détention. de la terre et des instruments de travail subira une
modification dernière, qui résultera d'un ordre de choses où l'Etat, et non plus la famille, héritera des richesses accumulées, Voilà donc la collectivité mattresse des biens. [ra-t-on au communisme? Les Saint- Simoniens se défendent avec véhémence de verser dans cette solution extrême, et invoquent, comme argument essentiel de justification, leur formule de
PARC LT CURUTER
répartition économique. Lorsqu'au lendemain de la Révolution de 1830, Dupin et Mauguin les dénoncèrent à la tribune de la Chambre, comme des partisans de la communauté de toutes choses, ils répondirent avec la dernière énergie. Le passage vaut d’être cité, puisqu'il éclaireit la thèse :
« Nous croyons à l'inégalité naturelle des hommes, et nous regardons cette inégalité comme la base même de l'association, comme la condition indispensable de l'ordre social. Nous repoussons le système de la communauté des biens, car cette communauté serait une violation manifeste de la première des lois morales que nous avons reçu mission d’enseigner, et qui veut, qu'à l'avenir, chacun soit placé selon sa capacité, et rétribué selon ses œuvres. Mais nous demandons l'abolition de tous les privilèges de naissance et par conséquent la destruction de l’héritage, le plus grand de ces privilèges. »
Mäis, reprendra-t-on, une simple dénégation ne suffit pas, — et supprimer l'héritage équivaut, ou peu s’en faut, à supprimer le principe même de l’appropriation individuelle. Entre ce dernier mode et le communisme, les Saint-Simoniens préconisent association, et ici il faut encore leur laisser la parole, quitte à enregistrer — pour l'heure, — sans commentaires, la déclaration. |
« Nous demandons que les instruments de tro la terre et les capitaux qui forment aujourd'hui le fonds morcelé des propriétés particulières, soient exploités par associations et hiérarchiquement, — de manière à ce que la tâche de chacun soit l'expression de sa capacité, et sa richesse, la mesure deses œuyres. » Î[l n’y à pas eu, enla matière, de formule plus claire dans les écrits de l’école.
3° Les Saint-Simoniens ne sont pas des révolu-
tionnaires. Munis de leur philosophie de l’ Rires ils estiment qu'ils ont le temps d'attendre, que la société se transformera par voie d'évolution lente et. méthodique. Par cette abnégation devant le cours impassible des événements, l'on comprend quuls réussiront à n’inquiéter jamais très vivement, les pouvoirs publics établis. se 4° L'école était-elle républicaine ? En politique, El elle se garda d’affirmer la moindre préférence, bien qu’à son sens la marche même des choses düt fata= lement et insensiblement démanteler la royauté. Nous verrons, au surplus, que les adversaires du Saint-Simonisme lui reprocheront cette indifférence qui se traduisit trop souvent, les exemples en font foi — avec Pereire et Michel Chevalier, — en relations : un peu déconcertantes avec les souverains successifs. er 5 Le résumé général de l’exposé de 1831 a essayé d'établir un programme d'organisation positive pour la société Saint-Simonienne; on reconnaîtra, à la vérité, que ce plan est demeuré assez nébuleux, mais il n’en mérite pas moins d'être analysé, par les = idées, neuves pour l’époque, qu'il contient. Nous savons déjà que les disciples de l’auteur du Nouveau « Christianisme voulaient réunir tous les capitaux dans un fonds social exploité par association et hiérarchi=. quement. Ils en arrivèrent, vers la fin, à rêverd'un… despotisme intelligent, plaçant au sommet de la hiérarchie, un homme qui eût résumé l’humanitéet… à concentré en lui toute lumière, pour la répandre à ensuite hors de lui. Il eût été la loi vivante « qui, d’un. se coup d'œil, dit Reybaud, et par une sorte d’intuition, = règlera l’ échelle des variations et des aptitudes, etle. # férif dessalaires. » Dette conception se rattache d’ailleurs au mysticisme qui prévalut, dans l’école, vers ses derniers moments. Br
À la base même du système économique, une puissante organisation du crédit : banque centrale dépositaire de la masse des fonds, et représentant le gouvernement dans l’ordre matériel, puis banques supérieures donnant crédit aux localités, et banques spéciales opérant la répartition entre les travailleurs.
L'éducation joue un rôle énorme — ce qui ne doit pas étonner, puisque le Saint-Simonisme a si fort apprécié la science. Elle comporte trois degrés, d'abord générale et commune, puis spécialisée dans l’un des trois ordres : beaux-arts, sciences et industrie, — puis appliquée. Il y a là l’une des idées les plus fécondes que la secte ait léguées à la démocratie.
Pour la législation, elle sera très simple, comme le comporte un régime où l'héritage ne jouera plus. Les pénalités seront adoucies, chacun étant du reste jugé par ses supérieurs immédiats.
6° En somme, ce programme manque de précision ; la notion religieuse des Saint-Simoniens, qui procède directement de celle du maître, n’en a guère davantage., « Expression collective de la pensée de l’hu- manité, synthèse de toutes ses conceptions, de toutes ses manières d'être, la religion doit prendre place dans l’ordre politique, et le dominer tout entier. C’est donc une théocratie fondamentale, et Les rédacteurs de l’Exposé ne le dissimulent point. L’institution sociale, politique, considérée dans son ensemble, sera une institution religieuse. Il est vrai, et c’est une atténuation bien légère, au total, — que cette religion n'aura plus rien de commun avec l’ancienne, qui acroulé parce que le dogme est vieilli et insuffisant, — et qu'elle englobera la science, toutes les sciences, où éclate Justement l’ordre providentiel des choses. J
1° De ce sentiment théocralique au panthéisme,
L'PRREATE —
74 IISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS au mysticisme, il n’y a qu'un pas. On sait commen 7: il fut franchi, et que les Saint-Simoniens vinrent 4 s’abîmer dans les exceptionnelles folies de la fin, dans la théorie bizarre du couple prêtre. Partis de la grande idée de l'émancipation de la femme, et dela. condamnation du mariage moderne, « trafic honteux et prostitution légale », ils en arrivèrent, cheminant … sous le couvert de leur aliénation religieuse, aux « conclusions les plus incohérentes. Mieux vaut ne pas insister ici ; les adversaires de l’école, qui redou= « taient surtout le rayonnement de ses idées sociales, … ont assez exploité les dissentiments de Leroux et = d'Enfantin, et l’appel à la femme, et les séances de | la rue Monsigny. DES
Si, de toutes les vues confuses, hétérogènes, fe Ÿ nous avons essayé de présenter, nous tâchons de tirer une conclusion, de déduire les notions que le" socialisme a pu conserver, il en est deux, tout au… moins, qui méritent d’être mises en relief: d'abord l'abolition de l'héritage entraînant comme consé-« quence l'établissement d'un état de choses très voisin, — quoi qu’en aient dit les Saint-Simoniens. eux-mêmes, — du communisme, — et ensuite, la création de l'instruction publique, instrument indis-" pensable de tout développement démocratique, et de” toute ascension du prolétariat. Le reste ne saurait être retenu, il ne faut pas trop demander à chaque génération, dans la pénible et laborieuse poussée” de l'humanité vers le mieux être et vers les solutions } rationnelles.
VI. Fourier, à la différence de Saint-Simon, na sortait pas d'une souche aristocratique. Toute sa vie durant, sa condition fut humble, et rien, sinon ses« écrits, ne le signala à l'attention de ses ‘contempo- à rains. Son œuvre atteste une profonde érudition,
PMP |
LES RUES ù 78:
d'abondantes lectures, une analyse sagace et forte des phénomènes économiques. Elle s'échelonne par ailleurs, de 1808 à 1835 — la Théorie des quatre mouvements remontant à la première date, la Fausse Industrie à la seconde, et le Traité de l’Associationet le Nouveau Monde Intermédiaire se plaçant dans l'intervalle, en 1822 et 1829.
De tous les écrivains qui ont attenté à l’ancienne économie politique, aucun n’a été autant bafoué. Plus tard Proudhon concentrera des haines furieuses ; Fourier a été la cible aux sarcasmes, et même les gens d'esprit ne l’épargnèrent pas. Que la série de ses ouvrages présente quelques bizarreries de forme, et mêmes quelques étrangetés de composition et de pensée : peu importe. Qu’il ait manifesté parfois, comme dans les Quatre Mouvements, un orgueil exagéré, il n’en reste pas moins qu'il fût l’un des plus puissants novateurs de la première moitié du xix° siècle. Son influence sur son époque, etaussi sur tout le développement de l’idée socialiste jusqu’en 1848, et après 1848, a été intense et apparente. Et cest pourquoi, passant outre, comme pour Saint- Simon et les Saint-Simoniens, à certaines affirmations, qui heurtent le collectivisme contemporain, négligeant toutes les parties rétrogrades et caduques de la doctrine, nous pouvons et devons rendre hom- . mage à un précurseur, qui fut, avant Marx, le critique le plus pénétrant du système industriel.
1° C'est l'aspect négatif, c’est l'argumentation destructive du Fouriérisme qu'il faut tout d’abord envisager, car c'est là qu'est Le roc solide. Jamais le morcellement, l'impuissance du régime individualiste et capitaliste, l’extraordinaire déperdition de forces qu'il consomme ; jamais les gaspillages permanents qui sont à sa base, n'ont été dénoncés et
condamnés avec plus de vigueur. Notre auteur a nou se cerné, dès la première heure, au momentoù la société. nouvelle prenait son premier élan, les ferments
malsains, les germes morbides qu’elle portait en ses flancs. Il a, en termes inoubliables, flétri la concurrence qui n'est que l'individualisme en action, et démontré qu’elle minait insensiblement le statut économique dont elle est le fondement.
« C’est en vain, philosophes, que vous aurezamoncelé les bibliothèques pour chercher le bonheur, tant que vous n’aurez pas extirpé la souche de tous les malheurs sociaux : le morcellement industriel, ou travail incohérent » (Théorie de l'unité universelle). — Voilà la pensée maitresse. Fourier y re. vient sans trêve, sous des formes toujours variées. L’humanité estmalheureuse, parce que ses membres. ne se concertent pas dans leur travail, que chacun assume une initiative, et se soucie surtout de vain- « cre son adversaire. Il n’en résulte que souffrance pour les individus, qui s'écrasent réciproquement, … et malaise pour le corps social, travaillé par ces luttes internes. De plus, les œuvres fécondes sont forcément écartées, puisque la population Yépuses à dans une poussière de tâches non coordonnées. « En * industrie civilisée, entendez capitaliste, tout individu ; est en guerre tonne avec la masse, effet né- : cessaire de l’industrie antisociétaire ou monde à rebours. » | | Mais Fourier ne se borne pas à poser affirmation S
bien avant les socialistes contemporains, il recherche quelle proportion d'inutiles suscite le systèmes industriel. Il dresse un tableau des improductifs, parmi lesquels il distingue les parasites domesti=\ ques, femmes, enfants et | valets —, les parasites so- CIaUX, — éldats, fiscaux, a Tu a RE commer-
LES PRÉCURSEURS 177 çants, entrepreneurs de transports, — et les parasites accessoires : chômeurs, sophistes, oisifs, auxquels il impose l'assimilation peu honorable des femmes publiques, des filous et autres professions décriées. Par ailleurs il estime que la moitié des manufacturiers, les neuf dixièmes des marchands, les deux tiers des agents de transport pourraient être supprimés pour le plus grand bien de tous (Unité Universelle). Il a d’ailleurs varié dans la fixation de ces proportions, puisque, dans les Quatre Mouvements, on trouve la phrase suivante: « le commerce pourrait s'exercer avec un quart des agents qu'il emploie aujourd'hui; et il y a, dans la seule France, un million d'habitants enlevés à la culture et aux fabriques. »
Quelles sont encore les caractéristiques du mode économique qui s’est implanté ! D'abord les com- merçants et agioteurs sont des maîtres omnipotents ; ensuite, la classe laborieuse est foulée odieusement, Fourier pousse de plus en plus son attaque contre l’économie libérale, qui, on le sait, professe pour les intermédiaires de toutes catégories, une sympathie sans limites. |
« Les accapareurs et agioteurs ont trouvé des prôneurs parmi cette classe de savants qu’on appelle économistes, et, rien n’est plus respecté aujourd'hui que l’accaparement, et l’agiotage, qu’on appelle, en style du jour, la spéculation et la banque, parce qu'il est indécent de nommer les choses par leur nom ».… Le commercant est un corsaire industriel vivant aux dépens du manufacturier ou producteur. « Confondre ces deux fonctions, c’est ignorer l'alphabet de la science. » Voici qui est bien plus intéressant encore, car dans ce passage, on saisit le premier rudiment des développements qu'ont présentés plus tard le
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« Capital » de Marx et le « Progrès et. Pauvreté ». de Georges. « L’industrialisme est la plus récente de
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nos chimères scientifiques. C’est la manière de produire confusément, sans aucune méthode de rétribution proportionnelle, sans aucune garantie pour le producteur ou salarié de participer à l’accroissement de la richesse. Aussi voyons-nous que les régions industrialistes sont autant et peut-être plus jonchées de mendiants que les contrées indifférentes à ce genre de progrès. » — Et ailleurs : « On a si bien reconnu Je cercle vicieux de Findustrialisme, que de toutes parts, on commence à le suspecter et à s'étonner que la pauvreté naisse, en civilisation, de l'abondance même. » La critique est absolue, pleine de sens, irréfutable, accablante. | 9° Au rebours des Encyclopédistes, et tout comme Saint-Simon, Fourier apparaît pleinement religieux: ï A l'inverse du dogme catholique, il proclame la liberté et la sainteté des passions. Combinez avec cette réhabilitation, l'affirmation d’une action providentielle immanente: vous avez tout le système de l'inventeur du Phalanstère, à la fois panthéiste et sensualiste : Il y a, en effet, un plan de Dieu, et, toute la science sociologique consiste à le découvrir. Pour être heureuse, l'humanité n’a qu'à se conformer à la volonté divine, qu’il n’est point malaisé de définir. Un même mécanisme fait mouvoir le monde planétaire et le monde social : l'attraction. Et par- tant de ce principe, Fourier nous montre que tout le mal passé et présent résulte exclusivement des entraves apportées par le législateur au jeu des passions, 1 qui ne sont elles-mêmes que d'innombrables modalités de l’universelle attraction. La morale, qui nous régit, est erronée et fatale, parce qu'elle est conçue
tout au contraire del’attraction passionnellé,etqu'elle Re
Ne LES PRÉCURSEURS ui nous enseigne à être en guerre avec nous-mêmes. Il faut passer sur les détails, sur les classifications où l’auteur se complait. Sa conclusion est fort simple. Pour fonder une société viable, durable, heureuse, il suffit de permettre aux hommes d'associer, d’allier leurs impulsions naturelles, qui les entraînent peut-être au mal, s'ils s’y livrent individuellement et séparément, — dont l’équilibre deviendra admirable, dans un groupe de plusieurs centaines de personnes. Fourier rassemblera mille cinq cents ou mille six cents citoyens, d'inégalité graduée en fortunes, en âges et en caractères, en connaissances théoriques et pratiques. Les travaux, dans cette cellule sociale, — car la société n’est plus qu'une juxtaposition de phalanstères — seront infiniment variés, et par suite, infiniment attrayants. Tels sont les fondements du régime social préconisé. Le philosophe ajoute, d’ailleurs, que cette conception n'est pas un produit de l'évolution, et qu'elle eût pu surgir PRAUCUE plus tôt.
30 L’ État est-il appelé, dans cet ordre nouveau, à un rôle quelconque ? Fourier a la haine de l’intervention gouvernementale, de tout ce qui peut se qualifier pouvoir. La formation qu "il rêve se dressera en toute spontanéité, sans que s'exerce le moindre rouage administratif. L'auteur des Quatre Mouvements diffère, à cet égard, de Saint-Simon qui voulait une forte armature sociale et une hiérarchie bien comprise ; on le classerait — et on l'a déjà rangé — non sans raison, parmi les anarchistes ou communistes libertaires. S'il se rapproche de Rousseau qui condamnait dans le passé, la réglementation collective, comme génératrice du mal commun, il s’en éloigne en ce que le philosophe de Genève attendait à peu près tout de cette même puissance collec-
80 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS … tive — au point qu'on a désigné en lui le père des Jacobins. | ” 4° Fourier attaque-t-il l'héritage, la propriété ? Il les respecte comme institutions quasi-providen-… tielles. Quelques sympathies qu'il montre pour la … ‘classe non possédante, il n'entend pas spolier les possédants. Dans son phalanstère, il réserve d'abord. une part, et non pas infime, au capital. Son idéal n'est point le communisme, mais il estime que la participation aux bénéfices réduira et supprimera le salariat. Il a surtout foi dans l'association sous toutes ses formes : la coopération, le syndicat, parce qu’elle u seule permet d'éviter le prodigieux gaspillage de l'industrialisme et qu’elle bouleversera les conditions de la production. Socialement parlant, et si l'on s’en tenait au phalanstère en lui-même, le ré gime sociétaire ressemblerait assez à celui préco= … nisé à notre époque par les conservateurs, qu'épou- … vante l'ascension du socialisme. Il aboutirait exclu-" sivement à remanier le mode de répartition, sans toucher à la base même de l'appropriation, car Fourier a beau dire que tout membre du phalanstère … est copropriétaire de toutes les terres et de tous les capitaux possédés par le groupement, il n en est pas. moins vrai, que, répudiant le communisme, il dé= nonce lui-même la vanité et la stérilité de sa for. mule. La distinction même du capital, rémunéré à. 4/12 de la valeur du produit, du travail rémunéré à 5/12, et du talent, rémunéré à 3/12, précise encore mieux sa pensée. a 5° Mais les embryons de conception socialiste ne. font pas défaut dans la partie positive même dun système économique. Dans la cité d'Harmonie, nu ne se verra refuser de l'ouvrage, s’il en sollicite. « Nous avons passé des siècles à ergoter sur les,
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droits de l’homme, sans songer à reconnaître le plus essentiel, celui du travail, sans lequel les autres ne sont rien. » Ensuite nul ne pourra être contraint à la misère ; le paupérisme dévorant du monde moderne sera extirpé : « il faudra que le peuple Jouisse d’une garantie de bien-être, d’un minimum suffisant pour le temps présent et à venir, et que cette garantie le délivre de toute inquiétude pour lui et les siens. »
Nous laissons de côté à dessein certaines autres parties de l’œuvre de Fourier, bien que les considérations par lui émises sur le rôle de l’agriculture, et surtout à propos de l'émancipation de la femme puissent mériter de prendre place dans un exposé plus étendu. Il nous a suffi de mettre en relief les idées maitresses, de laisser pressentir quels emprunts le socialisme contemporain, soit dans le domaine critique, soit dans le domaine de l'affirmation, a pu faire à une doctrine, vieille en moyenne de trois quarts de siècle. Ces emprunts ne sont pas médiocres. Mais Fourier ne s’est pas borné à enchaîner des théories vraies ou fausses, surannées ou hardiment novatrices. Chef d'école, s’il n’a pas, plus que Saint- Simon, créé un parti, (et son absence totale d'idée politique ne lui en fournissait guère le moyen), il a engendré une secte qui a tenu jusqu'aux journées de Février, un large rôle historique. Le maître n’était l'adversaire ni de la royauté ni de l’église. Les disciples descendront dans l'arène, et déduisant de la pensée de leur éducateur philosophique, des conséquences rationnelles, se placeront à l'avant-garde de la démocratie. Entre l’école Saint-Simonienne et l'école Fouriériste, il y aura même cette différence importante, que la première se portera partiellement vers les pouvoirs constitués, tandis que la
seconde, plus plébéienne, plus sympathique au pro létariat, s’affirmera révolutionnaire, et prolongera | son influence d'autant, jusqu'à l'apparition du sys=. tème plus coordonné et moins hétérogène de Louis Blanc.
VII. Pendant que l’action des idées Saint-Simoniennes et Fouriéristes, s’exerçait non point sur la foule, mais sur une élite généreuse, une sourde fermentation travaillait la société française. Pour beaucoup, les journées de Juillet 1830 furent un coup nu de foudre ; en réalité, elles s ‘étaient élaborées dans | l'ombre. Que l'apparition des thèses socialistes ait largement contribué au renversement de la Restauration, il y aurait exagération à l’affirmer. Qw'elles.
y aient été tout à fait étrangères, on ne saurait l'a
vancer, sans méconnaître ce principe qu'aucune idée ne se perd, même dans les milieux tles: plus réfractaires. À
Il faut voir, dans le soulèvement qui suivit les … Ordonnances, le retour offensif, et cette fois définitif, k de la bourgeoisie contre la noblesse d'ancien régime, « de l’industrialisme et de la propriété mobilière, contre l’agrarianisme et la propriété immobilière. Les hommes d'opposition dynastique, qui poussèrent le peuple à la bataille, contre l'armée de Mares 4
ils ne méditaient que la Restauration du régime ab avait prévalu, après le 9 thermidor, avec le Directoire, et qui avait si admirablement profité à leur Le développement matériel, ce n'était même pas la bourgeoisie moyenne qui appelait l’émeute: c'était la LE bourgeoisie refoulée par le drapeau blanc; « c'étaient, comme on l’a dit, les banquiers, pressés d'é- Le lever leurs privilèges à la hauteur de leur domination économique. Le prolétariat confondu pêèle-mêle avec
les marchands, les écrivains du juste milieu et les polytechniciens, se fit tuer : il ne gagna rien autre à cette seconde Révolution, où il mit toute son âme, où il crut recueillir un sort meilleur, un droit social moins théorique, et qui ne servit au fond que la coterie d’ambitieux, de spéculateurs et de grands industriels, serrée autour de Thiers, de Guizot, de Laffitte et de Casimir Périer. L'heure est arrivée de la suprématie des usiniers. Elle ne tardera pas à s'affirmer par les impitoyables répressions des mouvements ouvriers. L'ère de la lutte bourgeoise terminée, s'ouvre l'ère de la lutte prolétarienne. Celle-ci sera autrement lente et pénible que l’autre : issue de l'expansion même du machinisme et de la richesse, défendue par la garde nationale, la puissance des manufacturiers aura beau vaciller à maintes reprises. Elle subsistera, parce qu’elle plonge dans l’évolution économique même, des racines toutes jeunes, croissantes, tenaces, pleines de sève. Mais désormais la situation s’éclaircit. Le Tiers d'autrefois s'étant segmenté en deux fractions antagonistes, il va paraitre un quatrième État.
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