LES LUTTES DE CLASSES DE 1830 À
I. Le sens de la Révolution de 1830 se précise, la couche supérieure de la bourgeoisie s’est installée M au gouvernement, substituant les noms roturiers de * ses ministres aux particules des ministres de Charles X. La Charte a été proclamée une vérité; les M bases de la royauté constitutionnelle, consolidées ; les garanties essentielles de la liberté, affirmées et $ sanctionnées. Le pouvoir nouveau, issu des barri-, cades, sorti du soulèvement populaire, ne tardera” pas à oublier son origine, à l'envelopper d'ombre, pour tendre à l'arbitraire et à l'absolutisme masqué. La royauté de Juillet essaie de renouer la chaîne \ des temps, d'effacer la tache de sa naissance, de se faire traditionnelle, héritière de la légitimité d'an- M tan. L'évolution était fatale : il était impossible qu'elle ne se produisit point. ii
Que Louis-Philippe se fût déclaré monarque révo-
Fr
lutionnaire : où eût été son appui, la racine de sa
souveraineté? En Juillet, le peuple n'a été qu'un appoint, le bélier inconscient, le bras qu'on arme et qui obéit au mot d'ordre. Juillet n'avait été conçu par ses promoteurs, l'entourage des Laffite, des Thiers et des Guizot, ni dans l'intérêt de la famille d'Orléans, ni dans cela de la foule des artisans et des ruraux. Leur but était purement et simplement la subversion de la domination des terriens et l’instauration de la grande bourgeoisie manufacturière. Une royauté qui se fût étayée sur l’ensemble de la nation, qui eût avoué pour fondement le droit public de la Révolution, n’eût point répondu à leurs visées profondes, car elle eût nécessairement méconnu ou réduit leur privilège économique et leur privilège politique, contrefort et paravent du premier. À cette bourgeoisie dirigeante, qui joue de l'insurrection, qui la fomente, puis l’apaise, et au besoin la réprime, au gré de ses ambitions de classe, le régime censitaire est indispensable. Le prolétariat doit être écarté de l’éligibilité, même de l'électorat, car la seule reconnaissance du suffrage universel serait une violation du principe oligarchique. Si l’ouvrier vote, il protestera ou fera protester contre tel système douanier, contre le grossissement des contributions indirectes, contre l'établissement du réseau très serré et très adhérent, que les possédants dressent de jour en jour autour du budget, pour le recueillir tout entier et le tourner à leur profit exclusif. Les grands usiniers de Juillet n'admettront . pas même au scrutin législatif la petite bourgeoisie, ni les intellectuels d'alors, parce que ceux-ci commencent à marquer des tendances novatrices et dangereuses, inspirées du Saint-Simonisme et du Fouriérisme, et que celle-là apparaît plus mena-
çante encore, par le contingent qu'elle développe ck rapidement, à la faveur de l'expansion commerciale, qui lui permet de s'enrichir et de s'élever.
Donc Louis-Philippe, sous peine de perdre l'a siette de sa royauté, le concours dévoué et intéressé de la grande bourgeoisie, sera contraint de gouverner contré l'immense majorité des citoyens. Il pourrait, il est vrai, rompre avec les banquiers et les industriels, faire appel à la petite bourgeoisie et aux artisans, HU l'éventualité serait pleine de périls, parce que ni l’une ni l’autre de ces classes n’est pé-. trie d'esprit monarchique. De même qu'ils ont contribué à renverser Charles X, au nom du droit prééminent de la souveraineté nationale, boutiquiers et ouvriers peuvent tout aussi bien jeter la monarchie
orléaniste à la frontière, et logiquement, dès la
première heure, cette solution s'impose à eux, et c'est le seul défaut d’une force suffisante qui paralysera leur décision. Planter son drapeau au milieu d'eux eût donc été pure folie : autant bâtir sur le sable. Le gouvernement de Juillet s’est trouvé acculé, et dès le début, aux mêmes expédients que le gouvernement italien, révolutionnaire lui aussi par essence, après son ‘entrée dans Rome par la brèche de la Porta-Pia. Une royauté moderne, au contraire des royautés du moyen âge, et point n’est
besoin d'expliquer ici la différence, ne saurait s’appuyer sur le peuple contre la féodalité ; mais néces-
sairement, elle doit se servir de la féodalité nouvelle contre le quatrième Etat, et il n’est point d'exemple
qui démente cette vérité. Entre le régime monarchique et la classe prolétarienne, il n'y aura ni alliance, ni tolérance mutuelle. L'un est à l’antipode de l’autre ; celle-ci apparaît comme la néga-
tion de celui- là : quels que soient les avis oppo-
LE PREMIER SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN 87 sés, le socialisme est inéluctablement républicain. La fortune de la monarchie Philippiste était liée à la fortune de la grande bourgeoisie manufacturière. Tant que cette catégorie sociale serait assez forte pour écarter la petite bourgeoisie et Le prolétariat des salles de vote, Louis-Philippe demeurerait inébranlable. Mais, par une conséquence surprenante et rationnelle, au fur et à mesure que l’oligarchie financière accroissait:son opulence et ses revenus, et que grandissaient ses usines, sa suprématie ceffritait, ses fondements s’usaient : ses adversaires multipliaient leur énergie :- les petits bourgeois, grâce à l'extension même de leur activité commerciale, et les prolétaires, sous le couvert de la concentration industrielle.
Les dirigeants de 1830- 1831 auraient-ils pu accepter la République ? De même que la dynastie était contrainte de s'associer à leur cause, de même ils devaient la soutenir, écarter le principe du gouvernement démocratique. Îls ne savaient pas encore que la structure interne d’une société et surtout sa conception de la propriété, ne correspondent pas toujours à sa forme politique, et que le droit égal de tous aux fonctions, le suffrage universalisé se concilient, sans trop de difficultés, avec le maintien des prérogatives économiques d’une minorité. La seconde République, et la troisième, nous ont fourni de cette juxtaposition de systèmes antithétiques, des illustrations assez édifiantes ; mais l'épreuve n'avait pas été faite, et la grande bourgeoisie à qui février 4848 arracha la votation populaire, était incapable de l’accorder spontanément, bénévolement. Conséquente avec elle-même, elle voulait asseoir son hégémonie sociale sur son hégémonie politique, — fidèle à cet égard à la méthode adoptée par l’aristo-
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cratie terrienne au lendemain de 1815. Elle seserra autour de Louis-Philippe, au prix du maintien d’un. cens élevé, comme la noblesse, en 1789, s'était serrée autour de la royauté légitime. L’orléanisme ne fut pas seulement un régime gouvernemental, une période dynastique : il fut l’apothéose du capital mobilier.
La République, dont l’idée surgira de tous les soulèvements, de 1831 à 1839, était d'autant plus chère aux classes écartées du pouvoir, qu'elle était plus exécrée par la couche dominante. Mais dans les premiers mois qui suivirent Juillet, elle se réduisit, ou peu s’en faut, à une formule creuse, à laquelle même les masses des faubourgs n 'attachaient aucun sens de rénovation profonde. Il faut se rapporter à la déclaration qu'Huber fut chargé de lire, au lendemain de la chute de Charles X, pour sentir combien les Républicains de cette époque étaient éloignés de ceux de 1848 et même de ceux de 1833, dont nous dirons les aspirations. Ni le changement du mode d’appropriation, ni le relèvement de la classe ouvrière, ne paraissaient désirables à ceux qui écoutaient alors Bastide, Guinard, Thomas et Cavaignaec, et qui, au moment du procès des ministres, les21 et 22 décembre 1830, essayèrent de recommencer Juillet. Et quant aux Saint-Simoniens, ils auraient volontiers accepté la dictature de Lafayette, comme l'attestent certaines démarches. Pour secouer un peu les esprits, préciser Les limites des partis, met-. tre, derrière la façade des groupements républicains, la fermentation des pensées sociales, il faudra que le soulèvement du prolétariat Lyonnais vienne signaler au monde la naissance d’une force nouvelle.
IT. La Restauration était tombée, parce que la souveraineté des terriens était un anachronisme, et
LE PREMIER SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN 89 que la royauté d’ancien régime n'avait pu s’étayer sur la féodalité financière. La monarchie de Juillet était vouée à une chute presque aussi prompte, parce que l’évolution économique, qui l'avait élevée, ne tarda pas à travailler contre elle, en rétrécissant sa base. Il faut envisager ici la dislocation progressive, qui s’opéra dans la bourgeoisie même, dès qu’elle eût réalisé ses visées et accaparé le pouvoir. Elle se subdivisa très vite en deux couches d’abord à peine distinctes, puis séparées, puis opposées, au point que l’une se crut obligée de’se rapprocher de l’ancienne noblesse, et que l’autre fit appel au prolétariat, et l’encadra, en lui accordant des concessions théoriques parfois importantes.
La couche supérieure avait tiré sa première richesse de l'acquisition et de la vente des biens nationaux, c’est-à-dire des lois subversives de la propriété, qu'avait édictées la Constituante. Lorsque les machines parurent, que l'industrie se transforma, elle seule avait assez de capitaux accumulés pour exploiter les grands changements qui s’affirmaient dans les modes de production. Mais fondant de vastes usines, des manufactures où venaient s'entasser des centaines, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, acquérant et actionnant l'outillage coûteux du temps nouveau, distribuant aux siens des dividendes considérables engendrés par les échanges stimulés, elle expropriait méthodiquement, automatiquement, la petite industrie, qui périclitait aux mains de la petite et de la moyenne bourgeoisie, aux ressources insuffisantes. Une première scission se fit donc ; la haine monta parmi les dépossédés, contre les grands capitalistes qui accaparaient le marché, tuaient toute concurrence, et, avec une rigueur méthodique, jetaient les adver-
saires moins vigoureux dans le chômage, et vers le | dénuement. La ruine des uns accumulait les fortunes au profit de quelques autres, une minorité toujours plus restreinte. En même temps qu’elle pesait sur le prolétariat, l'évolution créait un feuillet inférieur dans la catégorie dirigeante, formait une cassure de plus en plus nette dans les rangs de la bourgeoisie.
Mais les moyens et petits bourgeois évincés de la production, puis, peu après, avec la constitution des réseaux ferrés, des transports, se réfugièrent dans le commerce. Là, ils pouvaient encore subsister quelque temps, parce que les conditions du négoce sont moins instables, se transforment moins vite, et que surtout, au début de la période de l’industrialisme, les intermédiaires sont appelés à se multiplier et à prospérer. Fourier nous a décrit énorme expansion du nombre des marchands qui vivent à la fois sur le producteur et le consommateur, parasitisme inévitable en tout état de la société individualiste, mais tout spécialement au moment, où suivant les progrès mêmes de la fabrication, les échanges se développent avec rapidité. La monarchie de Juillet, marquée par un merveilleux essor des statistiques, — nous présenterons plus loin des chiffres, — offrait donc aux intermédiaires de toute natureun champ d'activité illimité. Ainsi se constitua à côté, ou plutôt en hostilité avec la grande bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie commerçante, qui demeura sous Louis-Philippe, dans la phase d’agitation violente du début, dans la phase de résistance pacifique de la seconde moitié du règne, et dans les dernières semaines, jusqu'à Février, un élément d'opposition tenace, irréductible. La dépossession économique dont elle était la victime, s’aggravait
encore à ses yeux de la déchéance politique dont elle était frappée. Privée pour une partie de l’électorat et, pour une plus large fraction, de l’éligibilité, FA ne conçut point la possibilité de se défendre par les voies purement légales, par le jeu des institutions sanctionnées. Elle ne se demanda point si sa décadence n’était pas une conséquence forcée des découvertes scientifiques et des changements intervenus dans l’activité industrielle : elle ne vit que sa misère sociale; elle en souffrit d'autant plus cruellement que ses spoliateurs ne lui laissaient pas la consolation, la satisfaction morale du droit de vote, de la participation au gouvernement. Les ministres et les fonctionnaires supérieurs ne se recrutaient point parmi elle : les hauts grades de la garde nationale lui étaient fermés ou à peu près. Et de la sorte, elle s’aigrit peu à peu, se tourna contre le régime, qui ne comprit ni ses avertissements, ni ses clameurs.
Au début du règne, c’est seulement une élite pensante et remuante de cette petite bourgeoisie qui entre dans les sociétés secrètes, où elle n'apporte que des vues étriquées, exclusives de toute pensée d'ensemble : mais enfin, elle dresse une organisation. Elle s'inspire surtout de la tradition anticléricale de la première Révolution, applaudit à toute poussée contre le parti prêtre, car la grande bourgeoisie industrielle, glissant sur la pente naturelle, revient bien vite à la religion qu’elle a désertée sous Louis XVII et sous Charles X, d’abord par éducation, ensuite par haine des agrairiens et de Ia Congrégation, associés dans l'exploitation de la France. Puis, peu à peu, les petits bourgeois, stupéfaits de l'énorme puissance qu’ils aperçoivent confusément dans le prolétariat, essaient de négocier
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avec lui, de l’attirer à eux, de confondre leur mince
programme politique avec ses aspirations sociales. Nous suivrons cette lente élaboration dans les sociétés, surtout après le grand soulèvement Lyonnais et le désastre des funérailles de Lamarque. Mais cette couche inférieure de l’ancien Tiers n'a ni les audaces, ni la force révolutionnaire de la grande bourgeoisie. À dater de 1834, elle se renferme dans l'opposition constitutionnelle, abandonne la rue où
elle n’a remporté que des défaites, et pendant qua.
torze ans, demeure presque silencieuse. La monarchie de Juillet n’en croulera pas moins, le jour où le travail des phénomènes économiques aura tellement réduit ses fondations qu’elle ressemblera à une pyramide sur sa pointe : elle tombera d’ellemême, sans combat, sans effusion de sang, délaissée, et par les petits bourgeois qui ne lui ont jamais été dévoués, et par les manufacturiers qui n'en atten= dent plus rien, et qui estiment sa défense im possible et périlleuse. Quant au prolétariat, exclu totalement par la Charte, son rôle était tout tracé. | III. Pendant quatre ans après Juillet, jusqu'au lendemain des journées d'Avril, la France fut en proie à une incessante, universelle fermentation. Ce n'étaient pas les écrits des philosophes sociaux,
— peu lus dans la foule — et d’ailleurs sans grande
influence politique, qui développaient cette excitation, si nouvelle pour tous ceux qui n'avaient point vu 1789. Elle n'était que la suite logique de la Révolution de 1830. Une société aussi profondément
bouleversée et dont la hiérarchie est si soudaine=
ment disloquée, ne saurait reprendre, en un instant, son équilibre. Il y a dans l’histoire des périodes, d'élaboration intellectuelle, où les faits sont rares, où, sous un calme superficiel, sous une apparente
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LE PREMIER SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN 93 torpeur, se préparent des cyclones, telle celle qui ira de 1840 à 1848 ; il en est d’autres, presque vides pour le progrès des idées, et qui sont tout entières remplies par les événements de la rue. On ne peut dire qu'il y ait eu paralysie complète de la pensée française, au début de juillet, puisque le Saint- Simonisme était bien debout, et que Fourier se répandait, mais il n’en reste pas moins que la phase de 1830 à 1834 et même de 1834 à 1839, jusqu'à la la catastrophe dernière des Saisons, est surtout notable par les actes insurrectionnels qui l'ont jalonnée.
1830 avait ébranlé tout le fonds solide des concepts sur lesquels avait végété la société de la Restauration. En politique, la royauté constitutionnelle, respectueuse de la Charte, assise sur la volonté populaire, s'était substituée à la royauté absolutiste, dédaigneuse du statut et assise sur la légitimité de droit divin. Dans l’ordre social, l’antique noblesse, celle de Coblentz, avait définitivement sombré, laissant surgir à sa place le capitalisme industriel. Dans l’ordre religieux, la fuite de Charles X apparaissait comme la défaite de la Congrégation, du catholicisme théocratique, qui avait prétendu régenter le pays, de Villèle à Polignac. Trois Révolutions enfermées en une seule. Ce n’était pas en un jour que la monarchie nouvelle pouvait s’implanter, ni la nouvelle classe dirigeante extirper toute résistance, ni la religion triompher de la malveillance publique. L'atmosphère avait été si rudement secouée, que ses atomes n'étaient plus que mal coordonnés. La victoire des faubourgs sur l’armée régulière avait suscité de tels espoirs, que la crainte des troupes était désormais annulée. Comme la force populaire avait rompu un état de choses, on