‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 14 sur 53 · A PR NN TRE · texte numérisé non relu

A PR NN TRE

pensait que cette force pouvait s'exercer impunément, indéfiniment, brisant les obstacles successifs, sans rencontrer d’autres forces assez puissantes pour

la réduire. La théorie de l’émeute à jet continu germa alors dans les esprits. La propagande était lente ;

il semblait que par l'appel aux citoyens, on dût cheminer plus vite, brûler les étapes, supprimer Juillet comme on avait aboli la Restauration. IIny avait d’ailleurs plus de point inébranlable en morale, en droit politique, autour duquel le ralliement pût s’opérer. Les soulèvements montaient vers le ciel bleu, comme des flambées subites. Quelques roulements detambour, et les flots grondaient par les rues, bourgeoisie moyenne et plèbe confondus, républicains et bonapartistes mêlés. 1793 et 1805 voisinaient, tandis que la Chouannerie et la Vendée s'organisaient dans l'Ouest. C'était l'anarchie complète des esprits! Autour des minorités compactes des sociétés secrètes, des milliers et des milliers d'hommes venaient se serrer, ignorant parfois pourquoi ils luttaient, pourquoi ils tuaient, pourquoi ils mouraient : le romantisme de l'insurrection. Unjour, c'était contre les ministres de Charles X, mis en jugement, que tonnait la colère des masses; un autre jour, contre le nouveau régime qui restrei= gnait le suffrage ; un troisième contre le clergé, l'allié des réactions. On allait réclamer du pain jusque sous les fenêtres du Palais-Royal, un soir de fête; puis sans transition, le torrent s’élancait contre les prêtres, saccageant Saint-Germain-l’Auxerrois, l’Archevêché, la sacristie de Notre-Dame, les Missionnaires de la rue d’'Enfer, les Jacobins de Montrouge, interdisant la rue aux soutanes. Aucune époque de notre histoire ne fut plus troublée, plus pleine de collisions de places PARIS et ‘d'hé- >

LE PREMIER SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN 95 roïques échauffourées ; et pourtantil n’en serait rien resté que d’admirables souvenirs, si le prolétariat lyonnais n'avait signifié au monde, en termes ineflacables, les revendications neuves du quatrième Etat.

À maintes reprises, la dynastie d'Orléans vacilla. Elle eut des heures sombres, lorsque, dans le lointain, crépitait la fusillade de Saint-Merri ou de la rue Transnonain. La monarchie subsista, parce que la grande bourgeoisie veillait sur son salut, qu'elle tendait entre les émeutiers et l’armée sa milice de classe : la garde nationale. Ces bataillons de bonnetiers, de merciers, d'épiciers, ces cohortes ventrues, sorties de la rue Saint-Denis et du Marais, ont suscité, suscitent encore, après plus d’un demisiècle, les risées et les sarcasmes. Leur rôle historique est pourtant net. Il faut laisser les individus, que la caricature a transmis à la postérité, oublier les extraordinaires intrigues qui enveloppaient la nomination d’un lieutenant ou d’un capitaine. L'institution seule est intéressante. De même que les empereurs romains avaient mis autour de leur despotisme, une ceinture de prétoriens, les gardes nationaux entourèrent d’une lisière de baïonnettes, les prérogatives du Tiers dirigeant, et l’organisation oligarchique de Juillet. Ils furent les défenseurs scrupuleux, jaloux, intraitables du Statut censitaire, de la légalité philippiste, tant que le mouvement des idées et l'évolution économique ne vinrent pas disloquer à fond et scinder la bourgeoisie en deux fragments d'importance inégale, l’un restreint et dévoué au cens, et l’autre beaucoup plus puissant par le nombre et favorable à l’extension du suffrage. Ils furent braves, belliqueux, enclins aux répressions farouches, jusqu’au jour où ils

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96 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS s'estimèrent les plus faibles ; ils capitulèrent devant | les premiers frémissements de l'émeute, dès qu'ils se jugèrent incapables de résister. En février 1848, ils abandonnent la royauté; de 1830 à 1834, ils la servirent aveuglément, en servant leur propre cause. L'armée, même avec le recrutement de l'époque, pouvait trahir, si elle pensait que son intérêt le lui commandâf, ou si ses cadres inférieurs étaient gagnés par les propagandistes. La garde semblait prémunie contre toutes les infiltrations, parce que le sort de nombre de ses membres était lié à celui de la couronne, et qu'en somme les soulèvements qui fusaient du pavé parisien, menaçaient tout aussi bien le privilège de la grande bourgeoisie que l'institution dynastique. Or, cette grande bourgeoisie était la maîtresse de la milice urbaine dont elle occupait tous les grades élevés, qu’elle enserrait dans ses multiples influences, qu'à part quelques corps connus et surveillés, elle avait réussi à s'attacher. On la vit à l’œuvre, en face des barri cades qui se dressèrent jusqu'en avril 1834. Elle savait mourir, non point pour un principe, mais pour sa propriété et ses attributs politiques. La couche dirigeante du Tiers, protégée, dans la rue, par son armée de classe, avait occupé, par des créatures à elle, tous les postes importants de l'Etat: De 1830 à 1840, la vieille noblesse ne reparaît plus guère dans les conseils : ce sont des noms nouveaux qui figurent sur les listes, d’allure presque toujours roturière : grands industriels, avocats sans cause, écrivains pseudo-libéraux, bref toute une catégorie de gens que la Restauration avait relégués dans les bas emplois, ou même exclus du service public: Ge qu'il y eut de remarquable dans le personnel chargé de sauvegarder le bloc social, c'est qu'il trouva

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LE PREMIER SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN 97 moyen de donner au pays l'illusion de dissidences, qu'il vint former, en son sein, à côté de la partie gouvernante, une opposition. Les hommes de la résistance se heurtaient aux hommes du mouvement, les uns et les autres visant, d’ailleurs, au maintien pur et simple du séau quo, également opposés à toute mesure qui eût élargi la base des institutions. Au total, ils remplirent à merveille leur rôle. Point n’était aisé de supprimer l'agitation qui courait, d'une frontière à l’autre, depuis juillet 1830. Gasimir Périer symbolisa les froides rigueurs de sa classe; après lui, Thiers, tout aussi réactionnaire, étonnait les masses par ses promesses pleines de libéralisme prometteur, puis les stupéfiait davantage encore par ses contradictions, ses ordres répressifs, ses défections. Le jeu de bascule des ministères, Thiers alternant avec Molé, puis Guizot, retenait l'attention, simulait l'évolution, alors qu’en réalité la méthode de gouvernement restait invariable, que la monarchie de Juillet enrayait toute marche en avant, et que la féodalité des financiers et des agioteurs poursuivait victorieusement et impunément ses rapines. Ainsi à l'abri derrière la garde nationale, derrière un vain, pompeux et mensonger parlementarisme, le régime put s’enraciner, déjouer les conspirations, se prolonger.

Mais il n'avait rien de large, ni d'imposant. On vivotait; on ne vivait point, parce qu’on était bien forcé, par respect humain, de se réfugier derrière l'équivoque et la réticence, parce que le système de classe, peu dissimulé, du reste, qui prévalait, contrastait trop fort avec l'affirmation de souveraineté populaire invoquée par la monarchie orléaniste. Gouverner c'était alors — et cela dura, et cela dure encore — non pas administrer la fortune publique,

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98 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS OPERA pour le bien de tous, mais organiser ou couvrir la spoliation de celui-ci par celui-là, tolérer et glorifier l'anarchie économique, les déprédations des grands flibustiers de la Bourse; c'était maintenir des millions et des millions de citoyens, sous le joug de quelques dizaines de milliers d'usiniers et de banquiers. Tâche mesquine, méprisable, qui refoulait les grands intérêts collectifs. Les hommes étaient étriqués, comme la besogne qu'ils accomplissaient, Casimir Périer, Thiers ei Molé, quoi qu’on ait dit et fait dans certains partis pour rehausser leur piédestal, représentaient seulement le féroce égoïsme, et l'étroitesse de vues de la bourgeoisie. Quelles nobles pensées ont-ils exprimées ? Quelle action robuste ont-ils engagée de par le monde? Comparez-les à leurs pères du Tiers de 1789, ou aux nobles renégats de la Constituante qui eux, du moins, étaient animés des passions subversives de l'époque et demeuraient révolutionnaires : à peine élevée au pouvoir, et à la différence de L'ancienne aristocratie, qui, elle, de temps à autre, projetait un rameau vigoureux, un Mirabeau, un Saint-Simon, la bourgeoisie s’étiolait, s’épaississait dans les jouissances de l'or. Elle produisait des ministres d'affaires, mais tous ressemblaient à des gardes nationaux à portefeuilles. La vanité, l’entêtement, l'ignorance des mouvements extérieurs, la méconnaissance des phénomènes généraux de l’humas nité, le dédain de l'énorme évolution économique, qui s'accomplissait sous leurs yeux, voilà leurs caractéristiques. Thiers est, et demeure sans doute le type le plus parfait de la catégorie sociale passée en possession exclusive de la puissance publique sous Louis-Philippe. Il a traversé le siècle, en mul tipliant les volte-face et en variant à l'infini ses

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attitudes, mais sans jamais modifier ni élargir ses conceptions. Cette époque de 1830 à 1840, à considérer Les seuls gouvernants, serait effroyablement petite; mais elle s’illumine ” l'apparition du prolétariat.

IV. L'histoire de la classe ouvrière te offre trois grandes dates : 1831, 1848, 1871. Nous avons déjà signalé, en quelques mots, leurs significations respectives. Maintenant il nous faut revenir, plus en détail, sur la première d’entre elles, la commenter, exiraire le sens des événements qu’elle résume et rappelle, lui donner tout le relief qu'il lui convient.

Elle marque l'entrée en scène d’un personnage nouveau — {a plèbe des travailleurs — qui, jusquelà, s'était confondue dans les rangs du vieux Tiers. Lorsque 1789 avait éclaté, puis triomphé, nombre d’esprits même distingués et avancés, s'étaient convaincus que l'humanité ne pourrait guère aller plus loin, que la dernière révolution était consommée, que le régime rêvé par les philosophes radicaux était désormais fixé au sol. Gracchus, le premier, avait osé affirmer qu'une nouvelle Révolution s’imposerait, à brève échéance, et que la Déclaration des Droits n'avait pas liquidé toute misère sociale.

Il est incontestable que trois ordres seulement divisaient la nation, lors de la réunion des Etats généraux : deux, plus ou moins vite avaient été éliminés du premier plan, de l'exercice apparent du pouvoir. Le troisième qui était le peuple, se subdivisa, comme on l’a vu, sous la pression même des phénomènes économiques ; la grande bourgeoisie, qui se rendit maîtresse de l'industrie et des transports ; la moyenne et la petite bourgeoisie qui se réfugièrent dans le commerce ; le prolétariat, qui

peinait dans les manufactures. Les grands bourgeois étaient omnipotents depuis Juillet; les moyens et les petits bourgeois se jetaient dans l'opposition constitutionnelle et dans les sociétés secrètes. Nul ne pensait aux ouvriers des usines, dont la résignation semblait la sauvegarde du régime, et qui, impuissants à discerner les causes réelles de leurs souffrances, brisaient les machines irresponsables: Le soulèvement lyonnais de 1831 atitesta que ces manœuvres, ces serfs de l'atelier, prenaient conscience de leur solidarité, de leur vigueur collective. Dépourvu de précédent, c'est à son caractère de profonde et âpre originalité qu'il devra la place que lui assigneront les historiens de l'avenir.

Il ne fut point politique, car les plus malinten-.

tionnés, et Casimir Périer lui-même, ne purent y discerner une tentative républicaine, une manœuvre antidynastique. Les sociétés secrètes n'avaient alors

qu’une faible action dans la seconde ville de France,

et du reste n'établissaient guère de contact avec les prolétaires.

L'insurrection demeura de plus anonyme : elle ne

suscite le souvenir d'aucun nom, ne suivit aucun

chef. Juin 1848, et aussi, quoique à un degré un peu moindre, mars 1871, offriront la même particularité. Les tisseurs de la Croix-Rousse descendirent à la rue, non point pour faire pièces au pouvoir, non point par déférence pour tel et tel propagandiste, mais parce que la vie leur paraissait si dure, que la mort leur semblait aussi bonne. Avaient-ils un idéal social, prétendaient-ils, à la structure économique régnante, substituer un autre organisme, plus conforme au principe égalitaire ? Ils ne nourrissaient aucune aspiration théorique, aucune pensée de régénération collective, Le mot d'ordre était celui qu'ils inscri-

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vaient sur leur drapeau : mourir en combattant, ou vivre en travaillant. Affamés, ils cherchaient une tâche qui leur permit de subsister. Ils se serrèrent les uns contre les autres, avant même qu’eût jailli la doctrine, avant que n’eût été élaboré le socialisme, — parce qu'ils sentaient obscurément la solidarité de classe,etque pressés par le besoin, ils perce-

vaient l'efficacité de l’effort en commun contre leurs

dominateurs.Plus tard,Cabet,Louis Blanc,Proudhon, salueront la formation du quatrième État. Mais il surgit au confluent de la Saône et du Rhône, sans que personne l'eût avisé de la légitimité d’une attitude distincte, et c’est cette spontanéité même, ce quasi-automatisme de mouvement qui fait la grandeur de l'insurrection de 4831, qui lui confère la toute puissance des phénomènes élémentaires.

Les faits valent moins par eux-mêmes, que par le symbole qu'ils portaient en eux. La Croix-Rousse contenait trente ou quarante mille tisseurs en soierie, employés par huit ou dix mille contre-maîtres, possesseurs de métiers — pour le compte de huit cents fabricants : c'était l'oppression à deux degrés, les fabricants rendant le moins possible aux chefs d'atelier, et ceux-ci à leur salariés. Longtemps le tissage Lyonnais avait été prospère, mais on touchait au moment critique, où les vieux moules craquaient, disparaissaient pour faire place à l’organisation nouvelle de l’industrie. Lyon avait pu garder, en

… les élargissant, ses antiques rouages, tant que sa … fortune n'avait pas périclité. Maintenant la crise

se déclarait, accusant le mode suranné de la produc-

tion; la concurrence étrangère s’affirmait ruineuse,

triomphante. — La fémunération de la main-d'œuvre

s’effondra, tombant de 4 fr. à 1 fr. 50 par Journée.

Certains travailleurs ne gagnaient plus que 0fr. 90

pour dix-huit heures ; la situation était intenable : le ss

conflit économique devait nécessairement en sortir. Acculés à la famine, les tisseurs réclamèrent, le 11 octobre 1831, la fixation d’un tarif minimum qui leur assurât le vivre. Vingt-deux patrons etvingtdeux ouvriers diseutèrent, examinèrent des chiffres, etfinirent par s'entendre sur un texte transactionnel: Mais la majorité des fabricants, mécontents, désavouèrent leurs délégués, provoquant ainsi, par leur, manque de foi, la guerre civile. Ils avancèrent que la classe laborieuse marquait des prétentions exagérées, parce qu’elle se créait des besoins factices. Enhardis par les préparatifs militaires qu'ils avaient sollicités, certains allèrent jusqu’à dire: « S'ils n’ont pas de pain dans le ventre, nous y mettrons des baïonnet-

tes. » La haute bourgeoisie Lyonnaise, dévote, clé-

ricale, attachée à la dynastie, conservatrice jusqu'à

la réaction féroce, ne se doutait pas, que par ses exigences et ses défis, elle devait dresser un des plus grands événements de l’histoire sociale, un de ces épisodes qu’on n’efface plus, et qui jalonnent à tout jamais la route sanglante de l'humanité. Comme la classe bourgeoise, la classe prolétarienne recourut alors à la force : ce fut le premier incident du long conflit économique qui depuis s’est perpétué sans relâche. Ce fut la première fois aussi que la vraie plèbe, celle qui vit du labeur quotidien, prit Mes

armes pour sa propre cause, et en dehors de tout

encadrement étranger. | Le 21 décembre, les tisseurs se rassemblent à la Croix-Rousse. La garde nationale marche à leur ren-

contre, essaie vainement de les dissoudre. Alors …

l'émeute descend sur Lyon, réclamant du travail ou. la mort. Comme plus tard Thiers à Paris, au 18 mars

EL

1871, le préfet du Rhône et le gouverneur militaire |

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se résolurent à à quitter la ville. Ils y rentrèrent sans trop de délai, mais derrière une armée que commandaient le prince royal et le maréchal Soult. Le prolétariat avait donné la mesure de sa vigueur, imposé la fuite à ses maîtres. Sans organisation, il n’avait pu poursuivre; sans but précis, il n'avait pu s'organiser. Mais une classe ne se crée pas, sous sa forme définitive, en un jour. La leçon était assez rude pour l'oligarchie usinière, peu habituée à pareille humiliation, pour l'administration et la milice régulière, qui n'avaient pas encore subi semblable affront. En 1830, c'étaient des bourgeois qui avaient dirigé la lutte contre Charles X et Marmont : maintenant, de vils tisseurs, des hommes sans nom et sans fortune, et sans situation sociale, se permettaient de fronder le pouvoir |

L'émotion fut intense à Paris, et ce qui est plus remarquable, les gouvernants comprirent le sens réel de l'événement. Nous ne voulons pas dire qu'ils en firent leur profit : cependant ils discernèrent nettement que l'insurrection n’était pas politique, mais sociale. L'opposition dynastique, — il n’y en avait pas d'autre, dans les Chambres, — s’empressa de déclarer qu'elle n'avait rien de commun avec les Lyonnais. Casimir Périer affirma que « c'était contre la liberté du commerce et de l'industrie que la révolte s'était armée. Des cris de pillage et de meurtre sont les seuls qu’elle ait fait entendre. Tout ce qu'il y a, en France, de bons citoyens, et d'honnètes gens, ne peuvent avoir qu’un intérêt, et qu’une opinion. La société ne se laissera pas menacer impunément » (26 décembre). Le même jour, le président Girod (de l'Ain) lisait, au roi, une adresse des représentants. Elle portait que « la propriété avait été méconnue dans son principe, la liberté de l'industrie

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menacée de destruction. Le roi peut compter si sur 15

concours de tous pour étouffer tous les germes d'anarChie, affermir les principes sacrés sur lesquels repose l'existence même de la société. » Il n’y avait point de dissidence. Le Parlement bourgeois fut unanime à flétrir « l'anarchie Lyonnaise ». Il avait pourtant senti le choc. Sous les phrases convenues des discours et de l’adresse, perce la grande terreur qu'éprouvent les censitaires, devant l'atteinte portée

à la majesté de leur prérogative économique, et aux.

conceptions traditionnelles qui faisaient toute leur puissance.

Quant au prolétariat, en dépit de sa défaite, il avait

accompli un progrès gigantesque. En gestation dans …

les transformations économiques de la Restauration, il sortait enfin au jour, il dénonçait sa présence. Le soulèvement Lyonnais ne sera sans influence, ni sur l’évolution morale des groupements républicains de 1832 à 1840, ni sur le courant d'idées socialistes, si différent par certains côtés, quoique si proche, par d’autres, du Fouriérisme et du Saint-Simonisme, qui remplira la seconde moitié du règne de Louis- Philippe. Les faits, maintenant, marchent plus vite

que les théories : celles- ci, travaillant sur ceux-là,

tâächeront de se mettre au même plan.

V. Il nous reste à étudier le processus HA des thèses démocratiques sous la pression de l'événement

Lyonnais. Nous avons dit que le parti républicain, en 1830, limitait ses ambitions, son programme à la suppression dela royauté, c’est-à-dire à un remanie-

ment purement politique. Comme la petite bour- +

geoisie seule y jouait un rôle, que le prolétariat n'y imposait aucune de ses revendications, cette exclusion de tout plan de réorganisation sociale se conçoit aisément. Le premier effet de l'insurrection

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de la Croix-Rousse, fut de signaler à ces petits bourgeois l'extraordinaire force latente, qui s’élaborait dans les rangs ouvriers. Il se produisit alors ce phénomène étrange, à première vue, mais au fond très rationnel, que le quatrième Etat à peine formé, forgé, pour ainsi dire, dans le feu même d’une bataille de rues, vint associer ses destinées à celles de la couche inférieure du Tiers, matériellement moins souffrante que lui, mais moralement plus affectée de la médiocrité de son statut. La pénétration mutuelle, la coalition des deux classes, à dater de 1832, peut s'expliquer, à coup sûr, par l'insuffisance des ressources dont elles disposaient séparément, les petits bourgeois comptant trop peu de combattants, les travailleurs manquant de cadres, mais il est indéniable aussi que le rapprochement fut facilité par le progrès des systèmes Fouriériste et Saint Simonien, qui battaient alors leur plein, et qui, soit par leurs vigoureuses critiques destructives, soit par leurs constructions positives, représentaient une

réaction très précise contre l’économie libérale chère

aux manufacturiers dirigeants.

Plus on avance vers 1840, et plus l'entente paraît étroite entre la petite bourgeoisie et le prolétariat : celle-là appelle celui-ci dans les sociétés secrètes,qui finissent par ne plus compter qu'une minorité de républicains politiques, et dont les manifestes se compliquent de plus en plus de déclarations à tendances socialistes. Les « Amis du Peuple », les « Droits de l'Homme », les « Familles », les « Saisons » : telles sont les plus connues de ces associations, dont on retrouve l’action, depuis les funérailles du général Lamarque en 1832, jusqu'à l'affaire de la rue Saint-Martin en 1839, en passant par les journées célèbres de 4834 à Paris et à Lyon. Notons

| | j | NE SES a ds Le 106 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS Ra

quelques points, pour bien préciser la marche ni |

idées, dans le parti républicain, sous la Monarchie de Jüillet. En 1832, lors du procès des « Amis du Peuple » pour infraction à la loi sur les réunions,

Cavaignac déclare que son groupement veut l'orgabon du travail,et rejette l’ exploitation du capital.

Parole tout à fait nouvelle, et qui nous transporte déjà bien plus avant que le manifeste d'Huber en 1830. Comme l’on voit qu'entre deux, l'insurrection de la Croix-Rousse a remué les esprits! Cependant, le communisme est loin de former l'idéal des inculpés; ils se bornent à souhaiter la division de la propriété,

sa distribution entre le plus grand nombre d'hommes

possible. Ils n’en contestent pas le principe, mais d’après eux, la société doit la régler pourleplus grand avantage de tous. C'était, ou peu s’en faut, le fondement même de la doctrine Saint-Simonienne.

La société des « Droits de l'Homme » sera plus hardie. Certaines de ses sections, plus spécialement recrutées dans les faubourgs, n'hésitent pas à se dénommer Babeuf. Les documents ‘qu'on possède sur leurs aspirations sont nombreux, mais les program-

re

mes publiés, en octobre 1833, dans le Journal La Tribune suffiront à nous édifier, en dehors même des

lettres de Vignerte, et autres pièces instructives. Les

« Droits » ne dissimulent pas leur objectif. « Nous … avons bien moins en vue un changement politique …

qu'une refonte sociale, nous tendons à une réparti-

tion égale des charges et des bénéfices. » Ils réclament la suppression de l'aristocratie reformée sous

le nom de bourgeoisie, revendiquent le nivellement.

des fortunes, l'émancipation ouvrière par l’organisa-

tion du travail, la limitation de la propriété, le rétablissement de la Constitution de 1793, l'institution de l'impôt progressif, la création d'une fédération

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