‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 17 sur 53 · LEA EE ER · texte numérisé non relu

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DE LOUIS BLANG A PROUDHON 195 yeux de qui les philosophes étaient des utopistes, refusent de reconnaître la réalité. Ils ne veulent pas croire que la Révolution n’est pas faite, qu’elle sera en permanence, jusqu’à l'avènement d’une société, capable de substituer, de la base au sommet, de la Commune à l'État, de Ll’‘tat à la grande famille confédérée, l'association au morcellement, l’accord à la lutte, la paix à la guerre, la liberté de tous à l'esclavage du plus grand nombre. Et si la bourgeoisie s’obstine, si elle ne compte pas avec la grande force vive des intérêts du prolétariat et du travail, l’on marchera à grands pas à la guerre sociale universelle. — Ni Marx, ni Engels, ni Malon,. ni aucun socialiste des dernières années, n'aura à ajouter quoi que ce soit à cet exposé raccourci ; mails, dès qu'on interroge Considérant sur ses solutions, il se cantonne dans les formules imprécises. D'abord le socialisme n’est pas pour lui une doctrine déterminée : « en principe, c'est une aspiration immense, irrésistible, vers un ordre social qui tranche le problème. » Ensuite, il revendique la transformation du salariat, l'établissement d’une société de concorde : mais comment ? Par la mise en pratique pure et simple du régime Fouriériste, par l’organisation du travail attrayant, par l'association libre de la Commune, la propriété individuelle subsistant. Nous sentions frémir déjà la sève robuste du prolétariat de Juin, et nous retombons soudain à la préhistoire, à l’utopisme de 1820-1830. Il y a disproportion entre l'assaut savamment coordonné que Considérant donne au régime social et la méthode de régénération qu'il propose. Et en cela, il n’est pas seulement le fils légitime de son maître Fourier, mais le disciple des philosophes du xvrr° siècle, de Rousseau, de Brissot, de Linguet, qui, après avoir

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beaucoup démoli, essayaient de relever de leurs.

propres mains, les ruines qu’ils avaient semées sur le sol. |

II. Avec Proudhon, Louis Blanc est, de tous les économistes socialistes du milieu du siècle, celui dont la pensée a eu la plus longue et la plus intense répercussion. Mais c’est par l’ampleur du rôle édu:

cateur seulement qu’on peut rapprocher ces deux

hommes, qui ne parvinrent jamais à se comprendre, et qui, en réalité, représentaient deux conceptions diamétralement opposées. L'un, Proudhon, s'affirme anarchiste ; la destruction de la puissance collective,

de l’htat, est à ses yeux, l’acte primordial, essen-

tiel ; il mesure les progrès des temps sur l’émiette-

ment de l'énergie gouvernementale : il répudie les

communistes, et ne trouve pas d’injures assez fortes, F . . (] .

pour flétrir leur doctrine. L'autre, Louis Blanc, est

pleinement étatiste, dans le sens où l’expression est = usitée aujourd'hui ; il croit à l'efficacité totale d'une

intervention constante, croissante, illimitée, du système administratif. Il veut réformer la société, non du dehors, par un coup de baguette magique, par un

miracle inexpliqué, mais du dedans, par la conquête

du pouvoir.

Entre l’auteur de l'Organisation du travail et de 5

la réponse à M. Thiers, et les collectivistes de notre époque, les différences apparaissent nombreuses. La

notion de la lutte des classes, celle de l’entente 1

internationale du prolétariat, ne sont pas présentées,

dans les livres de Louis Blanc, avec le relief, la précision qu'elles ont prise depuis Marx, Engels,

Malon, de Peepe, etc. L'ancien membre du gouver-

nement provisoire eût sans doute répugné à pousser.

ses doctrines à fond, et surtout il n’a formulé qu’une critique fragmentaire et insuffisante du salariat ét

DE LOUIS BLANC A PROUDHON 497 de la propriété. Ses déductions manquent de rigueur sur bien des points, — et spécialement sur le rôle

respectif de l’agriculture et de l’industrie, dans le

monde moderne, il a gardé des appréciations surannées. Si, laissant le côté dogmatique de l’œuvre de Louis Blane, — si, abandonnant l'écrivain, on prend l’homme politique, ce dernier est loin de mériter les suffrages qu'on attribuerait volontiers à celui-là. Mais nous n’entendons pas ici porter un jugement motivé et détaillé sur les personnalités qui ont occupé la scène dans l’histoire du socialisme français. Nous aurons, au surplus, à revenir sur l'attitude des représentants acclamés par le prolétariat, dans la crise sociale de 1848. Pour le moment, il nous suffit de nous souvenir, qu’en son temps, l'Organisation du travail, produisit à peu près autant d'émotion, et fut lue avec autant d’avidité que plus tard le « Capital » ou le volume célèbre de George « Progrès et Pauvreté ». Et rapprochant cet opuscule de la réponse à M. Thiers, nous allons tâcher de résumer les idées sociales de Louis Blanc, qui, comme l’on sait, furent les vrais ferments du mouvement prolétarien en Février, et dans les premiers mois de la troisième République.

Lorsque l'Organisation. du Travail parut en 1840, dans la Revue du Progrès, puis en fascicule détaché,

le socialisme français n'offrait point toute la clarté

qu'exige [a diffusion dans les foules. Du coup, la

classe ouvrière eut un aperçu rationnel et documenté

de la dissolution que les transformations écono-

miques ont engendrée dans la vieille société. Saint-

Simon et Fourier, sans doute, étaient mis à contribution dans ces quelques pages, mais leur philosophie était inédite, sauf pour une élite restreinte, si bien que Louis Blanc put y puiser abondamment.

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Toute la critique de la concurrence, qui ouvre

l'essai, est empruntée à l’apôtre du Phalanstère. - « La bourgeoisie a établi sa domination sur la concurrence, principe de tyrannie; eh bien ! c’est par elle que nous voyons maintenant la bourgeoisie

périr.. Dans cet abominable système de luttes quo-

tidiennes, l’industrie moyenne a dévoré la petite industrie. Victoire à la Pyrrhus! Car voilà qu’elle est dévorée à son tour par l’industrie en grand. La

concurrence est donc une cause de ruine pour les.

dirigeants eux-mêmes. » Et cette assertion se légitime sans difficulté, si l’on tient compte de l'anarchie qui règne dans tout le domaine industriel et des appétits énormes du machinisme nouveau. « La concurrence pousse la production à une activité toujours plus intense. La confusion produite par l’antagonisme universel dérobe à chaque producteur la connaissance du marché. Il n'est pas jusqu à ceux qui produisent à perte, qui ne continuent à produire, parce qu'ils ne veulent pas perdre la valeur de leurs machines, de leurs outils, de leurs matières premières. » Et Louis Blanc insiste sur cette idée, que l’extrème morcellement, le choc des initiatives

déréglées, sont mortels pour les possédants. « Le.

système actuel menace la propriété de la classe

moyenne. L’excessive division des propriétés terri-

toriales doit nous ramener, si nous n'y prenons garde, à la reconstitution de la grande propriété.» Comment les petites exploitations pourraient-elles soutenir la concurrence des grandes et n'être pas absorbées? Le terme de ce régime, c’est le vasse-

lage du gros de la bourgeoisie à l'égard d’une oli-.

garchie, très restreinte, de puissants financiers. Mais la plèbe est encore plus atteinte, et plus douloureusement que ses maîtres, car la concur-

DE LOUIS BLANC À PROUDHON 1499 rence, pour elle, est une arme d’extermination. « Le sort de l’homme du peuple, qui ne peut plus ni semer, ni cueillir, ni chasser, ni pêcher, ni mendier, ni dormir sur le pavé, ni changer de contrée, est devenu tel, qu’il faut qu'il se tue ou qu'il vous tue. La baisse systématique des salaires, aboutissant à la suppression d'un certain nombre d'ouvriers: voilà l'inévitable effet de la concurrence illimitée. Elle n'est donc qu’un procédé industriel au moyen duquel les prolétaires sont forcés de se déchirer les uns les autres. » Dans l'Organisation du Travail, Louis Blanc attaque ainsi le problème social par voie oblique, sans toucher à sa base qui est l'aménagement de la propriété. Dans ses opuscules ultérieurs, il entamera la discussion du régime d’appropriation lui-même, montrera qu'il ne repose point sur le travail, mais sur l'exploitation d'autrui. Cependant, pour lui, comme pour tous les économistes et sociologues jusqu'à Proudhon, la critique de l'anarchie industrielle méritait la première place ; il n'allait pas à la structure profonde, à la racine des choses, satisfait d'étudier, de sonder le phénomène de la production, qui n’est qu'un dérivé. Et c’est à cet égard surtout, que Proudhon, jetant la propriété à bas de son piédestal, et attestant par d'innombrables développements, l'importance fondamentale de son rôle en économie, ouvrira une ère nouvelle pour la dialectique socialiste. ue

Louis Blanc, après avoir déduit Les premières conséquences de la concurrence: dislocation d’une classe, asservissement d’une autre, prolonge son examen, énumère maintenant les effets secondaires. Les chemins de fer, qui, dans une société organisée sagement, constituent un progrès immense, ne sont, dans la nôtre, qu’une calamité de plus. Ils tendent

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à compliquer le désordre affreux qui s’est introduit dans le classement des travailleurs, dans la distribution des travaux, dans la répartition des produits. La misère, le paupérisme, entraînent l'extension du concubinage, provoquent l'abandon des enfants, la dissolution de la famille. Comme d'autre part, les Jeunes garçons, les jeunes filles et les femmes sont versés dans la manufacture, par la nécessité des temps,la race décline, « il se prépare pour l’avenirune - … génération décrépite,estropiée, gangrenée, pourrie». Que conclure de ce triste tableau ? Louis Blanc le déclare sans ambages : « une société semblable est en gestation de guerre civile. » Mais quel est le remè-. de? L'organisation du travail, et c’est ici que s’affirme la thèse de la conquête des pouvoirs publics et de l’étatisme, qui forme proprement la partie mai- + tresse de la doctrine. FX Pour refondre, il faut d’abord saisir l'autorité. - C'est futilité que de s'occuper exclusivement de la = réforme sociale. « Emparez-vous du pouvoir, si vous ne voulez pas qu'il vous écrase. Prenez-le pour ins trument, sous peine de le rencontrer comme obstacle. » Il y a plus : « L'émancipation du prolétariat est une œuvre si compliquée, et qui heurte tant de. préjugés et d'intérêts, qu’elle ne peut s'accomplir par efforts partiels et tentatives isolées. » Il convient d'y appliquer toute l'énergie de l’État. | Pourtant le prolétariat attendra-t-il son accession … à la puissance publique pour révolutionner la so- ciété? Louis Blanc entend que la société commence à se révolutionner d'elle-même en fournissant aux prolétaires des instruments de travail. Puis se déve loppe toute la théorie que nous retrouverons en 1848, au Moniteur, dans les documents de la Com- 1 mission des Travailleurs. 5

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Il importe de définir par avance, de délimiter la transformation qui se prépare. On émettra des idées fausses ; on prêchera des rèveries, dira quelqu'un. Soit. Sait-on si la rêverie d'aujourd'hui ne sera pas la vérité dans dix ans ? Donc tout peut et doit se discuter. Cependant la seule méthode pratique pour aboutir, c’est de prendre son point d'appui dans la société présente. Notez bien cette phrase: car ici Louis Blanc nous écarte assez sensiblement du collectivisme contemporain, qui, lui, se soucie peu de respecter les institutions actuelles, et de s'étayer sur elles.

Le gouvernement sera le régulateur de la production. Il se servira de la concurrence contre la concurrence, en dressant des ateliers sociaux, où il appellera les ouvriers en nombre d’abord restreint, et dont le bénéfice sera divisé en trois parties : répartition égale entre tous; — assistance aux vieillards et aux infirmes ; — achat d'instruments en vue de l'extension du système. Les capitalistes ne seront pas exclus, mais ils toucheront seulement un intérêt fixe du capital qu'ils apporteront.

L'antagonisme entre l’industrie sociale et l’industrie libre se résoudra nécessairement par la victoire de la première. Comme Louis Blanc craint les changements trop brusques, il espère que la seconde viendra à composition. Le commerce, ver rongeur de la production, périclitera, puis. disparaîtra, et avec lui lesfraudes et sophistications. Les

capitaux mobiliers et immobiliers seront en voie de

socialisation progressive, par l'abolition des successions collatérales, par la formation d’un domaine communal grandissant, assise elle-même sur les perceptions fiscales et sur les achats de l'État. Et ainsi surgira un ordre tout nouveau et très différent

132 | HISTOIRE pt. SOGIALISME FRANÇAIS :

de l’ordre ancien, « que personne n’a intérêt : à | sou- ve tenir, parce qu'il lèse tout le monde ». — « Cette Révolution si nécessaire, il serait possible, facile même de l” accomplir pacifiquement ».

Ce simple exposé de système de l'Organisation du Travail, dont la formule va être le mot d'ordre de la génération la plus ardente que la France ait produite depuis 1789, suffirait, sans plus amples com=. mentaires. On ne peut s'empêcher pourtant de trou= ver, et en dépit de l’énorme répercussion de la thèse sur l'histoire de ce pays, qu'elle était restreinte et rétrécie, négligeant presque totalement le. plus saisissant aspect du problème social, la légi=. timité de la propriété privée, — et aussi utopique et idéaliste à l'excès, escomptant le renoncement des. classes dirigeantes en présence de la grandeur de la tâche à consommer. Mais cet optimisme qui a régné jusqu’au lendemain de Juin, c’est-à-dire jusquà l'heure où le prolétariat s’arracha aux cadres bourgeois pour faire tonner sa propre voix, était la caractéristique de tous les écrivains de l’époque. Le manifeste des communistes retentira d’autres accents. Louis Blanc, comme Fourier, Saint-Simon, Considérant, Leroux, Cabet, Pecqueur et même Proudhon, avait foi dans l'excellence native de l'âme humaine. La fausse interprétation de la nuit du. 4 Août a si longtemps dominé les conceptions de nos poli: tiques! Or, Louis Blanc, philosophe, historien, s0ciologue, économiste, était avant tout, sinon uni quement, un politique. Il vit bien toutes les tares du” statut social, mais recula devant les conséquences extrêmes, et s’il aboutissait au communisme, comme l'en accusèrent ses contradicteurs de l’époque, = c'était que la logique était plus forte que sa propre 4 volonté. “à

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DE LOUIS BLANC A PROUDHON | 133 IV. Pecqueur et Cabet vont beaucoup plus loin dans leurs déductions immédiates et dans leurs

constructions d'avenir, que l’auteur de l'Organisation du Travail. Ils ne se bornent pas à démontrer

les misères du système économique et social, et à établir la concurrence de l’étatisme et de l’indivi-

dualisme ; dans leur haïne de celui-ci, ils le brisent

tout net et sans pitié, ils préconisent, l’un, le col

lectivisme, l’autre, le communisme, en réveillant bruyamment les traditions de Babeuf et des Égaux.

Pecqueur, comme la plupart des socialistes de 1840, est déiste à la facon de Rousseau. Il condamne le régime de la société, d'abord parce qu’il est contraire à l'esprit évangélique et à la religion, et ensuite, parce que, fondé sur l'injustice, l’illégitimité, la spoliation de tous par quelques-uns, il entraîne après lui le dénûment du plus grand nombre. Mais de la critique des générations qui se sont succédé sous Louis XVII, Charles X, et Louis-Philippe, peut-être avons-nous déjà présenté un résumé assez complet, Mieux vaut prendre chez l'écrivain des « Améliorations Matérielles » et de la « Théorie nouvelle d’économie sociale », ce que sa pensée offre d’original et d’inédit.

Pecqueur se demande, si ce qui contribue à augmenter la richesse totale d'une nation, contribue nécessairement à assurer une meilleure distribution de cette richesse. Le Royaume-Uni lui suggère tout de suite une réponse négative: à mesure que les trois Royaumes se sont enrichis d’une manière absolue, ils se sont appauvris relativement dans leurs masses d'ouvriers. La concurrence et la concentration sont, ainsi qu'il est juste, dénoncées comme les facteurs de ce phénomène double d'expansion et de

» resserrement. Or rien n’est plus pressant que la.

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solution de la tu ston ainsi d Poe qui ‘ td’ ordre proprement social, et qui l'emporte en intérêt sur la 3 question politique, « parce que les hommes vivent bien plus dans la famille et dans l'atelier, que sur la place publique ». :

D'ailleurs, pourquoi le prolétariat ne tient-il pas … dans l'Etat le rôle qui lui revient, pourquoi est-il. dépourvu de toute autorité, alors que le pouvoir se … concentre entre les mains de la bourgeoisie? Celle-ci « triomphe, grâce au laissez-faire qui n’est plus désormais qu'un monopole, qu'un privilège déguisé, qu'un nouveau despotisme légal. Et ici Pecqueur trouve, pour qualifier cette liberté totale, qui est le nec. plus ultra de l’économisme orthodoxe, des expres-… sions très fortes et très exactes : « Le laissez-faire actuel, c’est, pour le xix° siècle, ce ques été le laissezfaire guerrier des seigneurs aux viu° et 1x° siècles, c'est comme le prélude d'une féodalité industrielle et commerciale ; c'est enfin l’agonie de l'égalité, de la liberté, de tous les principes, de toutes les pro = messes de 1789. » Par lui, on a aboutià la dépossession de la grande masse des citoyens, privés méthodique « ment de leurs instruments de travail. e La proclamation du droit au travail, ne résoudrait…

Là

ne pas reconnaître, tout de suite, que la DropH El doit être Res et qu'il faut refondre le De de production. ;

Ainsi Pecqueur s’achemine au collectivisme, qui lui LR comme l’ de système légitime, el qui

mais profitable en ses fins. La propriété individuelle supprimée, surgit la socialisation de tous les capitaux, le gouvernement se chargeant de l’administration des choses. Les outils, les machines, la terre, seront mis à la disposition des pouvoirs représentatifs de la nation, à condition qu’ils en usent selon les lois, dans l’intérêt, sous le contrôle souverain du peuple. L'homme n’aura plus droit qu'aux fruits de son travail, car la propriété, ou plutôt la détention, devient une fonction exercée au nom de tous, et qui se transmettra suivant la vocation et le mérite. Quant à la répartition des produits, Pecqueur n’en libelle pas une formule très nette.

Le régime collectiviste, juste par lui-même, et soustraït à toute controverse, donnera d’ailleurs, dans l'ordre matériel, des résultats merveilleux, parce qu abolissant le morcellement agricole, commercial, et industriel, il détruit la grande entrave à la civilisation. La conception de l’auteur des « Améliorations Matérielles » procède ainsi des mêmes principes que celle de Louis Blanc. Mais Pecqueur a apporté moins de tempéraments dans l'exposé, moins de diplomatie dans le déploiement de ses conclusions.

Cabet est l’écrivain extrême de la période ; s’il n’a pas toute la virulence, toute la puissance subversive de Proudhon, il le dépasse infiniment par l'audace des vues positives. À un demi-siècle de distance, il retire de la poussière la grande doctrine communiste. Connu surtout par son fameux roman /’Icarie, qui n eut pas moins de cinq éditions, et qui pénétra profondément dans les faubourgs ouvriers, c’est dans son « Credo » qu'il a concentré sa philosophie sociale.

À l'exemple de Rousseau, il pense que l’homme serait bon, et que l'égalité régnerait sur la terre, si

les législateurs n'avaient pas modifié et env le rapports de toutes choses. La communauté est de % droit naturel, tandis que l'inégalité viole ce même : droit. Il faut donc supprimer la seconde, en restaurant la première.

Dans le monde nouveau, la souveraineté appartiendra au peuple, et la Constitution, : à la différence de toutes celles qui l’ont précédée, statuera sur le vêtement, la nourriture, l'éducation, le travail, etc. Le territoire, au lieu d’être accaparé par quelques i individus, sera indivis; la société réglera la culture qui sera triplée ou décuplée —, la circulation et la dis- … tribution ; en dehors de cette industrie sociale, il n'y en aura plus d'autre, — et comme tout fonctionnera 5 pour le bonheur commun, les machines, dont l'ap= parition a été désastreuse, deviendront les meilleurs « auxiliaires des ouvriers, faciliteront la tâche et mul. | tiplieront le rendement. re Cette égalité qui surgira de la mise en commun de L tous les biens, ne ramènera pas tous les hommes { à un même niveau de misère, mais les rehaussera à « une même aisance, et les prolétaires, privés, aujour- :à d'hui, des jouissances esthétiques, s’initieront peu à peu aux beautés des arts. Cabet, — au surplus, — et l'observation ne s'applique pas seulement à lui, mais , à tous les écrivains de son époque, dont on à déjà signalé l’optimisme,— estime que la transformation du monde s’accomplira sans secousse. À l'appui de cette conviction, il émet même l'avis qu'une minorité, en voulant supprimer la propriété, rencontrerait plus d’obstacle qu'aucun changement politique antérieur. C'est à la loi seule, à l'accord des volontés, qu'il convient d’avoir recours, et, pour trancher toute dif ficulté, la communauté ne s’installera pas sous la. génération présente, mais sous la Res qe la

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remplacera, et d'ici là, à titre transitoire, on pourra supprimer les successions collatérales, les testaments, les donations, établir des impôts progressifs, organiser le travail, créer l'éducation gratuite. Ici encore, une remarque s impose : c’est que la ques-

tion de l’enseignement a paru primordiale à tous les

économistes sociaux de 1840 à 1848. Dans le roman d’«Jcarie », qui n’est que la mise en œuvre, que le développement des principes du « Credo », plus de 100 millions, par an, sont réclamés pour la diffusion des connaissances. — Total énorme, au regard du temps, pour cette affectation spéciale.

Gabet a traité d’un peu plus près que Pecqueur le problème de la répartition, tout au moins dans son utopie. Alors que Fourier, Saint-Simon, et Owen, par leurs formules, consacraient le respect du capital, ou comme nos purs anarchistes, préparaient une oligarchie de forces brutales, il établit l'égalité de rémunération absolue. Lorsque tout aura été produit, suivant Ja détermination annuelle des statisticiens, les denrées seront portées dans des magasins, où les citoyens iront les puiser selon leurs droits. Telle avait déjà été la conception, quoique moins nette et moins détaillée, que le babouvisme avait essayé, en 1796, de semer dans la plèbe, et dont Cabet avait été chercher les vestiges, pour l'amplifier, et l’illustrer, dans les sociétés secrètes de 1834.

V. L'œuvre de Proudhon est la plus considérable par la répercussion obtenue, par la multiplicité des idées exprimées, par le nombre des volumes, de toute la littérature socialiste française. Et pourtant, aucune n a été plus discutée par les socialistes, plus appréciée et même plus admirée par leurs adversaires impénitents. C’est le châtiment du génial, mais

-insaisissable esprit, que fut l’auteur du mot: « la

38 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS propriété, c’est le vol » d’avoir recueilli souvent la réprobation de la classe prolétarienne, et parfois le témoignage de la classe capitaliste, Emettre, sur À lui, un jugement en quelques mots, porter un verdict cursif, excède nos forces, car il ne se présente pas tout d'un bloc, comme un Saint-Simon, commeun - Pecqueur, qu'il dépasse d’ailleurs — et de beaucoup, — par la singulière pénétration du raisonnement. Pour Ë le comprendre, il faudrait, en quelque sorte, le sub- +

diviser en deux ou trois compartiments, et l’examinant successivement sous chaque aspect, oublier qu'il en offrit un ou plusieurs autres. A.

Aucun homme n’a eu au même degré la haine et le — mépris de sa génération ; aucun homme ne fut, pour « son époque, un objet d'égal scandale et d’égale épou-… vante. On se rappelle la page fameuse des Confes- « sions d'un Révolutionnaire : « Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu exemple d’un pareil déchirement. J'ai. été prêché, chansonné, joué, placardé, biographié, caricaturé, blâmé et outragé, maudit, etc., etc: =» Cela s'explique : Proudhon n'était d'aucun parti. Cet enfant du peuple, — et l'humilité de son origine est assez connue, — avait le tempérament aristocra-… tique le plus indomptable. Il semble qu'il ait tenu. une gageure, à se mettre en contradiction tour à tour. avec toutes les écoles. LS : & % Il s'est affirmé socialiste, s'appliquant à maintes reprises ce qualificatif dans ses œuvres, et pourtant nul n'a attaqué plus violemment, flétriavec plus d'exagération, le communisme et l’étatisme. On pourrait, en feuilletant les innombrables pages qu'ila écrites, en parcourant ses traités philosophiques, économiques, … historiques, politiques,et seslettres, constituerun fas e cicule d’effrayantes injures contre Louis Blanc, Considérant, Fourier et les autres. Ici encore, il suffit d'évo:

LRO Me DES A RTE TE NN A PET NE 1e POSE PAPE DT QAR PS SR

DE LOUIS BLANC A PROUDHON 139 quer, Sans apporter d'intempérantes citations : « Les communistes sont des huîtres attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher de la fraternité.… Le communisme, emprunt malheureux fait à la routine propriétaire, est le dégoût du travail, l'ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi, l'affirmation du néant. Quelle philosophie intelligente et progressive que le communisme !.… Le communisme est la religion de la misère. Loin de moi, communistes! Votre présence m'est une puanteur et votre vue me dégoûte. » (Contradictions économiques). — Quant à Fourier, le voici accommodé : « Nul ne sait tout ce que renferme de bêtise et d'ignorance le système phalanstérien. » Enfin, Louis Blanc, « placé sur les confins du socialisme et de la démagogie, un degré plus bas que la République, deux degrés au-dessous de M. Barrot, trois au-dessous de M. Thiers, est encore, lui-même, quoi qu'il dise

et quoi qu'il fasse, un descendant à la quatrième

génération de M. Guizot, un doctrinaire ». Et le même écrivain, qui s’essayait ainsi à désorganiser la pensée socialiste, est celui qui, entre tous les adver-

saires du régime capitaliste, a porté les coups les plus terribles à la propriété !

Dans un instant, nous préciserons ce que le socialisme contemporain lui doit. Mais il faut, de premier abord, éliminer certaines idées Proudhoniennes, qui joueront un rôle considérable dans l’évolution prolétarienne, — que nous retrouverons agissantes sous le Second Empire et sous la Troisième République, — et qui en réalité, et selon la formule de Benoît Malon, ne sont que déviations. Nous voulons parler de ce corps de doctrines, qu’on a appelé le mutualisme, et qui prétendait réorganiser la nation et le monde, en établissant entre tous les hommes, la «ré-

ciprocité des services », et la « gratuité du den n, Sur la base d’une banque, qui eût prêté à un taux

infime, se fut dressée la fédération des associations

ouvrières libres, — sociétés coopératives de produc-

tion etde consommation, sociétés de secours mutuels,

d'assurances mutuelles, etc. Toute action collective était interdite ; l’individualisme subsistait renforcé sur son piédestal grandi. La propriété demeurait intacte, ou peu s’en fallait. C’est la conception qu'ont ‘reprise à notre époque, avec la « gratuité du crédit » en moins, les conservateurs réformistes qui se déclarentles adversaires passionnés du collectivisme: Et il ne conviendrait même pas de s'arrêter sur un système, quiest la négation du socialisme, s’il n'avaitrecueilli d'innombrables adhésions, après l’effon- & drement de Juin, dans la classe laborieuse. Mais … peut-être était-il encore urgent de le définir succinctement pour permettre de critiquer l’ensemble de « l'œuvre de Proudhon. Comme Marx l'a dit et dé montré, dans sa « Misère de la Philosophie » (1841), le destructeur théorique de la propriété, l’homme = qui nous a fourni le plus riche arsenal d'arguments « contre la structure sociale contemporaine, n'était … qu'un petit bourgeois. Son rêve, à lui, était la conciliation de la bourgeoisie et du prolétariat, du … Capital et du Salariat, et sa circulaire électorale de 1848 est un témoignage précieux de ses nn intimes: « fondre la bourgeoisie et Le prolétariat dans la classe moyenne, telle est la vraie question de … Février ». — S'il a ébranlé à fond l'édifice co mique, ç'a été, en quelque sorte, malgré lui, et me parce que la pente naturelle de son esprit éntratntenl | à tout défaire et à tout briser. Ceux qui l'ont étudié peu et mal, lui reprochent ses contradictions, mais ne cherchent pas à les résoudre. C’est là un aperçu

DE LOUIS BLANC A PROUDHON 14 très incomplet et très erroné du Proudhonisme. L’antinomie n’est pas involontaire chez notre auteur : elle est une méthode de discussion, imitée de Hégel, et Proudhon s’en est expliqué très nettement. Dans tous ses livres, il nous expose la thèse, qui sera, par exemple, la condamnation de l'appropriation individuelle, — puis l'antithèse, qui sera la flétrissure du communisme, puis la synthèse qui ne sera pas toujours très claire, qu'il ne découvrira pas toujours, — et qui serait, le cas échéant, le reflet de ses propres préférences. Mais ce qui est très notable, c'est que la contradiction, qui éclate orgueilleusement en chaque volume, ne se retrouve pas dans la série même de l’œuvre.De 1840 à 1863, du « Mémoire sur la propriété », à « la Capacité des classes ouvrières » en passant par la «Philosophie de la Misère » — c'est à dessein que nous prenons des titres capitaux, — la pensée est unique,rectiligne,conséquente avec elle-même. Elle pourra se préciser, s'amplifier, s envelopper d’une forme plus somptueuse : elle ne variera point, ou si peu, que la plupart des autres économistes et philosophes du siècle présenteraient des transformations autrement affirmées.

Faisant maintenant table rase du système positif et de la dialectique de Proudhon, laissant ses diatribes contre le communisme, et ses aspirations petitbourgeoises nous ne verrons plus enlui que l'homme, qui, contre son gré peut-être, mais avec une incomparable puissance d'analyse, et aussi de séduction, dota la démocratie sociale de quelques-uns de ses meilleurs engins d'attaque.

1. Proudhon a tracé, dans les Contradictions économiques, le tableau Le plus exact des difficultés où se débat la société moderne. L'industrie est fondée sur la division du travail, hors de laquelle il n’y a

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ni progrès, ni richesse, ni égalité : mais qui, dauire Ps part, subalternise l'ouvrier, rend «l'intelligence inutile, la richesse nuisible, et l égalité impossible ». — « Quelle est, après le fravail, la cause première de la multiplication des richesses et de l’habileté du travailleur ? La division... » « Quelle est la cause première de la décadence de l'esprit et de la misère ci vilisée ! La division. » se Le développement de la production se ren E ge. l'apparition de la machine. « Par la machine, il ya restauration du travailleur parcellaire, diminaition De: de peine pour l’ouvrier,baissedes prix sur le produit, mouvement dans le rapport des valeurs, progrès … vers de nouvelles découvertes, accroissenÈ de de bien-être général. » Avec elle, l'essor est donné à la liberté ; elle est l’insigne de notre domination surla nature. Mais par cela même qu'elle diminue la peine de l’ouvrier, elle augmente l'offre et diminue da demande. L’ouvrier est évincé de l'usine. Aïnsi «le machinisme entraine la cessation du travail, la réduction du salaire, le déclassement de l’ouvrier, la dégénération de l'espèce » etc., etc. « Tout le génie. déployé tourne à l'abrutissement du prolétariat. » La concurrence, de même, est une arme à deux « tranchants, ainsi que le monopole qui en est la conséquence logique. Dans tout ce domaine critique, il ne reste plus rien à accomplir, après Proudhon. 2. De plus, sa condamnation de la propriété privée est définitive. « Chose étrange, dit-il, dans les Contradictions, la propriété, attaquée de toutes parts, au. nom de la charité, de la justice, de l’économie sociale, n’a jamais su répondre, pour sa justification, que ces mots : Je suis parce que je suis. » — Mai c'est dans le célèbre et mémorable essai de 1840 que l'institution fondamentale du monde moderne

DE LOUIS BLANC À PROUDHON 143 est sapée par sa base. Sur quoi repose-t-elle en effet? Sur le droit naturel? Mais on a toujours discuté son principe — Sur l'occupation ? Mais le droit d'occuper est égal pour tous. — Sur le travail ? Mais pourquoi le bénéfice de cette prétendue loi est-il dénié à la foule des travailleurs et pourquoi alors l’ouvrier ne devient-il pas le propriétaire de l’objet qu'il a créé? En réalité, « la propriété, c’est le vol... J’intente à la société toute entière une action pétitoire ; je pense que ceux qui ne possèdent pas aujourd'hui, sont propriétaires au même titre que ceux qui possèdent, mais au lieu de conclure à ce que la propriété soit partagée entre tous, je demande que par mesure de sûreté générale, elle soit abolie pour tous ». — Passant aux conséquences de l'institution, Proudhon montre que le droit de propriété a été « le commencement du mal sur la terre, le premier anneau de cette longue chaîne de crimes et de misères que le genre humain traîne depuis sa naissance ». Non seulement ce droit a mis aux prises les hommes, mais aussi les peuples, et La conception exclusive de la détention territoriale que se sont façonnée les collectivités, n’est pas moins erronée et néfaste que celle des personnes isolées. « La France, comme un seul homme, possède un territoire qu’elle exploite. Il en est des nations entre elles comme des individus entre eux ; elles sont usagères et travailleuses. C’est

par abus de langage qu'on leur attribue le domaine

du sol. »

3. La propriété n’est donc que le fruit de la spoliation, de la violence, et de l’iniquité. Elle continue à se former, dans la société du xix° siècle, au détriment de l’ouvrier. Et comment? Ici, nous allons trouver, dans le mémoire de 1840, l’origine des déductions fameuses du Capital de Marx. : > |

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Le salaire du travailleur devrait d'abérd lui assurer une nourriture, un entretien suffisant, lui. conférer, en outre, une garantie de sa subsistance future. Or, il ne dépasse pas, en réalité, la consommation courante et ne laisse rien pour le lendemein. Après qu'il a payé une maigre somme, le capitaliste acquiert, dans l'instrument produit par le prolé= taire, un gage d'indépendance et de sécurité pour « l'avenir. Cet instrument, que le capitaliste doit, ilne le rend jamais, et c'est là qu'est l'exploitation, et c’est ainsi, que, peu à peu, s'agrandit la propriété.

La misère de l’ouvrier, tout à l'inverse, procède … de ce qu'avec son salaire, il ne saurait racheter son produit. La richesse de l employeur ressort donc de … la dépossession de l’employé, qui paiera ensuite 5 ce qui sera livré pour 4. | | 7)

4. Mais cette propriété individuelle capitaliste, e en. voie d’accroissement ininterrompu, est en contradiction grandissante avec le mode de production. En… effet, aucun homme ne produit à lui seul, ce qu'il” 4 consomme. Chacun a besoin de tous. Les industries. Re se commandent l’une l’autre, se réunissent finale- — ment dans un faisceau unique. Toute marchandise est d'avance hypothéquée à la collectivité, et ainsi apparaît croulant et illégitime le système de la ré- + partition perpétué jusqu'à nous.

5. La « lutte des classes » a été magistralement exposée dans la « Capacité des classes ouvrières »,qui « parut en 1863, mais qui résume nombre d'idées déjà mises en relief antérieurement par Proudhon. Il faut que le prolétariat prenne conscience de lui-même, « qu'il s'affirme en face de la bourgeoisie. On lui dira 4 à peut-être qu'il n’y a plus d'ordres, de compartiments. sociaux, depuis la Révolution. Mais c'est justement … le droit de 1789 qui a créé les distinctions vous &

” je

DE LOUIS BLANC À PROUDHON 145 par la dissolution des corporations, où patrons et ouvriers vivaient côte à côte. Il était naturel que l'ouvrier voulût aussi accéder au pouvoir. La bourgeoisie désorganisée n’est plus qu’une minorité qui trafique. « Cette bourgeoisie, notre aînée en émancipation, dut, en 89, absorber la noblesse, et détruire d'injustes privilèges. » Le tour de la plèbe est arrivé, Mais Proudhon estime qu'elle ne doit pas substituer une dictature à une autre, l'oppression d’une classe à l'oppression d'une classe. Il s'agit non point d’abolir « les droits dont jouissent justement les classes moyennes, » mais de conquérir la même liberté d'action, de fondre, en quelque sorte, les diverses couches sociales. En tout cas, ce que le prolétariat ne saurait oublier, c’est qu’il lui est interdit de figurer, dans le même parlement, ou dans la même opposition que la bourgeoisie, parce que gouvernement

et opposition défendent réellement le même principe.

« Le prolétariat ne doit agir que par lui-même. » Le livre, d'où se dégage cette formule, est postérieur au « Manifeste des Communistes » mais, il importe de le répéter, expression dernière de la pensée Proudhonienne, il est en germe dans les multiples traités qui ont suivi le « Mémoire sur la Propriété ».

6. Le système présent est condamné, parce qu'il repose sur la spoliation, qu'il organise le paupérisme, qu'il broie les travailleurs, qu'il met les classes aux prises. «Il y a donc raison suffisante de Révolution sociale au xix° siècle. » Cette Révolution, Proudhon l’a caractérisée en termes très forts, et qui n ont guère été dépassés. Si nous laissons de côté sa baine de l'Etat, du gouvernement, de toute action collective, qui Le classe, — et il ne repoussait pas le qualificatif, — dans les rangs de l'anarchie, il a montré, avec tout le prestige de son style et de sa dialecti-

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que, que la transformation politique n'était r rien par elle-même, que l’autre était tout. « La Révolution qui reste à faire, consiste à substituer le régime économique ou industriel, au régime gouvernemental, féodal et militaire. Par régime industriel, nous entendons, non point une forme de gouyerne-… ment, où les hommes, adonnés aux travaux de l'agri=. culture et de l’industrie, entrepreneurs, proprié- … taires, ouvriers, Pen ie à leur tour, caste c dominante, — comme faisaient jadis la Chloe etle clergé, — mais une constitution de la société Jui pour base, à la place de la hiérarchie des pouvoirs. politiques, l'organisation des forces économiques » « (Idée générale de la Révolution). « Napoléon [* n’a. pas compris le sens profond du mouvement de 1789 qu'était d'introduire, dans le gouvernement des nations, l’idée économique, appelée à éliminer peu “4 à peu cle d'autorité, et à régner seule, comme une religion nouvelle, sur les peuples » (la Révolution sociale). « Ce qu il faut vraiment, c’est une Révolu- … tion économique et sociale qui proclame le drapeau à rouge, étendard fédéral du genre humain » (Solution « du pr oblème social). Ici l'influence de Saint-Simon, le seul des précurseurs que Proudhon n'ait pas atta- : qué, apparaît très sensible. 3 Nous avons fait le tour des idées du Sn penseur, de celles tout au moins que le socialisme doit, A.

gnalé Roue les développements qu'anime la critique destructive du principe gouvernemental. Pour Proudhon, il n'est pas de Progrès, sans un émiettement | de cette énergie de l Etat, qui n'est qu un Ne.

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traditionnel, pour balayer et couper, par ses armes historiques mêmes, les abus qu'il avait consacrés. Il ne s’est pas posé ce problème, si obsédant pour la classe ouvrière, depuis Marx, et qui ne s’est jamais résolu que de façon transitoire : la grande refonte sociale ne sera-t-elle pas plus aisée à opérer du dedans que du dehors ? Il se refuse, de prime abord, à envisager la question. L'État, à ses yeux, est à la racine même du mal, et ceux qui veulent subordonner la Révolution économique à la Révolution politique ne sont que des timorés, et des réactionnaires, pour lesquels il ne trouve pas de condamnations assez fortes. Sur ce point, et sur d’autres encore, déjà signalés, le collectivisme de la fin du xix° siècle se sépare de Proudhon. Mais de même que nous nous sommes dispensés de critiquer le solutionnisme petit bourgeois, nous ne passerons pas ici au crible d’une discussion prolongée, un anarchisme trop rudimentaire. [l nous a suffi de noter les arguments que notre auteur a fournis à la propagande, et à l'édification du socialisme : et tout en constatant qu'il fût loin d’être des nôtres, qu'il a combattu certaines conclusions plus tard adoptées par nous, qu'il a donné parfois des armes à nos adversaires, aux défenseurs de l’ordre existant, il convient de reconnaître qu'aucune contribution ne fut plus abondante, ni plus féconde.

VI. Le Manifeste des communistes de 1848 ne saurait être exclu d’une histoire du socialisme français. Jusqu'ici, tous les grands mouvements analysés, tous les écrits cités et résumés étaient intimement liés à notre évolution nationale. Pour la première fois, un document capital pour la marche même du prolétariat paraît hors de nos frontières. Pour la première fois aussi, avec la publication de Marx et

d'Engels, qui d’après son préambule même, devait être distribuée en anglais, en français, en allemand, en italien, en flamand, en danois, s'annonce le caractère international de la démocratie révolutionnaire.

Qu'on le remarque en effet : quelques-uns de nos penseurs avaient déjà montré que la transformation économique survenue, depuis le commencement du

siècle, était d'aspect cosmopolite, et s’étendait à

toutes les terres civilisées. L’embryon de l’idée fondamentale du Manifeste des communistes se retrouverait chez Pecqueur, chez Proudhon, même chez Fourier, mais il restait à l’exprimer sous la forme violente, éclatante, brutale, qui frappe les foules. — Le grand document de 1848 est encore attachant par d’autres côtés.

Si l’on veut indiquer, de quelques mots, sa signi- de

fication générale, les éléments nouveaux quil apporte dans le processus prolétarien, en dehors de la proclamation même de l’internationalisme, on saluera, en lui, la substitution du socialisme RE nel, réaliste, scientifique, à l’idéalisme et à l'utopie qui, jusque- à, avaient trop souvent revêtu de leur. phraséologie les déductions les plus légitimes. On y

notera surtout, — car telle est sa déni — l’ex- =

posé de la conception historique qui, en germe dans « Saint-Simon, s’est imposée définitivement avec

Marx, et qui a mis, à la base de tous les phénomènes

politiques et sociaux, les remaniements de la struc-"

ture économique. Peut- être, ces simples PrOPOSHGUSS attestent-elles toute la portée des cinquante pages qu'on a Justement réimprimées à une date récente,

et sans lesquelles on ne saurait comprendre le cou=

rant nouveau, qui s’est affirmé, dans la classe ouvrière des deux mondes, depuis le tentes ENS drement de 1848.

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