‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 24 sur 53 · MR QUE · texte numérisé non relu

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s'écoulait, paralysé du reste par les divisions de ses

conducteurs, par l’antagonisme de leurs théories et l'extraordinaire enchevètrement de leurs solutions pratiques. Mais au lendemain du départ précipité de Louis-Philippe, le peuple ouvrier, ainsi Inorganique et ballotté, surgissait, comme un monstre déchaine, dont le reste du pays admirait la puissance. La moyenne bourgeoisie n’osait pas le heurter de front : elle s’ingénia à user son énergie ; au début, elle conçut l'impossibilité de ne point l’associer à sa cause, de lui dénier sa part. Et voilà pourquoi, selon le mot de Marx, le régime qui succéda d’abord à la monarchie orléaniste, fut une République entourée d'institutions sociales. |

Le prolétariat urbain, groupé, condensé, s'Imposait: le paysan courbé sur sa terre, le journalier agricole épuisé par sa longue journée, semblaient un élément négligeable aux hommes de 1848, Depuis 1789, depuis la grande Jacquerie qui avait été la Révolution même, le cœur et la tête du mouvement de la fin du xvm° siècle, les ruraux n'avaient guère donné signe de vie. [ls avaient subi la Montagne el la Terreur, la réaction thermidorienne et le Directoire, l'oppression impériale, le retour des émigrés, la Terreur Blanche et l’absolutisme des Bourbons, le triomphe de l’oligarchie orléaniste, sans proférer une plainte ni esquisser une révolte. Relativement ménagés par l'impôt, parce que toute mesure fiscale qui les eût atteints, eût frappé du même coup la grande propriété foncière, ils avaient végété, accepté leur sort ; ils s'étaient tenus hors du courant intelléctuel. Le laboureur n'inquiétait pas le pouvoir qui ne se souciait pas de lui; les écrivains sociaux, dans leurs livres, ne songeaient que médiocrement à lui, l'œil toujours fixé sur les ouvriers des manufac-

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tures, et cet exclusivisme s’expliquerait dans une

large mesure, puisque l’évolution du machinisme avait, en vérité, laissé l’agriculture presque totalement indemne. L'hypothèque rongeait bien les campagnes, mais le fait n’était pas nouveau. La concentration s'était à peine accélérée dans les dernières années. Abrités jusque-là contre les phénomènes économiques, les paysans formaient la classe résignée ; seulement ils tenaient à leurs « mouchoirs de poche » et répugnaient à toute augmentation de taxe. Ils eussent applaudi à 48 — (et ils y applaudirent même dès les premiers jours), si 48 n'avait menacé leurs propriétés et aggravé leurs contributions. Les chefs du mouvement de février, quelle que fût leur origine, petits bourgeois et plébéiens, socialistes et économistes orthodoxes, ne pensaient pas qu’on pût

faire fonds sur les ruraux, ni pour la conservation, ni

pour la destruction ; ce fut l'erreur essentielle qui. tua la République. Ils avaient oublié que les cam-

pagnes avaient fait une première Révolution, et par

suite, méconnurent l'extraordinaire ampleur de leur rôle éventuel. Le 10 décembre 1848 vint confondre leur égarement ; ils ne regardèrent que Paris, Paris l’éternelle cité de révolte où s’élaborent les grands événements, mais dont l’action devait diminuer au fur et à mesure que les distances s’atténuaient, que des centres importants croissaient par ailleurs, et que le bulletin de vote remplaçait le fusil et la barricade. Le laboureur dédaigné se

vengea. Comme le changement de régime s'était fait

sans lui, qu'il l’estima bientôt tourné au détriment

de ses itéré te: il se leva contre lui, il l’accabla. Ce

fut toute l’œuvre de la restauration bonapartiste et impériale. Au lendemain de Février, le rural atten-

dit, muet sur sa parcelle, surveillant de loin les

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actes du gouvernement nouveau qui s installait dans la capitale.

IV. Le gouvernement ane qui sortit en Février de l’acclamation populaire, après que la République eut été instaurée surles injonctions menaçantes de Raspail et des faubourgs, était un compromis entre les couches sociales soudain redressées. Arago, Dupont de l'Eure, Marie, Garnier-Pagès, Crémieux, Marrast, représentaient la bourgeoisie moyenne, la plus ardente sous Juillet, à revendiquer

.l’extension du droit de suffrage. Ledru-Rollin figu-

rait la petite bourgeoisie à demi révolutionnaire. Lamartine se piquait de dominer, de ses élans lyriques, toutes les factions, et s’entremettait pour aplanir leurs différends. Mandataire de la poésie et de l’éloquence, il ne se réclamait d'aucun groupe-

ment. La démocratie avancée, les socialistes avaient

inscrit sur la liste de l'Exécutif : Louis Blanc, Albert et Flocon. Les deux premiers ne sortaient pas du prolétariat, bien qu'ils prétendissent combattre pour sa cause. Le troisième était un ouvrier qui eut l'honneur d’inaugurer la prise de possession du pouvoir par la plèbe des manufactures. Lorsqu'on vint le chercher pour lui annoncer sa nomination, il travaillait dans une fabrique de boutons, rue de la Muette, où suivant les expressions mêmes, du Moniteur, il laissa « sa blouse et son pantalon de travail ».

Si nous exceptons Lamartine, qui se flattait d’imiter Mirabeau, en combattant son milieu social d'origine, les anciennes classes dirigeantes, noblesse et grande bourgeoisie, n'avaient aucun délégué dans le gouvernement provisoire. Il rassemblait donc le libéralisme modéré, le radicalisme, le socialisme ; il apparaissait comme une coalition contre le passé, contre les régimes déchus, contre

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le parti du juste milieu. Maïs en vertu de son be à

térogénéité même, de la diversité des tendances de ses membres, il était voué à la stérilité, à l’impuissance. Les libéraux vaguement monarchistes, comme Marie et Crémieux, devaient s’affoler dès que le petit-bourgeois Ledru-Rollin déposerait une motion, et à l'extrême gauche, les partisans de l'Organisation du Travail, les élus des faubourgs, les Louis Blanc et les Albert étaient destinés à être, pied à pied, refoulés par leurs collègues. Il en résulta que l’action de l'Exécutif fut confuse et incertaine, qu'il s'efforça, pour demeurer en équilibre, de contenter ses deux ailes extrêmes, que par crainte des attaques trop aisées sur un corps si divisé, il fut obligeant pour ses ennemis, et qu’'enfin,

par ignorance et impossibilité de s'informer sérieu-" sement, il commit d'énormes fautes. L’incohérence fut la caractéristique de sa tâche, alors que les cir-… constances commandaient la décision, la logique, la coordination. On peut former des coalitions, pour

s'emparer du pouvoir, non pour l'exercer. Il y parut bien aux premières mesures du gouvernement provisoire. |

La finance qui s'était prodigieusement enrichie

sous Juillet, qui avait tiré un merveilleux profit de” la construction des voies ferrées, des placements”

industriels, de l’essor commercial, et qui avait hé

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