‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 32 sur 53 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

1. Les faits sociaux qui se sont produits de Juin 1848 au 4 septembre 1870, méritent d’être groupés en un chapitre unique. Les caractéristiques de cette période relativement longue, ressortent d’ailleurs avec netteté. La diversité des phénomènes, tout apparente, n'exclut ni la continuité des événements,ni la logique même de l’évolution prolétarienne, si

intimement liée à l’évolution économique.

La phase qui s'étend de Juin à décembre 1851, est extrêmement féconde en incidents, si l’on envisage surtout les luttes de classes, de plus en plus accentuées depuis 1830, mais ici tout spécialement enchevêtrées. Plus tard, dans le grand sommeil de plomb, que l'Empire abat sur la France, cet inces-

sant conflit se manifeste avec une vivacité très atté-

nuée au dehors, mais n’en forme pas moins la trame profonde de l’histoire extérieure. Et enfin, dans les

derniers temps du régime césarien, il se ranime

et s'exaspère en une intensité telle, que la Com-

mune surgira comme une conclusion rationnelle. 48

de Juillet, seul Proudhon poursuit le magaifique développement de son œuvre, mais s’il ajoute les

livres aux livres, s’il perfectionne la forme même de

sa dialectique, il semble avoir épuisé ses idées. Ni

doctrine, ni action : tel est le résumé impartial de ce | temps. Le socialisme a 6t6 frappé dans ses chefs; les

faubourgs ont perdu leur sève, dans les fusillades 3 les transportations, qu'a décrétées Cavaignac. L'ordre règne sur la place publique, comme le désarroi dans. les esprits. La classe ouvrière domptée se courbe

sous le joug de la bourgeoisie triomphante : non

seulement elle s’humilie, mais elle disparaît. — Puis soudain, aux élections de 1863, sonne l’éclatant 0 réveil. La conscience d’un prolétariat distinet court 4 à nouveau dans les masses : des manifestations & timides s'organisent, en même temps qu'est pu-. 4 bliée l’œuvre magistrale et dernière de Proudhon: … de la Capacité des classes ouvrières. Mais ce sursaut des travailleurs n’aboutit pas à une nouvelle explosion de thèses révolutionnaires: capté par le mutuellisme Proudhonien même, il dégénère en un

coopératisme stérile que le pouvoir protège bénévo-.

al

lement, pour le confisquer à son heure. On dirait ques ss

AT ALN ee ER POV AA ” Fi SN ra à FAN X +" eur %

DE JUIN À SEPTEMBRE 203 la mentalité, que l'énergie de la plèbe de France, : aient été comme absorbées et sucées à fond par la terrible crise de Juin, que les fils des massacrés et

les relégués amnistiés aient toujours, sous les yeux, les horreurs des journées sanglantes. Ils répugnent

non seulement aux moyens violents, mais encore aux théories audacieuses qui sapent la propriété et ainsi, en dépit de la résurrection ouvrière, les prolétaires s’enlisent dans l’abstention, dans une vaine déviation, lorsque soudain la grande secousse partie d'Allemagne, jette pèle-mèêle, dans l’Internationale,

Francais et Russes, Prussiens et Autrichiens, Anglais et Suisses et Espagnols. Alors enfin, devant cette universelle entente, s'oblitère la longue dépression cérébrale issue des exécutions passées. La chaine se noue entre 48 et 71.

L'Empire a été le point de jonction, la zone de convergence de toutes les aspirations de classe de Vépoque. À distance, il nous semble un vulgaire coup de force, l'institution transitoire née d'un criminel attentat contre les libertés publiques. Mais le matérialisme historique nous apprend que les grands événements qui ont labouré le champ des existences nationales ont des causes lointaines, et se rapportent à des modifications internes de la structure des Etats. Le césarisme a grandi au fur et à mesure que le prolétariat déclinait : phénomène tout

simple. La dictature militarisée de Bonaparte na 1.

pas été seulement un bouclier tendu par les possédants contre les entreprises des affamés; elle a été acclamée ou tolérée par toutes les couches de la société envisagées dans leur ensemble, et qui croyaient tirer des avantages particuliers de la chute de la République. Petits bourgeois, ouvriers, paysans, espéraient que l'aventurier de Strasbourg et de Bou-

204 “HISTOIRE DU SOCTALISME FRANÇAIS ° ie logne gouvernerait pour eux, qu'il réduirait les det- “ tes, ou qu'il présiderait à l'avènement de l'égalité, ou qu'il supprimerait les impôts. La lutte de Louis - Bonaparte contre l'Ordre, c’est-à-dire la droite de la = Législative, n'aura même qu’un sens médiocre au regard de l’histoire sociale, parce que l'Ordre, majorité cet oligarchie parlementaire, ne correspondait pas à un intérêt économique, mais à des visées strictementéphémères. Ainsi «l'opération de police» du 2 décembre que M. de Vogué qualifiait d'eun peu rude » à été la conclusion naturelle de tout un déroulement de faits. Le rétablissement de l'Empire prend « un caractère tel, qu’il dépasse de beaucoup la Re d'un simple événement politique. à Pendant tout le temps que ce régime a duré, lat k prééminence a appartenu d’abord à la classe paysanne, qui avait fait l'élection du 10 décembre, puis à bien vite à la grande et à la moyenne bourgeoisie, … 7. qui réussirent à détourner le système de son prin- #4 cipe, et à le plier à leurs propres ambitions. Le 10 décembre 1848, — c’est-à-dire l'élévation de Louis Bonaparte à la Présidence — qui porte en germe le 2 décembre 1851 — c’est-à-dire le coup d'Etat, présente ce trait commun avecla Révolution -de 1789à e ses débuts — qu'il futl'œuvre des ruraux. Il vengea les laboureurs, épars dans les champs, des injures 2: que leur avait ‘faites le gouvernement provisoire de Février, sorti des barricades urbaines. Mais, si les « masses paysannes furent les vraies créatrices de l'absolutisme napoléonien sous le second Empire « comme sous le premier, elles furent presque aus- 3 sitôt délaissées par le gouvernement que leurs votes avaient forgé. L’agrarianisme et tout ce qui touche à l'agriculture étant sacrifiés par Napoléon III, ce forénil industrie et le commerce — Les deux co Ces 4

DE JUIN A SEPTEMBRE 205 dirigeantes qui avaient fait Juillet et Février, — qui héritèrent des faveurs du pouvoir.

L'évolution économique même travaillait pour elles. Leur richesse devait être stimulée par le développement des moyens de transport, qui s’imposait comme une inéluctable nécessité. Il n’est pas de période, dans l’histoire du siècle, qui ait été, autant que les huit premières années de l’Empire, signalée par un prodigieux essor de la fortune publique. La construction des voies ferrées et des canaux, les perfectionnements d'outillage, suscitèrent un colossal mouvement d’affaires, et comme cette expansion en tous sens n’était pas spéciale à la France, qu'elle s’affirmait tout aussi bien autour de nous, les classes dirigeantes d'avant Juin ressaisirent tout leur prestige et toute leur arrogance. Rivée maintenant par la connexité des intérêts et l'égalité absolue des droits à la grande bourgeoisie, la classe moyenne qui avait peuplé jadis les cadres de la garde nationale, n'essayait plus de susciter de conflits, et c’est cette entente spontanée de deux puissants feuillets sociaux qui fut le principal soutien de l'Empire.

Mais, par une contradiction rationnelle, et que nous avons déjà constatée, plus la grande et la moyenne bourgeoisie s’enrichissaient, plus la petite souffrait ; et plus le prolétariat, accru sans cesse en son contingent, se serrait sur lui-même. Il arriva dofc un moment, ou les trois fractions sociales qui avaient, consciemment ou non, relevé l’Empire, se redressèrent contre lui, tandis que les deux autres fractions, auxquelles il devait beaucoup moins, protégeaient ses fondements.

Or, de même que les dirigeants avaient élargi leur opulence, dans tout l'univers, grâce au mouvement des échanges subitement doublé et triplé, de même

k ER DL Mona" rs Pre

Page 1