‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 42 sur 53 · TT NU EE KR TT · texte numérisé non relu

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administrations, afin d’en tirer, dans cette phase transitoire de la lutte, le maximum d'effet et d’énersie. Or cette tâche, qui était difficile, ne fut que mollement entreprise. Lorsque les hommes d'action s’en saisirent, il était trop tard: Thiers avait déjà concentré ses colonnes d'assaut et accumulé des forces très supérieures. Il est bon de noter, à côté des grands aspects de tout mouvement populaire, les défaillances qui l'ont fait avorter.

Bien encadrées, les troupes de la Commune eussent pu rivaliser avec la ligne. Sauf exceptions, les chefs furent mauvais. Pour un nombre restreint de héros, vrais meneurs d'assaut prolétarien, on compta beaucoup d'hommes passionnés de galons et d’apparat, trop peu soucieux du but final et des moyens utiles. Peut-être les ancêtres de 1789 et de 1792 n'avaient-ils pas été mieux dirigés, mais les circonstances les avaient admirablement servis, et les corps de répression du temps de Louis XVI n avaient ni la cohésion, ni l'armement de ceux de 1874. L'unité de vues manqua d'un bout à l’autre de la défense stratégique de Paris. Comment eut-elle subsisté à travers les multiples changements de personnes, Eudes prenant le commandement en chef et Cluseret lui succédant, puis Rossel, puis Delescluze : quatre délégués en moins de six semaines. Ces administrateurs suprêmes n'avaient pas l'autorité qui s'attache à la stabilité. L’indiscipline, le désordre, régnèrent dans les forts. Tout plan fit défaut. De bonne heure, la capitale apparut à la merci des Versaillais.

Les flottements ne s’affirmèrent pas moins dans la Commune même qu'aux bastions. Certes jamais assemblée ne s’inspira d'un idéal plus élevé, ne nourrit d’intentions plus généreuses. Mais à certains jours, la résolution lui manqua. Elle s’embarrassa

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262 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS de préjugés, de scrupules hors de propos, juxtaposant des timidités de gouvernement conservateur à des hardiesses de comité insurrectionnel. Ses rapports avec la Banque de France constituent un curieux chapitre de son histoire. Les parleurs y tinrent; d’ailleurs, une trop large place et lui imposèrent d’extraordinaires pertes de temps. Les dissidences entre Pyat, Vermorel et Tridon, d’autres querelles encore, puis des débats oiseux, émoussèrent son activité, la sortirent de ses voies. Le 19 mai, à la veille de l'attaque décisive, Pyat trouvait encore moyen de disserter sur le rôle de l'Etat dans les arts: Quelqu'un lui cria justement: « Ce n’est pas quand on nous tire dessus qu'il faut parler de théâtre. »

L'antagonisme qui se manifesta, à plusieurs res prises, entre la Commune et le Comité central, fut encore une source d’affaiblissement. Le Central, par une très noble résolution, s'était effacé, dès le lende-" main du 25 mars devantlesélus parisiens. Le transfert de pouvoir, effectué par Ranvier en son nom, fut accompli dans les formesles plus correctes. Pourquoï eut-il la fâcheuse idée de ressaisir, par la suite, un” rôle qu’il avait, de son propre chef, abdiqué? Lé 3 avril, il sanctionnait la nomination de Cluseret à la guerre, puis lançait un appel aux Travailleurs: La Cominune maugréa, et avec raison. Trois semaines après, il s’affirmait encore plus bruyamment, et Vermorel pouvait déclarer en public : « Il faut savoir qui a le pouvoir, de la Commune ou du Gentral. » M

Ces divergences de vues de toute nature, ces oppos, sitions d'hommes, qui poursuivaient le même objec=… tif, le triomphe des mêmes doctrines, eussent été nuisibles en tout autre circonstance. En une phase révolutionnaire, où les individualités doivent s'efla= cer, où les ambitions doivent se sacrifier à l'intérêt

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collectif, — où, selon le mot de Vergniaud, toutes . ‘

les passions, toutes les rancunes doivent se jeter dans | le gouffre, elles devenaient désastreuses. La Commune a péri pour des causes d'ordre plus général, mais les erreurs de certains de ses dirigeants ont constitué, aux mains de ses adversaires, un redoutable appoint.

IX. La province ne suivit point Paris, et ce fut Rà la raison majeure de l'effondrement. Avant le 4 sep-. tembre, la classe ouvrière s'était bien groupée, organisée dans quelques grandes villes, centres

d'industrie, mais dans l’ensemble du pays, elle de- o

meurait éparse et impuissante. La propagande l'avait encore mal pénétrée. Le socialisme restait à ses yeux surtout un mot, une formule: les terribles répressions des grèves, à la fin de l’Empire avaient ébranlé ses audaces renaissantes. Quant à l’Internationale, si elle s'était agrégé des milliers et des milliers d'adhérents, son action hors Paris n'avait pas eu le temps de devenir efficace: — sa cohésion était plus nominale que réelle, comme son effectif. Elle avait pu réveiller, non éduquer. Et c’est pourquoi le prolétariat des fabriques, dans les départements, ou garda l'immobilité, ou retomba bientôt dans l’apathie. On nota, dès le 34 octobre, une répercussion à Marseille et à Saint-Etienne; puis le 19 mars, la Commune eut son contre-coup à Lyon, Saint-Etienne, le Creusot, Marseille, Narbonne. Sauf dans ces deux dernières villes, le mouvement populaire s’éteignit,

en un clin d’œil, comme un feu de paille. Partout, ‘a

au surplus, l’armée se rencontra en force pour noyer, dans le sang, les ferments socialistes. Et Paris se trouva isolé devant la France garrottée ou hostile. nd

Si les ouvriers urbains conservaient des sympathies

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| (nn — mais inactives — pour le Menu # ‘1 la Capitale, les propriétaires parcellaires et au total : les populations rurales, se dressèrent d’un jet contre le communalisme. La loi de 1850 avait fait son œuvre, en les remettant plus que jamais, sous la tutelle du prêtre, et par suite, du grand propriétaire terrien. L'assemblée de Versailles multiplia ses efforts pour exaspérerleurs craintes et attiser leurs haïnes. Ilsne” voulurent pas comprendre que Paris ne travaillait pas pour lui seulement, que sa tentative visait plus haut et plus loin, que son émeute était celle du genre humain. La légende des partageux hantait toujours leurs esprits. Au lieu de se solidariser avec les prolétaires de l’Hôtel de Ville, ils accueillirent toutes les calomnies, toutes les promesses, et, une fois de plus, subirent, de gaîté de cœur, une prodigieuse duperie. Ils ne virent qu’excès sauvages, brutalités concertées, crimes multiples, déchaînement et assouvissement de passions, là où, au contraire dominait l’idée, et où s’affirmait le plan d’une civilisation nouvelle et d’un nivellement moins théorique. Comme en 1848, ils donnèrent, tête baissée, dans le guet-apens que les gouvernants leur tendaient, et, contribuant à refouler la révolution prolétarienne, ils marchèrent au rebours de leurs intérêts, et même de leurs aspirations “ confuses. La France rurale écrasait, comme toujours, la France des fauboursgs ; les campagnes se levèrent. contre Les cités. Parce que le socialisme urbain était divisé et n'avait pas eu le temps de s’enraciner solidement, la grande poussée des travailleurs agricoles aveuglés nes triompher. La démocratie : paysanne resserra elle-même ses liens, et jeta au pied

des vrais vainqueurs, les bourgeois capitalistes, les gages de la servitude de la démocratie industrielle et de sa propre servitude. Thiers pouvait être a

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tent. IL venait de recommencer à son profit, pour

l'usage aussi des dirigeants, la manœuvre adroite qui avait valu à Louis Bonaparte les 10 et 2 décembre. Le socialisme croulait encore, pour avoir négligé les départements, pour avoir considéré les ruraux comme quantité sans valeur. La défaite était fatale, inéluctable, en dépit de tous les héroïsmes, de tout le droit, parce que la Commune ne trouvait pas, dans le pays, le milieu social et moral approprié. Quant à la supériorité, à l’omnipotence de Paris jadis proclamées par le Blanquisme, elles n'étaient plus que mythes, que vieux souvenirs, depuis que les moyens de transport s'étaient multipliés, et que l'autorité avait accru, grâce à eux, ses modes d’action. La chute de l'Hôtel de Ville proclama cette vérité, que malgré l'extrême tension du système centralisateur en France, il ne suffisait plus de tenir la Capitale pour régner sur. l’ensemble. he

X. La répression de Mai compte parmi les plus sanglantes de l’histoire. La cruauté que La bourgeoisie déploya après sa victoire, atitesta qu'elle avait compris toute la signification du mouvement. Une tentative politique avortée ne comporte pas des sanctions aussi draconiennes qu’une tentative sociale refoulée. La classe triomphante ne pardonna pas, frappa jusqu'aux femmes et aux enfants, et voulut exterminer les derniers germes du socialisme. Thiers conduisit ce gigantesque procès du prolétariat. De même qu'il avait osé qualifier la Nationale : « l'assemblée la plus libérale et la plus librement élue qui ait jamais existé », il porta le cynisme jusqu à dire en public : « Je serai sans pitié. » Les procureurs reçurent l’ordre de traiter comme séditieux tout appel à la conciliation. Les jours les plus sauvages des guerres civiles de Rome, les temps de

Marius et de Sylla, de César et de Pompée, furent | ‘à évoqués et dépassés ; cette bataille des riches contre

les pauvres, des maîtres contre les esclaves, abolit, entre les parties, même les règles les plus strictes des conflits armés internationaux. L’assouvissement des passions dominatrices de l'aristocratie financière et industrielle sur les travailleurs, fut inouï, hors de la vraisemblance. Les officiers de Versailles exécutèrent, égorgèrent, assassinèrent les hommes de la Commune, comme les lieutenants de Montfort firent les Albigeois, plus de six siècles auparavant, et eux aussi, ivres de mysticisme, applaudis par la Gongré-

gation, excités par les châtelaines, étaient dignes de ‘à

s'écrier : « Dieu reconnaitra les siens. » | L'assemblée Nationale, figurant à cette heure toutes

les forces bourgeoises etagrairiennes coalisées, depuis

les petits boutiquiers retournés contre eux-mêmes

jusqu'aux grands propriétaires fonciers, et aux dis

recteurs d'usines, descendit au dernier degré de l'animalité humaine. La gauche, où jadis des voix

s'étaient élevées pour la République, pour la transac-.

tion, se taisait ou plutôt acclanrait les apôtres dela.

nouvelle Terreur Blanche. Certains tombèrent tellement bas qu'il vaut mieux ne point s'arrêter à leurs

paroles. On touchait à la minute suprême, si fré-

quente dans la vie de ce pays, où tous ont peur de

n'être pas assez cruels, où il s'engage comme une. 6 surenchère d’atrocités. La répression de 1871 désho=" nora plus encore Thiers, que celle de 1848,Cavaignac:.

Veut-on quelques chiffres ? Il y eut 107.000 viCtimes, 20.000 hommes périrent sur les barricades

ou dans les lendemains de la lutte dernière. 3.000 expirèrent dans les bagnes ; 13.700 subirent des peines diverses. Non seulement les 1509 militaires des … vingt-six conseils de guerre voulurent la vengeance

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inexorable : mais encore au dehors, ils semèrent la

bassesse, l’ignominie dans la population, en appelant

les délateurs. 399.823 dénonciations officielles furent produites, suivies de près de 50.000 arrestations. Les républiques italiennes de l'époque des Guelfes et des Gibelins, n'avaient pas plongé jusqu'à cette extraordinaire profondeur de démoralisation. On ne se contenta pas d'acheter des trahisons, de stipendier la lâcheté: le massacre même fut entouré d'une pompe barbare, d'un raffinement asiatique. Quand Rossel, Ferré et Bourgeois furent fusillés, le 21 novembre 4874, la troupe défila devant eux musique en tête. Et enfin, pour mettre le comble à ces sinistres horreurs, toutes les victimes ne tombèrent pas immédiatement après la reprise de Paris, alors que la fureur dela lutte pouvaitètre un prétexte. Le 22 janvier 1873, le poteau de Satory était encore ensanglanté par une exécution.

XI. Autant la réaction capitaliste fut impitoyable, autant le soulèvement parisien se montra clément et modéré. Comme Marx l’a établi, la Commune sut se soustraire à la plupart des entrainements inséparables des guerres civiles. Ceux qui ont calomnié le prolétariat de 1871, et essayé — non pas de diseuter ses intentions et ses idées — mais d’épiloguer à perte de vue sur certains actes, n'ont en somme articulé qu’un très petit nombre de griefs. Confron-

tez les quelques exécutions décrétées par la Révolu-

tion de Mars, et l'immense hécatombe qu'ordonna Thiers. Lorsqu'on rapproche ainsi le communalisme

des grands sursauts populaires qui l’'avaientprécédé,

on conclut qu'il marqua une étape d'humanité supérieure. Les attentats à la liberté individuelle furent rares : les vengeances ne furent pas érigées en système. Le Comité central demeura étranger au

jugement sommaire des généraux; et, selon une

comparaison très forte, il en fut aussi peu responsable que la princesse dé Galles des morts des personnes, qui furent étouffées, lors de son entrée à Londres. Le 22 mars, place Vendôme, ce fut le parti de l’ordre qui entama l’action, et qui provoqua le pro-

létariat. Quant au fameux massacre des otages, on

oublie qu’il constitua une réponse, et que nombre de chefs socialistes s'y montrèrent hostiles. Il est d’ailleurs permis, aujourd’hui, de s'exprimer sans embarras, sur cet événement tant exploité. Nous sommes de ceux qui pensent que la condamnaüton des prêtres et des gendarmes n’ajouta aucune force à la Commune et aussi que la classe plébéienne ne saurait user des mêmes procédés que les gouvernementsréactionnaires.Recourir aux fusillades, exercer

des représailles brutales, c'est s'inspirer des tradi-

tions bourgeoises, c'est peut-être aussi méconnaître

tout ce ‘que recèle de grandeur et de sereine puissance la poussée ouvrière. L'exécution de Louis XVF, en 1793, avait une valeur symbolique : ce n’était pas

un roi qu'onfrappait, mais la royauté ; ce c'était pas

un homme qu’on fauchait, mais un régime, une pé-

riode, une suite de siècles. L’exécution des otages.

avait-elle la même portée ? Pour répondre à la ques-=

tion, ilsuffit de s’en poser une seconde ; depuis la.

chute de la légitimité de droit divin, est-il encore

un homme qui puisse se flatter d’incarner en lui une

phase historique ?

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