LONGUE DURÉE DES TEMPS GÉOLOGIQUES
Un fait domine le travail d’aménagement de la surface terrestre, duquel devait sortir l’état définitif du globe, c’est la successivité des événements. L’observation des strates neptuniennes, de leurs positions respectives, des redressements qui ont affecté les unes en épargnant les autres, des éruptions endogènes qui les ont traversées, en un mot l’étude entière du sol repousse la pensée d’une création instantanée. Après la formation d’une ride, la mer dépose en couches horizontales les sédiments qui empâtent aujourd’hui les pieds de cette ride, et qui sont eux-mêmes amenés au jour par un soulèvement subséquent. Le même phénomène se reproduit ensuite par rapport aux nouvelles tranches redressées, et ainsi successivement jusqu’à vingt fois et plus, en ne considérant que la seule Europe.
Dans l’intervalle d’un soulèvement à celui qui le suit, ce n’est pas une mince pellicule de sédiments ou de débris qui se dépose: ce sont parfois des assises de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Ces couches sont d’un grain fin, d’une constitution égale, qui témoignent de la tranquillité et par conséquent de la durée de la période durant laquelle leurs matériaux se dépo-
saient. Un grand nombre des coquilles qu’elles renferment y sont enterrées debout, et par conséquent dans la position et dans le lieu même où l’animal est venu à mourir. Une estimation, assez incertaine il est vrai dans l’état actuel de nos fouilles, porte à quatre ou cinq cents mètres l’épaisseur moyenne des sédiments, sur toute la surface du globe. On ne peut douter toutefois que cette épaisseur ne surpasse de beaucoup le chiffre de cent mètres. Eh bien, nos mers actuelles s’emplissent aussi ; elles étalent au fond de leur lit le limon que leur apportent les fleuves, et le produit de l’érosion de leurs rivages par les flots. On n’évalue pourtant qu’à 4 centimètres l’épaisseur du dépôt sédimentaire qui se forme à présent, en un siècle, au fond d’un de nos bras de mer les plus corrosifs, celui de la Manche (1). Quelle durée ne faudrait-il pas, avec une pareille lenteur de sédimentation, pour produire nos puissantes couches de grès, d’argile ou de calcaire?
11 est vrai que les strates neptuniennes ne présentent pas en totalité les caractères d’un dépôt tranquille et lent. 11 existe aussi des couches formées de débris entassés, qui ont dû manifestement leur origine à des eaux torrentueuses. Rien n’était plus naturel, en effet, que la production de phénomènes diluviens, dans les lieux où des plissements de l’écorce s’opéraient. Les terres, en sortant de l’Océan, étaient nécessairement lavées par les eaux qui s’en écoulaient. A chaque érosion partielle répond par conséquent une sorte de déluge particulier, qui affecte les terres qui se soulèvent, en se propageant vers les contrées sèches environnantes. Mais après la période d’agitation, à laquelle correspondent les couches de blocaux et de cailloux roulés, reprend une période tranquille qui ne fournit que des débris plus fins. A une distance suffisante du lieu de
(1) Au chiffre de 10 millions de mètres cubiques auquel les ingénieurs évaluent la corrosion annuelle des côtes anglaises et françaises de la Manche, nous ajoutons encore ici ’/5 en sus, pour l’apport des fleuves et pour les débris organisés, conformément à l’estimation de d’Orbigny, Cours de paléontologie, 1. 1, p. 76.