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LES CRÉATIONS SUCCESSIVES

Ainsi la présence des fossiles dans l’épaisseur des couches de sédiment nous est expliquée; elle se rattache à un phénomène qui se passe encore sous nos yeux. Nous pouvons revenir alors à l’idée de successivité qui découle du nombre des individus et de la variété des espèces. En effet, pour fournir des êtres qui ont atteint leur développement complet, et dont les restes se retrouvent à tous les niveaux dans une couche d’une épaisseur considérable, il fallait que le travail delà sédimentation marchât lentement. Dans une même espèce, chaque individu qui a vécu sur place doit avoir eu le temps de se développer et de se reproduire. Les tranches successives d’une même couche nous offrent donc les restes de générations différentes, et nous présentent ainsi l’idée d’une longue succession de temps.

Mais combien cette idée s’agrandit encore, lorsqu’on vient à considérer les espèces ! On reconnaît, en effet, par l’observation, que chacune d’elles occupe un intervalle défini de la période sédimentaire. Les vingt-cinq mille formes organiques dont nous avons parlé ne coexistent pas dans telle assise donnée. Il n’en est même qu’un nombre extrêmement restreint qui soient identiques avec des espèces vivantes. Presque toutes nous offrent, au contraire, dans la série des sédiments superposés, une époque d’apparition où elles commencent, et une époque de disparition après laquelle leurs générations sont éteintes. La face de la création organisée avait donc, à chaque instant déterminé, un aspect distinct.

Il y a plus : cet aspect se modifie d’une manière progressive, dans ses caractères généraux, depuis les sédiments les plus anciens jusqu’à l’époque moderne. Ainsi, la plus antique création ne nous montre que des animaux exclusivement aquatiques, quiappartiennentdéjà à un certain nombre d’ordres variés, mais qui ne s’élèvent pas pourtant au delà des poissons. Les familles et les groupes que ces êtres composent présentent

des caractères remarquablement distincts de ceux qui appartiennent aux êtres correspondants, dans la nature actuelle. Ces caractères n’impliquent pas d’ailleurs l’infériorité des espèces fossiles, mais la différence profonde des conditions de la vie. Les poissons placoïdes, à la peau raboteuse et cornée, exerçaient alors l’empire de la mer; nos raies et nos squales n’en sont qu’une réminiscence affaiblie; c’est à ce groupe qu’appartiennent les seules espèces de poissons vivipares. Les poissons sauroïdes, disparus plus lard, faisaient une transition vers les reptiles, et présentaient une organisation très-élevée. A côté de ces poissons, le groupe immense des trilobites, autre type perdu, donnait aux crustacés un aspect bien différent de ceux de nos jours; ils devaient nager sur le dos, sans s’arrêter jamais, parce que leurs pieds n’étaient pas propres à les fixer, et que la respiration, qui se faisait par les pattes, exigeait l’agitation constante de ces organes. Les mollusques eux-mêmes ne ressemblaient pas, dans l’ensemble de leurs espèces, aux mollusques des mers actuelles. Le groupe des brachiopodes était bien plus important qu’aujourd’hui , relativement à celui des lamellibranches. Et puis la création des mollusques était alors couronnée par un groupe remarquable de céphalopodes, qui naviguaient sur les eaux dans la cavité supérieure d’une coquille chambrée. Deux espèces de nautiles, recueillies dans les mers tropicales, sont les seuls représentants vivants de ce groupe extraordinaire, dont on a déjà rencontré à l’état fossile plusieurs centaines d’espèces distinctes.

L’aspect de cette création marine était donc fort différent de celui que nous offre la nature présente, soit que nous envisagions la prépondérance relative des divers ordres d’animaux, soit que nous considérions les caractères dominants des principaux groupes. En avançant dans la série des terrains sédimenlaires, cet aspect change encore progressivement, et nous présente tour à tour le règne de nouveaux groupes. Ainsi , les mollusques céphalopodes à coquille externe ne sont bientôt plus qu’en petit nombre. Mais on voit se développer d’autres céphalopodes, analogues à nos seiches et nos calmars, et plus abon-

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