CHAPITRE IV
sant les témoins innombrables de nombreuses générations.
Pour peu que l’on rapproche l’organisation dominante de ces êtres des conditions externes, au milieu desquelles ils vivaient, on reconnaîtra d’ailleurs que ces modifications successives des types sont en harmonie avec les différents états par lesquels passaient les grands milieux, l’air et l’eau, ainsi que les sites d’habitation. Par conséquent, si les modifications physiques et géographiques de la planète ont été très-lentes, celles de la vie organisée, à sa surface, ont dû l’être aussi , et réciproquement. Les deux ordres de phénomènes nous conduisent à agrandir la notion du temps.
Nous n’avons parlé tout à l’heure que du règne animal seulement. Mais le règne végétal a présenté des circonstances semblables. La première flore, exclusivement aquatique, n’a laissé que des empreintes d’algues, comparables à celles de nos varechs. Puis est venu le règne des gymnospermes, que représentent aujourd’hui, sous des aspects plus restreints, nos conifères et nos cycadées. C’étaient de hauts végétaux, roides et sombres, sans fleurs apparentes, sans fruits charnus, dont les grandes associations devaient ressembler à nos forêts de pins. Il s’y joignait des fougères beaucoup plus variées , et relativement plus importantes, que ces plantes ne sont aujourd’hui. Au contraire, les forets d’armentacées, au large feuillage, à l’ombre serrée, n’appartiennent qu’à des temps beaucoup plus récents, et n’ont pas cessé de croître en richesse et en variété jusqu’à la période moderne.
Ainsi, quel que soit l’ordre de phénomènes que l’on aborde, on retrouve une succession de faits et d’événements, dont l’énoncé seul, pour être fait avec détails, exigerait un temps considérable. Que sera-ce s’il faut restituer aux espèces leurs générations successives; à ces générations, leur durée? De plus, cette antiquité de la nature est presque tout entière antérieure à l’apparition de l’homme. Les restes fossiles de l’espèce humaine ne se rencontrent que dans des couches relativement fort récentes. Il serait facile d’ailleurs de montrer que notre existence était absolument impossible, au milieu des conditions
atmosphériques que les fossiles de certaines périodes nous révèlent. L’impossibilité pour l’homme d’exister nous est clairement démontrée surtout pour l’époque exclusivement marine. L’apparition tardive de tous les animaux qui se rapprochent de l’organisation humaine, l’apparition non moins tardive des fruits charnus et des graines farineuses qui nous étaient indispensables pour subsister, ne nous permettent pas de conserver des doutes.
Mais si l’homme est tellement récent sur la terre, si la durée de nos temps historiques et l’antiquité de nos monuments et de nos traditions ne forment que le dernier degré de la période géologique, combien ne faut-il pas étendre, en arrière, notre conception du temps?