REPRÉSENTATION DU RELIEF
Les anciens ne s’étaient pas appliqués à la mesure des hauteurs: l’aspect de la terre ne différait pas à leurs yeux de celui d'un tableau, où tous les objets appartiennent à un seul plan. Ils ne se sont jamais élevés en géographie jusqu’à la conception du modelé. Leurs descriptions présentaient une immense lacune. Si les Grecs et les Romains n’avaient pas habité des régions littorales, où le plan de comparaison donné par la surface de la mer
GÉNÉRALITÉS
fournissait une base sensible, on pourrait imaginer que l’absence d’un pareil plan laissait les notions dans le vague. Quoi qu’il en soit, les anciens sont restés dans l’ignorance la plus complète des formes en relief de la terre. Ils ne se sont jamais fait une idée nette d’une arête montagneuse; ils n’ont jamais décrit correctement les formes d’un pays; ils n’ont même pas connu grossièrement les élévations comparatives des principales sommités.
Cette branche de la géographie n’étant pas encore née de leur temps, il n’est pas étonnant que les anciens n’aient cherché aucun moyen rigoureux de mesurer les hauteurs. Ils ne les ont évaluées, en effet, qu’accidentellement, et presque toujours avec des erreurs énormes. Ainsi, Pline nous a rapporté (I) une mesure du Pélion, d’après Dicéarque, qui est plus que double de la véritable valeur. Strabon donnait 15 à 20 stades au Cyllène (2), ce qui ferait au moins 2900 mètres, tandis que ce sommet n’en a que 2574 d’après la triangulation de la Morée. Une seule mesure des anciens était véritablement approchée, c’est celle queXenagoras avait prise de l’Olympe, par des procédés qui paraissent avoir été géométriques, et que Plutarque a citée d’après l'inscription qui la relatait (5).
C’est dans les temps tout modernes que l’on a commencé à étudier les formes delà terre, envisagées comme des bas-reliefs. Buache, au milieu de beaucoup d’idées sansdoute hypothétiques, a jeté les premiers traits d’une véritable orographie (4). Ses travaux, trop oubliés aujourd’hui, ramenaient pour la première fois à des notions simples et générales les circonstances essentielles des reliefs. C’est ainsi qu’il a signalé le premier la loi de la pente des fleuves; cette pente, presque toujours fort rapide dans la partie supérieure des cours d’eau, va ensuite en diminuant jusqu’à leur embouchure. C’est ainsi qu'il a proposé de figurer le
(1) Pline, Historia mundi; lib. It, cap. 65.
(2) Strabon, Geographia; lib. VIII.
(3) Plutarque, Xila Pauli-Æmilii ; \ 25.
(4) Mémoire < de l'Académie des sciences de Paris; 1752, 1753 et 1756.
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relief du sol, en traçant sur la carte les limites des sections horizontales, comme nous le verrons plus loin.
Jusqu’à la fin du siècle dernier on se bornait, en effet, dans les représentations du terrain, à une distribution très-vague des ombres. On traçait en perspective des files ou des amas de petits monticules, dans les endroits où l’on supposait des chaînes de montagnes. Parmi les cartes qui ont conservé ce système, nous n’en connaissons pas encore une seule qui soit propre à fournir une idée, même approximative, soit de la situation, soit de l’importance relative, soit même de la direction réelle d’une seule ride.
Dupain-Triel a cependant apporté, depuis plus de cinquante ans, à l’appui de la méthode proposée par Buache, un premier essai fort intéressant (1), qui a servi de modèle à un genre de cartes nouveau et remarquable. Supposons que sur une carte marine, on joigne par un trait tous les points qui se trouvent à la même profondeur; on obtiendra ainsi la trace du rivage, pour le cas où le niveau de la mer s’abaisserait d’une quantité donnée. En dessinant de pareilles lignes pour des profondeurs croissantes, on verra comment le lit des eaux se rétrécirait, ici en abandonnant de vastes surfaces, et là en suivant au contraire des pentes escarpées. Dans le premier cas, les lignes consécutives sont fort écartées, tandis que dans le second elles * se resserrent notablement. Ces lignes des niveaux fictifs sont, en effet, ce que l’on appelle les lignes ou courbes de niveau ; ce sont des sections horizontales du lit de la mer, très-propres à peindre à l’œil ses véritables formes, à nous déceler ses basfonds et ses cavités. C’est ainsi qu’on voit souvent, par exemple, la périphérie des bancs de sable indiquée par le dessinateur au moyen d’un trait continu.
Mais ce qu'il est possible de faire pour les cartes marines et pour le terrain submergé est également applicable aux parties sèches du relief. Il suffit de supposer que l’eau monte au lieu
(t) Dupain-Triel, Carte de la France où l’on a essayé une méthode nouvelle, etc.; ap tu (1799).
GÉNÉRALITÉS
de descendre, et qu’elle envahisse ses rivages au lieu de les abandonner. Nous pourrons encore tracer, dans ce cas, des lignes de niveau- successives, aussi rapprochées entre elles que notre étude détaillée du sol nous permettra de les déterminer. Nous verrons ainsi quelles sont les plages que les eaux submergeraient les premières, quelles sont les îles qui continueraient à subsister au-dessus de la surface, et quels sont enfin les sommets qui seraient envahis les derniers.
C’est ce système de lignes, ou, si l’on veut.de côtes successives, que nous avons adopté. On rendrait l’image plus sensible, en étendant une teinte sur le papier, et en renforçant cette teinte de proche en proche proportionnellement aux hauteurs. Les rivages resteraient clairs, tandis que les grandes sommités seraient très-foncées. A ce procédé d’une exécution difficile, on substitue souvent des hachures dirigées suivant les lignes de plus grande pente, et d’autant plus serrées que l’inclinaison du terrain est elle-même plus rapide. Ce système représente assez bien à l’œil les accidents du relief. Il est adopté maintenant dans presque toutes les cartes topographiques dressées avec soin.
Berghaus a publié une carte d’Europe (1), dans laquelle il a figuré le relief par les courbes de niveau, accompagnées de hachures. C’est le premier essai digne d’attention, relatif à notre continent; c’est la première fois que le sol de l’Europe a été figuré avec uue certaine exactitude, au point de vue de ses formes plastiques. Mais la carte de Berghaus, qui a paru en 4842, est déjà arriérée. L’échelle sur laquelle elle est construite était d’ailleurs trop petite pourqu’on y put suivre les développements dans lesquels nous aurons à entrer. Ces différents motifs nous ont engagé à en construire une nouvelle, destinée spécialement à cet ouvrage, et sur laquelle nous avons tracé un plus grand nombre de lignes de niveau.
(1) Berghaus, Physikalitcher Allai, lit** Abth., n° 3.
SECONDE PARTIE