CHAPITRE PREMIER
réduit, pour donner un grand poids à cette hypothèse. Les Alpes sont le principal site des glaciers; pourtant on n’en trouve aucun aujourd’hui, dans ces montagnes, qui surpasse trente kilomètres de longueur.
Les glaciers ne sont d’ailleurs que le produit des neiges éternelles, et celles-ci ne se maintiennent qu’à une élévation considérable, celle de 2700“, sous la latitude de nos Alpes. Les glaciers partent de ces régions, pour descendre beaucoup plus bas dans les vallons; mais il faut toujours que leur alimentation soit assurée. Or, avant, les derniers soulèvements dont la planète a été le théâtre , il y avait peu de rides qui s’élevaient aux neiges éternelles.
Les Alpes, avec l’élévation qu’elles atteignent, ont formé la première chaîne neigeuse importante. Un long cordon de frimas, d’une blancheur éclatante, en recouvre la croupe. De l’extrémité des plaines, on aperçoit, sous l’aspect d’une bande allongée, ce faîte éclatant, argenté par les rayons du soleil, et se détachant des masses obscures qu’effacent les brumes.
A mesure qu’on se rapproche de la ride, ses aspects acquièrent plus de grandeur. Des belles campagnes de la Bavière ou de la Suisse, plantées de vignes et d’arbres fruitiers, on ne cesse d’apercevoir la masse imposante qui sépare le nord et le midi de l’Europe. Mais bientôt on s’engage dans les vallées qui remontent le versant; et à mesure que l’on s’élève, les points de vue changent ainsi que les climats.
Le hêtre s’arrête vers l’altitude de mille mètres; le chêne à celle de quatorze cents. Au-dessus des limites de ces grands arbres, on ne voit plus apparaître que l’aune vert, le sapin, le mélèze, l’if et le bouleau. Parmi eux se mêlent des bruyères du nord, et des pâturages, de graminées. Le rhododendron aux belles fleurs, cette rose des montagnes, suit nos conifères. Le bétail domestique anime aujourd’hui les hauts pâturages. Mais la nature entière ressent l’influence du climat; le polatouche de Sibérie (1), écureuil nocturne et volant, se retrouve sur les
(1) Pteromyt volant.
LES ALPES
hautes sommités de nos Alpes ; et parmi les papillons qui voltigent autour des fleurs, on reconnaît des espèces qui appartiennent à la Scandinavie.
Les céréales cultivées, et particulièrement l’orge et le seigle, suivent l’homme jusqu’à ses plus hautes demeures. Au delà de la zone habitée, les sommités ne portent plus que des saules nains et des plantes herbeuses, qui viennent s’éteindre à la limite des frimas. En été, les troupeaux de vaches et de chèvres, conduits par quelques pasteurs, se répandent sur ces hautes prairies. Le pâtre vient occuper un chalet isolé, qu’il abandonnera au retour de l’automne. Le gros bétail reste à des altitudes moins élevées ; mais les chèvres légères broutent les herbes dures et raccourcies des derniers pâturages alpins, où coulent les filets d’eau sortis des neiges éternelles. Plus haut encore, on ne rencontre plus que des frimas ou des rocs dépouillés.
Ce ne. fut pas sans une certaine audace, ni probablement sans effroi, que les premières troupes de voyageurs franchirent les cols des grandes Alpes. On s’élevait par des vallées boisées, en côtoyant des précipices. Au fond de la gorge, parmi des arbres déracinés, on entendait couler des eaux sauvages, entremêlées de cascades. Lorsqu’on avait dépassé la limite des forêts, la nudité de la montagne présentait quelque chose d’effrayant. Il fallait cheminer sur des glaciers raboteux, où plusieurs avaient perdu la vie; des carcasses abandonnées de chevaux ou de mulets marquaient le passage des précédentes caravanes. La respiration devenait pénible, comme si l’on eût approché des limites de l’atmosphère. Malheur aux voyageurs qui s’étaient attardés sur la rampe, malheur à ceux qu’avaient contrariés les éboulements, les neiges, les orages. Car s’il fallait passer la nuit sur la montagne, de nouvelles souffrances les attendaient : voulait-on allumer du feu, il ne restait plus de broussailles sous la neige; en vain sacrifiait-on, pour se réchauffer, les bâts des mulets et les cordes des bagages : la flamme sautait sans adhérer au combustible. Le sommeil lui-même était un danger. Aussi le lendemain, aux premières lueurs de l’au-