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CHAPITRE VI

qu’elle joigne à peu près en équerre le Thüringerwald, entre Paderborn et Cassel.

Celte grande région ne présente que des plateaux schisteux, d’une végétation maigre, souffreteuse et tardive. Souvent les plateaux, dépourvus de pente, et recouverts d’une pâte argileuse imperméable à l’eau, portent des tourbières et des fanges. Dans les endroits secs, le sot est revêtu de bruyères, de fougères et d’ajoncs. Quelques troupeaux de vaches, petites et rabougries, paissent tristement dans ces lieux solitaires. Presque pas de villages ni de hameaux, pas une seule grande route fréquentée, des ruisseaux torrentueux qui coupent le plateau, en roulant dans des crevasses profondes coupées en murailles, rendent la viabilité de cette région très-pénible et trèsarriérée. C’est un petit désert au milieu des contrées les plus riches de l’Europe.

L’aspect de la seconde croupe parallèle est tout à fait semblable. Celle-ci se compose du Hunsrück proprement dit, qui s’étend depuis les plaines de la Lorraine jusqu’au Rhin, et du Taunus, qui domine Francfort. Entre les deux croupes règne une lézarde profonde, un peu tortueuse, mais qui affecte une même direction générale, transversale au Rhin. La Moselle, qui coule de Trêves (Trier) vers Coblenz en parcourt la première partie; la Lahn, qui se jette dans le Rhin à peu près en face de la Moselle, occupe l’autre portion. Le Rhin, en coupant transversalement la double croupe, a recueilli nécessairement les eaux courantes engagées dans ce profond ravin. *

En effet, la dépression qui sépare les deux renflements parallèles n’est pas une concavité douce et facile. C’est d’abord une

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légère dépression arrondie, en forme de gouttière; mais au fond de celle-ci s’ouvre la lézarde encaissée qui divise les masses, et qui a encore deux à trois cents mètres de profondeur.

Il existe cependant une partie plus évasée de la dépression, entre Luxembourg et Trêves. Là les eaux des mers pénéennes et triasiques ont pénétré comme dans un golfe. L’ile était aussi dégagée du côté du nord, et devait présenter à peu près la forme de deux barques jumelles accolées.

Sur les flancs extrêmes, du côté de la Belgique et du côté de Saarbrück et du Palatinat, la première flore, celle qui se concentrait encore sur les rivages et dans les marais, déploya pendant des siècles toute la richesse de ses productions. Ses débris, enfouis et carbonisés, forment les houilles que nous exploitons aujourd'hui dans ces deux bassins. Le plissement du Hainaut (1), en asséchant la marge belgique de ï’Ardenne, avait étendu l’île primitive de tout l’espace dévonien et carbonifère qui constitue l’Entre-Sambre-et-Meuse et le Gondroz. Ce sont des plis longitudinaux, subordonnés en quelque sorte à l’Ardenne, mais plus cultivés, et entrecoupés de bois de charmes et de chênes, qui s’étendent jusqu’aux limites du Brabant.

Au nord de cette marge, on ne trouve plus que des terrains tertiaires, composant des plaines ou de petites collines, qui reposent sur une formation crétacée restée souterraine, mais que quelques dénudations laissent çà et là apercevoir. Ces plaines tertiaires, encrassées d’un limon diluvial, mais quelquefois sablonneuses et nues, couvrent toute la basse Belgique, la Hollande, la Westphalie, et tournant l’éperon du Teutoburgerwald, rejoignent la grande formation tertiaire de la plaine baltique. D’immenses volumes d’alluvions s’y sont étendus aux bouches des grands fleuves, dans une mer d’ailleurs peu profonde , où tous ces débris ont formé de vastes deltas. Ainsi la Meuse a amené les siens de la Lorraine et de la Champagne, par la percée qu’elle traverse dans l’Ardenne, au-

(t) Voyez U première partie, chap. IV, p. 159.

dessous de Mézières. Le Rhin surtout a servi de chenal, au moment du soulèvement des grandes Alpes, aux eaux qui recouvraient la Suisse et qui se précipitèrent parla brèche de Schaffhouse, pour s’engouffrer ensuite dans la crevasse ouverte à travers le Hunsrück et l’Ardenne, de Bingen à Bonn. On comprend quels durent être les déblais de toute espèce entraînés par ces grands mouvements d’eaux.

La crevasse où coule la Meuse, près de Mézières, a quelque chose d’imposant et de sauvage. L’élévation des masses, leurs escarpements, les contours et les accidents des couches, donnent une grande idée de la puissance de la nature en travail. Les collines ondulées de la Lorraine, beaucoup plus basses et plus meubles, préservées d’ailleurs des vents du nord par le bourrelet de l’Ardenne, offrent un aspect tout à fait différent. Sur la croupe sauvage des schistes, le paysage est monotone, triste, dépouillé. C’était le sanctuaire de la déesse Ardoine, la Diane des anciens Belges (1), comme le Hunsrück était la croupe sauvage consacrée au soleil. Sur lessommitésde celle-ci, le massif du Sonnewald ou Forêt du Soleil, est surmonté de l’Erbstenkopf ou Tête de l’automne, à laquelle se rattache une légende sacrée. Enfin sur son prolongement, le Taunus, chaque solstice d’été, ou plus exactement chaque fête de Saint- Jean, ramène encore un pèlerinage de plusieurs centaines de campagnards, qui vont attendre au haut du Feldberg le lever de l’astre du jour, et qui le saluent par des hymnes.

Saint-Hubert, à la fête du versant septentrional de l’Ardenne, au milieu des forêts qui garnissent cette pente, fut un centre autrefois important, relativement à la contrée. Aujourd’hui il n’y a réellement que deux grandes roules à demi fréquentées à travers l’Ardenne : celle de Liège à Arlon et Luxembourg; et celle d’Aix-la-Chapelle à Trêves, avec embranchement sur Coblenz. Le Hunsruck n’est pas plus favorisé ; il est encore moins viable. Il ne présente pas une seule chaussée considérable.

(I) Grutïr, Corpus inscriptionum, p. 40, num. 9.

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Il en est à peu près de même de l’autre côté du Rhin. Le fleuve se détourne à Mayence, au pied des coteaux du Taunus chargés de vignobles. 11 suit la base de l’arête, jusqu’à ce qu’il rencontre l’entrée du défilé du Binger-Loch ou Trou de Bingen. Il se précipite alors dans la lézarde des masses, vers Coblenz et Bonn. Les .rapides de Bingen, considérablement changés par l’art de l’ingénieur, ne présentent plus de danger que dans les eaux basses. Deux ponts de pierres viennent d’être décrétés par le gouvernement prussien , à Coblenz et à Cologne, qui n’avaient jusqu’ici que des ponts de bateaux.

Des deux côtés du fleuve, divers accidents volcaniques, beaucoup plus récents que les soulèvements des croupes, et qui remontent tout au plus à la dernière partie de la période tertiaire, ont troué l’écorce schisteuse en beaucoup d’endroits. Des coulées vulcaniennes, des nappes de basalte, des cratèreslacs, des sources thermales signalent de toutes parts ces phénomènes. Il n’y a plus de volcan en activité. Mais il existe de nombreuses émissions d’acide carbonique, cette trace dernière des volcans éteints. Un jet de ce gaz s’élève continuellement, sous forme de bulles, de la belle pièce d’eau circulaire du lac Laach, près de Coblenz, qui occupe le fond d’un ancien cratère. Et dans le vallon de Bertrich, qui aboutit à la Moselle, l’acide carbonique s’échappe aussi d’un trou peu profond, obstrué par une sorte de boue, et dans lequel les souris, les musaraignes et de petits oiseaux viennent trouver la mort par asphyxie.

A la rive droite du Rhin, la contrée entre la Sieg et la Lalin a été recouverte d’une véritable nappe basaltique. Le Rothargebirge se divise, à l’aide des crevasses qui le sillonnent, en plusieurs sections qui portent des dénominations différentes. Il nous semble inutile de les énumérer. Nous mentionnerons seulement, vers le centre, dans la partie la plus haute et la plus isolée, le désert de Sayn, dont le nom celtique annonce que ces lieux sauvages étaient consacrés à quelque divinité. Ce désert couronne dignement la petite région du Sauerland ou pays amer, l’un des sites les plus déshérités de l’Europe.

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