CHAPITRE VI
après avoir repris Peterwardein , ii remporta la victoire de Mohacz, un peu au delà de la Drave, à la rive ouest du Danube. L’armée du jeune roi de Hongrie, bien que commandée par des évêques, qui combattaient le croissant en faveur de la croix, fut dispersée par les Turcs. Cette victoire ouvrit à Soliman les portes de Bude. Après avoir perdu, puis repris cette ville, le sultan n’eut qu’à continuer sa marche le long du fleuve pour mettre le siège devant Vienne, ce qu’il fit en septembre 1829; mais dans cette dernière entreprise, il finit par échouer devant la résistance vigoureuse des troupes de l’empire.
Sous Mahomet IV, l’armée ottomane, conduite par Achmet Koprili, dépassa de nouveau le coude de Grau, et vint s’emparer de Neuhausel, en hongrois Uwar (septembre 1665). Mais pour se maintenir dans la Hongrie, il fallait occuper les passes du Bakonyerwald , passes d’aulant plus faciles à défendre qu’elles sont protégées par plusieurs sillons longitudinaux, parallèles entre eux : celui du Marckzal, celui du Raab audessous du coude de Kormond. L’attaque des impériaux, unis au corps français commandé parMontecuculli, fut bien dirigée. Cette armée descendit le haut Raab, avant le coude, par la rive droite, évitant ainsi le passage de cette rivière. Koprili se trouvait obligé de se porter à sa rencontre, pour barrer le passage de la Bakonie. Il vint se placer au coude même du Raab, à Saint-Gothard, un peu au-dessus de Kormond, et c’est là qu’il fut battu, en août 1664.
Un peu plus tard, dans l’été de 1683, sous le règne du même sultan, le vizir Kara-Mustapha amena une nouvelle armée ottomane, toujours en suivant le cours du Danube. Les Turcs étaient restés maîtres du défilé de Gran. Cette fois ils s’emparèrent de Raab, et vinrent mettre le siège devant Vienne, d’où ils furent toutefois promptement repoussés.
Ces exemples montrent de quelle importance est la ligne du Danube dans les communications de l’orient de l’Europe. C’est par cette grande artère, la plus considérable des voies naturelles de notre partie du monde, que l’invasion des Huns s’est opérée. C’était, plus anciennement encore, la grande voie
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d’opération des Celtes et des Germains. Non-seulement ce graud fleuve traverse le tronc européen dans toute sa largeur, mais il met encore en communication la région agricole et la région pastorale.
En effet, après avoir passé les Portes de Fer d’Orsova, on entre dans une belle plaine, comprise entre l’aréte de Fagaras, qui la sépare de la Transylvanie, et le faite modéré du Balkan. C’est dans celte grande région unie que le Danube accomplit la dernière partie de son cours, jusqu’au delta sablonneux de Soulina, où il va se joindre à la mer Noire. A mesure qu’on s’éloigne de la Hongrie, les bois, d'abord abondants, ne tardent pas à disparaître. En avançant vers l’orient, on voit les prairies prendre un développement immense. Les steppes herbeuses, à la manière de celles de l’Asie, commencent vers les rives du Seretch et du Pruth, qui sont les derniers affluents du Danube. Au delà, la vie pastorale tient encore lieu de la vie agricole, ou du moins se mêle avec elle. En suivant les côtes de la mer Noire, on doit entrer bientôt dans la véritable région des peuples nomades, de la migration des troupeaux, et de l’existence sous la tente.
Les derniers affluents du Danube descendent le versant extrêmement doux de la mer Noire. Ils y forment avec le Dniester et le Boug des sillons multiples, presque parallèles entre eux. Ce sont autant d’obstacles naturels qui défendent de loin l’accès du Danube. Dans la campagne de 1739, le maréchal Münnich conduisit l’armée russe au delà du Dniester, dans les plaines de la Moldavie. Les Turcs ne surent pas profiter des lignes multiples de défense, que présentent les cours d’eau dont nous venons de parler. Münnich, pour traverser le Dniester, s’empara de la place forte de Chotzyn, à l’endroit où le fleuve passe aujourd’hui des domaines de l’Autriche sur ceux de la Russie. En ce point le Dniester est fortement rapproché du Pruth, qui n’a pas encore acquis une grande largeur. En franchissant immédiatement cette autre rivière, la route de Jassy se trouvait libre, et la Moldavie tout entière tombait aux mains du vainqueur. La même manœuvre , à la suite d’une
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prise nouvelle de la même ville de Chotzyn, ouvrit également la Moldavie à Galitzin, en septembre 1769.
L’importance de la ligne du Pruth est démontrée par la continuation de cette dernière campagne, sous Romanzow. En se portant, en juillet 1770, au bas de ce fleuve, le général russe faisait tomber toutes les forteresses du Dniester et des bouches du Danube. Mais au delà de la Moldavie, les difficultés commencent pour une invasion russe. Au lieu de descendre les rivières, il faut les couper toutes transversalement. La véritable voie d’opération est de franchir le Danube le plus près possible de ses bouches, pour éviter les sillons qui s’étendent à partir des Carpathes. Alors on chemine entre le fleuve et la mer, sur la large barre alluviale du delta. Mais ce terrain fangeux offre des empêchements d’une autre nature.
L’histoire justifie, au reste, les difficultés du passage du Danube pour les armées russes. Romanzow combattit lentement dans la Valachie, de 1771 à 1774, avant de remporter, sur l’autre rive, les succès du mois de juillet de cette dernière année (victoire de Schoumla).
Lorsqu’on envisage l’étendue du Danube, sa situation centrale dans le tronc du continent européen, la puissance de ce fleuve, le climat et les richesses des terres qu’il parcourt, on reconnaît l’importance que la nature lui a accordée. La navigation à vapeur s’y développe sur une longueur de quatre cents lieues. Les eaux sont abondantes, et u’offrent que des crues modérées (1). De nombreux et riches affluents, comme laTheiss, la Save, la Drave, l'Inn, l’Isar, ramifient les communications dans l’intérieur des divers bassins.
Le fleuve passe par quatre étages principaux avant d’atteindre la mer : la Bavière, l’Autriche, la Hongrie, et la plaine moldo-valaque. Dans ce long trajet, des produits variés se succèdent sur ses rives : ce sont tour à tour des forêts, des champs
(1) En mars 1838, à l’époque de la fonte des neiges sur les montagnes, le Danube a subi une crue extraordinaire. A Pesth, les eaux du fleuve ne se sont as élevées a moins de dix mètres.
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de blé, des vignobles, des pâturages. Les étés sont beaux. Les hivers ne sont pas assez rigoureux pour faire prendre les eaux du fleuve; et celui-ci jouit de ce beau privilège de conserver toute l’année sa liquidité (\).
11 ne faut donc pas s’étonner de trouver dans le Danube, et dans ce chapelet de bassins qu’il traverse, une des régions les plus importantes de l’Europe. Le coup d’œil que nous jetterons plus loin sur les migrations qui se sont opérées dans l’histoire justifiera cette assertion. Une seule artère l’a peut-être emporté par son importance, c’est la Méditerranée. Mais si le Danube a tenu une part si large dans la viabilité de l’Europe, il a sans doute un rôle plus grand encore à remplir dans les destinées de notre continent. A mesure que la civilisation occidentale va se répandre et se développer en Orient, le Danube resserrera les rapports des deux parties de l’Europe, et leur servira de lien.
ARÊTE DU MÆHRISCHESGEB1RGE.
Le bassin tertiaire de l’Autriche s’étale au nord-estde Vienne, et forme une contrée plate, où se répandent les eaux du March. La partie inférieure de ce bassin constitue l’Autriche proprement dite, qui se développe le long du Danube. La partie supérieure est encadrée entre les arêtes de démarcation, qui la comprennent entre trois murailles; c’est la Moravie, qui se trouve limitée dans une figure ressemblant à la lettre n des Grecs. Les deux arêtes parallèles sont celles du Fatra à l’orient, et du Mæhrischesgebirge ou Montagnes de Moravie à l’occident. Au fond, la barrière est plus abaissée; elle n’offre guère qu’une croupe arrondie, par où l’on passe, sans difficulté, de la Moravie dans la haute Silésie et dans la grande plaine du nord
(1) Les trois derniers hivers dans lesquels le Danube ait gelé sont ceux de 1236, H08 et 1160. Depuis cette époque, le fleuve n'a plus été recouvert d’une nappe de glace. Les progrès de la culture et les changements apportés au sol diminuent chaque jour les probabilités du retour de ce phénomène.