CHAPITRE VIII
Les nations blondes, d’affinité germaine, dont nous avons déjà parlé, et que nous avons vues dans la Tarlarie, partageaient, avec des nations de race mongolique, la vie des pasteurs. Toutefois ce sont des peuples appartenant à la race jaune qui se trouvaient dans le contact le plus prochain avec l’Europe, et ce furent eux qui se portèrent dans nos régions. Il est évident que ces nations équestres, qui marchaient avec toutes leurs forces réunies, avaient de prime abord la supériorité matérielle sur les agriculteurs qu’elles attaquaient.
Leur invasion fut donc effrayante et irrésistible Les Houns formèrent la tète de colonne. Une terreur sans égale se répandait à leur approche; on exagérait leur laideur et leur sauvagerie. Leur corps trapu portait une fort grosse tête, où de petits yeux, tirés par les coins, jetaient des éclairs farouches; leur nez était écrasé, et déformé dès l’enfance par la coutume de l’aplatir. Une peau jaune ou très-brune, des joues entaillées par le fer pour empêcher la barbe de croître, leur donnaient un aspect repoussant. Us étaient vêtus de lambeaux de toile ou de peaux de martres, qu’ils laissaient pourrir sans les renouveler. Les pieds chaussés de bottines de peau de bouc, la tète enfoncée dans un casque, un cimeterre et des flèches à pointes d’os à leurs côtés, ils ne quittaient presque jamais leurs chevaux, ni pour manger, ni pour boire, ni pour dormir. Le conseil meme de la nation se tenait à cheval. De lourds chariots, traînés par des bœufs, suivaient les Houns en portant leurs demeures. Dans ces chariots, leurs femmes filaient, cousaient, nourrissaient leurs enfants.
Ils étaient cruels dans la lutte. Us soumettaient leurs prisonniers de guerre à la dure condition des palefreniers. Us n’avaient, disait-on, ni commerce, ni industrie, ni écriture, ni religion; et le fait est qu’un siècle après leur arrivée en Europe, ils ne savaient pas encore écrire. Enfin, dit l’historien goth Jornandès, « quoiqu’ils aient l’extérieur des hommes, ils vivent comme des bêtes sauvages. » Peut-être même n’était-on pas bien convaincu en Europe de leur qualité humaine. « Le roi goth Filimer, dit une tradition germaine,
MOUVEMENTS DF. PEUPLES
ayant chassé de son pays quelques femmes sorcières, celles-ci furent fécondées dans les marais par les esprits impurs qui parcourent ces déserts, et d’elles naquirent les Houns, qui ne possédaient de l’homme que le langage (1). »
Les nations gothiques du bas Danube furent les premières qui reçurent le choc. Les Houns passèrent le Don sous l’empereur Valence (vers 370). Un demi-siècle plus tard, nous voyons leur empire s’étendre depuis le lac d’Aral jusqu’aux Portes-de- Fer d’Orsova. Plusieurs de leurs expéditions passent le Balkhan et font trembler Constantinople (425 et 447); une autre s’avance en Hongrie, et détermine l’empire romain à consentir un tribut annuel de sept cents livres d’or (433).
Le gros des hordes hounniques vint s’établir lui-même dans le bassin de la Tbeiss. Ces riches plaines charmaient les barbares de la Tartarie. L’ambassadeur byzantin Priscus y trouva Attila (en 449) campé aux premières pentes des Carpathes, sur la rive droite de la haute Theiss. Son palais était un grand bâtiment de planches, surmonté de tours en bois, et défendu par une enceinte palissadée. Les maisons des grands officiers, construites dans le même style, étaient disséminées au voisinage. Le roi possédait un bain, à cuve de pierre, près de son palais. Au retour de ses voyages, il était reçu par des chœurs de jeunes filles. Dans ses repas, il admettait des chanteurs et des boutfons. Mais il ne mangeait que dans des vases de bois, par un suprême mépris des richesses.
Quelques années plus tard, les Houns portèrent la dévastation dans l’Occident. Ils remontèrent le sillon du Danube, qui a servi de chemin à tant d’invasions, et passèrent, par le dos abaissé du Jura franconien, dans le bassin de Francfort et de Mayence. Les Bourgondes occupaient encore cette région. Ils tentèrent en vain d’arrêter Attila sur la ligne du Rhin, aux débouchés naturels du Main et du Neckar (2). Les barbares forcèrent le passage (451) et vinrent ravager la Gaule, dans
U) Klaprotb, Tableaux historique i de l'Asie, p. 236.
(2) Voyez sur ces débouchés le chap. VI de la deuxième partie, p. 361.