LIMITES NATURELLES
C’est au milieu de ces plaines que l’homme a multiplié ses habitations. Les bassins les plus larges des rivières et des fleuves ont fixé les peuples agriculteurs. De là les habitants, en se multipliant, sont remontés peu à peu dans les vallées supérieures. Celles-ci n’offrent encore qu’une population clairsemée, disséminée dans des vallons étroits, séparés entre eux par des contre-forts épais. Au-dessus de la limite des céréales, qui reste inférieure à celle même des arbres, l’agriculteur ne peut plus subsister : ses demeures s’arrêtent. Les pâturages alpins peuvent bien fournir un domaine aux pasieurs; mais ils ne sont pas accessibles en hiver. Us ne peuvent donc pas servir d’établissement à une population permanente. La partie supérieure des hautes arêtes reste inhabitée; l’homme y paraît
DES FORMES DU SOL
seulement pour les besoins des voyages; et dans nos Alpes mêmes, il reste bien des sommets où son pied n’a pas encore foulé les neiges séculaires.
Quels rapports intimes pourraient exister entre les populations logées de part et d’autre d’une semblable ride? Pendant plusieurs mois d’hiver les communications sont complètement obstruées par la neige. En tout temps, il faut une journée pour passer du dernier village d’un versant au village le plus élevé du revers. Il y a plus de distance entre ces deux pauvres communes qu’entre Londres et Paris. Souvent même les événements qui ont amené de part ou d’autre les populations n’ont pas été les mêmes; en sorte qu'à la différence des situations et à la séparation des lieux se joint encore la diversité des langues, des mœurs et des races.
Ces circonstances se rencontrent, à de moindres degrés, pour les rides moyennes ou inférieures; mais on en retrouve encore les traces. Qu’est, au prix de ces barrières, le faible obstacle d’une grande rivière ou d’un fleuve? Des ponts nombreux et permanents ne mettent-ils pas les deux rives en communication; à défaut de ponts fixes n’a-t-on pas les ponts volants et les bacs? A part quelques jours de débâcle chaque année, ne peut-on pas passer partout, en quelques minutes, et dans une simple barquette, d’une rive à l’autre? De l’un à l’autre bord, on se voit, on s’entend. Les alluvions déposées en même temps des deux côtés par le fleuve sont chargées des mêmes cultures ; elles donnent lieu aux mêmes travaux. Les occupations et le genre de vie des habitants sont identiques. L’établissement des populations s’est fait généralement à la même époque et par les mêmes races.
Les rivières sont un lien plutôt qu’un obstacle. La navigation unit le bassin supérieur aux contrées plus basses. Une circulation incessante s’établit sur le cours d’eau comme sur un caual. Grâce à la veine liquide, le bassin est relié dans ses diverses parties, et voit constituer son unité.
Quelle est donc l’erreur de ceux qui veulent assigner les rivières pour les limites des nations! En saisissant les batelets,