CHAPITRE II
en faisant sauter les ponts, en gardant les gués où la nature semblait dire à l'homme « tu passeras, » par toutes ces œuvres de barbarie, on peut faire un instant d’un cours d’eau une ligne de défense militaire; mais voilà tout. Et la double ligne de douaniers et de gendarmes, rangés sur les deux rives du Rhin, u’empêche pas de parler allemand à Strasbourg et français à Bade.
Les rides montagneuses sont des frontières mieux marquées, que l'art militaire peut défendre également, mais qu’il appartient à la civilisation de rendre plus aisément accessibles. La véritable limite sur les rides, c’est la ligne de faîte. Plus d’un négociateur l’ignorait. On a vu fréquemment des traités y substituer la ligne du partage des eaux, désignée aussi sous le terme latin de divortia aquarum. C’est la ligne tracée entre les sources opposées, de telle manière que tous les cours d’eau qui ont pris naissance d’un côté se rendent au pied de l’un des versants, tandis que ceux qui ont leur source de l’autre côté de la ligne descendent finalement au pied du revers. Mais les crevasses qui ont ouvert les vallées ne se sont pas arrêtées au faîte comme à un obstacle infranchissable. Lorsqu’elles avaient déchiré la moitié de l’épaisseur des masses, elles pouvaient bien aller au delà. Aussi la plupart des fentes traversent de part en part la ligne de faîte. Quelquefois toutes les vallées d’un même versant la franchissent systématiquement.
11 arrive alors que le partage des eaux est reporté en dehors de l’alignement des sommets; que les points culminants sont séparés par des gorges qui prennent naissance sur l’un des versants, et qui fendent la, ride comme des embrasures. C’est ainsi que dans une partie des Pyrénées, les cours d’eau commencent au haut du versant septentrional, et passent par des gorges profondes à travers le chapelet des points culminants. La ligne de divortia aquarum prise pour limite y a donné à l’Espagne, à l’exclusion de la France, la possession du véritable faîte de la ride.
Au surplus, les frontières stipulées par les traités n’ont de valeur réelle et durable qu’autant qu’elles s’accordent avec les
DES FORMES DU SOL
limites des bassins et celles des races. Lorsqu’elles ne sont pas naturelles, le moindre événement les déplace. Et quand la politique s’est enfin mise d’accord avec la nature des choses, la sociabilité des peuples, leurs besoins de rapports, l’unité qui les groupe, tendent chaque jour à effacer ces démarcations, où rien n’avertit l’oiseau qui vole qu’il devra suivre d’autres lois.