CHAPITRE III
elles pas de l’érosion , mais des fractures. La plupart des ruisseaux ne présentent qu’un tracé superficiel , qui contourne en tous sens les proéminences. Les veines principales circulent dans des lézardes. Ces cours d’eau coulent dans les directions les plus opposées, à peu de distance les uns des autres, parce qu’ils sont réellement indépendants de l’inclinaison générale du terrain. Il est par conséquent illusoire, dans un pays granitique, de chercher la ligne de faîte du sol d’après la ligne de partage des eaux. Les sources des rivières sont enchevêtrées, comme les dents de deux peignes emboîtés. Cette circonstance n’est pas absolument particulière aux terrains granitiques, mais elle est un de leurs caractères; et les simples cartes géographiques nous donnent ainsi un premier indice sur la nature des terrains.
Dans les lézardes , les rivières éprouvent une marche anguleuse, tout entrecoupée de crochets à angles vifs. Quand la formation granitique s’étend jusqu’au bord de la mer, la côte est aussi formée par des fractures , et présente ces innombrables découpures qui sautent immédiatement à l’oeil dans le dessin. Quiconque examinera une carte de France d’une certaine échelle sera bientôt frappé des formes entrecoupées de la côte, sur les rivages de la Bretagne, et soupçonnera déjà , à ce seul caractère, la nature granitoïde de cette péninsule. Entre les deux côtes de la Corse, celle découpée de l’ouest et celle uniforme de l’est, il sera encore plus facile de décider laquelle des deux régions de cette île est granitique.
Mais si les pays granitoïdes sont dentelés sur leurs rivages, et ravinés dans leur intérieur, leurs croupes sont généralement arrondies. La roche y est parfois fendue par assises ; et quand la désagrégation s’est exercée avec toute sa puissance, l’action du temps a réduit les masses en rochers détachés, qui figurent des boules.
Car les météores ne sont pas sans avoir une certaine prise .sur le granité lui-même. Dans une époque ancienne, la désagrégation était aidée par la présence de substances acides, dans l’air et dans l’eau. Des détritus, fruits de l’usure séculaire, se
DE LA NATURE DU SOL
sont formés au pied des rochers les plus durs. Mais le dos même des masses est rarement revêtu de végétation, car il ne porte guère qu’une couche mince et légère de * terre de bruyère. » Il faut aller chercher les détritus dans les ravins , pour voir les arbrisseaux et les arbres se développer avec luxe. Les sels potassiques étant favorables à la richesse agricole, ceux que les torrents des pays granitiques entraînent ne manquent jamais de faire éclore une belle verdure sur les lisières de la contrée Les anfractuosités des torrents, les cavités de leurs lits où les détritus se sont accumulés comme dans des endroits récepteurs, ne demandent que la main de l’homme.
En résumé, on peut se représenter les croupes granitiques comme des protubérances sauvages, partagées entre les broussailles, les fanges, et quelques rares forêts de chênes. Ces masses désertes sont ravinées de profondes crevasses, où roulent des eaux torrentueuses. Une végétation beaucoup plus riche et plus belle décore ces ravins. Des fougères s’y suspendent au-dessus des cascades; des ruminants aux cornes creuses, sveltes et légers, y grimpent le long des parois. Mais l’homme y reste clair-semé; et ses habitations massives et sombres, construites de grosses pierres, y semblent l’accabler sous leur poids et s’opposer à son élan.
ROCHES PORPHYROÏDES.
Les granités passent, par des gradations insensibles, aux roches porphyroïdes. Ainsi le granité à petits grains, où restent empâtés de plus gros cristaux de feldspath, forme une transition naturelle. Dans les roches porphyroïdes, le grain devient en effet plus fin , le mélange plus intime. L’excès d’acide silicique diminue, ce qui réduit à un moindre nombre les éléments constituants principaux. Le feldspath n’est plus laminaire, mais seulement grenu; ce n’est plus uniquement de l’orthose, à base d’alumine et de potasse, mais aussi de l’albite, à base d’alumine et de soude, ou toutefois un intermédiaire entre les