PAYS CALCAREUX
Les pays calcareux se distinguent essentiellement des pays arénacés. Leur relief est coupé carrément, d’où résultent des cimes rabattues. Leur surface est souvent aride ; mais la cause de cette sécheresse est toute différente de celle des sables. L’intérieur des calcaires est parcouru par des milliers de fissures, qui fendillent la masse tout entière, et s’y entre-croisent à la façon des mailles d’un tissu. L’eau descend et circule par ces fissures, souvent innombrables. Par son action chimique, elle agrandit et façonne les conduits principaux; elle s’y réunit en grosses veines; elle sort des calcaires non plus à l’état de petits ruisseaux, mais souvent à l’état de véritable rivière. Aussi les vallées sont-elles moins divisées et moins nombreuses dans les calcaires ; tandis que, d’un autre côté, ces roches sont
DE LA NATURE DIT SOL
éminemment propres à la circulation intérieure des veines d’eau. Presque toutes les grottes remarquables de l’Europe, celle d’Adelsberg en Carniole, celle d’Antiparos en Grèce, celle de Han en Belgique, celles du Derbyshire, sont creusées dans des calcaires.
Du travail souterrain des eaux résulte ensuite la destruction de certaines niasses, qui sont enlevées à la longue, et l’éboulement des masses supérieures. 11 se forme ainsi, dans les calcaires principalement, des cavités par effondrement. Les eaux pluviales s’y réunissent, et s’en échappent souvent par des fissures souterraines invisibles, les katavotbrons des Grecs.
Pendant que les eaux circulent dans le sein des roches, la superficie reste aride. Les masses à demi cohérentes des calcaires se tiennent en murailles, formées d’assises; çà et là les portions isolées par les fissures présentent des pitons détachés. Minés par les eaux intérieures, dégradés par les agents atmosphériques, les escarpements calcaires tombent en ruine. Dans les crevasses où coulent les torrents, on croirait apercevoir de toutes parts des restes brisés de châteaux forts et de vieilles murailles.
La végétation de ces escarpements est d’une nature sèche. Elle se compose surtout de plantes sveltes, de labiées, de papilionacées, et généralement d’espèces à parfum aromatique et à fleurs colorées. Mais les végétaux prennent tout à coup plus d’ampleur, sur le bord des gros ruisseaux, dont le volume est, comme on l a vu, un des caractères des formations calcareuses. En s’élevant sur les plates-formes supérieures, on trouve encore des forêts d’une certaine étendue, où les petits carnassiers se réfugient. Le calcaire d’ailleurs n’est que bien rarement à l’état de pureté. Il conserve dans sa pâte de la silice et de l’alumine. Ces éléments variés favorisent le développement des végétaux.
Les rides calcareuses sont formées parfois par contournement. Mais le plus souvent elles se terminent par une plateforme unie, qui fait plateau. C’est à peine s’il existe alors des cols naturels; le voyageur, pour franchir l’arête, doit s’élever
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à peu près au même niveau partout. Dans ces lourdes masses carrées, rien ne ressemble aux passages que les fractures profondes ouvrent dans les granités et dans les autres roches cristallines. Un auteur, souvent exact d’ailleurs, s’est laissé tromper par cette idée préconçue que les rides de toute espèce sont traversées par des dépressions ou cols. « La chaîne de « l’Alb, dit-il, qui sépare le Neckar du Danube, se compose * de montagnes de moyenne hauteur, terminées en plateaux, « traversées par des défilés, étroits comme des fissures de ro- « chers (1). » Ce tableau n’est vrai qu’à l’exception du dernier trait, dans lequel le voyageur ne reconnaîtra pas une digue plate, carrée, que l’on franchit en montant sur la plate-forme.
Tandis que les formations arénacées se développent principalement dans les bassins, où l’érosion des rides encaissantes les a constituées, les terrains calcareux ne descendent pas toujours dans la plaine. Quand ils se présentent à la mer, c’est pour l’ordinaire sous la forme de blanches falaises, à demi ruinées, et garnies d’éboulis à leur pied. C’est sous cet aspect qu’ils se montrent sur les côtes de la Manche vers Boulogne et vers Douvres, et sur la plus grande partie des rivages de la Normandie. La mer est profonde au pied de ces falaises ; mais ici c’est la terre qui est peu accessible. Approcher n’est rien; escalader le rivage renferme toute la difficulté. Le tracé de ces côtes sur les cartes géographiques est inégal, sans être précisément déchiqueté.
De leur nature plus riche et plus variée résulte pour les pays calcareux un degré supérieur de ressources. Cependant, si la craie pure compose presque exclusivement le sol, on n’aura encore que l’aspect sec, brûlé, désolé, de cette partie de la Champagne appelée « pouilleuse. » Mais à mesure que le calcaire s’enrichit d’un peu de silice et d’argile, la nature s’embellit, le sol se fertilise, les hommes s’agglomèrent. Des maisons de tuffeau, des constructions de calcaire grossier, s’élèvent
(I) Thiers, Histoire de la révolution française, 2' édit., 1828, t. VIII, p. 385.
DE LA NATURE DU SOL
de toutes parts. L’art donne à ces pierres maniables et douces au ciseau tous les caractères qui conviennent à son génie.
ROCHES ALUMINEUSES.
Après la chaux, la base qui doit attirer notre attention est l’alumine. On l’a vue au premier rang parmi les oxydes qui entrent dans la composition des roches ignées. Elle occupera donc également une place des plus importantes dans les terrains de sédiment.
Son altération dernière a donné naissance aux argiles. Ce sont des matières onctueuses, imperméables à l’eau, qui se réduisent en pâte lorsqu’elles sont humectées et pétries. L’industrie en tire beaucoup d’usages. L’arl des constructions les emploie, sous la forme de briques, après les avoir soumises à la cuisson. Leur pâte jaunâtre ou grise est l’élément principal de ce genre de terrain que les agriculteurs nomment « terres fortes. »
Les argiles, comme les calcaires, se rencontrent rarement à l’état de pureté. Elles sont souvent mélangées de silice. Souvent aussi, imprégnées d’hydroxyde ferrique, elles forment sous le nom de limonites des roches friables, fortement colorées en jaune, qui font la transition des argiles aux sables ferrugineux.
Sont-elles au contraire alliées au calcaire, elles nous fournissent les marnes, qui sont teintes en blanc ou en grisâtre par le carbonate calcique, mais qui conservent, en partie du moins, la plasticité des argiles. Détrempées, les marnes forment une pâte; en séchant elles se durcissent, sont traversées de crevasses, et finissent par se réduire en une poussière fine, participant des caractères crayeux.