CHAPITRE XI
Premières conséquences du Sonderbund. ^ La guerre intestine entre les corps francs s'apaise. — Compo«ition et forces des cantons catholiques.— Leur situation topographique.— -Les cantons en dehors du Sonderbund.—- Berne et l Europe. — La diplomatie en Suisse. — ConYOcation de la Diète à Zurich en 1845.— La question des Jésoites et des corps francs. — Réyolntion dans le pays de Yaud. — L'aTOcat Druey.— -Son caractère. — Ses revirements d'opinion. — Il est affilié aux Sociétés secrètes. — Réunion - du Grand-Conseil de Yaud. — Pétition contre les Jésuites. — Le Grand-Conseil refuse d'adhérer à l'expulsion des Jésuites de Suisse. — La révolution sur la place du Montbenon. — Chute du gouvernement conservateur de Lausanne. — Oruey et son éehelle. — Druey installé au pouvoir. — Son coup de main flétri par les Libéraux. — Il persécute tous les cultes et tous les partis honnêtes.— A bas le bon Dieu!— Les Momiers et les Méthodistes. — Triste situation de Lausanne. — Druey condamné par le gouvernement anglais. — Il détruit l'Université de Lausanne. — Les professeurs de cette célèbre académie remplacés
Sar des Communistes. — Treichler et Considérant. — Ëlections à urich. — Le Radicalisme triomphe des conservateurs toujours timides. — Reprise des séances de la Diète. — La question insoluble concernant les Jésuites. — La Diète condamne les corps francs.— Elle ordonne leur dissolution. — heg cantons intermédiaires. — Le Tessin révolutionnaire. — Sa position dans la Confédération. — Bâleville et NeuchAtel , cantons protestants ^ votent avec les Catholiques. — Les Radicaux en présence du Sonderbund.
Au moment où le Sonderbund se constitua, le dernier lien qui rattachait les vingt-deux ciintons les uns aux autres n'existait plus. Le pacte fédéral , depuis longtemps miné, conspué par le Radicalisme , n'était qu'un nom sous lequel on abritait les tourments qu'il plaisait à la Révolution de faire endurer à ses victimes. Le Sonderbund s'établissait pour maintenir le traité d'alliance de 1815 menacé dans son essence; à l'instant même la démagogie se présenta comme la gardienne la plus vigilante des lois fédérales. Elle proclama que le Sonderbund les violait sur tous les points et qu'elle seule était digne de conserver ce précieux dépôt
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Afin de prouver leur respect pour le pacte, les Radicaux s'imaginèrent d'abord d'en proposer la révision; puis, cette mesure n'étant pas adoptée, ils appelèrent l'insurrection cantonale à leur aide. Ces révoltes qu'ils suscitaient d'ici et de là , pour alarmer les intérêts et pour se donner des complices , ne leur offrirent pas encore la chance sur laquelle ils espéraient spéculer. L^attittide des États primitifs et leur accord les inquiétaient. Berne , Soleure , Argovie et Bâlecampagne se décidèrent à ensanglanter à trois reprises différentes le territoire des Catholiques.
Les corps francs avaient été vaincus. Quand les instigateurs , les chefs et les soldats de ces bandes indisciplinés eurent échangé entre eux les récriminations les plus justement amcres , ils s'arrangèrent pour trouver une excuse a leur défaite. Il fut convenu qu'elle était due au petit nombre des agresseurs. On s'était persuadé, lors de la création des corps francs, qu'une force quintuple jsuffisait contre ces âpres républicains des montagnes dont on tournait en ridicule la foi et le courage. Les Radicaux s'aperçurent que des provocations à distance et des moqueries de journalistes ne suppléaient pas en bataille rangée à Tintelligence militaire et à la bravoure, il fallut donc tenter un nouvel expédient. On résolut d'écraser les cantons primitifs en leur opposant une armée formidable et parfaitement organisée. Cette armée existait en Suisse; mais elle ne pouvait s'ébranler que sur un ordre de la Diète; on s'occupa sans délai à circonvenir les hommes influents et à préparer les voies*
Sept cantons seulement s'engageaient dans le Sonderbund; numériquement ils étaient les plus faibles et les seuls catholiques. Uri , Schwytz et Unterwald , les trois confédérés du Griitli, formaient, avec Lucerne etZug,le noyau de l'alliance. Selon le tableau du Journal des travaux de la société française de statistique unwerselle, tableau qui, dans la séance de la Diète du 14 septembre 1848, servit de base pour fixer les chiffres électoraux devant concourir à la nomination des députés du gouvernement central , le canton d'Uri compte 13,519 habitants, Schwytz 40,650, les deux Unterwald 22,571, Lucerne 124,524, et Zug 15,322. Ce chiffre officiel réduit la population entière de ce§ cinq cantons à 216,586 âmes.
Reliés ensemble par le lac de Lucerne , plus connu sou^ Je nom de lac des Quatre-Cantons, les cin4 Etats primitifs,
la véritable Snisso des vieux temps, sont cernés au nord par Argovie , Zurich et Saint-Gall ; à l'orient par Glaris et les Grisons; au midi par le Tessin, te mont Furca-du-Vallais et rOberland bernois; enfin à l'occident par Berne. La superficie des cinq cantons forme deux cent soixante-dix lieues carrées de France. Ce pays, couvert de montagnes souvent inacessibtes, hérissé de rochers arides et abruptes, qu'entrecoupent des lacs profonds, ne peut fournir toutes les choses nécessaires à la vie. Mais, dans leur agreste simplicité, ses habitants ne connaissaient aucun luxe, ils n'ambitionnaient aucune des jouissances matérielles du monde. Pour tout spectacle , ils avaient les magnificences de la nature. Dans leurs vallées ou sur leurs montagnes, ils ne^ tentèrent jamais d'échanger leur existence de pâtres, de chasseurs ou de laboureurs contre les délices et les corruptions d'une autre patrie. Au milieu de la Suisse, offrant aux touristes une hospitalité toujours très-chèrement vendue , ils formaient une espèce d'île enchantée où la monotonie du bonheur s'était retirée avec le patriotisme. L'esprit pieux et chrétien avait autant contribué que la rudesse native des mœurs à écarter les causes de perversion. On les accusait d'intolérance et de fierté. On les disait ignorants ^ grossiers et fanatiques. Ces qualités ou ces défauts , selon 1 esprit qtii prononce le jugement, les avaient préservés de tout contact avec les réfugiés. Les Sociétés secrètes ne purent même, malgré des tentatives multipliées, parvenir à y recruter quelques adhérents. Le Carbonaro italien surtout, avec son orgueil loquac^e et ses vices, était repoussé des frontières de ce pays aux mœurs patriarcales. Il y était exécré, et, comme il faisait parade d'impiété, il professait pour ces cantons le plus souverain mépris.
Fribourg s'unissait de ctBur et de volonté à ses anciens et premiers Confédérés; mais, par sa position topographique, Fribourg n'était à peu près d'aucune ressource pour la concentration des forces. Complètement pressé entre detix cantons ennemis , cet Etat catholicjue n a que soixante-treize lieues carrées d'étendue. Berne et Vaud le circonviennent dans son pourtour , à l'exception d'une issue vers le lac do Neuohâtel. La population de Fribourg s'élève à 9i,145 âmes, dont il est nécessaire de déduire^un dixième , composant le district réformé de Morat , ennemi domestique et toujours acharné. Ce canton, couronné de monlagftes dans sa parti*
méridionale , se procure le blé nécessaire à sa subsistance avec le commerce de ses bois et de ses fromages.
Ancien allié de Fribourg et des Etats primitifs à l'heure du danger, le Yallais entrait, lui aussi, dans le Sonderbund. Le royaume de Piémont, avec lequel il ne communique que par la route du Simplon et le célèbre passage du Saint-Bernard, l'entoure de trois côtés. Au nord il est bordé , dans toute sa longueur , par le canton de Yaud et les Alpes bernoises. Le défilé de la Furca , impraticable en hiver , offre aux piétons , dans ses hauteurs et vers son extrémité orientale, un chemin pour pénétrer, par les glaciers du Rhône, dans FEtat d'Un. Le Yallaisan ne peut entrer en Suisse que par Villeneuve; mais la nature a hérissé ce passage d'obstacles sans nombre. Le Yallais a deux cent cinquante-huit lieues carrées de surface, et néanmoins, par la oonfiguratioa de ses montagnes , n'offrant qu'une étroite vallée ou coula le Rhône , cet Etat ne compte que 76,590 âmes.
De ces statistiques il résulte que les sept cantons du Sonderbund renfermaient une population de 374,321 âmes. Cette population disséminée avait à défendre un territoire de six cents lieues carrées , divisé en trois îles non contiguës, et exigeant un déploiement de forces au-dessus de ses ressources physiques et financières.
Quinze cantons restaient en dehors de l'alliance. Ils comptaient 1,815,937 âmes, dont 56,344 étrangers ou réfugiés, avant-garde et enfants p^dus du Radicalisme et des Sociétés secrètes. Quatre de ces cantons avaient été surtout les infatigables promoteurs de la guerre civile. Us voyaient à la tête de leurs gouveniements respectifs les hommes qui encouragèrent ou guidèrent les corps francs dans leurs diverses expéditions. Berne était devenu le centre et le pivot de toutes ces agressions, auxquelles Soleurc, Argovie et Bâle-campagne prirent part, afin d'assouvir un sentiment de colère impie et d'injuste cupidité. Berne contient un territoire de quatre cent quatre-vingts lieues canées; sapopuktiOR s'élève au chiffre de 407,913 âmes. Argovie n a pas moins de cent cinq lieues carrées et de 182,755 habitants. Soleure s'étend sur trente-six lieues carrées et renferme 63,196 âmes. Bâle-camnagne possède trente lieues carrées, mais sa population de 51^103 citoyens se recrute incessamment de tous 1^ hommes sans patrie, des réfugiés et des communistes auxquels cet Etat s'empresse d'accorder droit
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de bonrgreoiifie. Ces quatre cantons , ({m sont oontiffUs^ et que des routes faciles sillonnent dans tous les sens, rormenl à eux seuls une étendue de six cent cinquante-une lieues^ contenant 704,967 habitants. Situés au nord et au centre occidental de la Suisse, ils enlacent à l'orient Zug, Lucerne et Unterwald. Berne sépare de toute sa largeur l'Etat de Lucerne de celui de Fribourg.
C'est dans ces quatre cantons que se portèrent spéciale* ment l'action des Sociétés secn^ètes et le principe démoralisateur de THelvétie. C'est là que, du Libéralisme de 1829, on passa, par les soins des Clubs et des Associations occultes, au développement du Radicalisme, qui, peu à peu, entraîna les véritables initiés jusqu'au dévergondage du Communisme. L'effœrt fut insensible , parce que la corruption était précoce. Descendus au fond du gouffre, Berne et ses trois satellites cherchèrent des victimes. La Démagogie les avait perverfîs ; elle leur imposa la mission de troubler leur patrie, pour la subjuguer plus aisément. Neuhaus, avec ses idées d'orgueil, étouffait dans sa ville de Berne. Il fallait plus d'espace et plus d'air à son outrecuidante vanité. Sa
Eirole hautaine devait faire trembler les autres cantons. Ue perdait de son ascendant sur la diplomatie, car, sou^ vent en lutte avec le comte de Bombelles , ambassadeur d'Autriche, il avait plus d'une fois appris, par une cruelle e^qiérience , à modérer les écarts de ses revéches rusticité. Il voulait se venger de ses déboires de cabineti il affectait donc envers la foiblesse des Etats catholiques un dédain qui, plus d'une fois, lui attira de sévères leçons. Pour frayer les Etats primitifs , il ne cessait de faire briller aux yeux de la Confédération les quarante mille baiômiettes dont il disposait en maître absolu. Neuhaus s'était persuadé que la Suisse n'accepterait jamais son joug tant qu'un Catholique habiterait sur le territoire helvétique. Par l'enseignement et la diffusion des mauvais livres, il espéra qu'il arriverait à ses fins* Zurich s'était donné des professeurs d'athéisme; il en appela du fond de l'Allemagne pour faire école de communisme à Berne. Les docteurs qu'il choisit n'eurent qu'un but; ils tentèrent d'établir le règne de l'homme sur Dieu, c'est-à-dire ils (crurent qu'il leur s^ait focile de substituer l'humanité à la Divinité.
Neuittus se sentit bientôt débordé. L'ambition Tavait poussé dans une voie fatale; il i^culait devant les ojieRgéi:^
lions de son o^vre , il avait honte de la déinoratisation dont il s'était fait l'apôtre; mais cette honte, après la déroute des corps francs, ne l'empêcha point d'inventei- d'autres expédients. Berne aspirait à sa domination. Ses premières menées avaient échoué. Sans changer le but, il se créa d'autres moyens d'agir. Les puissances étrangères n'ignoraient pas que la permanence de l'anarchie en Suisse était un cartel toujours suspendu contre les grands Etats de l'Europe. L'Helvétie, pour les Sociétés secrètes , devenait un foyer d'incendie qui, à une heure propice , pouvait jeter des brandons enflammés sur tous les centres de population. Rien n'eût été plus facile que d'étouffer ce feu souterain. On sembla ne chercher à prendre que de fausses mesures. Les notes des divers puissances affluèrent à la Diète extraordinaire de Zurich en 1845. Toutes à peu prés sorties du même moule , elles exprimaient un vœu et une injonction identiques. Elles déclaraient que jamais l'Europe ne permettrait l'abolition du pacte fédéral. L'Angleterre était même plus explicite. Sa note faisait entrevoir que , dans le cas où l'alliance de 1815 serait rompue par quelques cantons , les puissances signataires se croiraient forcées d'intervenir. C'était en février et en mars 1845 que ces dépêches uniformes parvenaient à la Diète. La Diète , par les affiliations de la plupart de ses membres aux Sopiétés occultes , savait à quoi s'en tenir. Elle n'enregistra donc que Eour mémoire les conseils pleins d'aigreur de la diplomatie, es ambassadeurs se trouvaient réunis à Zurich; sous leurs yeux 5 elle prépara l'expédition des corps francs. La Diplo-»matie paraissait irritée. On lui vit prendre le change en appelant la factice impopularité des Jésuites au secours d une crise qui n'aboutissait jamais. Les ambassadeurs n'osèrent pas aifronter la tempête qui pouvait submerger leurs noms sous les flots dont le Radicalisme menaçait la Compagnie de Jésus. Ils laissèrent faire.
- Tandis que les corps francs s'armaient ouvertement, la Diète , avec une gravité doctorale, se montrait sous le poids d'une préoccupation religieuse. Elle s'alarmait de la présence des Jésuites; elle s^ntourait de carabiniers fédéraux, de réfugiés et de tous les volontaires de l'émeute , pour lâcher de calmer ses funèbres pressentiments; puis , sous main, elle facilitait l'attaque contre Lucerne et les petits cantons. Elle reconnaissait immédiatement le gouvernement
radical qu'une insarrection venait d^imposer au pays de Vaud; elle se préparait , par des envois de troupes et de commissaires fédéraux, à fraterniser avec la Révolution attendue à Lucerne. Afin d'obtenir ces résultats, la Diète avait,' le 6 mars, formé une commission de sept membres, espèce de Comité de salut public chargé d'aviser aux moyens de faire triompher le Radicalisme. On avait mis sur la môme ligne des questions à résoudre , l'aiFaire des Jésuites et celle des corps francs. Il était bien entendu que, par ce seul rapprochement, on allait toujours incriminer les uns et toujours innocenter les autres. Mais , au milieu des agitations produites par toutes les intrigues, le Radicsflisme sentait que la majorité ne lui appartenait pas encore. Elle hésitait à venir a lui; il résolut de la faire à coups d'insurrection. Ce fut sur le canton de Vaud que comtnença cette nouvelle expérience. •
Ainsi que dans tous les Etats soumis au Radicalisme, Lausanne avait alors pour chef aopposition un avocat. Mais comme Neuhaus ou même Oclîseribein , cet homme de loi n'affichait rien de magistral, rien d'empesé dans ses diverses évolutions politiques. Il changeait de doctrines et de mœurs selon le vent. La fixité de ses idées tenait à la manière dont le matm il plaçait son cha'peau sur sa tête. Henri Druey, esprit souple, caractère sans consistance et nature toute disposée par le sophisme à plaider dans la même heure les principes les plus contradictoires , se trouvait depuis longtemps à Lausanne Téraissaire le plus adroit des Sociétés secrètes. La Jeune SuijBse lui devait son extrait de naissance. Il avait rédigé à Villeneuve les statuts de cette association; mais, en procureur retors, Druey s'était ménagé un échappatoire. Espèce de Sancho-Pança , gros, court, massif, goitreux et toujours prêt, par son incroyable mobilité, à saluer le soleil levant de la populacerie, cet avocat s'était transformé avec autant de promptitude qu'il changeait de langage.- Inconstant dans ses affections et dans ses haines, audacieux dans le mal, lorsqu'il pressentait le triomphe du mal, c'était, à tout prendre, une de ces jattes de lait où le poison domine. Il avait dans la tête les vieilles chicanes de la basoche et les subtililéo du conspirateur émérite. Membre du Grand-Conseil de Vaud depuis 1829, souvent appelé à représenter le canton dans les Diètes , Henri Druey s'était démenti au moins autant de fois qu'il avait pris la parole >
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et la parole, chez lui^ n'est que Taccessoire dé la plume. 11 pérore sur tout , il écrit sur tout avec ua de ces aplombs que rien n'étOHue. En 1829, Heniû Druey s'oppose au premier projet de réunion du pacte. Le pacte de 1815 lui paraît alors l'arche d'alliance, la garantie essentielle au maintien de l'ordre et de la liberté chez un peuple. Dix ans phis tard, après avoir passé par tous les sera^nts des Sociétés secrètes , il se range du côté des Zuricois contre le docteur Strauss, niant la divinité de Jésus-Christ. En 1841, il vote, c'est-à-dire il parle contre la suppression des couvents d'Argovie , et cet homme, dont la mobilité d'opinions a quelque chose de monstrueux, même dans notre siècle , eut un jour en sa vie où il plaida pour les Jésuites. Il écrivait en 1844:
" Bien que nous soyons fort hostiles aux Jésuites , nous n'en déconseillons pas moins la proposition d'Argovie. Aucunarticle du pacte ne confère à la Diète un pouvoir aussi exorbitant, aussi destructiî de la souveraineté cantonale, l'art, l^^d'où l'on tire tant de choses, pas plus que l'article 8 si dictatorial.
,1 II faut voir les conséquences. Si la Diète , c'est-à-dire une majorité de douze cantons qui peut n'être pas la majorité de la Suisse, a le pouvoir énorme tle supprimer les Jésuites contre la volonté des Etats qui veulent les conserver 0;u les introduire chez eux, nous ne voyons pas ce qui pourra échapper aux décrets -suppressifs des majorités qui se succéderont. Aujourd!hui ce seront les Jésuites, demain les Radicaux, après-demain les Doctrinaires, puis le Juste-Milieu, ensuite les autres nuances du Libéralisme; après cela, ou avant, les Conservateurs^ Alors viendra le tour^ nonseulement des Rationalistes d'un côté et des Méthodistes de Tautre, mars de toutes les opinions religieuses. Les Catholiques supprimeront les Protestants, ceux-ci les Catholiques. Pas une âme n'échapperait. Bien entendu que la presse ne tarderait pas à subir le système de suppression fédérale, comme elle a déjà fait l'expérience des suppressions cantonales. Dieu sait si les journaux qui s'extasient tant sur la proposition d'Argovie, n'en suaient pas les premières victimes , dans le cas où par malheur elle serait adoptée!
„ Un pareil conclusum serait le plus graiid service qu'on pourrait rendre aux Jésuites et au parti ultramontain; d'abord , parce que la persécution ne maiiqperait pas de les
rendre populaires, ensuite et surtout, parce que Ton aurait consacré leur principe d'autorité absolue, en vertu duquel Rome et tous les despolismes étouffent les idées, les secte/ï, les associations, les livres, les journaux et les manifestalions qui leur sont contraires. Ce serait une terrible arme qu'on leur Remettrait entre les mains, pour le cas où ils viendraient à avoir le dessus. Accorder aux Libéraux le droit de supprimer les Jésuites, en refusant le môme droit à ceux-ci, par le motif que les Libéraux et les Radicaux sont le bon parti, les Jésuites, le mauvais, cela ne serait pas soutenable, et ce serait encore imiter Rome qui veut la liberté pour elle à Texclusion des autres , précisément parce qu'elle se dit infaillible, et prétend que hors elle il n'y aura pas de salut.
„De grâce, ne nous faisons pas Jésuites pour combattre les Jésuites; cela ne vaut pas mieux que le despotisme au
[irofit de la liberté. Est-on sûr que , quand on aura chassé es Jésuites, on sera délivré du Jésuitisme ? Voyez la Frahee : tous les décrets possibles ne l'ont pas préservée. C'est que les seules armes efficaces contre le Jésuitisme sont celles de la raison, une philosophie et une religion qui le surmonten4;, en satisfaisant à tous les besoins de l'esprit humain, celui de croire , comme celui de penser, yy
Ne demandez pas à Fauteur de ces pages le secret des oscillations et des changements de son esprit. Druey ne répondrait que par une plaisanterie plus ou moins spirituelie. Il vous dirait qu'il a concacré sa vie au^triomphe du progrès et qu'il roule avec lui. Druey se tromperait en cherchant à vous ti^omper. Le succès du Radicalisme ne l'occupe pas plus que la défaite des rétrogrades. Ce n*est pas là qu'il faut dkercher le mystère de tant de variations que le génie de Bossuet ne pourrait jamais saisir au vol. Chez M. Druey, il y a plus d'intelligence et d'esprit de suite qu'on ne le suppose habituellement. Cet avocat si filandreux dans ses témérités , si plein d'audace dans la victoire , est à lui seul plus lâche que tous les barreaux ensemble. H a peur, et ce sentiment dirige les innombrables^ inconséquences de sa vie. Sa perspicacité, ses exubérances de langage , ses génuflexions devant les multitudes qu*il ameuta , ses caresses aux puissants du jour, ses insultes aux vaincus, ses pantagruéliques démonstrations en l'honneur du pouvoir existant, tout s explique par cette incommensurable lâcheté, le trait distinctif
— code sa vie. Henri Druey n'a jamais été un homme , c'est une chose malléable et rien de plus.
Les Sociétés secrètes avaient sainement apprécié une pareille nature. Elles en firent le corrupteur en titre de son pays. Interprète de leur pensée, Druey put dire avec raison en parlant de Lausanne: ''Nous ferons passer le niveau sur son aristocratie de moralité. „ Cet homme ne pouvait en vouloir qu'à celle-là; c'était la seule à laquelle il ne lui fût pas possible^l'atteindre. Il était jugé depuis longtemps par les Sociétés secrètes; Berne songea à l'employer dans l'intérêt de son ambition. Druey accepta le rôle qu'on lui destinait.
Le Grand-Conseil du canton de Vaud était réuni, le H février 1845, pour discuter les instruclions qui devaient former le vole de ses députés à la Diète. Ce vote était relatif aux Jésuites, mot d'ordre que la Révolution se donnait alors sur la ligne d'adeptes ou de dupes. A Lausanne, comme dans le reste de la Suisse radicale, il existait des journaux qui , inspirés par les Sociétés secrètes ou dévoués au prolétariat-voleur de l'alliance des Justes, cherchaient à fomenter dans le cœur des multitudes les plus criminelles passions. Ces journaux, frénétiques comme un vieux débauché qui n'a plus que des regrets , cherchaient à exaspérer les défiances et les misères de l'ouvrier. Ce vertige de la parole entretenu par Druey et propagé par la presse avait fait de terribles ravages. On s'était efforcé de rendre le peuple révolutionnaire seulement; il s'improvisait communiste. Il dédaignait les leçons'dc Druey, afin de courir aux enseignements pratiques de Weitling. Pour forcer la main au Grand- Conseil et au Conseil d'Etat, un système de pétition contre les Jésuites avait été établi dans le canton protestant, on ne résidait aucun membre de la Compagnie de Jésus, Ce système avait produit tant bien que mal trente-deux mille signatures qui exigeaient d'autorité l'expulsion de tous les Pères suisses. Druey savait que la majorité dans les deux conseils serait opposée à cette démonstration. Il partageait ostensiblement l'avis des conservateurs vaudois; mais en secret, afin d'obéir aux injonctions de Berne, il préparait l'émeute qui devait le porter au pouvoir. Les assemblées populaires étaient en permanence. On les entendait préluder à leur victoire par des clameurs encore inusitées dans les langages humains. Cette populace ivre d'athéisme, dévorée de la soif
du pillage , aboyait après la Providence que les Clubs venaient de lui supprimer. Dans les rues, muettes de stupeur, la foule de ces pétitionnaires qui n'avaient jamais su lire, jamais su écrire , hurlait avec des gestes sanguinairement impurs : Mort à tous ceux qui ont des domestiques ! elle se dressait hideuse et avinée; p.uis elle vociférait: A bas le bon Dieu!
Pendant ce temps, les Conseils de l'Etat délibéraient. Ces Conseils , composés de Protestants timides , de Momiere fervents , de rigoureux Méthodistes et de Philosophes spéculatifs , étudiaient et mûrissaient la question soumise à leur examen. Le Conseil d'Etat déclarait : * Vu le pacte fédéral et l'état des faits , le canton de Vaud tf adhère pas aux arrêtés qui seraient présentés pour l'expulsion des Jésuites.,, A la majorité de cent trois voix contre soixante-quatre , le Grand-Conseil prenait un moyen terme. 11 décidait : ** La députation votera pour qu'une invitation amiable et pressante soit adressée à l'Etat de Lucerne , pour l'engager à ne F as donner suite à son décret relatif à l'introduction de Ordre des Jésuites dans son canton.... La députation s'abstiendra d'accompagner cette invitation d'aucune espèce de menace. „
Briatte et Druey , deux Radicaux, étaient chargés de soutenir en Diète le vœu de Lausanne; mais Druey avait trompé sfs collègues du Grand-Conseil. Jl allait exploiter contre eux l'erreur pleine de droiture dans laquelle il les faisait tomber. A peine ce vote fut-il connu, que Druey, Blanchenay, Fischer, Delarageaz et Jeannin, membres du Grand-Conseil, se joignent à leurs complices, ameutés et armés depuis la veille. Le 14 février 1845 , cette tourbe pénètre clans la cité par toutes les issues. A ses rugissements habituels de : Mort aux riches I A bas le bon Dieu ! rugissements qui, d'un seul coup, décrètent de prise de corps la Société et la Providence, viennent se joindre d'autres cris. Depuis plus de quatre ans, le Communisme attisait à Lausanne le feu des convoitises, qui brûle au cœur de quelques artisans paresseux ou débauchés. Il réveillait , il irritait les haines insensées d'une classe conti'e les autres ; il soufflait à pleins poumons les jalousies et les colères; il désignait le riche et l'ouvrier intelligent aux fureurs de ses aveugles sicaires. Cet enseignement , dont le prolétariatvoleur de Weitling était la quintessence , portaitgenfin ses
fruits. Drucy se met à la tête du mouvement qu'il a pravoqué. Il donne pour mot d'ordre : A bas les Jésuites ! A bas le gouvernement !
Ce gouvernement , objet des répulsions de la multitude , était composé de Protestants conservateurs , devenus amis de l'ordre et de la justice depuis qu'il leur avait été permis de sonder l'abîme creusé sous leurs pieds. La sincérité de }eurs convictions était un gage de tolérance qu'ils n'avaient pas toujours olTert. Ce parti avait pour chefs MM. Monuard, Vinet, Secf etan et Vuillemin, qui ressuscitaient sur les bords 4u lac de Lausanne le nom et les théories constitutfonnelles des dçMîtrinaires français. Disciples des Royer-Collard, des Guizot et des Broglie, ces hommes avaient, en 1840, pris fait et cause pour le Radicalisme yallaisan. Ils étaient les oracles de la secte méthodiste, ils espérèrent, à l'aide des mouvements populaires , propager leurs principes religieux dans la vallée du Rhône, et, avec cette ambition, ils ser^ virent, autant qu'il fut en eux, à développer les idées démoralisatrices. ** C'est de révolution en révolution que les sociétés se perfectionnent, „ avait dit un jour M. Vinet. Ses collègues et lui allaient apprendre , comme tant d'autres , à maudire ces paroles, prononcées dans l'ivresse de Torgueil et du succès , paroles qui conduisent à la barbarie par le mensonge. Au lieu de perfectionner , les Révolutions nouvelles n'apportent au monde que de nouvelles misères. Le pouvoir appartenait à ces doctrinaires. Mais ,*Ti'établissant aucune discipline dans leurs rangs , ne se soumettant à aucune organisation intérieure, n'ayant ni centre d'action tti autorité morale , ce parti ne sut jamais sacrifier au bien général une opinion individuelle, une idée, un plaisir, un préjugé ou une question d'amour-propre.
Entêtés comme des Vaudois , indolents et apathiques comme tous les hommes d'ordre, les conservateurs de Lausanne étaient restés paisibles spectateurs de la corruption. Ils avaient assisté , les bras croisés , à la lutte i$outenue par le Communisme contre les principes sociaux. Tout en le déplorant, il ne prirent aucune mesure pour en conjurer les effets. Ils croyaient assurer le repos du monde et le leur en fermant à double verrou la porte de leur chambre à coucher. En face do la persévérance dans le mal, ils ne purent jamais se résoudre à l'union , à l'ensemble et à l'énergie. Ils se recommandaient la modération; ils s'admi-
raient dans leurs errements de juste-milieu; ils se ffloriûaient môme d'entendre leurs ennemis distribuer qud^uts
féales éloges à leur tolérance. Par l'éclat de ses lumières et a prépondérance de ses hommes de talent, Lausanne, un des plus importants Etats de la Confédération , pouvait espérer un rôle de médiateur entre les partis. La faiblesse et rincurie des gouvernants lui ravit ce privilège de pacificateur.
Avec de semblables éléments au pouvoir, la chute des Doctrinaires était donc un fait prévu. Druey ne l'aurait pas tentée s'il eût pressenti quelque force de volonté parmi tous les hommes de probité et de talent que le canton voyait à sa tête, t'avocat radical, riche do l'argent de Berne, avait surexcité par l'ivresse mille passions pleines d'ignorance ; il jeta sur la place publique cette tourbe, écume bouillonnante des crimes, de loisiveté, de la misère, de l'envie et de la paresse. Les troupes n'ont pas reçu d'ordres; elles ne savent à qui elles doivent obéir ; elles restent l'arme au pied, attendant le résultat de l'insurrection^. L'insurrection a choisi pour théâtre k place du Montbenon , sur le lac de Genève. Elle s'y porte en masse. Tandis que le Grand-Ck)nseil et le Conseil d'Etat, mis hors la loi, sont destitués par une plèbe qui ne veut pas leur laisser l'honneur de se dissoudre eux-mêmes , Druey paraît en triomphateur sur le Montbenon. Des feux de joie ont déjà été allumés avec les arbres des promenades ou des jardins. A la lueur de ces incendies,^utour desquels les Communistes mènent des danses sauvages, Druey est acclamé comme le père de la patrie. On l'appelle, on l'invoque. Il n'y a là ni tribune ni capitole. Druey aperçoit une échelle de maçon; il s'efforce d'y hisser sa sphérique personne. Il promène sur son auditoire aviné des yeux blafards; puis, de ce ton d'emphase qui caresse si doucement la fibre populaire: " Citoyens, s'écrie-t-il, c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie. C'est celui du triomphe du peuple souverain. Lorsque le Conseil d'Etat a décrété la mise sur pied des troupes, le citoyen Blanchenay et moi nous nous y sommes opposés de toutes nos forces, et nous avons fait mstyrire notre protestation au protocole. A la bonne nouvelle que les troupes réunies aux ordres du
^ Le colonel Bontemps s'était fait fort de comprimer la sédition, isi le Conseil d'Etat l'autorisait à arrêter Druey et Blanchenay. Ou refusa de lui accorder ce qu'il demandait.
Conseil d'Etal lui désobéissaient , nous avons abdiqué : les Iroupes sont licenciées, le Grand-Conseil est convoqué pour demain. 11 s'agit de savoir ce que nous allons faire ?„
Au milieu de cet affolement de désordres , dans le tumulte des imprécations et des théories barbares qui se croissaient, outrageant à la fois la raison humaine et les instincts moraux que la Providence a mis dans le cœur humain , des vçeux horribles se faisaient entendre. On parlait de chasser les onfanis du foyer domestique , de les dépouiller du champ paternel. De grotesques Titants ne craignaient même pas d'escalader le Ciel en idée, pour renverser le bon Dieu comme un gouvernement trop conservateur. Juché sur son échelle , Druey accueillait ces vœux néfastes. Il proclamait la sublimité, Théroïsme de sa populace. Malgré lui, son front se couvrait de rougeur et de mépris. Il fallait distraire les vainqueurs , à la tête desquels montaient des idées de sang et de pillage. Druey trouva le mot de la situation : ^ Voulez- vous, s'écrie-t-il, inviter le Grand-Conseil à voter l'expulsion des Jésuites? „ Une clameur universelle d'asseniiment retentit sur le Montbenon. L'orateur reprend : ^ Voulez-vous inviter ce Grand-Conseil à se dissoudre? Voulez-vous , pour pourvoir aux besoins de la République, constituer un gouvernement avec des pouvoirs extraordinaires? (Oui! ouifj Eh bien! voici la liste des membres de ce gouvernement: Henri Druey, moi! „
Les émeutiers de Lausanne applaudirent , comme , dans une scène révolutionnaire de tous points semblable à cellelà, les Républicains du 24 février 1848 reçurent au Palais- Bourbon ou à l'Hôtel-de-VilIe les membres /lu Gouvernement provisoire, qui se nommaient eux-mêmes *. Du Montbenon la révolte, qui ne rencontrait aucun obstacle , se dirigea vers le château, pour y installer le gouvernement de son choix. Aristote , promenant sur son dos de philosophe, dans
^ D'autres orateurs prirent la parole dans cette saturnale de la démagogie. M. Jules Eytel félicita les citoyens de l'œuvre sublime qu'ils avaient accomplie, et M. Delarageaz eut un moment d'éloquence que Démosthènes et Ciceron lui auraient envié. Il se découvrit la tête
Four s'adresser plus respectueusement au peuple , son maître. A peine orateur a*t-il jprononcé le sacramentel : Citoyens, que mille voix lui crient: ** Couvrez- vous, couvrez-vous! » Delarageaz, ému de cette attention , répond : ** C'est égal , j'ai beaucoup de cheveux. „ Et sa harangue init à ce trait presque mssi ridicule que la révoln* tîon du 14 février.
les jardins d'Alexandre 5 nne courtisane indienne, dut paraître moins ridi/cule aux Macédoniens que ne parut Druey descendant de son échelle pour être porté en triomphe par ses travailleurs. Ce César de contrebande n'avait désigné que des comparses. Les malfaiteurs du pays et les réfugiés enrég^imentés sous les ordres des Clubs occupèrent la ville. L'église de Saint-François fut leur quartier-général. Pour ouvrir l'ère de la fraternité , ils assassinèrent à coups de baïonnette et de poignard deux Vaudois, dont l'attitude morne semblait un blâme indirect jeté à la Révolution. Saint Paul avait dit: ^ Nous cherchons la cité future, ^ et dans les ardeurs de sa foi, qui lui servait de- boussole, le Chris^ tianisme lui était apparu. Les aveugles du Radicalisme faisaient retentir le même vœu; mais, ayant sur les yeux le lourd bandeau du scepticisme, ils ne savaient jamais vers
Îpelle partie de Phorizon ils devaient porter leurs pas. La 6i faisait défaut à leurs doutes , il se plongèrent dans la négation de la Société , de la Religion et de la Famille.
Inauguré sous de pareils auspices, le nouveau gouvernement ne pouvait être que le misérable serviteur des passions. Au grand étonnement du Jourruzl des Débats , 20 février 1845, * le débat n'est plus entre les partisans et les adversaires deç Jésuites , il est entre les révolutionnaires et les conservateurs. » Il y était toujours resté, et Druey, qui n'avait pas de disciples de saint Ignace à persécuter , s'acharna sur tous ceux qui professaient un culte quelconque ou qui réclamaient une ombre de liberté. Les élections pour les conseils se firent comme tout se fait en révolution. Les hommes paisibles , redoutant les injures ou les mauvais traitements, restèrent dans leurs demeures, heureux de se croire oubliés. Les bandes armées que Druey tenait au service de Neuhaus votèrent seules. Elles composèrent un gouvernement à leur image, puis en quelques mois ce gouvernement confisqua tous les droits du peuple, détruisit tous les éléments de prospérité, et s'improvisa le persécuteur de toutes les croyances. M. Bluntschli, présioent du Grand- Conseil de Zurich, caractérisa ainsi la révolution vaudoise : * Il est vrai de dire que le canton de Vaud était heureux avant le 14 février. Il était vanté dans la Suisse comme le modèle d'une République libre et bien administrée. Et maintenant ? La révolution du 14 février a flétri cette gloire du cantpn, et la route qu'elle a parcourue depuis cejour est
marquée par ies ruiaes. Les hommes les plus nobles et les plus éminents qui se sont distingués dans TEglise, dans la science ou dans les œuvres d'ulililé publique , et qui ont fait honneur à leur nation , ces hommes se sentent aujourd'hui oppressés , comprimés , un grand nombre est persécuté. II peut être de style <^ficiel dans l'Etat de Yaud de célébrer les merveilles de la démocratie absolue, néanmoins nul peuple vraiment républicain n'ira chercher là son modèle. ^
M. Bluntschli avait flétri le système socialiste de Druey; il comparait le Radicalisme vaudois à la tyrannie des empereurs païens , au dévergondage des sans-cutottes de 1793, et il avait raison. Druey n'a pas de Jésuites à offrir en pâture au peuple qu'il s'est créé. Il le lance contre les métho^ distes, les pasteurs momiers ^ et les ministres de l'EgUse réformée. Il a rédigé une constitution; il exige que les ministres lisent du haut de la chaire la proclamation par laquelle il engage les citoyens à accepter son projet. Le clergé qui , dans le naufrage de son unité calviniste , a néanmoins sauvé une parcelle de sa foi , refuse de mêler la religion à la politique. Il n'obtempère pas aux ordres du dictateur ; Druey le soumet à toutes sortes de vexations. Il le sécularise , il l'excommunie. Le nouveau gouvernement permet les Sociétés secrètes , il ne veut pas tolérer la prière ^.
* On appelle Momien les Protestante les plus fervents, ceux qui pratiquent et qui ont toujours à la bouche le nom du divin Rédempteur. Le 3 mai 1817, la compagnie des pasteurs calvinistes de Genève poussant le protestantisme à sa dernière conséquence, défendit de prêcher la divinité de Jésus-Christ. Intolérante comme toutes les sectes, elle exclut du ministère pastoral les aspirants qui reluisaient de souscrire à cette fomuile d'apostasie. Deux ou trois seulement eurent la force de résister à une semblable injonction. Avec quelques adhérents, ils persévérèrent dans la croyance de la divinité du Sauveur. On les excommunia, on les bannit; puis, pour les rendre méprisables aux yeux du peuple, on les surnomma Momiers, c'est-à-dire partisans d'un culte suranné, d'une croyance momie. D'autres calvinistes prétendent que ce nom fut donné à ces dissidents parce que, par une ridicule momerie, ils affectaient un sentiment de roi ou'ils n'avaient pas au fond du cœur.
' iJn seul décret fera connaître de quelle manière les gouvernements des Sociétés secrètes entendent la liberté. Le conseil d'Etat du canton de Vaud arrête :
** Art. 1". Toutes réunions religieuses en dehors de l'Eglise nationale et non autorisées par la loi sont dès aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre interdites daiis le canton.
Un père de famille réai^t ses enfants autour du foyea* do^ mestique à Oron. C'est un dimanche , ils veulent invocjuer Dieu selon leur conscience. Cette liberté du for intérieur n'est pas même laissée aux Yaudois. Les sicaires du Radicalisme veillent partout. Malgré l'inviolabilité du domicile, ils pénètrent dans cette maison , ils accablent de coups le père et les enfants. Ces infortunés ont le courage de se plaindre et de demander justice. Le gouverneraient radical répond : ^ Attendu que le culte de l'Eç^lise nationale est seul garanti par l'Etat, que l'Etat ne doit aucune protection a ces assemblées , et qu'il dpit encore moins user de mesures préventives en leur faveur, refuse. „ AEchallens, des sœurs de charité protestantes , connues dans le pays sous le nom de Diaconesses , se voient pendant la nuit en butte aux attaques. On investit leur demccure; des coups de fusil retentissent à leurs oreilles , on brise leurs portes , on saccage leurs meubles , on foule aux pieds la sainte Bible. Le gouvernement n'ignore aucun de ces détails ; il ordonne à la justice de ne faire ni enquête ni poursuite.
Druey s'est constitué l'avocat de la force brutale. Intelligence qui aurait de l'élévation, si elle pouvait se soustraire à un profond sentiment de faiblesse , l'orateur du Montbenon . n'a pas assez d'axiomes tranchants et de phrases sonores pour diviniser la matière. Sa maxime d'Çtat, la seule à laquelle il n'a jamais rien changé , se résume à proclamer : ^ Les véritables citoyens sont ceux qui ont la force en main, ceux qui peuvent faire prévaloir leur opinion l'épé^ au poing.^ Le peuple pour lui, c'est la révolution et l'émeute en permanence. ^ Le gouvernement , disait-il pour légitimer ses fiersécutions , a condamné les ministres, parce que le pays, 'opinion publique le voulaient, car l'opinon publique , ce n'est pas tel salon , tel cercle choisi. Elle ne se trouve pas dans les oratoires , mais dans la rue. „
Au dire de ces Radicaux , la rue seule a le droit d'exprimer son opinion. La rue est l'expression de la majorité, la souveraineté populaire , la justice suprême , la loi divine et
, Art 2. En cas de désobéissance ou de résistance à la défense faite ^ar Tart. 1", les réunions qui j sont mentionnées seront dissoutes, et les personnes qui auront résisté aux autorités seront traduites devant les tribunaux, pour être punies conformément au code pénal.
„ Art. 3, Les pasteurs e^t les ministres démissionnaires ou antres personnes qui auraient officié dans ces réunions seront renvoyas dans leur commune d'origine, s'^ n*y sont pas déjà domiciliés. ,, ,
la loi naturelle. Il faut que le gouvernement permette tout, ose tout, fasse tout, tienne tout. Le peuple a chassé ses tyrans, il le devient à son tour. H a des flatteurs, il veut exercer tous les monopoles. Le despotisme lui était insupportable en haut; ce peuple l'exerce en bas avec des insolences et des abrutissements qui feraient honte à Néron. Druey lui apprend que Dieu se résume dans le peuple; le peuple marche à la conquête de l'arbitraire et du mal. Avec de semblables principes commentés par de tels^ hommes, il est facile de concevoir que le canton de Vaud se vit rapidement obligé de descendre du rang qu'il occupait. Le crédit fut ébranlé, le prix des immeubles baissa chaque jour; les em-
firunts pour couvrir de folles ou de coupables dépenses s'efectuèrent avec les plus grandes difficultés. Les étrangers s'éloignèrent d'un pays qui semblait frappé de la malédiction céleste; les Vaudois eux-mêmes renoncèrent à leur terre natale. L'impiété y régnait avec le communisme; l'abbé Gioberti adopta Lausanne comme l'asile de ses prédilections et le lieu de son repos. Il avait construit sa tente sur cette montagne où n'apparaissaient que des Elie de l'athéisme et des Moïse de l'anarchie; il songea à payer sa dette d'hospitalité. C'était aux cris de : Mort aux Jésuites! à bas le bon Dieu! que les démagogues de Lausanne triomphaient. Il choisit un moine apostat pour éditer et publier le Jésuiia modérno,
Druey, avec ses inconsistances de caractère, voulait atteindre au but que les Sociétés secrètes proposèrent toujours à leurs adeptes. Il n'était ni catholique ni protestant. L'Eglise calviniste ou luthérienne le laissait aussi indifférent que l'Eglise de Jésus-Christ. Il inventa une religion d'Etat dont il se fit le législateur, le moraliste, le prophète et le pontife suprême. Dans leur synode de Lausanne, les pasteurs du culte réformé n'avaient jamais pu s'entendre pour se créer un point commun de foi. Ils étaient depuis de longues années à la recherche d'une Eglise. Druey leur proposa d'abord, puis leur infligea ensuite la sienne, qui n'eut d'autre doctrine que la croyance dans l'Etat radicalisé. Ces pasteurs avaient souvent reproché aux Calholiques et notamment aux Jésuites de ne jamais vouloir accepter de nouveaux dogmes et de se défier du Radicalisme, dont les Protestants essayèrent dans le principe de se faire un allié. Cet allié se servit d'eux pour grandir et corromwe. Qnmd il se
crul assez fort pour marcher sans lisière , il prouva aux Vaudois de quelle manière il entendait appliquer la liberté.
Les pasteurs la réclamaient, le gouvernement les destitua comme Jésuites. Il persécuta tous les cultes. Il exila , emprisonna, dépouilla les disciples de la réforme, il ferma les temples' et menaça de faire des martyrs. Le Protestantisme n'eut pas assez de foi pour l'attendre sur ce terrain. Les Jésuites et les prêtres catholiques s'y seraient fait tuer avec bonheur; le clergé protestant se dSvisa; une partie sans doute lutta avec courage et préféra se démettre de fonctions qu'il ne pouvait remplir avec indépendance; mais une partie aussi se soumit sans réserve aux lois religieuses que dictait le Radicalisme. Druey entrait dans une voie semée d'écueils. Il frappait à gauche; il frappait à droite; il nivelait la résistance; il exaspérait ces natures toujours dévorées d'une perverse activité, et qui, de peur d'être soupçonnées de tiédeur, se précipitaient vers les plus coupables excès. Le gouvernement anglais se trouvait blessé dans ses tendances religieuses. Druey apprit le mécontentement du cabinet de Saint- James ; il chercha à le conjurer par -des explications peu satisfaisantes. M. Morier, ambassadeur d'Angleterre en Suisse, fut l'intermédiaire de ces explications, et il dut communiquer aux Radicaux de Lausanne la note suivante: ^Lc gouvernement de Sa Majesté ne comprend point, disait lord Aberdeen, comment les lois et la situation du canton de Vaud pourraient justifier la violation des principes élémentaires de la liberté civile et religieuse, principes dont le maintien forme le trait caractéristique des Etats civilisés.
„ Bien loin de là, le gouvernement de Sa Majesté s'attendait que les cantons qui se disent libéraux se montreraient jaloux de respecter non-seulement les droits de leurs confédérés, mais surtout les libertés de leurs propres citoyens.
„ Je vous ai déjà remarqué que le respect que le gouvernement de Sa Majesté a pour l'indépendance des cantons suisses, comme de tout autre Etat souverain , lui aurait défendu d'exprimer son opinion d'une manière officielle , ainsi qu'il le fait aujourd'hui. Mais puisque le gouvernement vau-
* La Vallais calholiqi:e s'empressa d'ouvrir ses portes aux dissidents vaudois. Les Protestants avaient dit et répété mille fois que les Vallaisans étaient d'une rare intolérance. C'était sur ce territoire occupé par des Jésuites qu'ils trouvaient un asile centre la persécution et qu'ils pouvaient célébrer leur culte en liberté.
dois en a appelé au jugement de Sa Majesté , le cabinet ne pourrait avoir une meilleure occasion de manifester le vif intérêt qu'il porte à la Confédération, dont le canton de Vaud est un membre si important; il déclare donc en toute sincérité, mais aussi avec un t)rofond regret, que si le gouvernement de Lausanne persévère dans sa politique , relativement aux affaires religieuses, la position du canton^ comme celle de là Suisse , se compliquera nécessairement de nouvelles difficultés; car on verra se prolonger les dissensions que le gouvernement de Sa Majesté a déjk eu l'occasion de déplorer, et la violation du pacte fédéral compromet sérieusement rindépendance nationale de tout le peuple suisse. „
Cette leçon était dure; elle humilia Druey sans le changer. Ce révolutionnaire avait eu une calomnie ou une insulte pour toutes les vertus. A peine a-t-il escaladé le pouvoir que, comme tous les démagogues, il se plaint d'être calomnié. On Tentend soupirer des élégies en l'honneur de son martyre et préparer dans les caisses de l'Etat une petit© chapelle à sa probité méconnue , à sa tolérance incomprise. Treichler^ porte- voix du communisme à Zurich, venait d'être diassé de ce canton; Lausanne le reçut avec joie. Il y ouvrit un cours de socialisme sous les auspices de Druey. Bientôt Treichleriie suffit plus à rompre le pain de la parole de mensonge aux robustes crédulités que le pays de Vaud recrutait sur tous les grands chemins. Victor Considérant lui fut adjoint. L'enseignement du phalanstère plaisait aux réfugiés qm n*av^ient rien à perdre, aux apostats qui s'étaient débarrassés de toute croyance comme d'un vêtement inutile , et aux ouvriers qui n'avaient jamais tra- \*aillé. Après s'être dispensés des préceptes d'une Eglise, ils aimaient à se savoir au-dessus des commandements de Dieu et des principes de la loi naturelle. Le gouvernement de Vaud s'était donné des maîtres de son choix. Il avait Treichler pour faire respecter la propriété et Victor Considérant pour prêcher la vertu selon le fouriérisme ^ ; il se
* Le citoyen Proudhon, excellent juge en pareille matière, a défini en ces termes la doctrine que le gouvernement révolutionnaire de Lausanne faisait distribuer à son peuple par l'intermédiaire du citoyen Considérant : " Nul ne sait encore ioUt ce ane renferme de bêtise et d'infamie le système phalanstéricn. , {Qu^est-ct que la Propriété? 2« mémoire, i848, p. 11^.)
Danj son AverHssement aux prôpriétairèt , f. 47, le citoyen Proudhon continue : " Je voudrais savoir si les chefs de Técôle pkalanslc-
crut autorisé à se passer de toute autre doelrine. L'université de Lausanne comptait avec orgueil dans ses chaii'es des hommes d'un mérite éminent et qui , par leurs discours comme par leur yie, avaient donné plus d'un triste gage a l'esprit révolutionnaire. MaisVinet, les deux Secretan, Herzog, Vuillemin , Melegari , Ziindel et de Fellenberg ne consentirent pas à prostituer leur enseignement sous la férule du communisme. L'anarchie a peur des lumières. Druey fit passer son niveau sur cette aristocratie du talent. On destitua tous les professeurs; ils furent remplacés par des adeptes du phalanstère ou par des justes du prolélariat-voleur. Les moins malfamés pensaient que l'on faisait fortune sans travail et sans économie.
Ce qui se pratiquait pour l'Université se .fit à l'égard de tous les emplois. L'esprit démagogique n'avait pas assez do protestations à enregistrer, lorsqu un gouvernement croyait de son devoir de révoquer un fonctionnaire public. On s'empressait d'en fabriquer un thème d'opposition. A peine lé Radicalisme fut-il au pouvoir que sa politique ne s'appuya que sur des exclusions en masse. L'expérience des affaires, une moralité à l'épreuve du soupçon, la plus incontestable probité , rien ne put suffire pour garantir d'honnêtes employés d'une brutale destitution. Il fallut être communiste de la veille pour gouverner le lendemain. Le cumul et le népotisme envahirent les diverses fonctions. Des pédagogues se trouvèrent tout à la fois présidents de tribunal, présidents du conseil municipal , substituts du préfet, ministres de l'Eglise nationale et présidents des écoles. Ce no fut pas tout; on ne se contenta point d'exclure les amis de l'ordre qui craignaient la souveraineté de la ruo, on frappa d'ostracisme les pères de famille, les ouvriers bon-
rienne ne se moquent point entre eux de tous les systèmes, celui de Fourier y compris; je voudrais savoir si la nhaiange n*est point une gageure et M. Considérant un Joyeux mystificateur. „
£t à la paffe 58 du même Axertisêemcnt : " On m'a dit, reprend l'adversaire de la propriété , qu'en appliquant au système de Fourîer les qualifications de bêtise et d'infamie, j'avais fait un acte de justice un peu sévère ; la seule modification à laqu^elle je puisse coneenlir serait de changer les expressions rJ-dessus contre colles d'ignorance et d'immoralité. „ ^
** Fouriéristcs , s'écrie le citoyen Proudhon à la page 65, ^ou» n*ôtes que des menteurs et des hypocrites! „
Et à la page 69 : '* Los théories erotiques dn fouriérisme sont aussi dégoitontes que ridicules. ^
nêtes et les prolétaires qui, sans se mêter des événements, voulaient vivre à la sueur de leurs front». Druey et Blanchenay arrêtèrent que c'est un devoir de donner pour les travaux de TEtat la préférence aux maîtres et aux ouvriers attachés à Tordre de choses actuel en écartant ceux dont l'hostilité est notoire.
A dater de ces jours d'opprobre , le canton de Vaud ne s'appartint plus. Il fut un annexe des Sociétés secrètes et un repaire de communistes. H avait brisé le joug* de Berne en 1803. Le pacte de 1815 l'avait complètement libéré; en 1845, sa révolution le fit retomber dans son ancien esclavage. Pour le Radicalisme , ce canton était une précieuse conquête. Aussi Berne célébra-t-il celte victoire par une salve de cent et un coups de canon. Des clameurs d'une joie insensée annoncèrent à la Suisse que Berne régnait sur le pays de Vaud , province inféodée aux caprices de son suzerain et temporairement administrée par Druey et ses complices. Berne n'était pas Vorort; il s'empressa néanmoins de saluer le nouveau frère en Radicalisme qui lui naissait; il le reconnut comme gouvernement, et afin de contenir le peuple, dont Druey redoutait l'indignation, Berne mit ses troupes à la disposition des émeutiers de Vaud.
Par cette accession à la ligue des clubs , le canton de Fribourg se trouvait complètement enclavé et les Vallaisans étaient refoulés dans leurs montagnes. Berne touchait à l'Allemagne par Argovie, à la France par Porrentruy, à la Savoie par le canton de Vaud. Il occupait ainsi la moitié occidentale de la Suisse. Vaud contient un territoire de cent quatre-vingt-quatorze lieues carrées et une population de 183,582 âmes. Ce pays, bordé dans presque toute sa longueur par le lac Léman et au nord par le lac de Neucliâtel, qui lui sert de communication avec Berne, est doté de routes magnifiques. Ses divers arsenaux renferment une partie du matériel militaire de la Confédération.
L'importance du canton de Vaud était grande. Il entrait dans la ligue des Etats radicalisés; il se faisait l'ennemi des cantons catholiques. Ce fut pour Berne une nouvelle occasion de fortifier son parti. Neuhaus, de Tavel et Weber, les plus ardents promoteurs de cette politique , semblaient reculer devant ses conséquences. L'hésitation du maître faisait hésiter quelques disciples plus cîairvoyanfs que les autres. On se sentait è la veille des plus graves événements,
et pn cherchait aies ajourner par tous les fattx-fuyants iiâa-
Sîuables. Zurich, alors directoire fédéral, se trouvait plongé ans les mêmes incertitudes.
Moins perverti que le peuple bernois , celui de Zurich avait des instincts de conservation, parce qu'il ne s'était pas dépouillé aux pieds des professeurs d'athéisme de tout sentiment de foi. II croyait, il pratiquait, il ne se laissait point emporter par le doute vers la ruine et la démoralisation sociale. La vigilance zwinglienne de ses ministres était taxée d'intolérance et de fanatisme; mais ces accusations ne suffirent pas pour amener la saine partie de la population aux i lées aémagogiaues. Les magistrats , nés des révolutions jubies depuis ISàO, se trouvaient séparés les uns des autres plutôt par des nuances que par des principes. Ils avaient convoité le pouvoir et fait pour l'obtenir une opposition souvent injuste. Us désiraient le conserver. Leur seule politique consistait donc alors à ralentir la marche du Radicalisme, à prêcher la fraternité aux Cantons primitifs et à interposer Fautorité d'une bienveillance conciliatrice dans les deux camps. Avec un pareil système , on devine bien que Zurich aurait toujours sacrifié les Etats fidèles ,^ qui ne menaçaient pas, aux turbulentes exigences des Sociétés secrètes. L'amour de la paix était poussé si loin que certains magistrats zuricois , quoique bien persuadés du bon droit de la cause catholique , n'auraient pas craint de blesser la justice dans l'espérance d'arracher au Radicalisme un demi-sourire de satisfaction. Ce sentiment d'égoïsme , de peur ou de vanité,
Iui porte la plupart des modérés à toujours se jeter au cou es ennemis de Tordre social , n'était pas l'unîque préoccupation du gouvernement. Mère du Protestantisme suisse, sœur aînée de Berne d'ans la Confédération, Zurich ne voyait pas sans jalousie sa rivale donner l'impulsion et se placer en tout et partout à la tête du mouvement. En prenant une attitude aussi loyale que ferme , Zurich pouvait contrebalancer par le bien ce que Berne réalisait par le mal. Pour cela il n'y avait qu'à se placer sur le terrain du pacte fédéral et appeler autour de soi les résistances éparses , les bonnes volontés disséminées et les croyances attaquées. Il n'était plus possible de se cacher que Berne tendait à devenir la capitale d'une république unitaire. Le protestantisme étroit et morose de Zurich ne lui permit pas de conjurer sa ruine en sauvant la Suisse.
De temps à autre il expulsait bien <fe son territoire les docteurs du Communisme que les Sociétés secrètes y jetaient. Pour conserver des relations de bon voisinage avec l'Allemagne, il sévissait par intervalle contre des réfugiés isolés et que la diplomatie lui signalait comme des agents de trouble, mais là s'arrêtaient ses efforts de conservation. En faisant un pas de plus vers l'ordre , on se trouvait dans le camp catholique; il fallait s'allier aux cantons primitifs pour la défense du lien fédéral. Zurich n'osa jamais franchir ce défilé que trois cents ans d'inimitiés religieuses avaient fermé et qu'un jour de suprême danger devait rendre praticable à tous les hommes intéressés au triomphe de la justice. L'anarchie et le principe de sage liberté étaient en présence. Par un fatal respect humain, Zurich s'abandonna sur la pente des révolutions. Neuhaus et ses familiers de l'inquisition radicale avaient toujours espéré qu'au dernier moment ce canton n'aurait pas 1 énergie d'adopter une irrévocable détermination. Avec ses çhefc méticuleux et cherchant à faire de la modération une marchandise , Zurich devait tomber dans le piège que Berne lui tendait. La chose amva comme les Radicaux l'avaient prévu.
Ils persuadèrent à leur rivale qu'il était impossible de mettre en question sa prééminence. Dans le cas où une république unitaire se substituerait à la Confédération dont les avantages ne compensaient pas les inconvénients, Zurich était de droit la cité première et personne ne songeait à lui disputer son rang. Neuhaus déploya dans cette négociation une véritable habileté. Il séduisit , il entraîna le gouvernement zuricois; qui dut, moitié de gré moitié de force, entrer dans la conjuration. Cependant le Vorort ne pouvait pas, sous les yeux des puissances , se permettre une flagrante violation des lois. Les corps francs se disposaient à marcher contre Lucerné. Le canton directeur convoqua dix-*-huit bataillons. Des compagnies d'artilleurs et de carabiniers furent aussi mises sur le pied de guerre. Le but de ces armements n'était un nvjrstère que pour la-diplomatie. On annonçait partout qu'au premier succès des corps francs, l'armée fédérale devait intervenir et achever légalement la conquête des Etats primitifs. La victoire des Catholiques anéantit ces projets ; mais elle surexcita la fureur des démagogues zuricois. ils en firent porter la peine aux conservateurs du Conseil primitif. Le 4 avril , on devait procéder à l'élection de ses
membres. Une faible majorité se prononce en faveur des Radicaux. M. Mousson était bourgmestre de Zurich et président de la Diète^ Ce revirement mattendu le frappe de stupeur. Ses amis, qui ne cessaient de chercher des atermoiements, comprennent avec lui qu'ils ont été joués. Ils se démettent de toutes leurs fonctions et sont remplacés par des candidats afifréables à Berne.
Le 5 avril, la Diète, ajournée pour laisser aux corps francs la liberté de faire leur coup, se réunit sous la présidence de M. Furrer. Le nouveau Vorort n'aura pas les timidités et les scrupules de ses prédécesseurs. Il va marcher de concert avec le Radicalisme. Son premier soin est de nommer deux commissaires fédéraux, Hœssly et Nseff. Ils ont mission de dissoudre les corj^s francs et de recommander la clémence au gouvernement de Lucerne. Les Catholiques n'avaient pas besoin de cette injonction. Leur mansuétude avait été calomniée le lendemain de la victoire ; ils ne doutaient
1ms qu'il y eût complpt pour la calomnier encore. On ne eur parlait que d'amnistie, en vociférant contre eux les plus implacables menaces; Lucerne résolut à son tour de parler de justice. Ce canton proposa à la Diète de rayer des cadres de l'armée fédérale les officiers qui avaient commandé dans l'expédition des corps francs. Le 20 avril, cette proposition, toute d'équité, et qui était une satisfaction donnée à la morale publique, ne réunit pas la majorité voulue. Ce jour-là. même, Uri, Schwytz, Untenvald, Lucerne, Fribourg, Zug, Bûle-ville, Appenzell (intérieur) et le Vallais déclarent que jamais et dans aucune circonstance ils ne mettront leurs contingents sous les ordres d'officiers qui trahissent leur foi militaire. Il fallait une réponse péremptoire à cette détermination embarrassante. Le 22 avril, la Diète s'ajourne après s'être assurée que les corps francs prisonniers sont bien traités à Lucerne. L'iniquité de la majorité était si palpable dans raffaire des corps francs , les plaintes de l'Europe devenaient si vives, que, le H août, la Diète se décide à sanctionner par quatorze voix la proposition des cantons primitifs. Elle déclare que les officiers, fédéraux qui ont pris part à l'invasion de Lucerne seront rayés des cadres de l'armée. Les corps francs venaient d'être flétris même par leurs instigateui*s ou par leurs complices. On essaya d'adoucir cette blessure saignante en réveillant les vieux échos du Jésuitisme. Oa chercha à passionner le débat, à accuser
l'ordre de Saint-Ignace des divisions dont la Suisse était le théâtre; mais Téloquence des orateurs ne trouva plus les chaudes sympathies, les acclamations enthousiastes, les terreurs feintes qu'ils avaient pro voquées jusqu'à cejour. Chacun comprenait que la Diète ne pouvait plus s'oflfrir à l'Europe en holocauste de ridicule. On jugeait plus sainement la position. Elle paraissait affreuse. La Diète refusa d'aller
[ilus avant. A quatre fois différentes , on proposa d'exclure es Jésuites de l'Helvétie; à quatre reprises , l'Assemblée fédérale prononça que cette question n'était point de sa compétence , et qu'en y touchant elle violerait le droit et là ^souveraineté des Etats.
Zurich se voyait donc, comme le canton de Vaud, obligé lie travailler par le Radicalisme au triomphe de Berne et à . a ruine de la Confédération. Ses intérêts étaient aussi froisn lés que son orgueil. Furrer et ses adhérents, que le poufoir enivrait, s avouaient bien qu'ils seraient dupes du ma-» shiavélisme bernois; mais, engagés dans le labyrinthe des Sociétés secrètes , toftjours menacés de l'impopularité que la Révolution attache au nom de conservateurs ou de modérés, ils n'osaient plus reprendre le rôle dont Mousson s'était si mal tiré. La Révolution les poussait plus loin qu'ils n'auraient voulu aller; ils se laissèrent conduire par elle en aveugles.
Situé au nord de la Suisse , borné dans toute sa partie occidentale par le canton d'Argovie , Zurich ne tarda point à entraîner dans son mouvement Schaffheuse, Thurgovie et Glaris. Ces quatre Etats, sur une population réunie de ^7,630 habitants , ne comptent que 25,385 Catholiques, inégalement répartis et sans aucun moyen de réclamer leurs droits confessionnels. Glaris surtout, par le fait seul de sa nouvelle constitution radicale, leur enleva l'égalité religieuse et civile dont ils jouissaient . auparavant. On les persécuta . ainsi que, dans le même temps, Berne asservissait les fidèles de Porrentruy, ainsi que Vaud se faisait un cruel devoir de tourmenter les Protestants et ceux qui n'acceptaient pas le culte de Druey. Dominés par les Radicaux de Zurich , dans l'esprit desquels les leçons du docteur Strauss avaient fait germer toutes les dépravations , ces quatre Etats renforcèrent l'armée des Sociétés secrètes. Ils formaient une étendue de deux cent cinquante lieues carrées , et ils cernaient de plus près les cantons catholiques.
Appenzéll, complètement enclavé dans le canton de Saint* Gall, avait été divisé en 1579. Pour obtenir la paix, que des guerres de religion ne cessaient de troubler, cet État avait été séparé en deux parties distinctes. L'une, nommée Appenzell ^Rhodes intérieures}, ne contenait que des Catholique». L'autre Appenzell (Rhodes extérieures) était toute protestante, et renfermait une population beaucoup plus considé* rable que la première. Cfes deux fractions de canton se régissaient, s'administraient à leur guise. Rhodes intérieures ne comptait que 9,796 Catholiques , tandis que Rhodes extérieures voyait sa population protestante s'élever au chiffre de 41,080 âmes. Elle n'avait pour culte et pour politique que la volonté de Zurich, sa mère dans la foi zwinglienne. Sans examen, mais aussi sans passion, elle se mettait à la suite de l'opinion dominante àZurich,et ne s'inquiéta jamais du motif qui déterminait un changement. Les Cathouques, de leur côté, vivaient dans un isolement complet. Ils s'étaient attachés à la foi de leurs ancêtries par une ardeur de conviction que le temps n'avait point affaiblie. Ils se savaient ignorés, perdus au milieu des sectes différentes engendrées parle Luthéranisme; ils restèrent immobiles lorsque autoui' d'eux tout changeait. Ils gardèrent leurs lois antiques, leurs vieux usages, et, quand Theure des persécutions sonna, ils eurent des vœux et des prières à offrir pour la cause des cantons primitifs. C'était tout ce que l'éloignement leur per^ mettait de faire en faveur des Catholiques. En Diète , les votes d' Appenzell , sans cesse contradictoires , s'annulaient l'un par l'autre, comme ceux de Bâle-ville et de Bâle-campagne, mais l'accession de Rhodes extérieure aux principes du Radicalisme n'était point à dédaigner. Dans la balance des destinées de la Suisse, elle pesait de tout le poids de quarante mille nouveaux ennemis.
Le Tessin , en dehor$ des limites naturelles de la Suisse, à laquelle il ne se rattache que parla route duSaint-Gothard au canton d'Uri et par quelques passages dans les montagnes des Grisons, n'avait aucun intérêt à se joindre à la ligue de Berne et de Zurich. Ce canton se prétendait catholique. Sa population laborieuse ou intelligente Tétait en effet; mais, soumise à la domination des assassins de Nessi, elle se trouvait conservatrice pour assister à la destruction. Il n'y avait chez elle ni accord ni volonté afin de se débarrasser des mattrçs que la Révolution lui imposait. Ces maîtres avaient
été les disciples du Carbonarisme italien. Ils avaient sucé à cette école le venin de tous les préjugés antisacerdotaux qui, peu à peu, s'étaient transformés en une haine profonde, invétérée contre le Christianisme. Les réfugiés lombards et romains, les frères Ciani surtout, l'avaient entretenue à l'aide de leur fortune et de leur dépravation intellectuelle. Ils rêvaient , dans la vallée de Bellinzone, à bouleverser de nouveau le pays qui le rejetait de son sein; mais ce n'était pas seulement à une révolution qu'ils voulaient aboutir. Leurs espérances allaient plus loin; elles menaçaient le Saint- Siège. Les dents de ces obscurs conspirateurs s'apprêtaient à broyer la pierre sur laquelle Dieu a bâti son église. Et dans la folie de leur exaltation , ils ne parlaient pas moins que d'étouffer toutes les croyances au cœur de l'homme.
Ces songes de cerveaux malades frappèrent l'imagination des Tessinois que l'esprit libéral avait gagnés à sa cause. Ils se firent les satellites de Berne, et, Neuhaus aidant, ils devinrent en peu d'années les plus cyniques aventuriers du Radicalisme. Avec cette corruption italienne , qui va puiser ses images et ses lubricités dans l'atmosphère de l'Aretin, les Carbonari tessinois effrayaient l'impudeur allemande, plus retenue, plus discrète dans ses épanchements. Les Bernois n'avaient pas assez de moqueries à prodiguer à leurs Italiens du canton de Tessin. Dans les Diètes, lorsque le député de cet Etat prenait la parole, il était toujours accueilli par un dédaigneux sourire. Ces Allemands, ces Français de Neuchâtel, de Lausanne et de (îenève ne pouvaient se faire au flux de paroles, à la multiplicité de gestes qui cherchaient k suppléer a la logique absente. La période italienne échouai! 'devant l'esprit des uns et le bon sens des autres. On ne tenait compte au Tessin que de son zèle anticatholique; pour xapter quelques applaudissements, il tenta d'en outrer le^ démonstrations. Il se fit persécuteur puisqu'il ne pouvait pas •être autre chose. Dans la session de la Diète , où les corpsi francs furent sacrifiés à la raison d'Etat , le Tessin se crut obligé de suivre l'exemple d'hypocrisie que ses complices lui donnèrent. Il avait fait violence à sa nature; elle ne tarda point à reprendre le dessus. Quelques Tessinois , interprétant le vœu et la reconnaissance de l'immense majorité du pays, décernent une médaille d'honneur au général Louis de Sonnenberg, qui a vaincu ces mêmes corps francs. Le Radicalisme voit dans cet acte si naturel un attentat à la
digfiiité du pays. De rigoureuses enquêtes sont ordonnées, et on menace d'un procès criminel les souscripteurs auxquels la Constitution garantit toujours la plus entière liberté.
L'archevêque de Milan et Févêque de Gôme, de qui le canton relève pour le spirituel, le clergé et le peuple, réclament en faveur de la religion catholique, laissée à la merci du Carbonarisme gouvernant. Le Grand-Conseil écarte ces plaintes, trop fondées , et il pose en principe " que l'autorilé civile a pleins pouvoirs pour statuer et réglementer en matière ecclésiastique. „ Afin de mieux expliquer sa pensée , il décrète que toute intervention du clergé dans l'enseignement public sera dorénavant repoussée; puis il. rend une loi dont chaque arlicle est pour les communautés religieuses un arrêt d'exil où de mort. Le Grand-Conseil du Tessin ne compte dans ses rangs que de fougueux libéraux enrôlés sous Fétendard du Radicalisme. Il connaît les dispositions du peuple; il entend ses énergiques manifestations, et, pour braver ce peuple, qui ne sait pas, qui ne veut pas conspirer , les dictateurs déclarent dans leur journal // nepublicano: ''Lors même que le peuple se lèverait en masse pour réclamer, le Grand-Conseil doit passer outre, afin de garder intacts les droits, la liberté et la dignité du pays.„
Dans l'esprit révolutionnaire, cela s'appelle introniser le progrès et consacrer le principe éternel de la souveraineté populaire.
Ce pays avait été autrefois subjugué par les trois cantons de Schwytz, d'Uri et d'Untenvaldf.* llsle gouvernaient alternativement par des baillis , et , sous leur administration paternelle , le Tessin prospéra. Les Suisses étaient intéressés à ménager cette conquête; elle garantissait leurs frontières et leur ouvrait la route de l'Italie. Afi'ranchi en 1798 , le Tessin fut à même de se rallier à la République cisalpine mais ses habitants rejetèrent cette proposition, et à l'unanimité ils déclarèrent que , pour eux , 1 alliance des Suisses valait mieux que la nationalité italienne. L'acte de médiation du premier consul, Bonaparte, satisfit à ce vœu. Le Tessin fut un canton de l'Helvétie , et, par le pacte de 1815, il en fit partie intégrante. Comme les autres Etats, il se trouva souverain et indépendant.
Le canton du Tessin compte cent quarante-huit lieues carrées d'étendue. Il est coupé par de larges et profondes vallées , qui, pour la plupart , ont l'aspect a un jardin admi-
rablemcnt cultivé. Sa population esl de 113,^23 habitant^ L'importance de ce canton pour la cause du Radicalisme n'é^ tait pas douteuse. €'est la seule voie de communication qui, du centre de la Suisse, conduit en Italie par le Saint-Gothard. Maîtres de cette route, ouverte aux Suisses, les Radicaux pouvaient établir autour des cantons primitifs un blocus sans péril, et empêcher les armes, les munitions et les subsistances de pénétrer de la Lombardie au cœur du Sonderbund.
Berne était parvenu à créer une ligue hostile au pacte de 1815, ainsi qu'à la souveraineté de ses co-Etats. Neuf cantons^ Berne, Zurich, Soleure, Argovie, Schaffhouse, Claris, Thurgovie , Vaud et le Tessin la composaient. Deux demicantons , Appenzell et Bâie-campagnie , s'y adjoignaient. Tous ensemble, quoique à différents degrés, ne demandaient pas mieux que d'opprimer leurs anciens frères et alliés , qui , à la vue du péril, se rattachaient plus étroitement
[ue jamais au lien de 1815. En comparaison de l'importance
e leurs ennemis, celle des Catholiques était à peu près nulle. Chaque jour une nouvelle branche tombait de l'arbre fédéral sous l'effort des Sociétés secrètes. Chaque nuit les carabiniers fédéraux, transformés en corps francs, portaient l'effroi au sein des villes ou dans le fond des campagnes. Yand renonçait à sa neutralité philosophique pour se plonger dans les excès du Communisme; Zurich s'élançait à la poursuite d'une ambitieuse chimère. Il ne restait aux cantons primitifs pour amis sincères que les quelques catholiques. d'Appenzell et les Protestants de Neuchâtel et de Bâle-ville; encore ces derniers qu'un sentiment de justice ralliait à la cause du Sonderbund se trouvaient-ils paralysés par la question des Jésuites. Le Radicalisme avait eu l'art de greffer cette question oiseuse sur ses complots. Il savait que d'anciens souvenirs rendaient le nom de la Compagnie de Jésus odieux au protestantisme , - car c'était à ce nom et à l'apostolat de ceux qui le portaient qu'il attribuait ses principales défaites. On fit donc vibrer aux oreilles cette résurrection des disciples de saint Ignace. Sans se laisser prendre à cett* amorce trop grossière , les Protestants de Neuchâtel et d( Bâle-ville n'osèrent cependant pas braver ouvertement les? préjugés de leurs coreligionnaires. Le but que les Radicaux: s'étaient proposé fut attfMUt.
Neuchâtel avait toujours montré une parfaite loyauté enr
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vers ses confédérés, sans disUnction de culte. Ses. magistrats recommandaient aux autres cantons la toléraiice; ils en donnaient l'exemple chez eux. Jamais une plainte ne s'échappa d'une bouche catholique pour dénoncer une iniquité ou pour relever un acte arbitraire de Neuchâlel. Dans Taffaire des couvents d'Argovie comme dans toutes les difficultés confessionnelles, ce canton n'avait point reculé devant une obligation de conscience. Ses magistrats, hommes qui, à l'exemple de MM. de Chambrier, Galame, lé comte de Pourlalès, Dupasquier, de Rougemont, .le comte Westeren, Favarger, Gallot et de Meuron, avec une haute intelligence du devoir , voulaient , en conservant la paix dans leurs murs, la faire régner au sein de la Confédération. Neuchâtel regardait le Sonderbund comme une nécessité; mais, par des scrupules religieux, il ne crut pas pouvoir y accéder. Ce fut un tort que les Radicaux lui firent expier au prix de Sa liberté et de son indépendance.
Bâle^ville et les quelques communes que les Sociétés secrètes n'avaient pu gangrenei' s'attachèrent à suivre la politique de Neuchâtel. Protestantes avant tout , elles répudièrent avec dignité l'alliance parjure que Berne leur proposait. Bâle- ville , par ses citoyens et par son gouvernement, ne cessait de répéter que le droit, la justice et le véritable amour de la patrie se trouvaient dans le camp du Sonderbund; mais ce demi:*£tat se condamna à des vœux stériles.
Neuchâtel possède un territoire de quarante-quatre lieues carrées; il est habité par 58,616 citoyens, sur lesquels oh compte 2,000 catholiques. Riche par son commerce et par son industrie , ce canton est situé dans la partie la plus occidentale de la Suisse. L'Etat de Berne le borne au nord. A l'orient , le lac de Neuchâtel le sépare de quelques enclaves de Fribourg. Il a pour frontière au midi le pays de Vaud, et à l'occident la France. Par ordre du Radicalisme, le canton de Bâle-ville est réduit à un peu moins de cinq lieues carrées de surface. Le Radicalisme a voulu punir Bâle-ville de sa consciencieuse indépendance; il lui a donné dansBâlecampagne un demi-frère de votation qui a depuis longtemps épuisé la coupe de tous les excès. La population de Bâle^ presque uniquement conQ^trée dans la ville , est de 24,321 âmes; elle se compose de propriétaires et de négociants, qui n'ont avec les communistes de Liestall aucun point do
contact. Ce canton , situé à Tangle nord-ouest de la Suiisse, touche à la France et au grand duché de Bade. li ne communique avec la Suisse que par le canton de Bâie-campagne, qui peut à volonté lui fermer l'entrée du territoire helvétique.
La défaite des corps francs , l'animadversion dont ils furent Tobiet de la part des puissances , les sentiments d'estime et de respect que la générosité des vainqueurs dut inspirer, tout concourait à rendre possible un rapprochement entre les deux partis. Le plus faible , l'attaqué , était victorieux; les grands cantons pouvaient nier l'assistance accordée aux corps francs, comme ils la nièrent en effet, et venir tendre une main fraternelle à leurs confédérés. Ce vœu se trouvait alors dans plus d'un cœur. Genève renonçait a ses vieux préjugés pour se porter médiateur bénévole ; mais fceme , emporté par son orgueil et par ses projets ambitieux, recula devant une réconciliation. Ses conseils s'avouaient enfin à leur honte par l'organe de Neuhaus : * Que la démoralisation du pays était telle que la Société se voyait menacée d'une dissolution prochaine. „ Et en face de cet abîme, Berne se précipitait vers l'anarchie. Ri«n ne pouvait plus suspendre l'alliance offensive et défensive que le Radicalisme venait de signer contre la patrie. Ce fut dans ce moment d'angoisses que les cantons primitifs essayèrent de conjurer par le Sonderbund les calamités qui allaient fondre sur la Suisse. Cet acte réveilla dans tous les souvenirs les vieux échos de Grutli et de Brunnen.
Le Radicalisme avait déjà fait tant de miracles de perversion qu'il ne désespéra point encore d'arriver au terme de ses désirs. L'idée révolutionnaire a pour lui des ressources toujours prêtes. Lorsqu'elle ne peut pas séduire un gouvernement honnête ou entraîner un Etat indécis , il lui reste à tenter la chance d'une émeute. A la fin de 1845, Genève, Saint-Gall et les Grisons ne prenaient parti ni pour les Radicaux ni contre les Catholiques. Ces hésitations de conscience étaient un mauvais symptôme pour les Sociétés secrètes. Elles s'en alarment; aussitôt on se détermine à bouleverser ces cantons.