CHAPITRE XU
Neuhans au pouvoir. — Sa politique de juste-milieu. — Ôclisenbein et Stœmpfli se réconcilient pour attaquer Neuhaus. — Il est suspect aux Sociétés secrètes. — Le docteur Snell et ses jugements. ~ Les assemblées populaires exigent une nouvelle constitution. — Leurs menaces. — Le Grand-Conseil de Berne veut résister. — La Constituante est décrétée par les corps francs. — La solitude se fait autour de Neuhaus. — La fête radicale d'Interlachen. — Nouveau gouvernement radical à Berne. — Neuhaus , abandonné par tout le monde , se retire à Bienne. — Ochsenbein chef du ^gouvernement bernois. — Afin d'attaquer le Sooderbund , les Radicaux se ,rattachent au pacte fédéral.— Zurich, canton directeur, demande des explications à Lucerne sur l'alliance séparée. — Pour gagner une voix de phis on veut révolutionner le canton des Grisons. ~ Position de cet Etat. — Son origine et sa topographie. — Ses mœurs. — La Diète de 1846 à Zurich. — On force les Catholiques à assister au camp fédéral de Thoune. — Impuissance de la Diète. — Elle ne peut résoudre 'aucune des trois questions qui agitent ki Suisse. — Ochseubein nonuné député à la Diète. — Révolution à Genève. — Position de ce canton. — Ses persécutions contre les Catholiques. — Sa double politique au dedans et au dehors. — Le» conservateurs protestants prêtent l'oreille aux perfides conseils des Radicaux. — V Union protestanU dénoncée par M. Rilliet de Constant. — Effet de cette union. — Fausse position des Catholique» genevois. — James Fazy et ses journaux. — Les Conseils de Genève cherchent à prendre un terme moyen dans l'affaire du Sonderbund. — Les Radicaux s'agitent. — L'insurrection éclate aux cris de mort aux Jésuites! — James Fazy dictateur. — Lucerne refuse de reconnaîre la révolution de Genève,
De fatales erreurs et des ambitions , encore plus fatales que toutes les erreurs , poussaient la Suisse à sa perte. IVeuhaus , instrument des Sociétés secrètes, mais instrument qui ne demandait pas mieux que de travailler pour son compte, avait essayé d*ajourner le dénoûment. il voulait que oeme fût vorort, afin de diriger par lui-même la révolution et de s'en constituer l'usufruitier. Le i^^ janvier 1847, sonvoBu devait être accompli , et Berne présiderait pour deux années la Diète fédérale. Depuis sept à huit ans, cet homme , à qui tout avait réussi , s'était habitué à regarder
les autres du haut de ses vanités. La révolution était son domaine; il Texploitait selon ses caprices. Neuhaus se persuada qu'après l'avoir déchaînée , il pourrait s'en servir comme d'un marchepied. Le gouvernement radical' qu'il avait créé en haine du juste-mUieu qui avait renversé la vieille aristocratie s'était fait l'âme de tous les complots. On l'avait vu tour à tour flatter et asservir le peuple. Le souffle de sa propagande radicale flottait sur cette masse
I'nerle comme un esprit de tempête sur des eaux mortes* 1 avait fourni aux corps francs les armes , les munitions, les soldats , les officiers qui devaient contribuer au sac de Lucerne. Il fomentait, il organisait les assemblées populaires, il appelait à l'insurrection les mécontents de tous leis cantons; il les encourageait dans la lutte; mais , quand le succès trahissait les espérances de Berne, Neuhaus abandonnait ces enfants perdus do l'émeute à la vindicte de l'opinion publique. On le voyait même , comme dans l'invasion des corps francs , flétrir avec une espèce de probité indignée , les attentats qui venaient d'échouer, et dont il n'y avait qu'opprobre à tirer.
Neuhaus, assuré de son omnipotence, avait trouvé dans le docteur Guillaume Snell et dans l'avocat Staempfli , des sacrificateurs qui s'acharnèrent sur Ochsenbein, victime désignée à leur fureur plumitive. On combattit des deux côtés avec plus d'injures que de bonnes raisons; mais bientôt on s'aperçut dans les deux camps que Neuhaus cherchait à les compromettre l'un par l'autre, et qu'il ne les déshonorait que pour capter la confiance des émeutiers. Un de ces revirements dont la démagogie seule a le secret fit tout à coup cesser les hostilités entre Ochsenbein et Sta^mpfli. Ils s'étaient déchirés à belles dents; ils oublièrent leur passé d'outrages pour se retourner contre f avoyer bernois. Les porps francs , dissous par un décret de la Diète , et néanjnoins plus vivaces, plus audacieux que jamais, devaient naturellement pencher vers celui qui leur offrirait une plus large source de calamités à exploiter. Créés pour le crime, ils n'avaient à remplir qu'une carrière de forfaits. Neuhaus semblait s'arrêter dans cette voie, il durent donc s'attacher à Ochsenbein, que la vengeance et l'ambition poussaient à tous les attentats. Le H septembre 1845, Neuhaus avait, dans son message au Conseil exécutif, jeté le cri d'alarme, çt déploré en termes éloquents de justice la triste situation
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faite à THclvétie. Il incriminait tout le monde, excepté luimême. Il demandait que Tautorité fût enfin armée de moyeni? efficaces pour réprimer les désordres de la rue et les tentatives contre des cantons confédérés. C'était jouer une partie téméraire; car dans les divisions intestines dont la Suisse était tourmentée, les deux conseils de Berne, Tavoyer et le peuple, tout était coupable jusqu'à la sonnette du président, ainsi que le disait Carriêr-le-noyeur à la Convention. L'enivrement du pouvoir avait surexcité l'orgueil dé Neuhaus. Parvenu au raîte des honneurs démocratiques, i! se croyait inattaquable, et il ne regardait ses complices ou' ses dupes que comme des manœuvres utilisés au profit de ses calculs.
Ce message était une chose grave. Neuhaus et le Conseil exécutif menaçaient d'abdiquer si le Grand-Conseil ne se rendait pas à leur avis , et ne leur accordait pas les pleins pouvoirs demandés. Le Grand-Conseil qui avait tant fait pour l'anarchie ne sut pas refuser l'aumône de quelques mesures exceptionnelles à l'ordre ébranlé. Après deux jours d'orages parlementaires , une majorité de cent trente-huit voix contre quarante-deux sanctionna le message de Neuhaus , et avoua implicitement qu'elle avait compromis le bonheur et la paix de la Suisse. Cette victoire fut la dernière de Neuhaus. Ochsenbein le ménageait dans sa polémique; on sentait qu'entre ces deux hommes il existait une haine sourde que des services mutuels n'avaient fait qu'envenimer , un secret qu'aucun d'eux n'osait révéler. La Diète venait de rayer le général dès corps francs des cadres de l'état-major fédéral. Dans sa campagne contre Lucerne , il ne s'était révélé ni capitaine expérimenté , ni soldat au moins doué de cette bravoure vulgaire qui absout l'homme , après que le chef a été jugé. Ochsenbein renonça aux exploits militaires pour courir la carrière des conspirateurs. Les corps francs l'avaient vu aux combats. Il n'était pas plus intrépide qu'eux; les corps francs en fireAt leur idole et l'opposèrent à Neuhaus qui , en quelques jours , sentit briser sous ses pieds le trône de sa popularité.
Par une exigence de position que son habileté étouffée par sa superbe n'avait jamais semblé prévoir, Neuhaus était obligé de renier tous ses dieux, d'abjurer son passé radical et de mentir à sa vie entière. Ce ne fut point un sentiment d'honnête repentir qui lui inspira ce retour vers les idées
d*ordre. L'étoile d'Ochsenbein se levant à l'horizon élaft saluée par tous les démagogues de Berne. Il n'en fallut pas davantage à Neuhaus pour revenir à là modération. Mais ii avait donné de funestes exemples. Ses leçons , sa conduite et l'immoralité de ses calculs politiques avaient appris aux autres les artifices des conspirateurs, les ruses à employer pour renverser un gouvernement. Il hésitait dans le mal; ses admirateurs de la veille se mirent à l'œuvre pour lui arracher les débris du pouvoir que ses mains retenaient comme dans une dernière étreinte d'agonie. Neuhaus avait oublié qu'il n'est pas de politique plus maladroite que la politi(^ue des habiles. Sans principes , sans convictions , il avait toujours proclamé le culte des faits accomplis et l'adoration du succès. Comme ses devanciers et ceux qui le suivront dans le juste-milieu ou dans les parties intermédiaires , ii avait tout renversé, tout souillé, tout méconnu, tout réfuté, tout calomnié autour de lui. Afin d'accélérer le progrès de l'idée démagogique , il avait forcé la civilisation fraternelle à rétrograder jusqu'à Caïn; il avait condamné la religion du Christ et la loyauté humaine à s'arrêter à Judas. La révolution , qui a fauché par coupes réglées tant de célébrités qu'elle improvise, eut bientôt décidé la chute de Neuhaus. Avec les ïavel et les Weber * dont il s'était entouré , Neuhaus devenait suspect aux Sociétés secrètes. Il ne déployait pas l'énergie nécessaire. Sa dévorante activité d'autrefois s'endormait dans les délices du pouvoir; il n'obéissait plus à l'instinct révolutionnaire; les Sociétés secrètes lui infligèrent la punition de son crime. Un mot d'ordre fut donné aux Clubs et aux Journaux; puis le même jour, à la même heure, Neuhaus se trouva accusé, condamné et flétri du nom de Jésuite. Ce jour7là, Neuhaus se sentit perdu. Mais ce gladiateur du Radicalisme ne voulut pas mourir sans
* Le docteur Guillaume Snell, toujours entre ses deux vins, nous a fait connattre en quelques paroles ce malheureux Weber. Il accuse le gouvernement de Berne d'avoir usé d'une lâche hypocrisie envers les corps francs, et il dit : ^ Parmi les séides, à la tête du complot, se rencontrait un fils de paysan qui a persécuté son maître, son bienfaiteur, Weber, pour tout dire en un seul mot. Que Dieu lui donne sa récompense! C'est lui crui a fait bannir un généreux citoyen*, c'est lui qui a poursuivi les amis des corps francs. 9
♦ Le généreux citoyen, le bienfaiteur, le maître de ce Weber ^ fils de paysan , n'est autre que le modeste et égalitaire docteur Snell lui-même.
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engager une lutte désespérée. On Técrasait sous un nom qu il avait lui-même livré à des outrages immérités. L'avoyer magnifique dont ^es courtisans faisaient un Louis XIV de démocratie, disposait encore du gouvernement et de l'armée. Son arrogance ne l'abandonna pas. Il méprisait ses adver* saires comine il avait toujours méprisé ses complices : il se décida à une lutte suprême.
Pour agiter le pays et tenir incessament en échec la tranquillité et la fortune publique , Neuhaus avait dressé quelques Radicaux à former des clubs en plein vent que Von appelait assemblées populaires. Naguère organisées contre les cantons primitifs par l'avoyer de Berne en personne, ces assemblées jusqu'alors rampantes au moindre signe de sa main allaient s'ameuter contre lui. Le 12 janvier 1846, le Grand-Conseil doit se réunir pour délibérer sur le changement de Constitution que le peuple des corps francs réclame au nom du salut public. La veille à Thoune et dans la ville d'Aarberg, les Sociétés secrètes, ont pris leurs précautions. Plus de quatre mille citoyens , convoqués par Ochsenbein , assistaient au meeting radical. Kohler * le préside avee Ochsepbein et le docteur Herzog pour secrétaires. La parole est aux avoeats et aux régénérateurs. Sury et Staempfli d'un côlé, le cordelier apostat Knobel et Weingart de l'autre, parlent de l'oppression de l'Israël démagogique. Dans la prévision que Neuhaus ne voudra pas laisser dicter la loi à son gouvernement , on la lui impose d'avance. L'assem* blée demande la révision intégrale de la jeune Constitution
(>ar une Constituante; et, si les deux conseils de Berne ne ont pas droit à cet ordre , les corps francs que la Diète croit avoii* dissous par un décret impuissant, marcheront sur Berne comme déjà ils ont mai:ché sur les cantons catholiques. Les janissaires radicaux de Bâle-campagne s'offrent en exemple aux démagogues de Berne. Une adresse publiée dans les journaux contient celte provocation :
"Cest donc en toi, en toi seul, peuple bernois, que repose l'espoir de la patrie. Tu n'a pas le droit de veto, mais
* Le docteur Snell, rhomme des Sociétés secrètes, l'initiateur à la fraternité , a écrit de ce Kohler : " Kohler peut être un bon adjndant; mais il a beau se faire valoir, il est haï. On n'a pas oublié ses antécédents, sa conduite infâme envers les libéraux et les réfu* gîéa. Intraitable , orgueilleux , despote , il ne peut vivre en paix avee personne, mais il peut rendre des services pendant quelque temps. «
tu as quelque chose de plus précieux et de plus utile : les Assemblées populaires. Imite-nous, imite Bâle-campagne; lève-toi comme un seul homme contre le gouvernement qui te réduit en esclavage. Rien de plus lâche au monde qu'un Libéral apostat. Si le poltron Neuhaus tempête , si Tavel fi-appe avec insolence sur sa clef d'or, si Weber grince des dents et rumine sa bave, ces intrépides sentent leurs genoux trembler sous eux, d'autant plus qu'ilç pérorent, jasent, menacent davantage. Ainsi donc, à l'œuvre ! Que le peuple i)araisse en armes devant les portes de Berne; qu'il demande la révision par une Constituante, et la réélection de tous les fonctionnaires; qu'il fasse ensuite nommer une commission pour surveiller le gouvernement pendant ces temps critiques. Ochsenbein aurait un moyen , mais un seul , d'écarter les graves soupçons qui planent sur lui : c'est d'arriver à Berne à la tête de 20,000 hommes.
^ Mais , hélas I Berne voit s'augmenter tous les jours le nombre des hommes méticuleux qui prêchent la légalité, qui veulent rester dans les limites tracées par la loi, qui ne veulent rien faire contre la loi. Même dans le Comité cen- *ral de l'Association populaire, on n'entend plus parler, qui )ourrait le croire? que de loi, de légalité, d'ordre et de ranquillilé publiques. „
A la nouvelle du mouvement opéré par les exagérations du Communisme , le Grand-Conseil s'indigne. Neuhaus n'a
(las assez de paroles amères pour maudire là révolte dictant a loi au gouvernement établi. Mais ce gouvernement , né d'une insurrection qu'il a provoquée, participait à la création des corps francs , qu'il répudie aujourd'hui. Ce gouvernement est cloué au pilori; il faut qu'il se décide à abdiquer ou qu'il voie les sicaires des Sociétés secrètes camper sur son territoire. Le Grand-Conseil entrait dans son ère de décadence. L'exercice du pouvoir avait usé dans ses membres la fibre révolutionnaire. Tous voulaient gouverner au profit de leur ambition , et faire un semblant d'ordre après avoir déchaîné l'anarchie. Dans les beaux jours de son exaltatiouj le Grand-Conseil a déclaré que le peuple, le seul, le véritable peuple était celui qui se ramasse sous les tables des cabarets ou dans la fange des rues. Il a donné tous les droits à ce peuple de misérables réfugiés ou d'aventuriers sans patrie. Les voilà qui se lèvent en armes et qui tournent contre leurs premiers professeurs d'insurrection les
enseignemenis qu'ils ont reçus. Le Grand-Conseil harcelé, intimidé, a recours à un expédient de juste-milieu. Il décrète la révision de l'acte constitutionnel par une Commission de gouvernement.
Ce biais était Uii outrage aux corps francs et aux dubistes de Berne, qui aspiraient à tout constituer à leur façon. Le^ sectkms populaires se déclarent en permanence. La proposition du drand-Conseil est soumise le 1®"^ février au sorutin des Assemblées^ primaires. Vingt-quatre mille voix contre dix mille se prononcent pour que la futui*e Constitution soit r<BUYre d'une Constituante. On procède à l'élection des membres qui formeront cette Constituante; elle ^t choisie dani^ l'élite des démagogues. Le 18 mars 1846, elle se réunit sous la présidence de Frédéric Funck, avocat, qui, à force de trop heureuses chicanes, se vit plus d'une fois réprimandé par la justice. Funk, nature malléable et sans opinion , s'empresse de convoquer à Soleure les corps francs , dont la Constituait va faire ses exécuteurs. Ochsenbein et Stœmpfli ont ouvert l'un contre l'autre une guerre atroce à coups de plume. On les a vus se prodiguer l'outrage. Les Sociétés searètes croient avoir besoin de ces deux hommes; elles ordonnent une réconciliation , et ils se rendent leur estime. On les nomme présidents des deux bureaux de J' Assemblée. Afin de concentrer entre leurs mains la violation des lois et la direction de l'émeute, ils sont en même temps les chefs avoués des corps francs.
La nouvelle Constitution se bâclait au milieu des désordres de la rue et des anathèmes contre le gouvernement deNeuhaus, qui tombait en dissolution. L'avoyer espérait tenir tête à l'orage; mais, peu à peu abandonné par ses flatteurs, Il s'épouvantait de la solituae faite autour de lui. Il entendait les marchés qui se concluaient à voLx basse; il recueillait le prix des trahisons qu'il avait semées. Penché sur le bord du précipice, qu'il contemplait d'un œil égaré, l'avoyer restait sans conseils, sans volonté, et sa main, crispée par la douleur, se cramponnait à ce siège dont les Bubenberg , les d'Ërlach, les Wattenwyl et les Diesbach avaient fait la gloire. Ses manifestes , ses discours, sa vie privée , tout était pasfé au crible de ses adversaires. La presse de Berne, de Soleure et de Bâle-campagne, si riche d'insuHes, eut bientôt épuisé le dictionnaire du mépris contre celui qu'elle ne désignait plus que comme le uespote, l'aristocrate, l'orgueil-
leox , le Jésuite. La Gaseife Fédérale de Berne était aiuc ordres de Neuhaus. Il répondit: ^ Quels sont les hommes qui osent tenir un pareil langage ? Ce sont les matadors de lArgovie; ces hommes que rénergie du magistrat oa'ils Tilipendent a tirés d'embarras après qu'ils eurent yiolé le pacte fédéral, au moment où la Suisse était indécise sur les mesures qu'elle devait prendre au sujet de la suppression des couvents, qui a jeté l'épouvante et l'effroi dans tous les Etats de la Confédération, lifais vous , créatures de H. Neuhaus, ne poussez pas des cris de joie anticipée. Le régime qui pèse sur l'Argovie tombera bien encore une fois^ dans un abîme plus profond , et il ne pourra plus s'appuyer sur le bras d'un avoyer Neuhaus pour se relever de sa chute. Un peu de patience ! la justice a déjà frappé le puissant protecteur; ces méprisables protégés n'échapperont pas aux coups qui les menacent. „
Les révolutionnaires attaqués par leurs complices ne peuvent jamais se défendre sans s'accuser eux-mêmes. Neuhaus n'échappa point à cette terrible expiation, et, dans ce testament du désespoir, il ne craignait pas de proclamer que la suppression des couvents d'Argovie, son œuvre, à lui, était une violation du pacte. Personne n'en avait jamais douté; néanmoins, à force de chicanes de légiste, Neuhaus avait été le premier à obscurcir la vérité. Le cercle électoral de Péry, dans les montagnes du Jura protestant, avait cédé aux supplications de Favoyer en décadence. Ce cercle Favait nommé à l'Assemblée constituante. Mais là , en présence de ses ennemis triomphants, Neuhaus n'eut qu'à courber la tête sous les humiliations. On fit passer son agonie )olitique par toutes les tortures. Ochsenbein parla même de e décréter de haute trahison et de concussion , parce que* dans un jour de reconnaissance radicale, Argovie avait offert quelques vases d'argent au superbe avoyer. Le club de 1 Ours l'avait condamné; l'Assemblée populaire de Brodhaeusi près de Wimmis , convoquée par des députés de TOberland, condamnait presque à la même heure la future Constitution. Cette assemblée de Brodhe^usi , où dominaient les intrigants, ne s'arrêtait pas au milieu de la route. Elle demandait pour son peuple le veto et la nomination des préfets , pour elle l'inamovibilité des fonctionnaires publics , et, dans tous les cas , l'entretien des pauvres aux frais de l'Etat. Chacun rêvait une loi selon ses fantoisies ou ses calculs.
li viAl un jour ou les étudiants de théologie de l'Université bernoise voulurent , eux aussi, se mêler au mouvement. La fièvxe des vœux s'emparait de tous les esprits; ces étudiants n'ont encore rien à voir dans les agitations de la rue, mais ils désirent, en leur qualité, de futurs ministres de l'Eglise protestante, se trouver à la hauteur dû siècle. Il leur faut donc un enseignement plus en rapport avec les idées dominantes. Strauss a répandu Talhëismc dans Zurich; à la majorité de vingt-six voLx contre quatre, les Théologiens demandent aue Zeller de Tubingen , disciple du docteur antichréden, leor soit donné pour professeur. C'est un réfugié allemand, hostile à tout esprit de foi; ils revendront, malgré les résistances du protestantisme ^
Le 31 juillet 1846, cette Constitution, dont chaque article est une injure à la liberté et à la morale, fut votée aux acclamations des clubs. Il y eut des fêtes communistes dans tout le canton de Berne ; les montagnes se couvrirent de feux de joie , le canon retentit comme pour donner le signal de l'incendie; mais ce fut à Interlachen que le nouvel acte constituant fut inauffuré avec le plus de pompe radicale. On porta des toasts : à la liberté de rintelligence I à la mémoire des corps francs I à l'expulsion des Jésuites ! et , pour résumer tous le$ voeux, le pasteur Weyermann prend la parole. Il annonce qu'il faut donner le baptême à la Constitution, puis il ajoute , eu indiquant du doigt à ses auditeurs la Jung- Frau ou le Mont de la Vierge : ^ Je désire que cet enfant devienne comme cette montagne , une Vierge forte et puissante, iière et inébranlable. ^ Tout à coup le pasteur se tourne; vers le Uœnch ou le Moine , autre glacier de TOberland: ^ Ce mont, continua-t-il , menace la Vierge, bien qu'elle ne lui ait fhit aucun mal. Oui, un monstre au chapeau i trois cordes menace l'enfant que nous venons de baptiser. Défendez-le, patriotes, protégez-le, afln qu'il puisse bientôt chasser les Jésuites. „
Les Jésuites à Berne , ce n'était pas l'Ordre de Jésus, qui n y avait jamais été établi. Par oe cri de proscription, le Ra-
> Qaand le disciple ée Strauss se remfit aux vœux des athées bernois , ses admiraleur», YQbtervaieur dû Berne. Journal protestant, annonça son arrivée en ces termes : ^ L'antechrist est descendu à l'hôtel des Tisserands. Le prince des ténèbres voyage incognito , comme les grands personnages ont coutume de le faire. Il a pris (e nom de docteur Zeller de Tlibingen. ,
dicalisme désignaitNeuhaus et ses révolutionnaires attardés. Le Comité central de l'Association bernoise^ qui prenait ses inspirations à la fumée bachique du club de TOurs , avail publié son manifeste. On y lisait : ^ Le salut du peuple suisse doit venir d'en bas, il n'y a rien à espérer d'en haut. „ Cette doctrine avait présidé à la fabrique de la nouvelle Conwti** tution, on allait l'appljquer dans la nonûnatioa des magistrats appelés à gouverner le canton. Le 28*août 1846, Funk^ Ochsenbein^ StaBmpfli, les deux Schneider, Steckmar, Immer et Jaggi sortent de cette fournaise électorale.
Quatre ans à peine étaient écoulés depuis le jour oùNeuhaus avait vu son' nom acclamé à l'unanimité par onze cotléges électoraux. Le 28 août, pas une bouche ne le prononça. Il tomba au pied de tous les scrutins, brisé par la tempête qu'il avait si habilement amassée. Un silence de mort se faisait autour de lui ; il^s^aya de le rompr<e en croisant le fer de sa plume avec ses lœui^ux vainqueurs. On l'accabla sous l'épithète de Jésuite ; on le foudroya par un sourire de dédain. En horreur à ses amis , devenu un objet de pitié pour ses adversaires , Keuhaus alla cacher , dans une maison de <îommerce de la petite ville de Sienne , ses remords et ses désespoirs* Les Sociétés secrètes, dont il avait cru maîtriser la puissance, le condamnaient à l'obscurité. Il essaya, en écrivant la biographie d'un médecin, de souleYer le linceul jeté sur sa vie. Une put y parvenir. La presse resta muette et indifférente. Vn jour cependant , le nom de Neuhaus retentit de nouveau dans les feuilles publiques. Toutes répétaient la même nouvelle , toutes annoi^ çaient en ces termes , et au milieu des .faits les plus divers : * Neuhaus, l'ancien avoyer de Berne , est mort. „
Ce fut le seul éloge funèbre qui, les 11 et 12 juin 1849, retentit sur le tombeau de celui qui, pour la satisfaction d'un rêve ambitieux, avait précipité son pays dans d'inextricables révolutions.
Faite en haine de la liberté, la Constitution de 1846 proclamait la licence comme la seule règle qui pouvait naître de l'alliance des Sociétés secrètes et des corps francs. Tous les désordres y trouvaient une garantie, tous' Les devoir^f moraux y étaient foulés aux pieds^ on y menaçait dans leur existence les divers cultes, la foi catholique sui^tout. Les citoyens qui avaient reculé devant l'aflilialion aux Sociétés secrètes se voyaient frappés d'incapacités légales , d'exclu-
sioH de tout emploi, d'eddl même, au gfé des caprices du Radicalisme. Les membres du Grand-ConSeil furent dignes d'une pareille Constitution. Le populaire électoral les choisit paormî les corps francs. Ce Grané-Conseil nomma son Conseil-exécutif, les soldats nommèrent leurs officiers et toutes ces nominations allèrent prendre les chefs les plus compro- «ris dans la. déroute de Lucerne pour les élever aux nonneurs militaires et civils. Ochsenbein avait été rayé des cadres de Tétat-major fédéral; il fut élu colonel bei*nois.
Cette .réhabilitation des xjorps francs par les clubs avait plus d'une sinistre conséquence. Les corps francs n'étaient plus obligés de. se disculper, de se faire absoudre. Ils trônaient à Berne , dans la ville fédérale; ils disposaient des arsenaux du canton, de ceux de la Confédération, du trésor cantonal, de la fortune publique, des fortunes particulières qu'ils s'apprêtaient à confisquer par l'impôt et par l'emprunt forcé. L'armée , les quarante mille baïonnettes sur lesquelles Neuhaus s'était si longtemps appuyé, l'armée était à leurs onires; Berne allait se trouver vorort en exercice,
Vn long" cri de guerre était sorti de cette émeute de six mois. Les corps francs vaincus se relevaient de leur défaite, en contemplant au pouvoir Ochsenbein , leur général , qui déjà s'étudiait, par une dignité fardée, à parodier la majestueuse simplicité des vieux magistrats. Les corps francs n'avaient pas assez de menaces à vociférer contre les Catholiques. Dans les clubs qui se multipliaient sur tout le pays, qui envahissaient les auberges et les tavernes pour s'installer plus commodément entre la cave et la tribune aux harangues , il n'était question que de soumettre et de pfiassacrer les Sui&ses fidèles au ^cte. Les feuilles publiques d'un côté, les discours de l'autre ne retentissaient que de provocations incendiaires. Les circonstances étaient graves. Fribtoui^, enclavé par Berne et Vaud, ses deiix frères ennemis , ne se déguisa plus à quelles tristes extrémités il allait se voir réduit. Le Communisme débordait à ses frontières. D'une main il tenait à Lausanne le sceptre de Druey , de .l'autre il jouait avec celui que les corps francs de Berne destinaient à Ochsenbein. Le 18 juin 1846, le Grand-Conseil de Fribourg- accède aux vœux du peuple. Sous ofF^e de réciprocité, il promet aux cantons primitifs secours et asrâtance contre toute agression. LeSonderbund était fondé; mais, commet! n'entrait ai dans ses pensées, ni dansées vopux
d'attaquer ses voisins, le SoiiderImiid,<lont le ietritôire était respecté, laissa passer sur sa tête les orages d^injares. Ses frontières n'avaient pas été l'objet d'une invasion matérielle; il ne se crut pas en droit àd protester ou de s'armer contre ce qui se tramait dans les cantons limitrophes.
Le Radicalisme avait plus d'un moyen à sa disposition pour agiter la Suisse. La convocation d'une Diète extraordinaire était une de ses ressources. L'attitude passive du Sonderbund ne lui permit pas d'y avoir recofurs. Les coorps francs et les Sociétés secrètes travaiUaient au grand four et dans l'ombre. Ils organisaient leurs plans; ils se mettaient en quête des difficultés à faire surgir.- La question des couvents d'Argovie , la révision du paicte fédéral , l'évocation même des Jésuites, tout cela avait été usé par Neuhaus; tout cela n'offrait plus d'aliments assez substantiels pour irriter les estomacs avides et Masés de la démagogie livrée à elle-même. On cherchait un sujet plus brillant, un texte qui pût directement blesser les cantons primitifs, en immolant leur souveraineté. On crut le rencontrer dans l'aHiance défensive conclue par les Etats duSonderbund en vue d'hostilités prochaine et annoncées à tous les carrefours de la Suisse.
Ochsenbem et ses aides , de complicité avec les réfugiés lucemois et les adversaires personnels que le bon Dieu comptait dans le pays de Vaud , découvrirent que les can^ tons primitifs avaient commis un crime impardonnable en repoussant une injuste agression. Ce crime empruntait encore quelque chose de plus monstrueux à la victoire que l'intrépidité des Catholiques avait osé remporter. Maintenant ils opposaient l'énergie à la violence, le droit à l'iniquité. Aux termes de Tarticio 4 du pacte fédéral, ils se promettaient un mutuel appui contre des périls évidents. Ochsenbein, en avocat plutôt qu'en général expérimenté, révéla au Radicalisme que cette alliance était une atteinte mortelle au pacte. Cette alliance cependant n'avait rien d'anormd pour les Suisses. Elle datait de 1815 , elle se renouvelait chaque année, lorsqu'à l'ouverture des Diètes, chaque can-. ton prétait le serment ^ de maintenir constamment et loyalement l'alliance des confédérés , à teneur du pacte du 7 août 1815 qui viont d'être lu; do sacrifier dans ce but nos biens et nos vies, de procurer par tous les moyens en notre pouvoir le bien et 1 avantage de la commune patrie et de chaque
Etat en particulier; de détourner tout ce qui pourrtit leur nuire, de vivre dans le bonheur comme dans 1 infortune en confédérés et en frères, et de fair« tout ce que le devoir et rhonneur exigent de bons et fidèles alliés. „
Le Libéralisme d'abord, les Radicaux ensuite, les corps francs et les Communistes renchérissant sur le tout, avaient, depuis 1831 , violé ce serment comme à plaisir. Le parjure des uni^ ne légitimait point le parjure chez les autres. Les Catholiques respectaient la parole donnée; ils ne songeaient pas à y manquer , même lorsqu'on abusait à leur égard de celte chevaleresque loyauté. Au lieu de violer l'acte fédéral, ils s'engageaient à le défendre. On tourna contre eux ce scrupule qui était un remords et bien plus encore un obstacle pour les Radicaux. Une grossière ironie , inventée au club de l'Ours et colportée dans tous les ateliers gouvernementaux des Communistes , devint l'accusation la plus grave contre le Sonderbund. Aux yeux des révolutionnaires qui s'étaient usés ou allaient s'user au pouvoir , le pacte n'était plus qu'un chiifon de papier sans valeur. Ils se mirent l'esprit à la torture , afin de démontrer qu'il leur avait été bien permis à eux de le violer dans son essence et dans chacun de les articles, mais qu'ils ne toléreraient pas cette violation, même détournée, de la part des Catholiques, li fallait être Radical suisse oii Libéral français pour s'accorder ainsi deux poids et deux mesures. Les clubs et les Sociétés secrètes accueillirent cette incomparable mystification de logique avec de joyeux trépignements.
Il fut convenu que , pour embarrasser l'Europe et pour masquer des projets ultérieurs , or^ allait témoigner le plus profond respect au pacte de 18i5» Ses lambeaux épai-s servirent à couvrir les nuées, de Constitutions cantonales qui, depuis 1830, étaient toutes une atteinte plus ou moins détournée au traité d'alliance. On plaça les Etats primitifs dans Talternative de reculer ou d'être décrétés de rébellion. Reculer, c'était pour les corps francs le signal d'une invasion en détail; se laisser déclarer en révolte ouverte, c'était la guerre civile et l'extermination des Catholiques par l'armée fédérale, faisant alors office de corps francs. Cette tactique nabusa que ceux qui, dans les questions de salut pour les peuples, ont besoin de se laisser tromper par un sentiment d'égoïsme ou de lâcheté. Ils étaient alors en majorité dans le monde.
Zurich, cantqn directeur, eut injoneti^n de porter le premier coup. Au nom de Tautorité fédérale, il dut attaquer les Etats primitifs avec le glaive à double tranchant que les anarchistes lui présentaient. Le vorort obéit. Le gouvernement de Lucerne reçut au mois de juin 1846 une dépêche par laquelle on lui demandait si Facte constitutif du Sonderhund, publié à Fribourg et dans tous les journaux, était officiel. "Dans celte hypothèse le vorort s'empressait de déclarer qu'il regardait le texte de cette alliance "comme contraire au pacte fédéral, que nous devons, ajoutait Zurich, maintenir dans toute son intégrité.,,
Pour répondre à de pareilles démandes , il n'y avait qa'à faire passer au vorort un exemplaire du pacte de 1815, Lucerne prit plus gravement la chose. Il justifia les mesures attaquées , en alléguant les périls auxquels les Etats conservateurs s'étaient vu en butte, et les menaces dont ils se savaient encore l'objet. Pendant ce temps , Zurich , dans la circulaire d'usage du vorort à ses co-Etats , mettait* au nombre des questions à traiter à la prochaine Diète , deux points capitaux, dissoudre le Sonderbund et expulser les Jésuites. Ce fut sur ces points que le débat s'engag^^ dans les vingt-deux cantons , au moment où il falluif donner aux députés les instructions qui devaient régler leurs paroles et leurs votes. On touchait à la crise. Chacun la devança selon ses espérances, ou chercha à la retarder selon «es craintes * .
Jusqu'à ce jour le canton des Grisons , dans lequel un certain nombre de Protestants se joignaient aux Catholiques,
^ Dans cette occurrence ^ il se présenta à Saint-Gall un phénomène assez rare. La constitution cantonale prive les Catholiques de leur droit, et, malgré leur supériorité numérique, elle ne leur accorde qu^un nombre de députés égal à celui des Protestants. Soixanteouinze radicaux contre soixante-quinze conservateurs établissaient 1 équilibre parfait des suffrages. Saint-Gatl ne votait ni pour ni contre. Pendant deux ans, les partis se tinrent en échec. Le président du Grand-Conseil perdait son droit de suffrage; la présidence fut refusée jusqii'au jour où l'on modifia le règlement de ^elle sorte que le président put voter. Pour la Diète de 1846, le Radicalisme redoubla d'efforts, dans le but de capter un suffrage qui lui aurait donné une voix de plus contre le Sonaerbund. Deux députés au Grand-Conseil étaient alors absents par force majeure. Le Radicalisme s'empare de cette circonstance fortuite. Il fait assembler le Grand-Conseil , il l'appelle à délibérer. De cette délibération devait sortir la* guerre Un radical ne veut pas engager son pays dans une voie anssi périlleuse ; il se range du côté des Catholiques.
avait pa rësnler à FentraîDement ; mm Berne et Zurich eurent besoin de changer cet état de choses. Avec une somme d'argent prélevée sur les couvents d'Argovie, on salaria une voLx , et le canton des Grisons qui redoutait la eolère des corps francs se vit ainsi attaché au char du Radicalisme. Ce canton prétait bien sa voix contre le Sonderbund; mais il mettait pour condition qu'il ne fwrnirait pas de contingent militaire. Cette capitulation de coiiscieaoe n'était pas l'expression de la volonté populaire. Berne Tac* cepta comme moyen , car cette nouvelle recrue était d'une
ndejmportance pour la ligue. Situé à la partie orientale i Suisse , borné à Torient et au midi par le royaume Lombardo^Vénitien , l'Etat des Grisons touche vers l'occident au Tessin et vers le nord à Saint-Gall; il enclave au nord-ouest les petits cantons , et, après Berne , c'est le plus étendu de l'Helvétie. Il compte trois cent quatre-vingt-huit lieues carrées de surface et renferme de hautes montagnes d'où s'élancent les trote grandes sources du Rhin qui, à quelques lieues de Coire, se réunissent et limitent la Suisse jusqu'il lac de Constance.
Le canton est entrecoupé d'une soixantaine de vallées souvent séparées Tune de l'autre par des glaciers infranchissables, par des rochers à pic et par des neiges éternelles. Cette situation topographique doit peu contribuer au déve^ loppement de la [H)pu;lation. Aussi le canton ne possède-t-il que 84,506 habitants. En 1830, il en comptait 88,000; mais le Radicalisme, par ses exagérations et par ses turbulences, força plusieurs familles à chercher ailleurs une patrie moins e^xisée aux soubresauts révolutionnaires. Cet Etat, anciennement connu sous le nom de Haute-Rhétie , et peuplé par une colonie de Toscans , dut son origine , en 1424, à la réunion de deux Li^os, celle de la Maison de Dieu que dirigeait l'évêque de Coire ♦et la Ligue-'Grhe qu'avaient établie les populations des vallées du Rhin jusqu'à Reichenau. Plus tard, en 1436, d'autres peuplades habitant les vallées entre les monts Scaleta et Fluela, leRhéticon et la Plessour, qui se nommaient la Ligue des Dix Droitures ou des Dix Juridictions, se joignirent aux Ugues Grise et de la maison de Dieu. Puis , en 1491 , elles se constituèrent toutes trois sous le nom de pays des Grisons.
A l'exemple des cantons primitifs dont il brigua et obUnl l'alliance, sans néanmoins faire partie do la Confédération,
ce peuple se fit démocrate et jndépisndant. Ce n» fut m'en 179^ qu'il forma un canton helvétique. Elevés au sein d'une nature âpre et rigoureuse, les Grisons gardent dans le caractère quelque chose de leur clhnat. Graves , simples et honnêtes, ils sont modérés dans leurs goûts, et chez eux Thospitalité est une vertu des temps antiques. Dès Fenfance, on les habitue à braver le danger. Ne payant aucun impôt , souverains absolus dans leurs cnaumières , législateurs dans leurs Landsgemeindes , électeurs de leurs magistrats , élîgibles eux-mêmes aux premiers emplois , ils aiment avec passion la patrie et la liberté. Le bien et le mal leur sont également chers , pourvu qu'ils viennent de leurs ancêtres. Les droits civiques qui s'exercent dès l'âge de dix-sept ans n'ôtent à la jeunesse aucun de ces sentiments de vénération que les Grisons , avec leurs mœurs patriarcales , tiennent a professer pour les vieillards. Dans ce pays , on honore les cheveux blancs, et on vit encore au milieu du dix- neuvième siècle de cette existence des temps passés dont le souvenir même s'est éteint. Etrangers ou indifférents à tout ce qui se fait hors de leurs frontières , les Grisons suivirent l'impulsion de Berne, sans se douter qu'ils prenaient parti contre leurs amis des cantons primitifs dont les mœurs et l'amour de l'indépendance avaient le même mobile cp'eux. Certains démagogues de Coire exploitèrent la simplicité des Grisons. On leur persuada que leur liberté était menacée , que leur pays se voyait sur le point d'être attaqué. Ce peuple isolé prêta une oreille trop docile à de pareilles suggestions. Ces escarmouches cantonales allaient dans la Diète se reproduire avec plus d'autorité et se transformer en guerre civije.
La Diète s'ouvrit à Zurich, le 6 juillet 1846. Elle était ainsi composée : pour Zurich , MM. Zehnder , Riittimann et Escher; pour Berne, MM. de Tillier et Steinhauer; pour Lucerne, MM. Meyer et Millier; pour Uri, MM. Millier et Schmid; pour Schwylz, MM. Ab-Yberg et Diiggelin; pour Unterwald, MM. Hermann et Durrer; pour Claris, M. Blumer; pour Zug, M. Hegglin; pour Fribourg, MM. Fournier et de Forell; pour Soleure, MM. Munzinger et Schmid; pour Bâleville, MM. Burkhard et Lichtenhahn; pour Bâle-campagne , M. Frei; pour Schaffhouse, MM. Waldkirch et Bœschenstèin; pour Appenzeli (Rhodes extérieures), M. Oertli; CRhodes intérieures), M-Faessler; pow Argovie, MM.Frei-
Herosé et Weîssenbach ; pour Thurgtivie, MM. Kern et Kreis; pour Saint-Gall , MM. Baumgftrtner et Rinkeninanii ; pour les Grisons, MM. Brosi etPeterelli; pour le Tessin, MM. Francini et Jauch; pour Vaud, MM, Druey et Eytel; pour le Vallais, MM. de Courten et de Werra; pour Neu- <^â(el, MM. Calame et de Chambrier; pour Genève, MM. Brocher et Trembley.
Grftce à de nouvelles éleettons, le vorort de Zurich, ipréirïdé par M. Zehnder, venait encore de se plonger plus avant dans le Radicalisme. Les questions à résoudre étaient irritantes; les victimes se trouvaient en présence des sacrificateurs. Ce n'était plus une Diète; la Suisse se partageait 6n deux camps opposés: Tun qui attaquait toujours, l'autre qui se contentait de rester sur la défensive. Ici on paria de Taifaire des couvents d'ArffOvie et des protestations catholiques contre la violation du pacte fédéral; là, on évoqua l'expédition des corps francs, et il se trouva des orateurs pour la justifier. Pendant la Diète , une occasion leur fut offerte de montrer le mauvais vouloir dont ils étaient animés; ils la saisirent avec empressement. Les règlements portaient que les camps fédéraux, pour Tinspection et Tinstruction des troupes , seraient déterminés par les cantons. La guerre civila avait éclaté; elle menaçait encore. Les Catholiques demandent que, pour cette année, on supprime le camp de Thoune , où doivent se réunir des officiers et des troupes qui sortent de se battre les uns contre les autres, et qui sont loin d'être réconciliés dans un sentiment de fraternité. Le péril était palpabloj^les Radicaux eux-mêmes en convenaient. Mais ce péril pouvait provoquer une crise; tout au moins il plaçait les soldats des cantons primitifs sous le feu des insultes ou des moqueries d'un corps franc ou d'un clubiste. Une majorité absolue, telle que le pacte l'exigeait, se prononça pour forcer les Catholiques à assister au camp fédéral de Thoune: ils durent être fondus dans les hataillons bernois et argoviens , auxquels s'adjoignirent les volontaires d'Ochsenbein. La Diète avait ce droit, elle en usait avec rigueur; les cantons du Sonderbund se résignèrent à la loi. Le colonel de MaiUardoz commanda l'armée; et, grâce à la bonne discipline des Catholiques et à la prudence de leurs chefsr, les pi-ovocations du Radicalisme, ses essais d'embauchage, ses tentatives de corruption, tout échoua. Au camp de Thoune, la patience des Conservateurs
sous les armes avait eu quelque chose de tristement chrétien; à la Diète de Zurich, les députés catholiques ainsi que ceux de Neuchâtel se trouvèrenl exposés aux mêmes dangers; ils eurent la même longanimité. Un journal paraissait alors à Zurich, sous le titre de la V&ix LUire. Il parlait dans la ville fédérale, et, avec un atticisme admirablement révolutionnaire, cette voix libre disait: ^'Ne se trouvera-t-^1 donc pas une pompe vaudoise poulr déchoniller les cerveaux de ces gaillards-là ?„ Il pressait les patriol;es ^de donner une bonne raclée aux députés de Luceme. ^ Impassible sous tant d'insultes qui se produisaient jusque danâ son enceinte, la Diète ne savait plus se faire respecter dans ses membres. Elle se laissait imposer pour gardes du corps les journalistes et les coupe-jarrets des Sociétés secrètes; elle ne songea même pas à punir de semblables aUentats.
Malgré treize rejets successtfs , elle s'occupait pomr la quatorzième fois de la révision du pacte , tout en maintenant que le Sonderbund tendait à |e violer. C'éta^ pour la Suisse une affaire vitale. Elle fut repoâi^ée "par les Catholiques et par les cantons qui préféraient leur indépendance à la servitude dont Berne prétendait les^ accabler. Les corps francs avaient été dissous et flétris par la Diète de 1845; Tannée suivante , Bâle-campagne se fit leur apologiste. On ne parla plus de sévir contre eux; on voulut tourner les armes constitutionneUes de la Diète contre Lucerne envahi, et qui était sorti vainqueur dans la lutte. Pour préluder à des combats plus décisifs, on semblait chercher un terrain où les préjugés se développeraient plus à Taise. Les couvents d'Argovie ^'existaient ^ue pour mémoire; le 21 août on évoqua l'affaire des Jésuites. A l'unanimité moins Bâlecampagne, cette affaire avait été, dans la Diète de 1844, déclarée non fédérale et attentatoire à la souveraineté des cantons. Les Radicaux Paient pleins de bonne volonté pour amener la Gonfédéi^tion à se juger elle-même coupable d'ignorance en 1844, ou parjure envers ses co-^Etats en 184% mais la majorité ne se sentit pas encore assez d'audace. Le scrutin ouveit ne produisit aucun résultat.
La Diète availmission évidente de violer le pacte de 184 5^ Ses efforts ne tenddent qti'à ce but; le 31 août, elle change de tactique. Elle se présente comme la protectrice de Tacte fédéral, en citant à son tribunal les sept cantons qui ont juré de le défenilre par leur Sond^bund. Les Radicaux în-
terveriissaienl lesrdtes. On n'entendit plus des deux côtés que des hymnes de reconnaissance y que des chants de vénération adressés à ce pacte, qui était Farche d'alliance de tous leS' Suisses. Les Catholiques ne se laissèrent point prendre à cette jonglerie parlementaii^: Les affiliés des clubs n'avaient pas assez d'éloquence pour célébrer les mérites, jusqu'alors si imperturbablement niés, de la Charte Cédérale. Ceux qui, depuis seize ans , n'ont cessé de voter son maintten.au milieu des attaquer dont il fut l'objet, déclarent qu'il existe un moyen aussi simple que concluant de prouver le respect de tous à l'égard de ce palladium helvétique. Il faut s'opposer à sa destruction, et faire sortir du recès la quinzième proposition de le réviser. Cet argument étaU sans réplique; Argovie se charge de tourner la difBoulté. C'était L'enfant terrible de Berne jetant ses pétulances et ses indiscrétions calculées à la traverse des discussions, pour sonder le terrain. Il propose à la Diète de se déclarer en permanence jusqu'au jour où les cantons du Sonderbund seraient soumis à l'idée radicale. La motion d' Argovie était prématurée, mais elle devait fermenter dans les esprits; elle avait chance de succès, puisqu'elle entravait la liberté. Berne l'ajourna en 1847, à l'époque où le vorort siégerait au milieu des corps francs.
Cependant la Diète ne pouvait pas se fermer sans avoir joint un outrage parlementaire aux outrages dont la presse du Radicalisme chargeait les Catholiques. Il fallait les hu*milier dans leur victoire et dans leur patience. Le gouvernement de Berne réalisa d'un seul coup toutes ces espérances. Il venait de se constituer par les corps francs. Ces derniers , pour donner un témoignage de leur compromettante estime au général improvisé qui les a conduits à la déroute, nomment Ochsenbein député à la Diète. Elle va terminer ses séances; Ochsenbein se présente en triomphateur dans son^enceinte. Le colonel Théodore. Ab-Yberg, député de Schvvytz, un de ces soldats qui ne s'eilVaient pas des rumeurs
[parlementaires et des calomnies de quelques journaux, s'éève, au nom de l'honneur national, contre I insulte faite à l'Assemblée fédérale et aux cantons sur le territoire desquels Odisenbein a vouhi porter la dévastation et l'incendie. Il déclare , en présence des muets du sérail bernois , qu'il ne siégera pas à côté de cet homme» 'Ochsenbein essaie , par une forfanterie digne de ses rapports militaires, de se relever
du coup qui lui est porté en pleioe poitrine. Sa tentative ne réussit pas ipiçux que ses campag^nes. K
Le 12 septembre , la Diète tint sa quarante^unième et dernière séance. Lea Radicaux s'étaient €om{^tés ; ils avaient organisé leur plan; ils ne songèrent pins qu'à pousser le pays aux extrémités révolutionnaires. Dans tontes les déli*^ bérations , Genève avait gardé protocole ouvert , c'est-àdire n'avait émis aucun vote , selon les instructions données à ses députés. Il fallait que cette opposition aux vues et 9mx ordres de Berne eût un terme. Le club de l'Ours résolut la chute du gouvernement genevois. An même jour et à la même heure , les soivante-dtx journaux que le Radicalisme suisse soudoyait avec les épargnes et les biens des couvents, se ruèrent sur ce canton. Le 15 septembre 1846^ la propagande bernoise , ayant son quartier général à l'auberge de
^ Quelques journaux radicaux et même corps francs s'occupèrent beaucoup en 1846 et en 1847 d'un, duel qui mettait en face l'un de l'autre Ab-¥berg et Ochsenbein , le Sonderbund et le club de i'Oan . L'histoire n'aurait rien à voir dans ce. débat, s'il n'offrait pas un trait de moeurs caractéristique. Le jugement porté par les feuilles' radicales fut peu favorable à Ochsenbein^, et on en peut iuger par cet extrait de la Gtuette pofntlaire de Soleure du mois de février 1847. Cette gazette était sous le patronage de M. Shmid, président de la cour d appel de Soleure, et témoin d'Ochsenbein dans l'afi^Bireu ** II y a quelques semaines, dit-elle, lorsque la Feuille populaire de Sehwytn et l'Ami de la Constitution de Berne étaient aux prises de la Question de savoir qui d'Ab-Yberg ou d'Ochsenbein s était conduit en lâche dan^ la fameuse affaire du duel, le public suisse était divisé sur cette question d'après la couleur politique de chaque individu, et l'on ne pouvait affirmer lequel des deux était le brave et lequel le poltron. Seulement tout monde était d'accord sur ce point, qu'il ne restait plus de retraite possible ni pour l'un ni pour l'autre des deux adversaires, car personne ne pouvait m ne voulait croire que l'un des deux romprait la parole donnée et se déshonorerait à la face du monde entier comme vient de faire M. Ochsenbein.
„ Mais depuis la publication de leur correspondance dans la Feuille populaire de Sd^cyti et dans la Goietfe ae la Suisse catkoHque, m» Ab-Yberg parait sous le jour le plus honorable, tandis que per» sonne ne peut envisager M. Ochsenbein qu'avec mépris. 11 valait bien la peine de se rendre tout exprès de Berne à Zurich , d'exciter à dessein et de propos délibéré, au sein de l'autorité suprême de la Confédération, un scandale comme on n'en vit jamais, et de lancer le plus éclatant défi^ pour se retrancher ensuite lâchement derrière des subtilités, <juand le moment est venu de se présenter à la lame de son adversaire. Nous appelons des subtilités et de misérables tergiversations les fins de non-recevoir qu'Ochsenbein, dans ses dernières lettres, oppose à Ab-Yberg relativement aux choix des armes et à la qualité en' laquelle on se nattra* Nous savons de la meilleure
rOurs, transformée en club , publia son manifeste de guerre. Un appel public était adressé aux corps francs , aux carabiniers fédéraux, aux réfugiés, enfin à tous les affiliés des Sociétés secrètes. On les avait dressés à courir sus à chame gouvernement qui. ne sïnféodait pas à la politique de i&nie ; on les enrôlait comme les instruments et les exécuteurs de la justice populaire , puis on les lâchait sur le canton désigné. Ces rassemblements étaient une nouvelle édition de 1 éouipée des corps francs contre Lucerne. Le vorort de Zurich rerma les^eux, et Genève fut condamné à subir à son tour une délivrance radicale.
Genève, dont la fondation remonte a la plus haute antiquité , fit partie de plusieurs royaumes ou Etats qui se constituèrent successivement en deçà et au delà du Jura. Longtemps administrée paternellement par ses princes-évôques,
source possible que le second d'Ocfasenbein , M. Schmid, président de la cour d'appel à Soleure, avait, au nom. et de la partdOchsenbein , laissé à M. Ab-Yberg le choix des armes aussi bien que du lieu et de Tépoque du rendez ->vous; et que celui-ci ayant aussitôt choisi Tépée, M. Schmid l'accepta au nom d'Ochsenbein.
„ U ne peut donc y avoir aucun doute quant au choix des armes, et il est curieux de voir qu'Oclisenbein cherche maintenant à ergoter sor cette question. Nous savons de ulus que, lorsque lef premiers bruits sur les hésitations d'Ochsenoein commencèrent à se faire remarquer dans les journaux conservateurs, M. Schmid s'empressa de lui écrire pour l'y rendre attentif, pour lui demander des éclaircissements et en même temps pour 1 exhorter à réfuter ces propos, à mettre un terme à ce scandale , puisque la publicité avait finit par s'en emparer.
, M. Ochsenbein ne daiffna pas répondre un mot à la lettre de son second. Quant à la difficulté soulevée par lui sur la qualité en la-
Suelle ces deux messieurs devaient se battre, il nous semble qu'il evalt être bien indifférent à l'offensé de donner ou de recevoir un coup d'épée comme député de 3eme, comme officier, ou enCn comme simple Ochsenbein, puisque ces trois qualités se trouvaient réunis dans un seul et même sujet. Mais M. Ocnsenbein étant résolu à ne pas se battre, il est tout simple qu'il ait recours aux plus absurdes subtilités.
^Rien de plus comique, enfin, que l'assurance donnée par lui à M. Ab-Yberg^ au'il est absolument innocent de la publicité donnée à son cartel , tandis que nous savons de science certaine que M. Ochsenbein, avant son départ de Zurich, avait expressément recommandé à son second, en prépence d'une tierce personne, d'avoir soin que son cartel fût mentionné dès le lendemain dans la Nautêllê 0a»€$fe de Zurich.
n Ce n'est pas ainsi que* doivent agir des hommes qui ont odcupé un fauteuil à la Diète. M. Ochsenbein est ju^é aux yeux de tous les hommes d'honneur des deux partis. ,
celte ville tomba sons la domination des Savoisiens, dont, avec l'aide de Fribourg et de Berne, elle secoua enfin le joug. Devenue cité libre , elle se laissa imposer la réforme par les Bernois. Il y avait dans ses murs un parti turbulent qui, sous prétexte de contjttérirune plus large indépendance^ ouvrait la voie aux innovations* Ce parti se nommait Eidgnots K Le zwinglisme était' une résolution; il Faccepta; puis, en 1536, Calvin se mit à sa tête. Tour à tour persécuteur ou persécuté , l'apostat de Noyon finit par établir sa dictature sur le bûcher de Michel Servet. Les Catholiques avaient longtemps lutté, mais leurs efforts furent inutiles et n'aboutirent qu'à les faire proscrire par l'intolérance des successeurs de Calvin. Le gouvernement que ce triste réfonnateur créa à son image , avait la forme républicaine. En 1792, il dut donc périr dans une' première étreinte de sa jeune sœur, la Révolution française. Genève eut ses Jacobins et ses Montagnards, qui firent comme partout, delà liberté en élargissant les prisons , en dressant des échafauds ou en condamnant à un perpétuel exil. Le 15 avril 1798, la ville de Genève tomba au pouvoir des armées françaises. Le 30 décembre 1813, elle ouvrit ses portes aux Autrichiens, qui lui laissèrent proclamer son ancienne République et te-^ prendre son Conseil d'Etat et ses syndics. En 1815 , elle fut agrégée à la Confédération.
Ce canton, situé à l'extrême frontière sud-ouest de la Suisse , touche à la France et à la Savoie qui l'enveloppent. Il ne communique avec le reste de l'Helvétie qtie par le Léman, qui lui ouvre le Vallais, et par une langue de terre d'une lieue de large qui, en longeant le lac, aboutit au pays de Vaud. Avec une population de 58,666 âmes dont 19,700 catholiques, Genève ne compte que douze lieues carrées de surface. Trois nations différentes forment celte population, les ancien}^ Genevois calvinistes et un certain nombre de familles françaises ou savoisiennes. Ainsi bigarrée dans son élément constitutif, elle offre un indéfinissable mélange des vices et des vertus de trois peuples. Dans celte Rome du Protestantisme dû tout a été si longtemps calcul et intolérance, le Genevois n'est Suisse qu'à son temps i^rdu. H
* Ce nom venait par corruption A'Eidgenossen, qui, ea allemaiicl, signifie confédérés, liés par serment. On fit de ce mot celui de huffuenot, qu'on ne tarda pas à donner aux calvinistes de Genève et de France.
veut rester avant tout et par-dessus tout Genevois. II a un peu de science , beaucoup de morgue , et très-souvent de l'esprit; mais cet esprit est faux. Les hommes qui réfléchissent attribuent cette fausseté à un sentiment de pédanterie doctorale dont Genève n'a jamais pu se corriger. Cette cité, sur laquelle semble planer encore l'ombfe ergoteuse de Calvin, se montre, depuis 1536, ardente ou revêche contre le Catholicisme. Sans avoir jamais eu de dogmes et de culte bien définis , elle s'est contentée de vivre sous le régime glacé de la vénérable compagnie de ses pasteurs et de son conseil d'Etat. Elle permettait aux diverses sectes protestantes d'élever des temples dans son enceinte; cette faculté était refusée aux nombreux catholiques qu'on n'acceptait même pas comme citoyens. Dans ce pays où la révocation de redit de Nantes avait trouvé tant de voix pour la flétrir, on avait donné l'exemple à Louis XIV; on prenait à tâche de l'exagérer tout en le blâmant. Néanmoins il vint un jour où Genève ne put plus résister au vœu des fidèles. Ce jourlà le gouvernement rendit au culte l'ancienne église de Saint- Germain. En 1807, l'abbé Vuarin fut nonlmé curé de Genève, et cet homme d'un zèle infatigable se dévoua à la mission laborieuse qui lui était assignée.
La révolution de 1830 réagit sur ce canton qui florissait par l'industrie de ses horlogers , par son commerce et surtout par les hommes distingués qu'il réunissait comme dans une académie. Genève était libre , riche et heureux ; l'insurrection de juillet y porta le trouble et le chaos radical. On lui fabriqua une nouvelle Constitution. Genève toujours exclusif pour ses lois intérieures, toujours prêt a frapper d'ostracisme ceux qui ne voulaient pas se laisser séduire par ses doctrines trop élastiques , ne craignait pas au dehors de prendre une attitude plus digne et plus tolérante. A la Diète, ce canton, devenu politique fédéral, renonçait à ses préjugés cantonaux, et cédant à l'évidence de la justice, il avait d'abord pris fait et cause contre la suppression deé couvents d'Argovie. La Constitution qu'il s'était donnée après juillet 1830 parut trop surannée à ces émeutiers tenus aux gages dj^s Sociétés secrètes. Le 22 novembre 1841 , ils demandèrent une Constituante. La Constituante fut enlevée à la pointe d'une révolte; mais à peine deux ans furent-ils écoulés que de nouveaux ambitieux se présentèrent. . Le pouvoir, issu du peuple, capitula devant des menaces et il
se maintint aux affaires en y appelant une partie de ceux qui avaient tramé sa perte.
De secousses en secousses , ce gouvernement , qui passait des mains consei^atrices du Protestantisme à celles des Radicaux, se trouva bientôt en proie à une anarchie constitutionnelle dont le dernier mot devait être prononcé par FAlliance des Justes. Le travail lent et sourd des Sociétés secrètes celui de Weitlingsurles classes ouvrières, avaient amené un désDrdre fatal dans les intelligences. Les excitations de la press/B , les fureurs des clubs contre Tordre social eurent promptement miné l'édifice de Calvin. L'orage s'amoncelait sur la tète des Protestants conservateurs qui avaient reconquis le pouvoir. Afin de le conjurer, ils devaient, .dans cette crise suprême , s'allier aux Catholiques conservateurs comme eux; le calvinisme ne sut que se roidir dans ses vieilles inimitiés et s'affaiblir par une arrogance qui n'était
Îlus de saison. L'abbé Vuarin étant mort le 6 septembre 843, l'évêque de Lausanne et Genève nomma pour lui succéder l'abbé Marilley , qui , comme premier vicaire depuis sept ans, avait gagné, par ses vertus et ses talents, l'estime et la confiance universelle. Les Catholiques étaient heureux de ce choix; le gouvernement s'y montra hostile*, moitié par des préventions religieuses , moitié par des avis habilement perfides que lui suggérèrent ceux même qui travaillaient à le renverser. L'évêque maintenait son choix, et le gouvernement son obstination non motivée , lorsque , pour irriter davantage les Catholiques, on eut l'art de persuader au conseil d'Ktat qu'il se devait à lui-même un coup d'autorité. Le gouvernement, avec une imprévoyance de juste-milieu, fit saisir le nouveau curé de Genève dans sa demeure , et les gendarmes le conduisirent à la frontière. Le pape Grégoire XVI répondit à cet acte d'intolérance en nommant évêque de Lausanne et de Genève ce même ecclésiastique que la force venait d'exiler. Pierre-Tobie Yenni venait de mourir; le 15 mars 1846 , rabi)é Marilley fut sacré dans l'église de Saint-Nicolas de Fribourg. Les Calvinistes du conseil d'Etat l'avaient chassé du canton de Genève en sa qualité de curé; ils le reçurent comme évêque avec touii les nonneurs dus à son caractère.
^ II avait été stipulé en 1820 que le gouvernement de Genève se réservait le droit d'agréer le curé que Févêque donnerait aux fidèles de la viUe.
En ce même temps , il se formait dans cette ville , qui se croit le cerveau de l'Europe , une ligue dont le but avoué était de réduire les Catholiques à la misère et de les forcer à rémigration. En face de l'Alliance des Justes qui aspirait à faire régner sur la terre le crime colossal, et du Radicalisme qui ne prenait plus la peine de dissimuler ses rêves de nivellement, il y avait dans cette ligue quelque chose de si cruellement aveugle que touô les hommes éclairés soupçonnèrent une trahison ou une aberration d'esprit. Le colonel fédéral, Rilliet de Constant, était, dès cette époque , un adversaire prononcé des cantons catholiques. Il faisait . cause commune avec ceux qui préparaient de nouvelles révolutions dans ces Etats; il était surtout l'ami , le conseil des insurgés du Yallais , dont il essaya de clianter les exploits négatifs dans une brochure aussi ignorée que ses romans. Cet officier, qui partagea la gloire et les périls de la Grande- Armée, avait dans l'esprit toutes les inconséquences d'un Genevois; mais parfois il se sentait au cœur un principe de justice qui dominait ses préjugés et faisait taire ses perpétuelles oscillations. La ligue formée par ses compatriotes lui paraissait un danger et une iniquité; il la dénonça avec énergie :
" Il se passe en ce moment à Genève, écrivait-il en 1844*, un fait assez grave ^pour que nous croyons devoir attirer sur lui l'attention de nos concitoyens; nous voulonis parler de VUnion protestante , association qui serait aussi dangereuse pour l'avenir de la religion protestante qu'opposée à son véritable esprit, si le bon sens du pays n'en faiiâait bonne justice.
„ Disons premièrement ce qu'elle est. C'est une association occulte , composée de sections , dirigée par un comité central. Chaque section est de huit personnes au moins et de quinze au plus. Ces personnes se connaissent entre elles, mais ne connaissent ni le nombre des sections, ni leur composition , c'est-à-dire que les sociétaires n'ont aucun moyen de savoir avec qui ils sont et combien ils sont. A la tête de cet ensemble mystérieux est un comité plus mystérieux encore; il est interdit de révéler les noms de ceux qui le composent; il se renouvelle fréquemment, dit-on, mais un prolond secret est imposé sur ces mutations. Chaque chef de
^ De r Union protestante, par M. Rilliet de Constant (2* édition. Genève), i>ag.es & et 12L
section reçoit les directions de ce comité central et a luimême un pouvoir discrétionnaire; il peut au besoin dissoudre la section, contre la volonté unanime des sectiounaires ; chaque membre s'impose une contribution volontaire, le comité central en dispose.
„ Voilà l'organisation; elle n'est pas nouvelle; VUnian protestante l'a empruntée aux ventes de carbonari , aux brigades de sûreté , à toutes les sociétés secrètes créées dans un point de vue politique ou religieux.
„ Après avoir fait connaître le but apparent et le but réel de l'Union , disons quels sont les moyens d'action qu'on lui propose. Pour n'être pas taxé de lancer des accusations fri- . voles, nous n'accepterons pas d'autre dire que celui de l'Union elle-même; si elle tient quelque mystère en réserve, nous n'irons pas le chercher.
„ L'Union engage chacun de ses membres à se créer un cercle d'action, à agir par la persuasion pour atteindre le but de l'Union : c'est très-bien , mais c'est vague. On dit encore: Combattez les Catholiques, faites des Protestants, mais on ne dit pas ce que c'est qu'un Protestant. La partie spirituelle et dogmatique est enveloppée d'un voile obscur ; nous avancerions-nous ti*op , en croyant que l'Union entend par Protestant tout ce qui n'est pas Catholique ? Ce serait étendre bien loin le cercle du recrutement , et ces soldats ne nous inspireraient pas grande confiance. L'Union est plus précise lorsqu'elle entre dans le domaine de l'action matérielle; écarter les domestiques catholiques, ne pas acheter chez les marchands catholiques, s'introduire dans les mariages mixtes et amener les enfants au Protestantisme; adr auprès des magistrats et des conseils municipaux par des sollicitations, auprès des citoyens par des remontrances, et au besoin par des offres de service; attirer des Protestants étrangers pour faire concurrence aux Catholiques dans certains métiers; entraver par tous les moyens possibles l'établissement des Catholiques , leur admission au droit de cité: en un mot, d'une part, agir par la persuasion, sans être persuadé; sur les convictions, sans être convaincu; combattre la doctrine, sans avoir soi-même de doctrines; lutter contre la foi romaine , sans oser dire ce que l'on entend par la foi protestante; essayer d'une main débile de manier une épée à deux tranchants; parer à droite contre les Catholiques , parer à gauche contre les orthodoxes ; avoir la pré-
tention insensée de se rattacher les croyants , en se contentant de dire : Croyez ce que vous voudrez, ne croyez à rien si tel est votre plaisir; pourvu que vous désavouiez Rome, vous serez des nôtres. D'autre part, rompant en visière à l'esprit de charité évangélique et rejetant les plus simples notions d'économie politique, refuser du travail aux laborieux , du pain aux misérables , des occupations et de la confiance à la probité; donner le monopole de certains états à des hommes qui deviendront , qui deviennent déjà mauvais ouvriers , serviteurs peu zélés , marchands médiocres , par l'absence du stimulant de la libre concurrence qui fait exercer à l'homme toutes ses facultés heureuses, et qui le force à être préférable pour être préféré. Voilà ce que Ton tente dans un pays dont la population essentiellement mobile va demander aux gouvernements étrangers sûreté pour les personnes, protection pour l'industrie, admission à la concurrencé du travail. Youdrait-on par là indiquer à ces gouvernements qu'ils feront bien de convertir à l'avenir, pour les Genevois , en mesures restrictives , le système large et facile dont ils les ont fait jouir jusqu'à présent , et les inviter à traiter les Protestants chez eux, comme Genève traite tes Catholiques chez elle? Cela paraît insensé , mais c'est pire qu'une folie; devrions-nous nous contenter de gratifier de ce nom ces tentatives de subornation d'enfants, ces secours accordés à l'apostasie et refusés à la foi perse- * vérante? „
Cette union dévoilée n'était pas faite pour rallier au gouvernement calviniste les Catholiques , dont un fanatisme aussi étrange mettait en péril la foi et la liberté. Ils luttaient entre eux. Pendant ce temps les Radicaux, sous les ordres de Berne , les Sociétés secrètes dominées alors par les ouvriers qui repoussaient toute idée de travail comme une honte, exploitèrent cette scission et préparèrent la chute de Genève. Celle de Lausanne ne lui servait pas d'exemple. Les Genevois avaient entendu le canon qui retentissait sur le lac Léman, annonçant au loin le triomphe du Communisme. Ce sinistre présage ne les avait point arrachés à leurs préoccupations intérieures. Ils voulaient bien être intolérants chez eux jusqu'à l'absurde; en Diète, ils changeaient de rôle. Aussi éloignés des Catholiques que des Socialistes, ils se sentaient plongés dans d'inextripables embarras. Ils redoutaient les calamités que la guerre entraîne après elle, et
il fallait affronter ces désastres ou se laisser accuser de je* suitisme, condamnation terrible qui déjà retentissait à leurs oreilles effrayées. Le Conseil d'Etat hésitait entre la justice et Tiniquité. En s'arrétant à un terme moyen , il crut qu'il satisferait en même temps à sa conscience et à ses préventions. Dans la Diète de 1846 , il ne donna aucune instruction à ses députés. Berne les somma de se prononcer; ils traînèrent en longueur et finirent par garder le protocole ouvert ou par se déclarer neutï-es.
C'était un acte d'hostilité contre le Radicalisme. Berne se décida à le faire expier aux Genevois. A la fin de septembre 1846, VIndicateur du Seelandy journal du club de rOurs , signifiait à ces endurcis Fultimatum d'Ochsenbein , qui avait des complices dans la cité calviniste. " Messieurs les conseillers d'Etat de Genève , disait ce journal, avec une autorité débordant de tyrannie bernoise, nous vous avons tenu un langage plus sévère que nou5 n'avons coutume de le faire, car nous trouvons habituellement chez nos adversaire* politiques quelque chose qui commande notre estime; mais vous nous pardonnefez aujourd'hui ce langage, car pour vous , messieurs , nous ne pouvons avoir que du mépris. Confédérés , vous qui avez foi dans le principe libéral, comptez sur le peuple bernois, comme nous comptons sur vous. Aussi longtemps qu'il y aura dans le canton de Berne •un peuple comme celui qui, depuis dix-huit mois, fait prévaloir sa volonté avec autant de fermeté que de modération, il n'acceptera jamais l'injure qui lui vient de Genève; il saura même la repousser avec le secours des baïonnettes.,,
Berne faisait appel à la révolte ; la révolte lui répondit. Il y avait alors à Genève une espèce de corps franc plumitif qui mettait la routine de son opposition au service de toutes les causes. Après avoir fait son éducation constitutionnelle à Paris , M. James Fazy s'était mis à régenter le canton de Genève. En 1834, il ^xùAmi V Europe centrale y tandis que Mazzini créait la Jeune Europe et s'imposait la mission de rénover le monde. James Fazy s'attacha au char du thaumaturge italien. Il le servit avec une telle abnégation de conscience, qu'il se sentit l'audace de nier l'invasion de Ger nève et de la Savoie par les réfugiés de Ramorino , au moment même où cette invasion avait Ueu^. A défaut de talent^
* La veille où les premieie corps francs de Mazzini tentaient Xeut expédition sur la Savoie, un journal de Genève ae mit autorisé à
— in ~
celte imperturbable hardiesse créa dans les Sociétés se-* crêtes une certaine réputation à James Fazy. Il Fexploita à son profit. UEurope centrale n'avait pas la vie aussi dure ni aussi dispendieuse que son écrivain. Elle mourut de consomption et du marasme de ses lecteurs. Fazy ne pouvait pas exister sans journal, il créa la Revue de Genève, espèce de brûlot radical lancé contre les principes sociaux. Avec ses appétits du libéralisme de 1830 et ses convoitises non assouvies de 1846, ce manœuvre littéraire devait admirablement seconder les projets de Berne. Il était besogneux, dévoré d'ambition, ne tenant à l'idée révolutionnaire. que comme à un moyen de fortune , il se prêta donc aux exigences d'Ochsenbein et des Sociétés secrètes. On l'avait chargé de faire sauter la mine préparée depuis si longtemps ; Fazy exécuta la sentence qu'on lui transmettait. ^
révéler le complot. James Fazy qui, en fait de mensonges, n'en était plus à son coup d'essai, répondit, le jour même où les Polonais réfugiés que commandait Ramorino pénétrèrent sur le territoire genevois : ^ Il ne manque plus à ce journal que de se faire le complice des menées occultes de la sainte-alliance. Nous le défions de donner la preuve de ce qu*il avance. C'«st par des bruits de ce genre que toutes les polices cherchent à égarer les esprits. Le bon sens public ne se laissera pas tromper par de pareilles fables. Qui ne voit au premier coup d^œil que des ' conspirateurs ne seraient pas assez maladroits pour se livrer à des actes aussi ostensibles? En attendant, il serait honteux et niais de notre part d'ajouter fol à de sottes inventions de la police. „
* Nous croyons devoirrelever ici quelques inexactitudes. M. James Fazy a des reproches justement mérités; mais il est absurde de lui contester rhabileté et le talent d'un homme politique. De tous les radicaux que le . flot révolutionnaire a portés au pouvoir, c*esl certainement celui qui a les instincts les plus généreux de liberté pour tous ; mais son passé le lie à des relations dont il n'a pas le courage de se désen^jager, il garde encore des accointances avec les chefs conspirateurs de l'Europe , et c*est là ce qui souvent fait obstacle à la loyauté do sa politique Ubérale. Il est faux qu'il se soit prêté aux exigences des Sociétés secrètes comme moyen de fortune ; James Fazy était riche , il a sacrifié ses capitaux à des rêves de démocratie à Genève et en Suisse; épris d'une utopie, la réalisation des Etats-Unis dans la Confédération helvétique, il a fait converger tous ses actes vers cette idée, et malheureusement il n'a pas été très-soucieux de la légitimité des moyens qu'il employait dans ce but. Néanmoins arrivé au pouvoir, soB administration a été ordinairement empreinte d'un libéralisme assez franc; après la chute du Sonderbund il a eu la maladresse de se laisser enlacer dans les trames occultes de Fribourg contre l'E-
Slise catholique, il a cru qu'en acceptant une liaison avec Schaller se faisait un marchepied vers la présidence de la Confédération;
Le 3 octobre 1846, le Grand-Conseil de Genève avait volé le préavis du Conseil d'Etat relatif au Sonderbund. Dans ce préavis qui, par les concessions faites aux deux adversaires, trahissait les embarras du Calvinisme, on posait en principe que l'alliance catholique était contraire au pacte fédéral. On en exigeait la dissolution, puis on demandait des garanties en faveur des cantons menacés par les invasions des corps francs et les menées du Radicalisme. Ce vote était le signal attendu; James Fazy, en dueil de la liberté, encadre sa Revue de Genève d'une large bande noire. Il va faire insurger ses communistes. L'émeute débute par proclamer que le gouvernement s'insurge contre la loi. Les assemblées populaires , où l'étranger domine^ se constituent en permanence dans leurs ateliers et sur les places publiques. Des excitations de toute nature étaient jetées à cette plèbe, que les Nestors de la démoralisation av^it préparée à tous les excès. Les uns s'arment, les autres élèvent des barricades, la plupart s'enivrent avec les corps francs vaudois que Druey expédie pour le compte de Berne. On vocifère contre le gouvernement calviniste, qui semble rester indifférent à ses préparatifs d'attaque. Enfin un dernier cri de guerre le fait sortir de sa torpeur. On accusait ces hiérophantes du protestantisme de cacher la toque de Calvin sous le sombrero des disciples de Loyola. Mort aux Jésuites! retentissait contre les magistrats avec une incroyable fureur. A cette injure ils se sentirent perdus. Il y a trois cent six ans que le nom de Jésuite est en horreur à Genève. Depuis le jour où, en 1540, saint Ignace fonda son Ordre , cet Ordre a toujours été dans la ville de Calvin un objet d'exécration. Les Protestants ont
c'est là une gaucherie de diplomate qui est un crime. Pourtant s'il avait voulu se mettre en Suisse à la tête d'un parti franchement libéral, il eut pu devenir un point de ralliement des hommes honnêtes, mais il a préféré marcher à la remorque de Fribourg et ainsi avilir sa puissance. Du reste , nous avons confiance que Dieu réserve cette mission à un fils de l'Eglise catholique chaleureusement dévoué à sa cause. La fondation des ateliers nationaux que l'auteur reproche à Fazy ne date que de 1849; le gouvernement de Genève fut habile en donnant de l'ouvrage aux pauvres ouvriers inoccupés et forcément sans travail; il vint ainsi en aide à des familles dans la misère, et empêcha ou 'retarda une explosion communiste sans cela inévitable. L'autorité radicale existait à Genève avant ces ateliers, elle n'avait pas besoin d'eux pour se défendre; elle avait un appui plus ferme dans la faiblesse et l'impuissance du parti conservateur protestant,
{Note communiquée à Védit^vr,)
poussé jusqu'à Tabsurde la calomnie contre le Jésuite; par un sin^fulier caprice des événements, ils tombent sous une assimilation impossible.
C'est dans le quartier Saint-G©rvais que l'émeute a concentré ses forces et ses moyens de déîense. Le 7 octobre, le colonel Trembley prend quelques dispositions militaires, tout en essayant de parlementer avec Tinçurrection. Le Conseil d'Etat traite avec elle de puissance à puissance. Cette faiblesse donne aux chefs du mouvement la fébrile audace que les Radicaux puisent dans Timbécillité de leurs adversaires. Fazy avait peur , il songeait à s'exiler; on le retient par d'impolitiques mesures. Le canon gronde enfin, mais trop tard. On a appelé à Genève des professeurs de barricades qui apprirent de longue main l'art de fusiller les troupes sans s'exposer au danger. Le sol a été creusé pour s'abriter contre l'artillerie. Les milices avancent sous ce feu inégal que des mains invisibles dirigent. Les milices sont décimées; le colonel de Châteauvieux tombe à la porte de Cornavin. En face de cette lutte qui se prolonge et de l'incendie qui dévore les ponts , à la nouvelle surtout que les corps francs d'Ochsenbein marchent au secours de l'insurrection, le parti conservateur recule devant les conséquences d'une pareille guerre. Les Radicaux, qui ne s'arrêtent jamais dans la voie des calamités, parlent de brûler la ville; pour échapper à ce dernier désastre , il n'y a plus qu'un moyen. Il faut s'ensevelir sous les ruines fumantes dç la cité ou laisser la Révolution maîtresse du pouvoir. La Révolution, à son quartier général de Saint-Gervais, s'est déjà constituée en gouvernement provisoire. Le règne de James Fazy commence. On ne l'a pas vu à l'heure du combat; la victoire favorise ses satellites; en leur nom il se présente à l'Hôlel-de-Ville où le Grand-Conseil délibère. Fazy vient le sommer d'abdiquer. Le Grand-Conseil répond qu'il ne cédera que devant la force. '^ Qu'à cela ne tienne, s'écrie le futur dictateur, on fera monter le peuple.,,
Le Conseil-exécutif s'avoua vaincu; il prit la fuite dans toutes les directions; il fut proscrit et condamné avec le chef militaire à payer "tous les dégâts opérés dans la journée du 7 octobre. „ Dans ses temps les plus primitifs , la barbarie n'avait jamais fait mieux. Les violateurs de la loi ne frappèrent jamais d'une punition plus ironique ceux qui s'étaient exposés pour sa défense.
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Au milieu de celle guerre de Proleslanls conservaleurs contre Prolestants rs^dicaux, les Catholiques de Genève, Genevois avant tout , ne s'étaient point préoccu|)és du sentiment fédéral qui, pour eux comme pour la Suisse, devait dominer la question. Genève à leurs yeux était le monde entier. Par les souffrances* que le Radicalisme faisait endurer aux autres cantons, parcelles qu'il leur préparait, les Catholiques qui oublient tout n'apprirent pas à se méfier de cette secte. Les divers gouvernements calvinistes leur avaient été sans cesse hostiles, ils* crurent qu'il y aurait bénéfice pour eux à hâter leur chute. N'ayant pas à leur tête de chefs intelligents, livrés aux hésitations des consciences timorées, et, malgré eux, tenus à la remorque du Radicalisme par la SenHneile ccUhoHque^y ils devinrent l'appoint
* Il y a ici de graves errenrs que nous devons signaler : 1** La Sentinelle catholique a été une entreprise d'un spéculateur entre les mains d'un étranger, d'un écrivain quelconque au service de toutes les idées. Fazy sut influencer cette publication sans crédit; et jamais ni prêtres ni fidèles n'eurent l'ombre de confiance pour ce journal. Cette feuille mourut bientôt sans avoir pu exercer la plus légère pression sur les catholiques du canton de Genève.
2" Les catholiques ii*ont pas été un appoint aux révolutionnaires Dévoués à un gouvernement conservateur protestant qui les privait de* liberté religieuse , qui persécutait ses prêtres , qui les traitait en petits protégés, les catnoliques furent presque seuls à défendre ce
gouvernement, ils vinrent plusieurs fois s'exposer au feu des radicaux pour le soutenir; et tout-à-coup ce pouvoir les abandonne et laisse tomber l'autorité; Fazy la ramasse, il fait une Constitution libérale ■où les catholiques y voient inscrits des droits qu'ils réclamaient depuis trente ans, ils l'acceptent sans pourtant s'inféoder au parti démagogique. Qu'y a-t-il de plus naturel? D'ailleurs leur était-il pos- 4Sibre de replacer au Conseil d'Ëtat des hommes qui en Diète avaient «u la faiblesse de transiger avec les spoliateurs des couvents d'Ar- Ijovie, des hommes qui à Genève minait sourdement la religion ca- Diolique et qui étaient tombé devant la révolution. M^'. Rendu a rendu «ux catholiques un glorieux témoignage dans sa magnifique lettre au «•oi de Prusse, nous avons à cœur de le citer pour servir de contrepoids aux phrases de Crétinau-Joly, le voici : "En 1841, la repu - Lliaue de Genève, gouvernée pair l'aristocratie, n'accordait aux catholiques qu'une demie liberté, et chaque jour menaçait de la diminuer encore. Les radicaux, qui voulaient renverser le gouvernement, disaient aux catholiques : " Aidez-nous , et vous aurez ce qu'on vous refuse. „ Ils répondirent : " Non. „ Ils firent mieux. Ils se présentèrent les armes à la main pour défendre ceux qui les froissaient dans leurs droits les plus sacrés, ceux de la conscience. Ils l'ont fait jusqu'à trois foi«. Et si le pouvoir a été renversé, c'est qu'ils ont été pres- <iue seuls à le défendre. Il est vrai qu'en peu d'années , deux révolutions se sont faites pour eux; mais il est encore plus vrai qu'elles *e sont faites sans eux et KALGAé Kux. „ {Note tommuniquêe à VéMt.)
des révolutionnaires. Ce journal, dont ils déploraient les tendances politiques , tout en les subissant par leurs votes, était un singulier mélange de foi et de démagogie. Pour lui, l'Evangile servait de base à la révolte; il l'acceptait comme une espérance. Fazy et ses complices avaient encouragé un
Îareil système, le moment était venu d'en recueillir les fruits, .a Sentinelle fit feu sur les vaincus. Ces vaincus tombaient, parce qu'ils avaient reculé devant Toppression dont les Catholiques du Sonderbund étaient menacés; la Sentinelle, qui ne tenait aucun compte de cette loyale attitude , eut pour eux d'amères récriminations , et pour Fazy des hymnes de reconnaissance.
James Fazy avait ramassé la dictature dans les épaves des barricades; il allait l'exercer sans contrôle à Genève, mais sous l'impulsion de Berne pour tout ce qui avait trait aux affaires fédérales. Il l'exercera jusqu'au jour où l'implacable logique des révolutions changera en claie expiatoire le pavois démagogique sur lequel il trône au milieu (les hourrahs de ses artisans d'émeutes. Rompu aux luttes de la presse, méprisant le journalisme, et ne croyant à son omnipotence que lorsqu'il l'exerçait par le mensonge , Fazy n'avait rien de sérieux dans l'esprit, mais aussi rien de cruel dans le caractère. C'était une de ces natures qui briguent le pouvoir, afin de le gaspiller avec la fortune publique. Poussée à bout par une violente opposition, il tenterait peutêtre, pour effrayer, de se déguiser en Séjan; mais ce serait toujours un Séjan qui laisserait passer un coin du tablier de Ramponneau. A peine maître de Genève, Fazy s'empressa de réparer une des erreurs capitales du gouvernement déchu. On le vit écrire à l'évêque diocésain qu'il accepterait »• comme curé de Genève l'ecclésiastique sur lequel se fixerait le choix du prélat. Fazy tint parole, car il savait bien que, sous sa dictature, il lui serait aussi facile de bannir les curés que Tévêque lui-même. Son bon plaisir fut la seule loi imposée à ses nouveaux sujets, il ne voulut pas la leur rendre trop dure. La révolte du 7 octobre et son succès étaient dus aux janissaires des associations occultes que le canton avait réchauffés dans son sein. Ils restaient une force pour Fazy, une menace permanente contre les riches et les industriels de Genève. Le chef du nouveau gouvernement comprit les avantages financiers et politiques qu'il pouvait tirer de ces bras inoccupés. Afin de les ayoir sans cesse sous la main, il
les parqufi dans des ateliers nationaux, et chargea les paisibles habitants d'héberger ces fainéantises enrégimentées par les Sociétés secrètes. Ce fut à Taide de ce levier qu'il frappa monnaie, et constitua son autorité. Sous le coup d^une insurrection qu'il prévoyait chaque fois qu'un nouveau besoin d'argent se faisait sentir, ou qu'un scrutin électoral dérangeait ses combinaisons , Fazy s'arrangea un Etat à la convenance de ses mœurs libérales. II laissa tout dire et empêcha d'agir* Tant qu'on obéit au moindre de ces caprices , le démocrate daigna être assez bon prince. Sa ville de Genève devint l'asile dès proscrits de tous les régimes. Les Radicaux furent les privilégiés de ses affections , mais il ne persécuta point les autres. La cité était en proie à de nombreux professeurs de communisme. Fazy éleva une chaire à l'harmonie passionnelle de Considérant; à la même heure, il laissait libres les établissements des Frères de la Doctrine chrétienne.
Berne par Ochsenbein, Vaud par Druey avaient puissamment contribué au succès de 1 émeute. La Suisse radical? salua avec des transports de joie la victoire qu'elle remportait. U fallait l'exploiter contre le Sonderbund. Darts les premiers jours de novembre, un arrêté fut pris par le gouvernement provisoire. Cet arrêté déclare ^ que le canton de Genève adhère à la proposition faite par le haut Etat de Zurich, dans la séance <lu 4 septembre 1846. „ C'était une voix de plus acquise à la ligue des Radicaux contre les Catholiques. On essaya , par des manœuvres déloyales , d'inquiéter les cantons que Ton supposait peu sur leurs gardes. Fribourg fut menacé, par les corps francs revenant de Genève avec le salaire de l'insurrection ; mais le gouvernement veillait. Son attitude décidée calma l'effervescence des vainqueurs de la cité calviniste. Le Radicalisme avait voulu profiler de ce moment de stupeur pour briser les derniers obstacles. Berrîe, toujours vorort moral pour la Révolution, ne devait l'être en réalité qu'au l®"" janvier 1847; le club de l'Ours ardonne à ses volontaires de ralentir leur ardeur. Bâle-ville seule tombe devant une émeute qui , à l'instant même, décrète une Assemblée constituante. De nouvelles élections eurent lieu, elles amenèrent au pouvoir un pins grand nombre de conservateurs.
Les pérfls de la situation n'échappaient à personne. Cha-^ cxm les proclamait. A Berne n>ême , on accusait Ochsenbein
de modéi*antisme, parce qu'il n'avait pas cru devoir céder aux anarchistes par métier se plaignant de voir des habitants de Lucerne et do Fribourg venir acheter des pommes de terre et d'autres denrées sur les marchés bernois mieux approvisionnés que les leurs. En face d'un redoublement de danger, ronion des Catholiques n'allait être que plus étroite et plus indissoluble. Ils organisèrent leur Landwehr et les Landsturms; ils firent appel au courage et au patriotisme de leurs concitoyens. La lutte ne tarderait pas à s'engager contre le Sonderbund; mais ce n'était déjà plus à lui seul que s'adressaient les menaces des Sociétés secrètes. L'anarchie régnait par le Radicalisme dans tous les cantons inféodés au club de TOurs; afin de tracer à sesi soldats la marche qu'ils auront à suivre , l'anarchie , tenant la plume dans la Feuille populaire de Bâle-campagne , proclame le 8 novembre: ** La Suisse, seule république de quelque importance en Europe, a pour ennemie jurée toute la clique seigneuriale d'Europe. Que s'ensuit-il de plus évident que la nécessité de surveiller attentivement toute celte séquelle et de l'affaiblir par tous les moyens possibles ? L'ennemi de la Suisse, hors de chez elle , c est la royauté , et, parmi les porte-couronnes, ceux qui la menacent de plus près sont ceux de Vienne et de Berlin. Cet ennemi politique , sans lequel l'ennemi religieux serait depuis longtemps en fuite, rallie ce dernier en deux directions difl'érenles : l'autrichienne avec les Jésuites catholiques , et la prussienne, avec les Jésuites protestants. La traîtresse aristocratie tend des deux côtés la main à cette vermine jésuitique. L'Allemagne, malgré ses notes diplomatiques et ses bataillons , y pensera à deux fois avant de nous attaquer ; mais si elle l'osait , la Suisse aurait en réserve un moyen de défense qui ferait trembler tout son système seigneurial; ce serait l'admission de corps francs allemands sur notre territoire. „
De «pareilles provocations retentissaient partout. Elles s'adressaient à tous les peuples ; elles menaçaient tous les Rois. Les Rois restèrent muets ; on eut dit que les enivrantes vapeurs qui montaient à la tête des révolutionnaires donnaient en même temps" le vertige aux princes et à leurs ministres. Les magistrats de Lucerne ne voulurent pas s'associer à ce fatal engourdissement ; ils refusèrent au nom de la justice d'absoudre la révolution criminelle du 7 et du 8 octobre à Genève, puis ils adressèrent au vorort la lettre suivante :
^ Nous avons l'honneur, disait Lucerne dans cette dépêche, de vous communiquer la circulaire par laquelle nous annonçons aux Etats confédérés que nous ne reconnaissons point le gouvernement de Genève.
y^ Nous avons été surpris , nous l'avouons , que vous ayez vu s'opérer une révolution sanglante dans la Confédération, sans que vous n'ayez pas même pris la peine d'en donner connaissance aux Ëtats.
y^ Puis donc que vous n'avez pas jugé à propos de vous opposer aux excès d'une faction révolutionnaire, nous espérons qu'à l'avenir le vorort laissera aux gouvernements légitimes le soin d'administrer leurs aifaires comme ils l'entendront. „
Cette dépêche était une condamnation portée contre les Catholiques genevois et un courageux exemple donné à l'Europe. L'un fut aussi inutile que l'autre.
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