CHAPITRE XIII
Berne devient vorort en 1847.— On précioite les événements.— Embarras suscités à Fribourg par les révolutionnaires. — Situation de ce canton. — Louis Fournier avoycr. — Opposition des Radicaux dans le sein des Conseils. — Insurrection des corps francs. — La population se lève en masse contre eux. — Ils prennent la fuite.— Attitude de Berne. — Sa circulaire à ses co-Etats pour prêcher la paix. — On veut afianier les cantons catholiques. — Action de la presse soudoyée par les Sociétés secrètes. — Le club de l'Ours, — Jenni-le-Charivari.— Mazzinî et les régiments suisses de Rome et de Naples. — La République allemande préparée en Suisse. — L'union douanière comme moyen révolutionnaire. — La Radicalisme l'emporte dans les élections de Saint-Gall. ~ Situation de ce canton. — Ochsenbein président de la Diète fédérale. — Question de l'intervention étrangère. — Louis- Philippe à l'apogée de sa puissance. — La France en 1847. — M. Guizot aux prises avec la Révolution.— Le Sonderbund, par l'organe de M. Sieçwart-Muller, déclare *ne pas vouloir d'intervention armée# — Dépêches diplomatiques du comte de Bois-le- Comte. — Le cabinet de Paris et le cabinet de Vienne. — Lord Palmerston et M. Peel. — Le ministre anglais courtisan d'Ochsenbein. — Mission de Lord Minto. — Tergiversations des puissances. — Rome en 1847. — Pie IX et 4es révolutionnaires. — rolitique du nouveau pape. — Les ovations et les concessions. — Le complot des rétrogrades. — Saint Bernard et l'épiscopat. — Le Pape isolé de tout conseil. — Intrigues ourdies à Rome contre le Sonderbund. — La négociation du comte Crotti di Costigliole. — Elle est déjouée. — Les Catholiques de Suisse s'adressent au Pape. — Leurs lettres sont interceptées. — ^Mémoire que Siegwart-Mulier adresse au Souverain Pontife. — Dernière lettre du Sonderbund à Pie IX. — Réponse du Saint-Siège.
A la veille des catastrophes qui se préparaient en Europe, et dont la Suisse devait donner le signal, les gouvernements et les peuples cherchaient à épaissir le bandeau que la Révolution leur plaçait sur les yeux. On connaissait les noms et les plans des chefs de toutes les Sociétés secrètes. On savait les ramifications des niveleurs qui s'attaquaient simultanément aux croyances chrétiennes, à la propriété et à la famille. Les bases du complot s'élargissaient à mesurt
que Taveug^Iément des princes et de leurs ministres inspirait plus d'audace aux artisans du mal. En Suisse, les Catholiques , qui n'avaient plus le droit de douter des calamités que le Radicalisme leur tenait en réserve , se mirent à regarder comme impossibles les théories antisociales dont ils étaient menacés. A trois reprises différentes on avait violé leur territoire , porté dans le sein de la Confédération l'incendie et Jie meurtre. Chaque jour, par les feuilles publiques , on inondait le pays des doctrines les plus dégradantes. On honorait tous les vices , on conspuait toutes les vertus. Des prédicateurs de . révolutions et d'athéisme s'élevaient une tribune à chaque carrefour. Précurseurs du désordre , ils annonçaient Tavénement de la corruption. La liberté, que les cantons primitifs avaient achetée au prix de leur sang, et qui, depuis cinq siècles, consacrait leur indépendance, la liberté se trouvait en péril. Lorsque des yeux plus perspicaces sondaient la profondeur de l'abîme ou signalaient le danger, on répondait à ces pressentiments en accusant d'exagération la clairvoyance des prophètes. L'année 1847 arrivait grosse d'orages , et la Suisse se laissait emporter la première dans le tourbillon.
Berne , entrepôt général des Sociétés occultes qui alors minaient l'Europe, Berne brisait un à un tous les anneaux de la vieille Confédération. Tantôt par des violences, tantôt par des intrigues, presque toujours avec l'argent deslmonastères d'Argovie ou celui des conservateurs dépouillés , ce canton était parvenu à détacher plusieurs de ses co-Etats des principes d'ordre et de foi. Pour manifester sa pensée, dont de plus audacieux que Neuhaus allaient se charger de porter la traduction par les armes , Berne avait ajourné ses projets jusqu'à l'époque où le vorort lui serait dévolîi. Le 1er janvier 1847, Berne devenait canton-directeur; rien ne s'opposait plus à ses vœu±; dès le premier moment il se mit à l'œuvre pour les réaliser.
Dans leurs calculs , qui étaient une violation flagrante du pacte , les moteurs de la Révolution^ dont l'armée des corps francs s'apprêtait à exécuter les ordres , avaient décidé que^ dorénavant, douze voix suffiraient en Diète pour constituer une majorité. Cette atteinte portée à la Constitution fédérale dans un cas aussi grave , armait les Radicaux du droit de guerre civile. Après la chute de Genève, onze voix leur étaient acquises. L'insurrection tentée à Baie- ville avait
toilrné kVL profit des idées conservatriôes; Saint-Gall restait douteux : on se décida à Tattaque de Fribourg, où les corps francs bernois évoquaient d*utiies complices parmi les Protestants de Morat et au sein même du tK)ns6il municipal de la ville de Fribour».
La population du district de Morat s'élève à 9,096 âmes« Indifférente à toute espèce de culte , elle s'est arrangé une religion dont Tunique dogme consiste * en une haine aussi profonde que mal raisonnée contre la foi catholique. C'est de Berne, sa mère dans l'hérésie, que Morat tient ce dogme, et depuis trois siècles il y est resté fidèle, car on n'a jamais cessé de lui dire que les Fribourgeois voulaient, de force ou do gré* le ramener au giron de TËglise. En dehors de cette aversion, Berne, pour éterniser son empire sur ce district et pour tenir ainsi Fribourg en échec, avait affilié à ses Sociétés secrètes quelaues demi-savants de Morat. Infatués de la confiance et des égards qu'on leur témoignait, ces derniers cherchèrent à susciter au gouvernement cantonal des embarras de toute sorte. La Constitution de 1831, toujours en vigueur , était l'œuvre d'un Moratois qui , dans la 4istribution des privilèges, s'était bien gardé d'oublier les Protestants , ses coreligionnaires. Les Catholiques au pouvoir maintinrent et accrurent même ces privilèges. Une pa-^ reille condescendance n'arrêta jamais Morat dans les turbulences de son opposition à tous les actes qui tendaient au bonheur commun. C'était l'étendard de la révolte incessamment arboré ; il n'y avait qu'à réunir quelques corps francs sous ses plis pour marcher contre les Catholiques.
Ainsi que toutes les villes de Suisse, Fribourg a une municipalité qui administre librement les intérêts locaux , et exerce par là même une grande influence sur les habitants. Après la Révolution de 1830, les Libéraux s'installèrent dans tous les Conseils du canton et de la ville. Ils firent table j-ase , et ce ne fut qu'à l'aide de leur charte que les Conservateurs purent reconquérir dans les élections gouvernementales la majorité que l£w violence seule leur avait arrachée. U n'en fut pas ainsi pour le Conseil municipal L'insouciance du peuple y avait laissé pénétrer le Radicalisme. U se retrancha derrière les œuvres pies, les bourses, les hôpitaux, les secours , les ouvrages , les écoles communales dont il avait la direction. De tout cela il se fit un rempart inexpu-* gnable et un moyen d'intimidation électoral. Il concentrait
im$> ses uains le& déments d'ane persécotioii qui double les petites misères de k vie. U les employait avec un art perfide, et dans ces temps, oà un si^e du Radtcdisme décrétait et accomplissait une révolution cantonale , k gouvernement catholique de ÎPribourg, que soutenait une grande majorité, n'osa jamais modifier un pareil état de choses. Par respect pour la loi, que le Conseil municipal violait chaque jour en détail, on ne conçut jamais l'idée de renverser, à l'aide d'un coup d'Etat, ceus^ qui partout donnaient l'exemple de bouleversements beaucoup plus importants. Le Conseil municipal voyait idors à sa tête l'avocat Pierre Frœlicher, destitué en 1044 de ges fonctions de procureur du gouvernement. Cet homme avait fait un hardi calcul. Il entendait les Libéraux afficher des passions antichrétiennes ; il prit le contre-pied de ces passions, et se lança dans les dehors de la plus ardente piété. Il choisit pour théAtre de sa dévotion l'église des Jésuites. Pendant dix années consécutives , il travailla au triomphe des impies , en affectant un sentiment religieux qui ne trompa que les simples. Julien Schaller et André .Castella, fils de révolutionnaires et tous deux élevés au Radicalisme dans les Universités d'Allemagne, formaient avec Frœlicher la partie intellectuelle du Conseil. Ils en diri-* geaient le despotisme bourgeois; ik appliquaient leur triple expérience des tracasseries du barreaux à entraver le ffou-^ vernement jusqu'à l'heure où ils pourraient l'attaquer àuirce ouverte.
Depiûs le 6 mars 1839, jour où M. Rodolphe Wedc fut nommé président du Conseil d^Ëtat, le gouvernement se trouvait entre les mains d'hommes dévoués aux principes conservateurs. Elus chi peuple, ils le représentaient dans sa foi religieuse et sociale ; ils géraient ses intérêts à la satisfaction publique; mais, par une de ces tolérances que le Radicalisme n'a jamais voulu imiter, le Conseil d'Etat avait admis dans son sein Schaller père ^ comme pour donner à l'ennemi un contrôla) sur ses actes. Cette concession , qui ne fut ni la seule ni te. plus impolitique , ne dut point satisfaire les insatiables exigences des mécontents, lis s'imaginèrent qu'ils faisaient peur. Us abusèrent de l'autorité qu on leur laissait pour conspirer. Le 17 janvier 1841 , les chefe du complot permanent se réunissent dans une auberge d'Avry, entre BuHe et Fribourg. Cette assemblée est suivie de flusieurs autres, et là on tente dé s'organiser pour répondce
à Vappel de Berne. Ce fut dans ces circonstaiiceff que le iO mars 1841 , M. Louis Faurnier est nommé avoyer ou président du Conseil d'Etat. Né à Romont , dans le canton de Fribourg, M. Fournier avait, dans une yie de soixante années, conquis par ses vertus Festime des gens honnêtes et la haine des méchants. Jurisconsulte disttnffué, intelligence qui savait creuser le fond des choses , il n^vajt pas tar<fê à se rendre compte des tendances daRadiéalisme. Il les avait étuifiées et dévoilées avec une rare sagadté. Caractère em» preint de douceur pour les autres et d'ausférité pour Ini-^ même , le nouvel avoyer était depuis longtemps Tami et le conseil du peuple fribourgeois^ Il l'avait soutenu dans sesluttes intérieure]»; il avait défendu ses drdts à plusieurs Diètes; il était surtout l'ardent promoteur èe Tinstruction^ publique. Sous son administration aussi ferme qu'éclairée, Fribourg s'élevaH à uahant degré de prospérité, et, dan& ses diverses élections , le canton témoignait sa reconnaisi^nce aux magistrats, de son choix. Il les engageait par ses^ suffrages, par se& vœux et par ses adresses à ne pas reculer devant l'imminence des périls dont chacun se sentait menacé. Fribourg avait adhéré au Sonderbund. La population se pro-^ nonçait avec entraînement contre Tanarchie. Lfanarehie était réduite à quelques centaines de factieux que le club deTOurs grossissait et multipliait selon les circonstances par l'acessioB de ses corps francs nomades. U fut résolu que l'on agiterait le pays en provoquant des assemblées radicales et qu'à une heure donnée on surpr^idrait Fribourg, lorsque 1 autorité fatiguée ne surveillerait plus ces assemblées av^c autant de rigueur.
Au milieu des révolutions que d'infimâsminerités-a^com^ plissaient au nom du peuple , tantôt à Lausanne , tantôt à Genève^ révolutions convergeant toutes à un but unique de centralisation et de dictature, les Fribourgeois , qui se voyaient sous le coup de la même crise, ne consentirent pas à Fattendrë d'un œil indifférent. Us s'organisèrent en milice volontaire. On les arma, on las exerça. A la vue de cet en*^ tbousiasme , le Conseil municipal sentit que ses elfortS' ea faveur de Berne allaient échouer. Il jeta le masque, et,sans autorisation du gouvernement, il voulut s'entourer d'une garde de prétoriens radicaux dont itse réservait k dkection.. suprême. Afin de mieux combiner leur tour de main, les Sociétés Sftcrètes enjoignirent à leurs adeptes d'accumuler, auu
Grand-Conseil motions sur motions qui durent tontes se résumer en un blâme adressé au Conseil d'Etat pour les mesures extraordinaires prises par lui sans motifs. Il n'y avait pas motifs suffisant à armer le peuple, car personne ne songeait à renverser le gouvernement; il n'y avait pas motif à s'entourer de précautions inusitées. C'était du même coup calomnier l'opposition et ruiner le pays. La Révolution, qui n'a jamais rendu de comptes, fut prise d'un subit accès d'économie. Elle fit imprimer ses doléances; elle établit avec une rigueur nîbthématique , qu'elle se garde bien de suivre pour elle-même, les dépenses que tant d'armements prêtentdus inutiles allaient rendre indispensables. . Sur ce thème, qui fut toujours celui des révolutionnaires à la veille d'une insurrection-, on ameuta les orateurs ayant besoin de couvrir du mensonge de leurs paroles un complot dont chacun connaissait les trames. Le docteur .Berchtold, qu'un écrit historique contre le canton et le peuple de Fribourg n'est pas parvenu à tirer de son obscurité, s'élança le premier dans la lice. Cette joute de paroles était un acheminement à des projets plus sérieux. Les magistrats la comprirent ainsi: ''L'opposition fribourgeoise, c est en ces termes que la Presêe du 8 décembre 1846 juge ces débets, l'opposition fribourgeoise a livré dans le Grand-Conseil un assaut parlementaire, vrai combat de corps francs, grêle de motions jetées l'une par^dessus l'autre, de paroles retentissantes et de vertes injures; mais elle a échoué contre le sang-froid des défenseurs de l'ordre existant. Cinquante voix contre vingt-neuf lui ont donné tort, en même temps que le caractère tumultueux de ses attaques a soulevé contre elle l'opposition. ^
, Les Radicaux, en minorité dans le Grand-Conseil, n'agitaient tant de questions irritantes que pour préparer une émeute. Cette émeute se recrutait parmi les vainqueurs de Lausanne et de Genève qui voulaient gagner leur salaire insurrectionnel et qu'on colportait d'un point à un autre pour faire peuple dans les Assemblées radicales. Le gouvernement s'aperçoit du danger; il prohibe ces réunions où des tribuns de contrebande essaient d'achalander le mensonge. On ne faisait parler que la loi; les Révolutionnaires redoublent d'audace. Ils convoquent pour le 10 janvier le ban et Farrière-ban de leurs communistes. Le Conseil d'Etat est instruit de cette levée de boucliers jïrojetée; il prend
— lisses mesures en conséquence. Par suite de cette tolérance qui arait cru calmer l'opposition en l'appelant au sein du gouvernement, ses affiliés des clubs savent que des précautions militaires sont adoptées pOur déjouer leur attentat, ils en accélèrent la perpétration. C'e^t le 6 janvier que les mesures ont été votées ; dans la nuit du 6 au 7 du même mois, Fribourgf sera donc inopinément attaqué. Les bataillons de Berne et de Vaud sont échelonnés sur la frontière pour prêter main forte aux rebelles. Fro^icber a tout prévu, tout combiné. Le tocsin sonne par ses ordres dans plusieurs communes; c'est le signal convenu pour se précipiter sur Fribourg. Les corps francs s'ébranlent à la voix des Radicaux; ils s'avancent par les routes de Bulle, de Morat et de Payeriie, villes oii denuis longtemps ils ont établi leur quartier. Pour triompher , le secret leur est nécessaire. Il se trouve divulgué. Les magistrats de Fribourff appellent le peuple aux armes. Le peuple du canton se lève avec un indicible enthousiasme ; les soldats lui donnent l'exemple. De tous les points à la fois , on voit accourir vers la ville des masses de populations armées de fusils, de baïonnettes , de faux, de fourches et de lances. Ces masses sont précédées de leurs curés et des chefs que le hasard ou la confiance leur a donnés. Elles accourent pleines d'ardeur; elles demandent à marcher à l'ennemi, dont elles ne connaissaient ni le nombre ni les ressources. Mais ces volontaires ont foi dans la sainteté de leur cause; ils combattent pour la religion et la justice; leur courage ne recule devant aucun péril.
Pendant ce temps la colonne partie de Morat arrivait à Court^in à moins d'une lieue de poste de Fribourg. Son avant-garde n'a pas encore combattu, mais eUe vient d'assassiner un honnête homme nommé Rohrbasser. Ce sera son seul exploit. La colonne de la Broyé est en face de Belfaux oii l'altendeat le commandant Choliet, Alphonse de Diesbach et le landsturm des environs. Les corps rrancs ne jugent pas à propos d'avancer.
A Grolley, les femmes et les vieillards, restés dans le village , sont investis par une bande d'insurgés armés de carabines , de pistolets et de poignards. Les femmes s'élancent k leur rencontre; elles les dispersent, elles les poursuivent. Une cinquantaine de ces truands campent dans une auberge. Les femmes s'y précipitent; mais un spectacle, qui s'est renouvelé dans des circonstances plus décisives^^frappe
les regards. Les eorps francs , saisis de frayeur, ne pren-^ nent pas le temps d'ouvrir les fenêtres. Ils les brisent avec leurs corps; ils en emportent les châssis pendus à leur con. La troisième colonne venant de Bulle ne fut pas plus hea* reuse. Les insurgés savent qu'ils sont attendus à Fribourg; ils se contentent de tirer quelques coups de fusil sur M. Fridolin de Reynold qui va réclamer le concours du Yal^ lais^, et ils prennent la fuite au moment même où les deux autres colonnes donnaient ou suivaient cet exemple de lâcheté.
La Révolution avait vu ses futures victimes admirablement disposées à repousser les hontes qu'elle leur apportait; la Révolution n'osait même pas attaquer. Elle s'avouait vaincue , parc^ qu'on lui résistait. Cette déroute sans combat s'était accomplie avec une spontanéité qui dut insirirer aux Radicaux une assez triste idée de leurs chefs et de leurs soldats. Frœlicher avait de Fribourg dirigé ce mouvement; il ne crut pas opportun d'en attendre l'issue. Il s'échappa; mais moins favorisé que ses complices accueillis à bras ou- Terts sur les territoires bernois et vaudois , il tomba entre les mains des pays^ins qui le ramenèrent à Fribourg où les
Erisonniers l'accusaient hautement de leur mésaventure, l'avoyer Fournier venait , par sa présence d'esprit et par son énergie, d'arracher le pays à des calamités sans fin. Le 9 janvier, lorsqu'il entra dans la salle du 6rand*Conseil, il fut reçu aux acclamations des députés et du peuple qui rem-»
{lissait les tribunes. Cet hommage de gratitude était inusité. ■a salle du Grand*Conseil n'avait jamais encore retenti d'applaudissements; les citoyens ne se contentèrent pas d'un témoignage aussi mérité de reconnaissance. Lo 28 février, la bourgeoisie assemblée kii décerna le titre et les droits de bourgeois de Fribourg.
Cette journée du 7 janvier était vraiment la victoire du peuple sur les eimemis de l'ordre social. Comme à Luceme^ les corps frans prisonniers racontaient à tout venant les pillages indiqués, les massacres en projet. Néanmoins il fut décidé que, pour ramener ces hommes égarés à de meil-^
' TandU <|ae les corps francs blessaient M. de R&ynold, dépdebé vers le Yallais, le goaTernement de Berne arfêtail le courrief qui allait invoquer le secours des Lucernois et dés Vantons primitifs. Contrairement aux droits des gens, ce courrier fat fouillé ^ on Uù enleva ses dépêches, on ie retint prisoinier»
leurs sentoeàts, an les traitent avec un» douceur ivAn*' gétique. On instruisit le procès ^ «fin 4e donner à la preuve nmtërielle acquise l'autorité de }a preiftve morale. Pendant ce temps, on laissait évader Tun après l'autre des prisoas tous ces captifs de guerre sur le sort desquels le Radicar lisme euro^en ne cessait de s'apitoyer par les larmoyants mensonges de ses journaux. Le conseil communal >était coupable au premier ^heL II avait trahi ses devoirs , plusi^rs de ses membres se trouvaient à la tête des hordes qui aecouraient au sac de Fribourg. André CasteUa, directeur de la police locale nommé par ce conseil , avait ouvertement conspiré avec les corps francs. Les scrunules de Kgsdité devaient enfin s'abaissa sous la pr^sion d un danger aussi mantfeste. A la voix du peuple, le conseil communal fut £s^ sous. Sur cinq cents électeurs, quatre cents suffrages dé^ signèrent pour diriger ies affaires de la ville douze candie dats conservateurs.
Afin de donner à ses corps francs une sanction offiddle, Berne qui avait excité et favorisé le mouvement leur^adjoignait dés le 6 janvier deux commissaires fédéraux. Sto<^mar (de Porrentruy) et Wieland (d'ArgovreJ étaient ehar-r gés de régulariser le désordre. L'attitude àeg Fribourgeois changea le but de cette mission. Les deux commissaires avaient oindre de s'emparer du pouvoir; ils arrivèrent à Fribourg pour intercéder en faveur.des corps francs. La révo- ^ lution, qui n'abandonne jamais les siens, plaça sous l'égide du vorort les misérables conspirateurs auxquels Wieland et Stockmar ^délivraient des brevets de civisme et de probité.
Par cette incursion de corps francs, il n'était plus possible de se dissimuler que Berne allait pousser à outrance ses
{^rétentions gouvernementales et ses empiétements sur la iberté des autres Etats. L'avertissement ne laissait aucune incertitude, les Catholiques en profitèrent. Fribourg éleva des redoutes; il palissada son enceinte en dehors des vieilles murailles construites il y avait trois siècles, pour protéger la ville contre les attaques des Bernois. Lucerne fortifia des têtes de pont sur l'Ëmmen et sur laReuss. Dans les sept cantons, on ordonna d'exécuter un an*ôté de la Diète de 1845 qui enjoignait d'organiser les corps de réserve ou landwehr, et même dé régulariser le landsturm ou levée en masse. Les cantons radicalisés avaient de longue main préparé leurs «rn^ements ; ils étaient sur le pied de guerre ; ils «limealai^it
J<*s corps frants. Néanmoins, le 26 février 184T, le vorort s'étonne de ces préparatifs dont il feint dignorer la cause. Il demande à Luceme les. raisons qui déterminent les Ca-<thotic^es à tronbler la paix publique par ces démonstrations militaires. En présence des agressions dont les cantons fidèles s'étaient vus les victimes , et des incessantes nrènaces dcmt ils recueillaient chaque jour les tristes fruits, la réponse de Luceme fut nette et concluante. Berne «dressa une nouvelle circulaire à ses co^-Etats et déclara que, puisqu'une loi était portée contre les corps francs, il n'y avait plus rien à redouter de leur action. €e motif sérieusement allégué par Ochs^bein ne put qu'exciter la pitié. On avait vu ses malandrins ^ l'œuvre et on n'ignorait pas de quel respect ils entouraient les plus saintes lois. A chaque imitant et sur tous les points de la Suisse à la même heure, ils se faisaient une habitude de violer le domicile des citoyens, de poursuivre les voyageurs, d'arrêter les négociants et de rendre impraticables toutes les transactions commerciales entre les divers cantons. C'était une de ces guerres de voisin à voisin, de famille à famille, guerre qui s'étend à tout et qui prend l'homme dans les plaisirs comme dans les besoins de la vie. Les corps francs exécutaient une consigne. Berne qui l'avait donnée y ajoutait ses vexations de localité et ses refus de justice comme votoaI. Pribourg était le canton le plus exposé à ces tracasseries du Libéralisme. On ne lui en épargna d'aucune sorte. Malgré les conventions poctales, Berne et Vaud s'ent^dirent pour supprimer une partie du service des voyageurs sur le canton dcFribourg. Des monastères et des corporations avaient implanté la vigne sur les bords du lac de Genève. Ces propriétés payaient à Vaud les impôts ordinaires comme le reste des citoyens; Vaud ne se contente plus de tette redevance; il invente une nouvelle contribution avec des effets rétroactifs. En 1664 Berne avait élevé la même prétention; mais bientôt revenu à des sentiments plus équitables, Berne s'était désisté. Vaud persévéra. Contrairement aux droits fédéraux et aux devoirs entre bons et sincères alliés ^ les deux cantons radicalisés prohibent l'importation des subsistances de première nécessité dans les Etats de Frîbourg et 4e Lucerne. La disette s'y fait crueUement sentir; on établit contre eux un véritable blo* eus , on frappe de drmts exorbitants le transit des denrées. On redisait aux Catholiques toute espèce de commeree; on
espérait les affamer et au lieu de vivres on letir jetait sur les bras tous les colporteurs que les sociétés bibliques avaient pu enrégimenter. On dominait les fidèles par les besoins du corps , on cherchait à les p^vertir par les besoins de Tâme. Ceux qu'on soupçonnait coupables de sympathies pour le Sonderbund étaient p«r le seul fait exclus des fonctions publiques; à Berne on déclarait inhabiles à tout euinloi les jeunes gens élevés dans 1^ collèges catholiques. Les corps francs promenaient Tincendie à travers la âiisse, ils brûlaient l'antique abbaye doDissentis^ ils faisaient circuler dwos les campagnes protestantes l'ordre dujour suivant imprimé à Berne: * Enchaîner les ultramontmns avec leurs chapelets, pendre les paysans avec leurs scapulaires el égorger ks calotins au pied des autels. ^
On voulut par ces provocations forcer le Sonderbund à sortir cte son attitude défensive. On désolait sa patience pour le contraindre à un appel aux armes , dont & l'instant n^me on se disposait à le rendre responsable devant l'Europe. Le Sonderbund restait impassible sous l'insulte et l'agression. Le Radicalisme multiplia les tirs cantonaux afin d'organiser et de tenir en haleine ses carabiniers et ses volontaires. Les chefs des gouvernements de Berne, Soleure, Vaud et Bâlecampagne convoquèrent sur leur territoire les corps francs dissous par la loi. Dans ces réunions annoncées p«r les journaux on trama publiquement la perte des Catholiques. Tout servit de point de ralliement aux affiliés des Sociétés secrètes. Une fête fédérale , un grand concert comme celui de Schaffhouse, des élections partielles ou des exercices militaires devinrent pour eux un aliment d'agitation; mais en 1847 , Ochsenbein et le ehib de l'Ours concentrèrent dans leurs mains tous ces moyens épars.
La révolution sait quel râle joue dans les périodes de troubles la presse quoti^enne. La révolution compte sur ^e comme sur une alliée dont le concours ne lui fit jamus défaut. Les Sociétés secrètes proclamaient que l'heure d'agir était venue; la presse se mit à leur disposition. Il fallait inventer et propager des mensonges , altérer sciemment la vérité, apprendre à la Suisse protestante que le Sonderbund se disposait à l'asservir et que la patrie était en dangw. On devait parler de conspirations ourdies dans l'ombre, de coupables intelligences^ avec les souverains étrangers, d'armements extraordinaires à l'intérieur et à l'extérieur. Les ima-
g^naïions étatent en quête d*on de ces erimes fabuleux que la révolution tient en réserve pour stupéfier les peuples par Taudace même et Fimpossibilité de pareils attratats. La presse suisse et européenne se fit l'interprète et Fécbo de Ces machinations. Le jour des Sociétés secrètes approchait. Elles avaient tant corrompu, qu'esiit elles voulaient déchirer le masque et arriver au bouleversement général en essi^nt leurs forces sur cette terre helvétique dont elles faisaient leur champ d'asile. Elles n'avaient plus besoin de se cacher; elles se constituèrent en permanence dans le club de l'Ours. Ce club, devenu la jaeobinière où les Révolutionnaires de . toutes les exagérations se donnaient rendez-vous pour dé-* truire, était établi dans l'auberge fi'un nommé Jac(^es Kar^ len, vivandier des corps francs et volontaire qui, des le pont de la Rengg, avait su, comme Ochsenbein^ mettre une respectueuse distance entre sa personne et les balles lucer^ lioises. Cette auberge avait une enseigne qui rappelait Tours de Berne. Le club en prit la nom. Comme tous les conventicules , il renfermait des associés de différentes classes, des initiés, des meneurs et un parterre de comparses ou de séides. Les chefs des Sociétés secrètes y avaient leurs tri*^ bunaux vehmiques; ils correspondaient de ce point central avec leurs affiliés des autres cantons , ils leur dictaient la volonté que, d^e Londres, Mazzini leur imposait à eux-mômes. Sous l'inspiration du réfugié ilali^i, Qcbsenbein et ses corps francs, anciens adeptes et serviteurs de Mazzini, aujourd'hui dépositaires du pouvoir fédéral, arrêtaient les mesures et les décrets qui devaient bouleverser THelvétie. Dans ce club, fournaise des agitations , on votait les impôts progressifs, les séquestres, qui alimentaient la caisse cantonale, toujours vide. Là, on dévorait la fortune des couvents et les subsides fouitifii parles Sociétés bibliques, par celle de Londres principalement, qui ne se mettait pas en peine de compter avec ses altiés. Là, on soudoyait^ la presse suisse, venant échanger son indépendance contre une honteuse subvention; là, on utilisait le communisme, on prêchait ses doctrines, on achetait, on vendait les corps francs, les électeurs, les élus, et, par une habile confusion, le club adressait à ses sicaires des ordres, des avis dont le vorort prenait tmijours le contrepied. Le vorort est composé des mêmes éléments que le club de l'Ours, mais il importait de donner à c^ deux pouvcrirs une direction (afférente. On se réserve ainsi une double ac-
tion et'un Système né|3^tif qm peut servir à tromper officiellement les États confé(fêrés et FËarope elle-même.
Le club de TOurs sait que la Révolution est encore plus redoutable dans la propagande des idées que dans les crimes de la rue. Il s'impose la mission de tuer par la parole ou par l'action tout ce que les hommes ont jusqu alors honoré. Fré*^ dérle Jenni, plus connu sous le nom de Gukkasten-Jenni (Jenni-le-Charivari^, membre du Grand- Conseil de Berne, prit à forfait Facyudication des moqua'ies et du Kbertintf e de- la pensée. Il y avait plus d'un titre. La première carica^ ture tombée de son crayon s'adressait à son père. Cefil^ reconnaissant et respectueux le livrait à ses admirateurs des corps francs, et il lui avait inflip^é une tête d'âne. Un
Sareil cynisme devait plaire aux régénérateurs de la faibillo'* 3 encouragèrent Jenni, ils soudoyèrent les turpitudes de son imagination, ils excitèrent cette incessante débauche d'esprit qui s'attaque à l'autorité, au clergé, aux magistrats, aux puissances étrangères et à leurs représentants. Tons les mystères du Catholicisme furent traduits en graveluref coloriées^ Dieu lui-même eut son jour devant ces assises de l'ignoble. Jenni cependant trouva à Berne même quelques bonAêtes détracteurs. Dans h GwstnePopulaire) on Taccusa de pervertir la morale publique. Le gouvernement bernois prit en main cette aifaire; il censura les détracteurs, el ac-*corda à Jenni un brevet d'encouragement. Jenni était le bouifon des corps francs ; il les façonnait au meurtre par là lubricité.
Tout avait été pr^aré de longue main nour une explosion prochaine. La ^sse était le théâtre ou les démagogues d'Allemagne, de France et d'Italie débutaient. Dans l'inté* rét de ses vues, Maxzini s'obstinait à faire demander à la Diète, par les députés du Tessin, que la ville de BelHnaona fût entourée de fortifications. Il voulait commencer par éta^*^ blir le siège de sa République universelle dans des murailles défendues par l'artillerie; mais . en se barricadant d'avance^ il songeait à affaiblir d'autant I ennemi qu'il aspirait à corn-» battre de loin par ses émeutiers. Il convoitait le royaume de Naples , celui qu'il savait le mieux gardé par son souve-^ rain, celui qui, par les habitudes mêmes du peuple, élevait contre la Révolution des obstacles presque insurmontables, Mazzini, qui n'a jamais douté de riôn, même de soncou?<» rage, adressa en conséquence une pétition à la Diète de
Zurich. Le 31 janvier 1846, il intima au vôrort l'ordre de dissoudre et de rappeler séancetenante les régiments suisses au service du Roi de Naples. C^tte pétition exigeait que la même mesure fût appliquée aux régiments qui défendaienl le Saint-Siège. Une lettre signée d'un oertain Magari ^ explique très-catégoriquement les intentions des Sociétés secrètes. ^ Nous sommes parvenus , mande-t-il de Berne, le 5 mars 184&, au Comité directeur, à faire insérer dans le ConsHtiOionnel de Paris la pétition de Mazzini relative aux Suisses employés chez nous comme auxiliaires du despo>tisme. C'est pour nous une grosse affaire. Mazzini a peutêtre eu tort de l'adresser si vite; mais comme tout menace ruine, il a voulu sans doute porter un coup décisif. Le Piémont est à nous par son roi Charles-Albert, triste nature, qui a les instincts révolutionnaires et qui les comprime sous le cilice. Nous aurons la Toscane quand bon nous semblera; Rome, avec ses vieux Grégoire et Lambruschini, ne tiendra pas longtemps ; mais, si Naples ne seconde pas le mouvement, nous pouvons périr* Or, il est nécessaire d'enlever à son ennemi .ses principaux moyens de défense. D'Italien à Italien nous nous entendrons, mais avec les Suisses il n'en s^ait pas ainsi. Les gagner à notre cause est très-difQcile; il vaut donc mieux les écarter. C'est un soufflet appliqué en plein visage au Pape et à Ferdinand de Naples; c'est dire à nos amis qui gémissent sous le despotisme que nous veillons sur eux. Pressez donc l'affaire. Je ne sais pourquoi aucun des journaux suisses n'a parlé de cette question. Mazzini n'est pas habitué à ce dédain, mais je crois qu'il sera très-opportun de la traiter à fond, et dans les journaux et à la Diète. Quand cette discussion ne servirait qu'à amener un peu de bruit et à faire craindre aux Suisses capitules un retour dans la patrie, songez donc que ce serait déjà quel-^ qiie chose. ^ •
Ce réfugié avait complètement raison en 1846. Quelques mois plus tard, le RadicaUsme triomphant M donna gain de cause. Mais, au club de l'Ours^ la question fut tranchée avant même d'avoir subi un examen sérieux. Ce club , qui correspondait avec les communistes allemands , les révolu-
• Ce nom Magari revient souvent et très-souvent dans Thistoire des Sociétés secrètes en puisse , et ne se trouve sur aucun contrôle. n écrit beaucoup. Nous croyons donc que ce n'est ipi'un nom de gneire.
iiohnaires français, les earbonari italiens et les réfugiés polonais, sUmprégnsHfit de tons les vices, ce clnb était, par ses émissaires, au courant des événements. 11 savait, avec une incroyable rapidité, tout ce qu'il lui importait de savoir, tout ce qui devait se passer dans le monde. La République allemande était organisée en Suisse ^ ; celle dont la France
^ On distribuait en 1847 sous le titre ûe Vorbereiiung, ou Prépara^ tifs, les instructions suivantes, émanées d*un comité secret rhénan pour la fondation de la République allemande. Ces instructions révolutionnaires sont niées par leurs auteurs jusqu'au jours où le com^ plot a éclaté. Ce jour-là^ eUes les mettent en pratique avei; une implacable obéissance. Les voièi :
" n est des têtes qui ne deviennent raisonnables que lorsqu'elles entendent le couteau de la guillotine grincer au-deisus d'elles. De c«s tètes la Prusse en renferme un grand nombre. Qui veut en dresser la liste n'a qu'à d'abord inscrire tous les souverains avec leurs ministres et leurs diplomates à Berlin, en Hanovre, à Munich, à Cassel , à Vienne, etc. .
„ Aucun homme sensé ne saurait douter que l'Allemagne, et éurlout la Prusse, lie marche vers une crise, vers une révolution qui amènera des temps meilleurs. Que chaque homme brave se prépare donc à faire son devoir. Qu'il porte en particulier son attention sur les points suivants :
j, !• Tous ceux qui sont connus déjà par leurs opinions ou par leurs actes doivent, pour éviter la surveillance du pouvoir, redoubler de prudence tout en ne relantissant ppint leur activité.
j, 2» 11 importe de répandre des écrits révolutionnaires , enfin d'enflammer les esprits et d'assurer Tunité des efforts quand le moment sera venu. Ces écrits doivent être communiqués île la manière la plus confidentielle entre les amis, qui les feront ainsi passer de proche en proche, et les glisseront dans les cafés, les auberges^ les lieux
Subllcs, en ayant toujours bien- soin de les donner comme provenant e mains inconnues.
« 3° Lorsque les troubles éclatent, il faut se garder de se compromettre trop tôt, laisser les masses se déclarer, voir le caractère du mouvement, et si l'occasiou est favorable se mettre à la tête, prendre des mesures énergiques et promptes.
n 4*» Les principales mesures à prendre sont :
„ a. D'employer tous les moyens les plus propres à propager rapidement l'insurrection.
ft h. S'emparer sans délai des employés militaires, civils et de police, surtout des princes et de leurs familles.
„ c. Piller les dépôts d'armes, organiser et armer partout la land^ wehr.
, d. S'emparer des télégraphes, des bureaux de poste, afin d'interrompre les communications officielles.
, e. Briser les rails des chemins de fer, pour arrêter les transports de troupes.
„ f. Se saisir des bateaux à vapeur et autres voies de communica" tiou pour l'usage du peuple et de la propagande révolutionnaire.
étftit meiiAcée ne faisait plus doute» Dattis les concilifeibttleji d'Ochsenbeia et de ses satellites , on s'entretenait à haute voix des vobux et des espérances du coBununisme. Il régnait en Suisse par une organisation occulte. Cette organisation embrassait le globe dans vn réseau de couardises et de com-* plicités. L*£urope était à la veille d'un naufrage universel, et, de ses débris epars, la Révolution ne voulait pas que Ton lût faire même un dernier radeau. Les corps francs signaient es actes diplomatiques , ils frayaient avec les ambassadeurs des gouvernements qui les avaient flétris; ces accointances ne s arrêtèrent point à des manifestations isolées.
Berne et son club n'avaient pas assez de malédictions pour les sept cantons du Sonderbund. Cette alliance, disaient-ils, était contraire au pacte. Pendant ce temps, les Bernois eu renouvelaient de particulières , de complètement opposées aux droits de leurs co-Ëtats. Berne venait de former une union douanière, le premier rêve des agitateurs. Cette union, aux yeux du Radicalisme, n'avait pour but que d'isoler les cantons catholiques , de leur interdire tout rapport, soit avec les autres parties de la Suisse, soit avec les pa^s voisins
9 ^. S*efforcçr de gagnw les miUtaires en leur démontrast que le droit et le devoir doiveot les ramier dit: odté du peuple, des rangs duquel ils sont sortis.
„ h. S'emparer des caisses publiques et des trésors des princes pour subvenir aux besoins du peuple.
y t. Fa^e prompte et ri^ureuse justice des traUres et des enne- Biis de la révolution.
„ 5* Aès à présent, dans la maison de tout brave citoyen doivent se trouves un sabre, un fusil et une paire de pistolets, avec les munitions nécessaires.
„.6' Les. princes et les employés, seront retenus prisonniers, afin de ponyoir, en cas de non-succès, s'en servir comme d'otages, ou bien plus tard les soumettre au Xugcment du peuple. On ne doit commettre aucune violence inutile. Mais si Tintérêt de la révolution exige qu'on garde- sans leur faire de mal ces prisonniers dangereux, il veut aussi qu'ôn> n'épargne personne. Qu'on ne perde pas de vue que le but de la révolution doit être atteint à tout prix, et que pour cela l'énergie et la résoluti<»n servent plus- que la réflexion ou l'humanité Intempestive.
„ 7f Ce but est la République allemande^
fy.$P £nfin , qu'on n'oublie pas que le succès dépend de l'universalité des efforts, et que la cnose^ importante est donc de propager, d'étendse, de susciter la révolte de proche en proche par tous les moyens possibles.
f, Telle est la règle de conduite que doivent suivre les hommes braves qnl veulent, assuver le succès du mouvement révolutionnaire.»
d'où ils pouvaient tirer des munitions de gueire et des subsistances. Le docteur Guillaume Snell que Neuhaus avait fait expulser de sa chaire de professeur, à cause de Vex^ ceatrioité déma|ogique de ses principes, était l'inventeur * de ce système d union douanière qui servit de point de départ a TAIIemagne et à l'Italie. C^tte union était une forfaiture; elle fut donc acceptée par les cantons radicaux* D'un autre c6té,2urich, Argfovie , Schaffliouse d; Thurgovie se constituaient pour l'instruction de la cavalerie. Le prétexte était absurde; mms la véritable cause avait un peu plus de sérieux. Il s'agissait d'aviser aux moyens de tourmenter et d'écraser les Catholiques. L'union douanière et rinstruction.ee la cavalerie avaient fait leur coup. Les portevoix des Sociétés secrètes, établies sur les divers cantons, s'assemblent à Baden, sous le nom d'Association helvétique des sciences. Le docteur Kobert Steiger, le pardonné de Siegwart-MuUer et de Jos^hLeu, est regardé comme le plus coupable de la bande ; on lui décerne la flétrissure de la présidence. Ce fut dans ce club scientifique que le Radi^ calisme poussa son dévergondage jusqu'à l'excès; ce fut là qu'il mit à nu ses desseins. Dans un langage dmt le Père Duckesne aurait rougi, chaque orateur fit assaut de bravades antichrétiennes; chaque démagogue apporta son rêve de sang délayé dans la vase radicale. Le professeur He^ne, revenant au point principal de Berne, sa patrie, demanda ^ à ramoner le plus promptement possible la cheminée de l'édifice helvétique. „
I>H club de l'Ours ainsi que de toutes les officines révolutionnaires , il s'échappait donc en même temps des miasmes pestilentiels. Les Grand-Conseils des divers cantons allaient s'assembler pour donner leurs instructions aux députés en Diète. Ces instructions doivent décider de la paix ou de la guerre. La guerre est indispensable aux Sociétés secrètes. Berne, dans un préavis qui était un mot d'ordre à ses complices , trace le plan qu'il faut suivre. Ce plan est toujours le même; dans les cantons radicalisés il trouve les mêmes fauteurs. Mais le vrai peuple suisse restait étranger avec ses magistrats à celt^e agitation sans motifs, à ces cris d'alarme sans aucun danger. Par les votes et instructions des Grands- Conseils, on savait d'avance le résultat de la discussion, en Diète. A force d'émeutes et de corruptions d** toute nature , Âerne arrivait à se créer une majorité fic-
live ^ de douze voix et d'une demi- voix ^ en oomptont celle de Saint-Ciftil qui vient d'entrer dans le Sonderbund des douze.
Le 2 mai 1847, le canton de Saint-Gall procède a ses élections* Le Radicalisme qui veut conquérir un nouveau suffrage a fait des efforts surhumains , et cependant la victoire paraît décidée en faveur des Catholiques. Un district protestant s'est même séparé des Radicaux; mais celui de (jaster où les conservateurs comptent une majorité toujours certaine leur échappe par une trahison. Trois curés se sont affiliés secrètement à la politique bernoise. Ils vendent leurs consciences au club de l'Ours; ils font acquitter le salaire de cette vente par les Catholiques qui ont en eux une confiance absolue. Ce district de Gaster est composé de pauvres 5 de simples ouvriers qui dépendent des riches manufacturiers protestants. Le jour des élections, ces manufacturiers déclarent qu'à l'instant même ils exproprient de leurs chaumières, ils laissent sans travail, sans pain par conséquent, tous ceux qui ne voteront pas selon la liste que les trois prêtres ont charge de leur présenter. Cette intimidation de la misère, soutenue par la voix des pasteurs dont ce peuple a l'habitude de suivre les avis , réussit à souhait. Jusqu'alors les suffrages se partageaient à égalité dans le Grand-Conseil; il n'en fut plus ainsi. Soixante-dix-sept radicaux vont se trouver en face de soixante-treize conservateurs. Berne ordonne de tirer soixante-dLx-sept coups de canon pour célébrer cette victoire de la corruption sacerdotale; dans tous les cantons radicaMsés , il y eut des fêtes populaires en l'honneur de ce résultat électoral.
Par son accession à la ligne bernoise , Saint-Gall ouvrait les hostilités contre le Sonderbund; il complétait le blocus des Etats de l'alliance séparée. Situé à la partie orientale
* Il avait été décidé au club de TOurs qu*il fallait douce voix au moins contre l'alliance catholique , afin de taire prendre le change à l'Europe, en lui. montrant une majorité qui, constilutionnellement, devait exercer plus d'influence qu'une minorité de huit ou neuf voix. On oubliait que dans les questions de souveraineté entre Etats indépendants , le nombre des suffrages ne peut pas anéantir en droit antérieur et imprescriptible. Mais à Berne on se flattait de faire exploiter par la presse et les avocats du Radicalisme l'ignorance des peuples BUT les relations internationales des vingt-deux cantons confédérés. Ainsi, d'une illégalité flagrante on s'arrangeait pour faire ufta «bose essentiellement constitutionnelle.
de la Suisse, borné aii nord par le lac de Constance et lé canton deThurgovie, à Forient parla partie autrichienne du Voralberg dont il est séparé par le Rhin, à l'occident par Zurich, Schwytz et Glaris, il plonge au midi dans l'Etat des Grisons. C'était la seule voie de communication restant aux Catholiques avec les royaumes voisins. Du même coup , le Sonderbund trouvait un nouvel ennemi et perdait sa dernière espérance.
Le canton de Saint-Gall doit son nom à un moine écossais, mort en 640, dans son ermitage sur les bords de la Steinach. Cet ermitage devint peu à peu un monastère fondé par les religieux de l ordre de Saint-Benoît. Ils défrichèrent le pays, enseignèrent l'açriculture et conservèrent comme un précieiLX dépôt, au miheu des siècles barbares, le trésor des connaissances qui plus tard devait enrichir l'Europe. Ces Bénédictins avaient établi des écoles dans leur cloître; ils y attirèrent les artistes; ils y réunirent les chefs-d'œuvre de l'Orient et de l'Italie. On les vit ressusciter en même temps la science des mathématiques, la poésie, la peinture, la musique et la statuaire. Par une sagacité digne de leur nom, les Bénédictins formèrent, dès le neuvième siècle, une bibliothèque qui fut bientôt l'une des plus considérables du monde connu. C'est là que la plupart des auteurs latins furent conservés. Le couvent prospérait. Des habitations isolées s'élevèrent autour des murs protecteurs. Ces habitations devinrent en peu d'années la ville de gaint-Gall qui, jusqu'en 1798, fut toujours paternellement gouvernée par les abbés de ce nom.
Saint-Gall était, dès 1454, allié des cantons suisses. Avec la ville de Sargans , il forma , au temps de la République helvétique, deux cantons qui plus tard se réunirent sous l'acte de médiation de Bonaparte. En 1815, ce canton se donna une constitution par laquelle le Grand-Conseil était composé proportionnellement avec la population de quatrevingts-quatre députés catholiques et de soixante-six protestants. Les révolutions radicales firent disparaître cet état de choses. Saint-Gall compte cent onze lieues carrées de surface et 158,853 habitants , dont cent mille au moins sont catholiques. On a vu par quels moyens le Radicalisme était peu à peu venu à bout de cette majorité. Trompée car Us uns, intimidée par les autres, elle vouait son indépendance à une prostration complète; elle éloignait surtout du champ
de bataiUe Tiiii des plus vigoureux athlètes des principes conservateurs, M. Baumgartner, qui, complètement séparé du Radicalisme , était la terreur des corps francs par Tinflexibilité de^ sa logique. Les Sociétés secrètes redoutaient sa loyauté et son éloquence; il fut condamné à une silencieuse désapprobation.
Au club de l'Ours, Ochsenbein, qui voyait tout lui succéder à souhait, fit comprendre qu'il fallait obtenir la guerre civile à tout prix. 11 était nécessaire de combler la mesure des humiliations dont la Suisse catholique se s^entait abreuvée; Ochsenbein, généralissime des corps francs, a été élu, comme protestation du Radicalisme, conseiller d'Etat et directeur de la guerre; il ambitionne la présidence du Conseil exécutif de Berne pour se trouver de droit président de la Diète, fédérale. 11 destine celte suprême insulte aux puissances de l'Europe qui conspuèrent son expédition et aux cantons primitifs qui le battirent. Les vœux de cet homme sont tous exaucés. Le 28 mai 1847, Ulrich Ochsenbein, directeur du club de l'Ours, s'entendit proclamer président du Vororl. Le même jour, le Grand-Conseil, à l'unanimité moins trois voix, vote* la destruction du pacte fédéral et la dissolution du Sonderbund , le dernier appui de ce même pacte.
Le gant du défi était jeté à l'Europe. IL devenait impossible de se dissimuler où allait la Suisse radicale. Cette évocation de la guerre des forbans apparaissait comme un outrage à tous les gouvernements établis auxquels le club de l'Ours n'épargne ni les calomnies ni les conspirations. Les hommes paisibles ou intelligents qui suivent la marche des affaires et le progrès des esprits s'imaginèrent que l'Europe n'accepterait pas de gaieté de cœur un pareil affront. Berne déchirait le pacte de 1815; on crut que les puissances refuseraient de reconnaître à ce canton une suprématie bisannuelle qui ne lui était attribuée que par ce même pacte. Les puissances n'eurent pas ce facile courage* Ëlles^ mandent à leurs ambassadeurs d'entrer en relation avec le chef des corps francs. Par là même, les cantons catholiques se voient réduits à l'humiliai ion que, dans ses rêves d'orgueil, Ochsenbein n'a peut-être jamais songé à liur infliger. L'Europe, par ses diplomates, courbe la tête sous le joug du Radicalisme; elle s'annihile en attendant le signal de sa mort. Il eut été beau pour les cantons primitifs
de résister à cette épreuve et de donner à ces épouvantes monarchiques le signal de la rédemption. Les cantons primitifs se condamnèrent à une affligeante longanimité; cette longanimité faisait d'eux un fief du Radicalisme européen; elle fut le g^erme de la ruine du Sonderbund Depuis 1830, les puissances étrangères se trouvaient
tdacées sur un mauvais terrain. Elles avaient laissé déchirer es traités de 1815; impassibles , elles avaient assisté au développement des théories insurrectionnelles que professaient les échappés des Sociétés secrètes. Elles voyaient la révolution à l'œuvre dans ses journaux , à ses tribunes constitutionnelles , dans ses ventes ou dans ses clubs. La déihoralisation coulait à pleins bords , et sa source la plus abondante sortait des montagnes de la Suisse comme un fleuve de destruction. En présence de cette crise, qu'on avait laissée grandir et qui maintenant devenait inévitable , il fallait prendre un parti décisif. Les puissances avaient tant difi'éré, tant ajourné, qu'elles espérèrent encore que la diplomatie pourrait contenir les tempêtes déchaînées. La diplomatie fut donc obligée de recrépir son juste* milieu. D'un côté, par ses notes , elle déclarait à la Suisse que l'Europe ne souffrirait jamais l'anéantissement du pacte de 1815 et de la souveraineté cantonale; de l'autre côté, et souvent par ces mêmes notes, on semblait ouvrir une porte favorable au Radicalisme. Vers la fin de 1846, l'Europe avait presque entièrement renouvelé son personnel diplomatique auprès de la Confédération. Ces nouveaux plénipotentiaires ne cachaient point leurs sympathies pour le Sonderbund. La justice de sa cause ne faisait plus doute; mais , dans la position oii les cours éti*angères s'étaient laissé acculer, il paraissait impossible de ne pas donner aux audaces radicales une satisfaction ou une assurance.
Les Suisses des cantons primitifs ne voulaient pas, ils ne demandaient pas surtout l'intervention armée des puissances. Comme tous les hommes qu'on enduit d'un préjugé patriotique , ces Suisses avaient été pris à l'amorce révolutionnaire. Les novateurs de 1793 avaient, dans des intentions faciles à comprendre, admis pour loi suprême qu'il était impie et sacrilège d'invoquer l'appui de l'étranger. Ils flétrissaient la guerre civile, ils frappaient d'exécration les alliés dont le concours pouvait arrêter leur excès. Par ces deux anathémes , il n'offraient à leurs victimes que la dé-
gradation ou la mort. Cette théorie était nouvelle dans l'histoire , car jadis les rois , les peuples et les partis ne se firent pas faute de mêler l'étranger à leurs querelles, et, en France, dans les guerres de religion , personne n'adressa aux autres un reproche que tous auraient mérité. Cette théorie fut d'un avantage immense pour les démagogues. Elle leur servit d'armes et d'étendard. Us l'introduisirent dans la politique moderne. Mais lorsque , pour leurs complots ou pour leurs émeutes, ils eurent besoin de l'étranger, l'étranger devint tout à coup un peuple de frères ^. Au tribunal de leur ha-
* Dans une brochure intitulée la Suitse et Tétrangtr, brochure imprimée à Hérisau, canton d'Âppenzell, et répandue à profusion en Suisse comme en Allemagne, on lisait ces pages qui ne laissent aucun doute sur le concours que la Révolution attend de l'étranger.
^ Si la Suisse, qui compte deux millions et demi d'habitants, qui o£Fre tant d'avantages sous le rapport géo^raphiaue , militaire, matériel et moral, formait une république unitaire rondée sur les principes libéraux, elle présenterait une force imposante que les peuples pourraient opposer à leurs tyrans. Supposons de plus que cette démocratie prit sous sa protection les intérêts des républicains, qu'elle parlât le tangage qui convient à des hommes libres dans les cours, dans les congrès, dans la diplomatie européenne, dans la politique
{[énérale , dès lors plus d'unité dans les efforts du despotisme ; Faliance des mtides puissances serait brisée, la conjuration des rois contre la liberté des peu^^les réduite à l'impuissance, la monarchie paralysée dans son action et la tyrannie frappée au cœur. Ajoutez à cela que les doctrines libérales ont poussé de profondes racines et conquis d'innombrables prosélytes dans toute FEurope; les républicains de l'Allemagne, de la France, de l'Italie seraient les alliés naturels de la Suisse unitaire. Et qu'est-ce qui pourrait résister à trente millions d'hommes libres, tous exercés dans le maniement des armes et prêts à mourir pour briser les fers de leurs frères? Rendons la chose sensible par un exemple. Le rrand-duc de Badt, je le si^pose, veut enchaîner la parole et bâillonner la presse. Bans l'état actuel des choses, les défenseurs de la liberté, ne trouvant aucun secours au dehors, enchaînés par des lois despotiques au dedans, ne pourraient opposer qu'une résistance impuissante. Mais posons pour un instant que la République helvétique est fortement constituée sur les bases de l'unité, que tous les confédérés ne forment du Rhin jusqu'au Léman, du Tessin jusqu'à fiâle, qu'un seul peuple uni comme une seule famille par des nœuds intimes; oh! alors mariieur au tyran! Vingt mille Suisses, s'avançant sur les frontières de Bade , non-seulement tiendraient en échec toute la Confédération germanique, mais feraient sauter la mine qui embrasse dans ses ramifications toutes les provinces du Rhin, de Constance jusqu'à Dus^ seldorf. Et ce ne sont pas là tous les services que la République unitaire rendrait à la cause libérale. M. Guizot , vous le pensez bien, vendrait intervenir ; mais au moment même où les troapes françaises marcheraient vers la Suisse , une seconde armée de vingt miUe coq-
hile partialité, les émigrés de 1792 furent coupables, Tarmée de Condée aussi. Mais les corps francs ou les réfugiés qui courent le monde afin de préparer des révolutions, qui, d*Espagne ou dltalie , tirent sur le drapeau de leur patrie , ces corps francs sont de grands citoyens. Les Suisses de 1847 étaient imbus de ce préju|ré que le serment du Griitli devait leur apprendre à dédaigner. Ils repoussaient en idée l'intervention que TEurope ne leur offrait pas et que la Révolution accusait les uns de solliciter^ les autres de proposer. Une intervention est toujours pénible et coûteuse , et , dans Tétat de torpeur où se trouvaient les puissances , elle ne pouvait être qu'un palliatif, jamais un remède efficace. Néanmoins la France et l'Autriche, qui se sentaient menacées à leurs frontières , prenaient des mesures militaires en conséquence. Elles jugeaient opportun de se défendre, plus opportun encore d'inspirer aux Catholiques l'espoir que les cabinets de Paris et de Vienne ne permettraient pas l'oppression de la Suisse primitive. Des forces imposantes stationnaient à la limite des deux pays. On disait qu'elles avaient ordre de pénétrer en Suisse aussitôt que Berne donnerait le signal des. hostilités contre le Sonderbund.
Louis-Philippe était alors à l'apogée de sa puissance. Il avait pendant longtemps convoité le diadème, et depuis dixsept années il régnait. Il avait voulu entrer dans J'alliance des rois , et les monarques lui avaient ouvert leurs rangs. Les poignards des Sociétés secrètes s'étaient émoussés sur sa poitrine; les balles des conspirateurs semblaient respecter sa tête, et à chaque attentat l'Europe se réjouissait, comme d'un événement heureux, de voir le Nestor couronné de la Révolution échapper providentiellement à la mort. Le clergé rendait à Dieu des actions de grâce pour une si visible protection. Le plus irréalisable des vœux de Louis-Philippe était exaucé par enchantement. Dans les joies matérialistes de ses gouvernants, la France officielle, qui l'avait proclamé monarque de son choix, oubliait l'échafaud de Louis XVI et le suicide impossible auquel on avait dbndamné la mémoire du dernier Condé. Louis-Philippe voyait ses enfants grandir autour de lui en servant le pays. Ses petits-fils se multi-
fédérés passerait les frontières, proclamerait la République et changerait la face de la France. Oui, vingt mille républicains, mais de vrais républicains > feraient sauter Louis-Philippe, et son gouvernement^ et sa monarchie, et toute la boutique. ^
pliaient; le nom des d'Orléans devenait, disait-on, populaire dans les armées et sur les mers. On le saluait comme Taurore de la réconciliation entre la monarchie et les idées révolutionnaires ; on l'acceptait comme la seule transaction possible entre la liberté et la licence. Ainsi que Job, il pouvait raconter ses prospérités aux amis que la fortune lui donnait, et dire avec l'homme de la terre de Huss : " Lorsque j'allais prendre ma place à la porte de la ville et que 1 on me préparait un siège élevé dans la place publique, les jeunes gens, en me voyant, se retiraient par respect, et les vieillards, se levant, se tenaient debout. Les princes cessaient de parler , ils mettaient le doigt sur leur bouche. Les grands s'imposaient silence et leur langue demeurait attachée à leur palais. L'oreille qui m'écoutait me publiait bienheureux. ... Je disais : Je mourrai dans le nid que je me suis fait et je muttiplierai mes jours comme le palmier. Je suis comme un arbre dont la racine s'étend le long des eaux, et la rosée se reposera sur mes branches. Ma gloire se renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main. Ceux qui m'écoutaient attendaient que j'eusse parlé et ils recevaient mon avis avec un silence plein de respect. „
Puissant et honoré au dehors , eë d'Orléans avait tout vu sourire à ses désirs. Dans son heureuse vieillesse , il se flattait dp mourir comme David, plein de jours et de trésors. Ses courtisans le berçaient même de l'espoir qu'il franchirait à pieds joints le fossé de la régence. On lui disait et il répétait avec un orgueil tout dynastique que jamais le pays n'avait été plus prospère. Entré dans la famille des rois , il sacrifiait ses opinions de juillet au bonheur général; mais au lieu de rendre la France morale, il ne se préoccupait que d'une chose. Il voulait la faire riche; son plan consistait à substituer le règne de l'argent au règne des principes. Il tâchait par le bien-être matériel de forcer les hommes à l'oubli des devoirs moraux; il inoculait la maladie du lucre; il organisait une féodalité mercantile; il se sacrait monarque selon le cœur des banquiers , et il appelait à cette vaste curée de l'industrialisme tous ceux en qui la soif de l'or remplaçait la soif des grandeurs.
Sous la régence de Philippe d'Orléans , la noblesse française croyait a la philosophie du libertinage. Les vieux rois avaient fait de cette noblesse une pépinière inépuisable d'intrépides soldats, de capitaines expérimentés, de purtisans
spirituels, d'hommes d'Etat habiles et dévoués. L'empereur Napoléon continua cette tradition militaire et civile. Louis- Philippe essaya de la briser. Il transforma en industriels les gentilshommes qu'il put rallier à son trône. L'échafaud de 93 avait essayé vainement de noyer l'antique noblesse dans le sang. Cet échafaud l'avait retrempée; en 1847 , elle se plongea elle-même dans la boue. Ces gentilshommes prêtèrent leur nom à usure ; ils mirent à l'encan le blason de leurs ancêtres ; ils en trafiquèrent; ils sollicitèrent l'octroi d'une ligne de chemin de fer avec la persistance que ces mêmes ancêtres mettaient pour obtenir l'honneur de se ruiner au service de la patrie. Etre coté à la Bourse et devenir la petite monnaie de la juiverie fut la seule ambition de toutes les cupidités travaillées de l'amour du gain. On joua à la faillite ainsi que naguère la France jouait à la gloire. La fièvre des spéculations se communiqua éomme la vaccine^ bientôt on ne parla plus dans le monde que des chevaliers du report , des amés et féaux du dividende.
Louis-Philippe était roi constitutionnel dans toute la force du mot, c'est-à-dire H régnait par la corruption. Il amoindrissait , il aplatissait les hommes. Chacun devenait pygmée et , par un curieux travail d'orgueil , tont le monde se croyait géant. La France était morte aux grandes pensées , aux grandes choses, aux sublimes dévouements ; le roi de juillet espérait la ressusciter en lui appliquant une sangsue. Tout était prospère à la surface. Les Pindares des corps constitués venaient dix fois par année chanter en présence du chef de l'Etat le bonheur officiel dont le pays se trouvait affligé. Ces félicités, gravées au Moniteur, restaient sans autre correctif que l'afFaiblisçement graduel de la morale publique. La monarchie se décomposait, elle tombait en lambeaux; elle pouvait calculer le jour et l'heure où les partis extrêmes allaient la déclarer en banqueroute. A l'étranger elle avait gaspillé l'honneur national; à l'intérieur, par les plus folles entreprises de truelle, elle exposait la fortune publique à des revers inévitables. Louis-Philippe avait entouré Paris de formidables bastions. Ces bastions n'étaient destinés qu'à rassurer sa dynastie dans les jours de paix. On les condamnait par avance à ne jamais sauver la capitale d'un coup de main révolutionnaire.
Dans une lettre devenue célèbre, Armand Carrel signalait à Anselme Petetin un péril encore inconnu. " Nous allons,
écrivait-il en 1834, renverser la monarchie, c'est bien; mais une fais cette lutte terminée, nous en aurons immédiatement une autre à soutenir avec cette foule d'imbéciles furieux qui sont dans nos rangs. „ Ces imbéciles furieux dont parle Carre! étaient alors un anachronisme comme leur république. Ils furent distancés , même avant le triomphe. Ils avaieol trouvé des maîtres dans les Communistes. Avec ses exagérations de haine et ses désirs effrénés , la lie de la société montait en bouillonnant à la surface. D'un pied dédaigneux elle repoussait au nombre des modérés ceux dont, en 1834, Carrel dévoilait les appétits sanguinaires. Leur exagération était surpassée. La révolution de juillet les avait enfantés dans le mépris; à leur tour ils engendrèrent une secte dont le nom seul fut un opprobre à la raison publique. Cette secte qui, selon un de ses plus terribles apôtres^, est impuissante, vide d'idées, immorale , propre seulement à faire des dupes et des escrocs , s'avançait dans l'ombre avec son socialisme éhonté, sa littérature fangeuse, sa mendicité sans frein et cette hébétude d'esprit et de cœur qui commençait à gagner les travailleurs. Elle avait entendu dire que le bien-être matériel était la félicité suprême. Elle ne pouvait la conquérir par une vie de labeurs; elle la chercha dans les ténèbres du communisme. L'aristocratie d*argent se montrait cupide et avare; l'aristocratie de là blouse poussa jusqu'à l'excès ces deux vices marchands. Elle voulut dominer par le vol légalisé comme les autres dominaient par la spéculation. Il se rencontra alors des hommes qui prirent à forfait l'humiliation de l'orgueil humain. Ils se créèrant un marche-pied de leur petitesse. L'audace des sophismes , l'impertinence des prétentions, la misère des flatteries, tout fut pour eux un moyen. Ils réclamèrent en style d'école, comme dit Tacite, le gouvernement du monde, et la blouse, à qui ils promettaient les fabuleuses jouissances du Socialisme, la blo^e les sacra dictateurs avec un peu de boue ramassée dans une barricade.
Tandis que le moral des hommes subissait un pareil contrecoup, l'espèce humaine allait en s'abâtardissant. ^ous la double influence de la misère et de l'immoralité, elle se dégradait. La vie de la France se trouvait en péril. On naissait surnuméraire, on était à peu près sûr de mourir fonctionnaire
* ConliadicHons écoMmiqnes de Proudhon, t. ii, p. 396.
public, et à la vue de rébi^nlement social dont le monde était menacé, chacun, avec plus de raison que Montaigne, devait s'écrier: * Or tournons les yeux partout. Tout croule autour de nous. Tous les grands Estats, soit de chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez-y, vous y trouverez une évidente menace de chaugement et de ruyne. Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils font, de grandes altérations et mutations prochaines. Leurs divinations sont présentes et palpables; il ne fault ps aller au ciel pour cela... Ce qui me poise le plus, c'est qu à compter les symptômes de nostre mal, j'en veois autant de naturels et de ceulx que le ciel nous envoie et proprement siens, que de ceulx que nostre desrèglement et l'imprudence humaine y confèrent^. „
L'avenir se chargeait^partout de nuages encore plus sombres qu'au temps de Montaigne. Néanmoins, au dire deis courtisans, jamais le ciel de la patrie n'avait été plus serein. Ceux qu'on appelait les sommités de l'ordre social , les pairs de France de Louis-Philippe se laissaient prendre en flagrant délit d'adultère comme un Triboulet de Victor Hugo. Ses ministres, ses généraux étaient convaincus de concussions; ses officiers d'ordonnance escroquaient au jeu des princes; ses ambassadeurs portaient dans les cours étrangères les désespoirs du suicide; ses chevaliers d'honneur assassinaient leurs femmes. Au milieu de toutes ces plaies accusant un déplorable système, Lamartine, vieux Narcisse qui se mire dans un bourbier révolutionnaire, chevrotait une harmonie historique pour diviniser la guillotine.
Pendant ce temps, les fins routiers parlementaires traçaient des plans de stratégie constitutionnelle. Le monde s'afi*aissait sur lui-même comme un malade livré à des empiriques, et pour réaliser la prédiction faite à Horace par une vieille femme, ces Cicéron de comptoir et de barreau ne voulaient succomber ni au poison, ni à la fièvre, ni à aucune autre maladie. Ils espéraient mourir de bavardage. A Constantinople, la cour impériale et ses rhéteurs agitaient la question de savoir si la lumière qui parut sur le Thabor, au moment de la transfiguration, était créé^ ou incréée. Ils l'agitaient quand le Turc menaçait Constantinople. Les orateurs des deux chambres françaises, véritables sophistes du Bas-Empire,
' Essais de Blontaigne , I. m , c. iz.
formés en centre gauche, en ffauche dynastique, en extrême gauche , en centre droit , en droite , en extrême droite , en liers-parti, en juste-milieu, s'occupaient de l'adjonction des capacités et de la pondération des pouvoirs. Ils dissertaient chaque année pour approfondir la question : le roi règne et ne gouverne pas. Les Barbares étaient au cœur du pays; ils le partageaient, ils le dévoraient en idée, et ses sauveurs patentés prétendaient couvrir la couronne qu'ils accusaient les autres de trop découvrir.
A l'extérieur comme à l'intérieur tout s'annihilait, tout se dissolvait comme par un travail souterrain. On ne sentait pas la hache qui coupait les câbles du navire; cependant on le voyait, ballotté par la tempête, s'éloigner peu à peu du port, et aller se perdre sur les récifs. Louis-Philippe arrivait au faîte du pouvoir; il était heureux, tout lui souriait, et personne à cette époque de 1847 n'aurait songé à lui appliquer ce jugement de Machiavel, jugement qu'au 24 février 1848 il a pleinement confirmé. ^ Les âmes faibles , enorgueillies et enivrées par la bonne fortune, attribuent tous leurs succès à des vertus qui leur furent toujours étrangères. Elles se rendent par là insupportables et odieuses à tout ce qui les environne. De cet excès qui amène bientôt un changement de fortune , à peine le malheur se montre-t-il à leurs yeux, qu'elles passent à un excès opposé et deviennent viles et lâches. Les princes de ce caractère songent plutôt à fuir qu'à se défendre dans l'adversité ^. „
Le roi Louis-Philippe n'en était pas encore là. Il croyait, par ses agaceries constitutionnelles , avoir muselé le tigre démagogique. Fort de l'appui de l'Europe, il marchait à l'accomplissement des félicités monarchiques qu'il prétendait lui être réservées par la Providence. En remontant unepeftte insensible, il était revenu à des idées officiellement religieuses. Il frayait avec les rois; il avait, plutôt dans son intérêt que dans celui de l'Europe , donné des gages à la paix publique et à la morale universelle. On le trouvait toujours sur ia brèche pour combattre l'esprit révolutionnaire , car son ministre dirigeant, M. Guizot, comprenait depuis 1840 que la France ne pouvait plus être le porte-étendard des insurrections. Calviniste de naissance et d'éducation , mais catholique par ce besoin d'autorité qu'il ressentait si vive-
' Œuvres de Machiavd, Discours sur Tite-Live, çh, xxi,'p 303.
ment et qui, à la tribune, lui arrachait des paroles pleines d'une majestueuse éloquence, M. Guizot voulait reconstituer le principe d'ordre. Les éléments de ce principe faisaient défaut à sa voix magistrale ; il le savait, il le confessait, mais il espérait les rencontrer dans un système plus approprié aux tendances naturelles de son caractère. Conservateur à Paris, il voulut être conservateur en Europe, sans réticences, sans détours.
La diplomatie française, depuis le duc de Montebello, avait, en Helvétie, suivi pied à pied les oscillations gouvernementales. Le comte Mortier d'un côté , le comte de Pontois de l'autre, s'étaient appliqués à s'effacer. Il devenait impossible de marcher plus longtemps dans cette voie de ménagements. M. Guizot, dont les susceptibilités calvinistes ^étaient profondément blessées par les révolutions de Lausanne et de Genève, et qui, avec la rectitude de son esprit, ne se dissimulait point à quel but tendaient les Sociétés secrètes , ne voulut pas laisser le Sonderbund sans défense.* Il importait plus que jamais à sa politique de faire respecter l'indépendance de la Suisse et de maintenir devant la France ce rocher de glaces et de braves gens. M. Guizot avait sous la main un diplomate qui, par sa foi, était une garantie offerte aux Catholiques, et qui, par le liant de son caractère comme par ses antécédents, devait rassurer tous les cabinets. Il nomma le comte de Bois-le-Comte ^ pour représenter la France en Suisse. M. de Bois-le-Comte y arrivait sous de favorables auspices. Afin de connaître les nommes et les choses, il visita les principaux cantons , il les étudia en détail. Son attitude fut partout celle d'un ami. Il disait à tous : * L'indépendance cantonale est une partie de l'organisation présente et acceptée de l'Europe. Si vous la violez, nous examinerons.,, Devant ces paroles comminatoires, la Révolution , qui avait peur, s'arrêta pendant quelques mois. Mais bientôt l'Angleterre lui fit comprendre que, dans la situation des diverses puissances, une guerre était impossible, et que M. de Boisle-Comtc obscurcissait l'intelligence des Radicaux à l'aide
^ Le Radicalisme a la prétention de régénérer et de civiliser la Suisse. Voici en quels termes U Libéral parlait de la France et de ses ministres. "• On dit que maître Guizot a fait remettre par son manœuvre, le comte de Bois, une note qui approuve la démarche de celui-ci. Pour qui sait combien M. Guizot est mil en selle sur la bête de somme du peuple français , tout cela a fort peu d'ûnportaYe. „
d'un brouillard. Sûrs de Tappui de la Grande-Bretagne , ils passèrent à travers le brouillard. L'ambassadeur français vint à Lucerne , et , dans une importante dépêche datée de cette ville, le 22 janvier 1847, il rend compte à M. Guizot du premier entretien qu'il eut avec M. Siegwart-MûUer.
La question d'interventipn s'agitait dans la presse des. divers pays. Au nom du Sonderbund , dont il était l'âme, M. Siegwaçt la repoussait. Il prévoyait bien que le Radicalisme obtiendrait la majorité en Diète , que cette majorité tournerait à l'oppression des petits cantons et enfanterait une longue et cruelle guerre civile; mais , selon la dépêche de M. Bois-Ie-Comte, Siegwart-Muller ajoutait: * Quand cette guerre sera engagée, alors les puissances étrangères viendront sans doute : c'est ce que l'on doit chercher à éviter dans l'intérêt de tout le monde. Il faut prévenir, non réprimer. L'intervention coûte énormément cher; ensuite , elle d bien des dangers. Notre existence suisse peut y périr. „
Cette idée de ne jamais solliciter, de ne jamais accepter Tintervention étrangère était si bien établie dans les Conseils du Sonderbund, que, le 24 septembre 1847, au moment où la guerre est reconnue inévitable , M. de Bois-le-Comte écrit de nouveau à M. Guizot. La dépêche est datée de Zurich, et l'ambassadeur français expose en ces termes l'entretien qu'il eut la veille à Lucerne avec Siegwart-Muller :
" Nous envisageâmes, dans son caractère et dans ses chances, le moyen de l'intervention étrangère. Je désirai d'abord savoir positivement jusqu'où l'Autriche s'était avancée : M. Siegwart me dit : " M. de Philipsb^g m'a lu une , „ dépêche de M. le prince de Metternich : il y était dit que j, si l'alliance se maintenait fidèlement dans la défensive et ^ qu'elle fût attaquée, elle pourrait réclamer de l'Autriche ^ toute espèce d'appui (aile Unterstiitzung). Par là j'ai „ compris, et on a voulu me faire comprendre, l'interven- 9 tion armée. „
,j M. Siegwart-Muller me dit que dons le Conseil des notables , tenu le matin même , deux personnes avaient demandé qu'on réclamât l'intervention : qu'il avait combattu ce conseil et fait partager à l'assemblée son opinion : que l'intervention étrangère pourrait bien sauver la cause conservatrice dans le moment, mais que, en en détruisant l'esprit, en en effaçant l'honneur, en la dénationalisant, elle la tuerait de fait et sans qu^elle pût s'en relever jamais.
^ M. Siegwarl-Muller exprimait là mon propre sentiment, répétait presque mes propres paroles : je ne pus qu'y donner l'assentiment le plus sincère et le plus prononcé : et ne lui laissai pas ignorer l'estime gu'il m'inspirait en parlant ainsi : car enfin dans cette attaque armée que repousserait du moins l'intervention étrangère, M. Siegwart-MuUer peut, nonseulement perdre sa position, mais y laisser sa vie : il n'if^nore pas que les Révolulionnaires suisses, déposant envers ui ce caractère ennemi du sang qu'ils conservaient du moins, ont plusieurs fois et très-récemment encore dans le club de rOurs annoncé l'intention de faire cette fois périr lui d'abord , puis M. Bernard Meyer et deux ou trois autres , comme un sacrifice nécessaire à la consolidation de leur triomphe. „
Dans cette dépêche, qui, comme la précédente, se trouve à la chancellerie de l'ambassade française, à Berne, et aux archives des affaires étrangères, à Paris, M. de Bois-le- Comte donnait le nœud de la difficulté; il expliquait d'avance la chute du Sonderbund. Le prince de Metternich conseillait aux Etats catholiques de rester sur la défensive. Le fond dès instructions venues du cabinet français se résumait dans la même recommandation. Par malheur, ce double avis se trouvait être en tout point d'accord avec les principes mêmes du Sonderbund. L'alliance des Catholiques n'avait eu qu'un but. Ils songeaient à se protéger contre l'oppression , et aucun d'eux, ne comprit que, pour s'arracher aux étreintes de la démagogie , il fallait non pas attendre ses hostilités ^ mais l'attaquer elle-même, et l'attaquer au moment où elle romprait le pacte. Cette audace des honnêtes gens, que la Révolution n'a jamais redoutée, dissipait les hésitations, entraînait les indécis, rendait le courage aux timides, ag-
Îrlomérait les mécontents et ralliait les fidèles au pacte. Elle aissait les corps francs en face du club de l'Ours et des réfugiés qui, chaque soir, évaporaient leur douteux courage dans les tavernes des Sociétés secrètes. A une attaque aussi franche que politique, l'Europe aurait dû applaudir, car son salut à elle-même sortait d'une pareille combinaison , qui , dans les secousses révolutionnaires , sera toujours la seule chance laissée aux défenseurs de l'ordre social. Le prince de Metternich, M. Guizot et le Sonderbund en jugèrent autrement. Mais le prince de Metternich à Vienne n'était pas plus le maître que M. Guizot à Paris. L'un avait
dans la chancellerie impériale et même à la cour des rivaux, des adversaires qui se plaisaient à contrecarrer ses démarches. L'autre trouvait auprès de plusieurs de ses collègue» du ministère et dans les deux Chambres des résistances qui ne voulaient voir le Sonderbund qu'à travers les Jésuites. Le comte Duchâtel était à la tête de cette fraction du ministère , comme à Vienne le comte de KoUowrath se posait en hostilité avec le prince de Metternich.
Ces tiraillements faisaient la force du Radicalisme. Il était dans sa nature de ne respecter, aucune loi , aucun traité , .aucun principe; il avait pour règle de les violer, il les violait suivant son bon plaisir. Le triomphe pour lui était certain , puisqu'il n'avait à combattre qu'une résistance passive. Ses plans, d'ailleurs, étaient tracés pour toutes les éventualités. Si par impossible , un courageux instinct de conservation engageait la France et l'Autriche à éteindre l'incendie avant qu'il eût propagé ses ravages sur l'Europe , si ces deux puissances combinaient un mouvement militaire pour s'opposer à l'établissement de la République universelle, dont le rêve était sur le point de s'accomplir, les So*ciétés secrètes devaient tenter un coup décisif. Elles savaient qu'en Suisse la terreur seule leur donnait une apparence de majorité, elles cherchèrent un autre champ de bataille.
La Savoie et la Lombardie furent d'avance désignées comme les camps retranchés du Radicalisme. Le Radica^ lisme avait foi dans les turbulences des Milanais. Le maréchal Radetzki était octogénaire, et personnene s'imaginait que ce vieillard, un pied dans la tombe, renaîtrait à la vie pour se donner le plus magnifique couchant de soleil qui ait jamais brillé sur l'épée d'un soldat. Les clubs et les Carbonari avaient calculé toutes les chances de succès; le roi de Piémont , Charles-Albert, leur ancien complice , se trouvait porté en première ligne. Ce prince méritait un pareil opprobre. Il appartenait plus à son siècle par ses trahisons que par ses vertus ascétiques. Il aurait ambitionné de se transfigurer en héros; il vivait en Chartreux, il devait» mourir en révolutionnaire vaincu. L'italianisme lui montait à la tête , l'italianisme voulant tout faire par lui-même , et ne réussissant qu'à produire la confusion des vœux et la déroute. Charles-Albert rêvait qu'il tenait dans ses mains la Spada vitioriosa; ses^ frères en carbonarisme lui persua^-
dèrent que ces vains songes de malade passeraient à Télat de réalité.
D'autres puissances, moins directement intéressées à la tranquillité de la Confédération suisse que les cabinets de Paris , de Vienne et de Berlin , épousaient néanmoins aussi chaudement qu'eux la cause du Sonderbund. On lui témoignait de vive voix et par écrit les sympathies de l'Europe; mais en face de ces paysans qui se dévouaient pour le salut commun et que le Radicalisme affamait par un blocus , l'Europe s'arrêtait à des souhaits , à des serrements de main , à des approbations clandestines. C'est à peine si à ces volontaires de l'ordre social dont les faibles ressources étaient depuis longtemps épuisées , on faisait passer les armes et les munitions nécessaires. Les princes consentaient bien à admirer tout bas de semblables sacrifices; mais ils ne voulaient pas se brouiller avec la Révolution qui avait mieux compris qu'eux la portée du Sonderbund. L'Angleterre seule n'eut pas de ces scrupules. Le Sonderbund était catholique, il s'opposait aux progrès du Radicalisme que, par ses émissaires diplomatiques , lord Palmerston développait alors dans tous les foyers d'insurrection. L'Angleterre qui manufacture des chaînes pour tous les tyrans , des stylets pour tous les esclaves, des poisons pour tous les peuples, prit parti contre cette alliance du droit et de la vraie liberté.
Lord Palmerston, chargé de diriger la politique extérieure du cabinet de Saint- James, était un homme qui avait su plaire à ses concitoyens en ne refusant jamais son appui à leurs plu§ injustes exigences envers les autres peuples. Les Anglais voient leur fortune dans la ruine des nations, leur grandeur dans l'abaissement des puissances étrangères. Fidèle à ces principes, lord Palmerston s'imagina d'introduire en Europe la politique suivie dans les Indes par la Grande- Bretagne. Sans se préoccuper des résultats, il l'appliqua avec une désinvolture de dandy suranné dont l'outrecuidance irrita plus d'une fois jusqu'à ses collègues. En dehors de ces motifs généraux, lord Palmerston en avait quelques-uns de personnels. Il croyait avoir été joué par Louis-Philippe et par M. Guizot dans l'affaire des mariages espagnols; il cherchait à se venger de cet échec diplomatique. Les succès de tribune du ministre français portaient ombrage à Torateur du Foreign-Office, il ne pardonnait pas à M. Guizot f éclat de son talent j^ il tenait rigueur au prince de Metter-
nich pour ses triomphes de chancellerie et pour la considération dont l'Europe entourait une phénoménale longévité ministérielle. Le prince de Metternich et M. Guizot s'attachaient à la cause du Sonderbund. Cette raison seule eût paru péremptoire à lord Palnierston pour le jeter dans les bras des corps franci?. Il s'y précipita par l'intermédiaire du fils de sir Robert Peel.
Ce jeune homme , roide et empesé comme la fraise de la reine Elisabeth, se prêta sans résistance au rôle qui lui était assigné. Il dut se faire ostensiblement le courtisan d'Ochsenbein , parader avec lui , forcer la morgue britannique à se prêter par d'amicales démonstrations aux élans avinés du club de rOurs, caracoler à toutes les revues des corps francs, saluer leur drapeau , leur prodiguer des poignées de main, et leur faire comprendre plutôt par sa conduite que par ses discours ou ses notes que l'appui moral de l'Angleterre ne leur faillirait jamais. Lord Palmerston compléta cette position en chargeant M. Peel d'aller directement et en son nom trouver Ochsenbein. Le ministre anglais avait ordre de lui lire et lui lu une dépêche officielle. Le seul but de cette dépêche était d'exprimer à l'ancien chef des corps francs, sur lequel l'Europe jetait un interdit bien mérité , la satisfaction et la confiance que faisait éprouver à lord Palmerston sa nomination comme directeur du Vorort. Dans l'état des choses il n'en fallait pas davantage pour surexciter les espérances du Radicalisme. Ces témoignages d'encouragement distribués sur les places ou dans les cafés ne parurent pas assez démonstratifs à lord Palmerston. En mettant le feu à la Suisse, il voulait, pour mériter son surnom d'allumette chimique , propager à la même heure l'incendie révolutionnaire de Turin à Palerme. Il chargea de cette mission lord Minto , qui en apôtre muet du désordre se contenta de recevoir les félicitations des uns , les ovations des autres, et de sourire à un complot qu'autorisait son attitude de modération provocatrice. Sa présence en Suisse devait être un signal de guerre civile; elle fut pour l'Italie et la Sicile une large traînée de poudre qui enfanta les catastrophes.
La France et l'Autriche ne pouvaient s'entendre sur le mode de pacification dans les affaires helvétiques. De nombreuses dépêches s'échangeaient entre les deux cabinets. M. de Metternich proposait aux puissances de déclarer, avant qu'un arrête diétal eût lié la cause de la Confédération à
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celte du Radicalisme , qu'elles ne souffriraient pas que la souveraineté cantonale fût violentée et que Fétat de paix matérieile fût troublé par une prise d'armes , de quelque côté qu'elle vînt. Le cabinet français , à cause même de la question catholique et des Jésuites que les Démagogues avaient eu l'art de mêler à celle du pacte de 1815, se trouvait partagé d'opinion. Louis-Philippe avait essayé de proscrire les Jésuites de France ; sa sœur, madame Adélaïde, ne voulait à aucun prix qu'on les soutînt en Suisse. C'était une affaire de religion , il fallait la laisser débattre par les intéressés. M. Guizot voyait la chose de plus haut ; mais . gêné dans ses mouvements, il était obligé de donner aux pl^ipotentiaires de la France à l'étranger des instructions presaue en desaccord avec ses convictions. Il reculait devant le moyen proposé par l'Autriche, car ce moyen c'était, en fin de compte , l'intervention armée. Le silence de l'Angleterre ne faisait que trop présumer qu'elle n'y accéderait jamais. Elle donnait même à entendi*e qu'elle pourrait s'y opposer. Il fallait alors que le gouvernement français trouvât en lui la résolution sufisante pour se passer de l'Angleterre. Il se rappela son origine, il craignit l'action que la Grande-Bretagne exerçait en France parmi ses propres
J)artisans et il crut devoir faire un suprême effort pour se a rattacher. Il se flatta de la ramener à sifi^ner elle-même les propositions du prince de Metternich. Là était le nœud de la question. Dans cette délicate circonstance, M. Guizot reprit donc l'idée de provoquer sur les affaires de Suisse l'examen et les résolutions du cabinet de Saint-James. On prodiguait aux divers Etats helvétiques les conseils d'une prudente amitié; on les rappelait à leurs devoirs de confédérés, on les menaçait même; mais le Radicalisme peu sensible aux objurgations de la France et de l'Autriche , ne s'effrayait pas du tout des menaces. Lord Minto et M. Peel affirmaient par la seule ostentation de leurs démarches que les puissances n'oseraient en aucun cas se passer du concours de l'Angleterre. Ce concours ne leur serait jamais accordé, il ne leur serait jamais officiellement refusé.
Dès le principe, il devint impossible de se mettre d'accord sur la^ase des négociations. Lord Palmerston n'avait pas dit son dernier mot, et ce mot n'était un secret pour personne. L'Autriche, la France et la Prusse se plaçaient dans une position humiliante; l'Angleterre en tira parti pour
se (grandir à leurs dépens. Les cantons catholiques n'avaient plus à espérer de TEurope que des vomix frappés de stérilité. Le Radicalisme s'ingénia pour amener le Saint-Siég-e à leur refuser jusqu'au plus froid témoignage de sa bienveillance. Il fallait décourager le Sonderbund , Fisoler du oiel ainsi que de la terre, et par une prévision infernale le détacher, peut-être pour toujours, de ce centre commun de foi qu'il défendait avec une sublime persévérance. A Londres , à Rome et à Berne, mille intrigues souterraines furent ourdies dans ce sens, qui tranchait d'un seul coup toutes les difficultés.
En 4847, la capitale du monde chrétien se voyait dans une position exceptionnelle. Ce n'était plus la cité des jours anciens, la tradition vivante des joies et des douleurs catholiques , l'asile des fortes études, la solitude peuplée de monuments et de tombeaux où l'âme brisée vient se réconcilier avec Dieu, en suivant la trace du sang des martyrs sur les vieilles voies romaines^ Il n'y avait plus de calme dans les esprits, plus de repos dans les cœurs. Le 16 juin 1846, un nouveau Pape avait été donné à l'Eglise. Ce Pape, dont jus* qu'alors le nom n'avait rayonné d'aucune de ces gloires retentissantes qui commandent l'admiration , le respect ou la haine, arrivait à la suprême puissance, obscur et ignoré. Les fidèles du diocèse d'Imola appréciaient seuls la modestie de ses vertus, et plus d'une fois les Carbonari de cette province lui firent expier son jésuitisme par des outrages qui étaient un titre d'honneur. A peine Pie IX fut-il assis sur la chaire de Pierre, que, cédant à une générosité plus chrétieiiïie que politique, il consacra son avènement parie bien- 'feit de 1 amnistie. Ce bienfait, qui n'a jamais produit que des ingrats , devint pour les pardonnes et pour leurs complices un signal de reconnaissance extatique. Le vertige s'empara de touteià les têtes. En quelques semaines on bâcla au nouveaii chef de l'Eglise une de ces bruyantes popularités qui écrasent sous leur poids. On lui fit un piédes^tal du cercueil de son vénéré prédécesseur, qui avait régné selon la justice et qui était grand devant Dieu comme devant les hommes. Les amnistiés, conspirateurs émérites qui, sur le rocher de Malte ou dans les conventicules des Sociétés secrètes, avaient si souvent juré de détruire la Religion et d'anéantir la Papauté avec les bonnes mœurs, allèrent processiennellemenl entendre des messes d'action de grâces; ils chantèrent des
Te Deum; ils communièrent à Saint-Pierre-aux-Liens; ils promirent sur la tête de leurs vieux pères et sur celle de leurs jeunes enfants de mourir pour TEglise et pour Pie IX. C'était du même coup le sacrilège et le parjure se donnant les mains dans une étreinte d'hypocrisie.
Cette ovation, née au moment même de l'exaltation du Pontife , grandissait chaque jour. Chaque jour la voyait se reproduire avec les mêmes éléments , se vivifier avec les mêmes cris de tendresse. Les intempéries des saisons , les éclats de la foudre, la nei^e ou les ardeurs de l'été, rien ne pouvait dispenser les Italiens des fêtes qu'ils décernaient à leur prince bien-aimé, au pontife immortel. Folle de vanité et de joie, Rome s'enivrait de son Pape. On avait commencé par l'adoration , on finit par des exigences. Le Pape subit toutes ces prodigalités d'amour, toutes ces fables ridicules inventées pour donner à son caractère un vernis de Libéralisme révolulionnaire, tous ces mots parasites, toutes ces accolades sentimentales tendant plutôt à faire de lui un héros de roman qu'un vicaire de Jésus-Christ. On lui dressait des arcs de triomphe, on lui érigeait des statues , on le couvrait d'une pluie de fleurs, on se précipitait surdon passage avec des larmes d'attendrissement dans les yeux.
lie Quirinal était assiégé d'une multitude qui tressaillait sous sa main bénissante. On le disait beau comme l'espérance , doux comme l'agneau , fort comme le lion , juste comme Dieu. Il devait être le printemps dont les rayons allaient faire épanouir la fleur d'une nouvelle et merveilleuse renaissance. De tous les coins de l'Italie on lui envoyait des bannières. Pour célébrer sa gloire , des hommes , des femmes de toutes les classes s'attroupaient à un signal convenu, et pendant la nuit, à la lueur des torches, aux sons bruyants de la musique, on volait vers le Quirinal. Là, on appelait à grands cris le pasteur suprême; on le forçait à consacrer ces saturnales d'une joie équivoque , puis le lendemain on recommençait. On épuisait en son honneur tous les vocabulaires de la flatterie. D'un seul trait de plume on rayait du livre de vie l'histoire du Christianisme. Ayant Pie IX il n'y avait pas eu de pape, après lui il n'en pouvait plus exister. Pie^lX était le restaurateur delà liberté, l'apôtre du progrès, le précurseur et le messie de la nationalité italienne.
Jamais peut-être la langue humaine, si riche en mensongo^, n'inventa tant de paroles trompeuses; jamais le monde
étonné n'entendit un pareil* concert de bénédictions* C'était une ivresse sans fin comme sans but, une ivresse qui s'étançait de la rue pour s'abattre dans les palais. Rome se transfigurait à l'égard de son prince; mais il fallait que le prince reconnût un semblable excès d'admiration par quelques concessions qui ne devaient rien coûter à la dignité, aux prérogatives, à la conscience du chef de l'Eglise. Le Pontife était homme même sous la tiare, homme soumis auxfai* blesses d'un bon cœur. Il trouva qu'il était doux d'être aimé ainsi; doux de faire le bonheur des autres et de recueillir en souriant des trésors de reconnaissance , plus doux encore, à force de bénignité, d'amener dans le sein du pasteur les brebis rebelles. Avec un art infernal, on le plaça sur la pente toujours si rapide des concessions. Les réfugiés , les étrangers, les amnistiés, qui s'étaient corrompus, qui avaient conspiré ensemble à l'Orient et à l'Occident, choisirent Rome comme la dernière étape de leur lutte acharnée contre l'Eglise. Us prirent pour avant-garde les raccoleurs d'enthousiasme, les prêtres candides ou mal famés, les tribuns sans avenir, les panégyristes qui aiment l'encens, les princes romains qu'on berça d'ambitieuses espérances , les utopies en quête d'un auditoire , les niais qui s'imaginent tenir le progrès social au bout de leur plume, et certains catholiques qui béatement admiraient les desseins de la Providence dans ce miracle de popularité dont ils croyaient qu'une ombre allait rejaillir sur eux. Avec ce cortège de dupes , marionnettes sentimentales dont les Sociétés secrètes faisaient mouvoh- tous les fils, l'armée antichrétienpe s'avança à l'assaut de la chaire apostolique.
On avait créé au Pape une auréole de précaire immortalité. Il fallait l'isoler de ceux qui pouvaient lui donner un sage avis ou le détourner de la voie périlleuse dans laquelle on l'engageait presque à son corps défendant. Une guerre implacable fut déclarée aux cardinaux, aux prélats et aux religieux qui, par une prévoyante sagacité, se tenaient à l'écart de ces ovations suspectes. On n'avait pu les dominer par les séductions, ou chercha à les représenter comme des Epiménides que le réveil de Rome et la voix de Pie IX n'avaient pas la puissance de tirer de leur léthargie. On les jeta aux gémonies des rétrogrades , on les accusa d'entraver le progrès et de vouloir éteindre le flambeau des lumières , le phare resplendissant que Rome élevait au-dessus de ses
basiliques. D'imprécations en imprécations , on arriva jua-
Îu'à désigner au poignard des bravi d'enthousiasme, au stylet es furieux de tendresse pour Pie IX, les quelques hommes éclairés qui, par leur éloquent et douloureux silence, refusaient de s'associer à de dangereuses innovations.
L'idée révolutionnaire ne s était montrée aux Romains que sous l'enveloppe d'un dévouement filial. Elle se para d'abord de repentir et de gratitude; elle acquit ainsi droit de cité. Peu à peu, en rendant toujours au Pontife les mêmes hommages, elle parvint, à l'aide de ses journaux et de ses clubSi à oonner à ses conspirations un air de devoir catholique. Elle inventa des CQuiplots qui durent éclater à heure fixe. La tradition de ces complots se trouve dans les fastes de la Révolution française K On l'exhuma sous les voûtes du Va-
* On lit dans VHiêtoire de la RévoluHon française, par M. Thiers, année 1789, t. i, p. 137 : ^ Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tout sens, annoncent que les nriffands arrivent et qu'ils coupent les moissons avant leur maturité. On se réunit de toutes parts , et en quelques jours la France entière est en krmes , attendant les brigands qiii n'arrivent pas. Ce stratagème , ^ui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en provoquant Tarme^ ment de la nation, fut attribué alors à tous les partis, et depuis il a été surtout imputé au parti populaire qui en a recueilli les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité d'un stratagème plus ingénieux que coupable. „
Les meneurs des Sociétés secrètes avaient accepté ces commodes enseignements de l'histoire; ils les mirent à profit vers la mi-juilIet 1847. Ce jour-là , grâce au stratagème plus ingénieux que coupable dont les complaisances de M. Thiers publient la recette , les réfugiés polonais et allemands, les Italiens cosmopolites, les amnistiés, les carbonarî de toutes les sectes s'imaginèrent de figurer le peuple romain et de trembler sous un vaste complot qui. devait éclater, oui était découvert, et auquel le lendemain personne ne songea. Ce complot fut dénoncé dans toute la chrétienté par la presse radicale ou anticatholique avec un luxe eCFrayant de tendresse pour Pie IX. Afin de prouver dans quel abaissement l'esprit public se plongeait alors, il ne sera pas besoin d'exhumer ces récits dégradants pour l'espèce humaine. IVous nous contenterons d'emprunter à la correspondance d'un journal catholique les fra^nents qui suivent. L'Univert, dans ce temps-là, était sous la direction de M. Charles de Coux» C'est lui qui nous fournira ce déplorable exemple de crédulité.
*^ Je n'exagérais pas dans ma lettre du 8 juillet, en vous parlant des projets et des intrigues des adversaires de la politique de Pie IX. {l'institution de la garde nationale a fait jeter les nauts cris , et surle-champ ils ont compris qu'il fallait à tout prix précipiter le dénoûment des complots criminels qu'ils ourdissaient depuis si longtemps. L'armement, plus prompt qu'ils ne le croyaient, ne la garde nationale, a déjoué leurs projets. Le coup était monté pour jmjourd'bui
tican, et le monde, stupéfait, apprit un jour que les membres les plus honorés du Sacré Collège avaient tramé la mort de 15,000 Romains que le hasard désignerait sur la place du peuple aux balles des séides imaginaires de la réaction. Lé Pape résistait à la demande d'une garde nationale. L'invention et la découverte» de ce complot servirent à vaincre les trop légitimes appréhensions du pontife. La garde nationale s'agenouilla devant lui; elle le supplia de bénir les armes qu'elle consacrait au service de l'Eglise. Le lendemain, ces prétoriens de l'émeute se mettent à persécuter les bons et . à protéger les méchants. Ils voulaient arracher l'Italie à Taigle autrichien , rendre Rome plus libre qu'au temps de Scipion, plus belle qu'au siècle d'Auguste, plus magnifique qu'avec Léon X, plus forte que sous le pontificat de Sixte-Quint. .JPour réaliser cette chimère d'une imagination sénile, Rome et l'Italie eurent un étrange caprice,'que la France de Charles VII n'aurait jamais conçu, quand elle guerroyait contre l'Anglais. Rome et l'Italie annonçaient que la délivrance était
dimatiche 18 joillef. Au moment dû feu d'artifice qui devait être tiré à l'occasion de l'anniversaire de l'amnistie, quelcjues affidés auraient provoqués, n'importe sous quel prétexte, des nxes dans la foule, et au milieu du désordre qui en eût été la suite , on aurait poignardé Angelo Brunetti, surnommé Cieeruacchio , ce marchand qui exerce une si grande influence sur le peuple, et qui est si pieux, si bon, si dévoué au Pape, à l'Eglise et à son pays. On comptait que les troupes, entraînées par le petit nombre d'officiers et de soldats <pte les adversaires de Pie I X étaient parvenus à séduire , auraient en même temps débouché par les rues de Corso, de Ripetta et del Babutno, qui sont les seules issues de la Piazza del Popolo, et fait feu sur le peuple. Maître une fois du terrain et vainqueur de la multitude, le parti rétrograde s'emparait du pouvoir, créait un gonver-^ nement provisoire et appelait les Autrichiens dans les Etats de TE-
§lis0, sous prétexte de comprimer la révolution, et, dans ce but, ramener le gouvernement romain dans les voies d'une politiç^ue sage, et indépendante sans doute de tonte influence étrangère ! Dieu, qui veille sur l'Egiise et sur le chef qu'il lui a donné , a permis que cet effroyable complot fût découvert à temps. Cette découverte est due à une circonstance toute providentielle , qu'il serait long , et pour le moment peu opportun de vous rapporter. Quoiqu'il en soit, ce qvâ a commencé à mettre sur les traces des fauteurs et des instigateurs du désordre et de la réaction, se sont les bruits les plus sinistres et les ploi alarmants, qui, depuis quelques jours, couraient dans l9 ville, semés habilement par des agents provocateurs. Des placarda menaçants étaient apposés çà et là sur les murs, excitant la vengeance du peuple contre un certain nombre de personnages ton» connus comme phis ou moins opposés à là politique de Pie IX. Tel était le perfide uppât auquel *on croyait prendre in,évitabkBieBt le
prochaiile, qu'elle serait gloriewe, et on les vit prendre rabbé Gioberti pour Dunois et la princesse Belgiojoso pour Jeanne d'Arc au phalanstère. .
Ëh présence de ce désordre moral, qui semblait s'abriter sous la tiare afin de perdre plus sûrement le Saint-Siège par Pie IX et Pie IX par la Révolution, le Pape se réfugiait dans sa vertu comme dans un asile impénétrable. 11 avait tout concédé et on lui demandait encore, on lui demandait toujours. Il s'était laissé prendre à l'amorce des concessions qui enfantaient des ovations , on essaya de le forcer dans ses derniers retranchements. L'homme avait faibli , le prince s'était laissé abuser; le Pontife ne permit pas qu'on pût l'accuser d'erreur. Toutes les fois que l'indéfectibilité apostolique fut menacée, il se roidit comme par une inspiration du ciel; il se releva plus grand, plus saint que les Révolutionnaires ne l'auraient désiré. Mais cette grandeur sans intermittence en matière de religion eût ses éclipses dans les affaires politiques, qui souvent, à Rome, se changent en ques-
peuple romain. Mais le bon sens si remarquable de ce peaple n'a pas tardé à pénétrer ces ruses détestables. Le parti dé la réaction ffiisait, d'un autre côté, circuler le bruit que des arrestations de plusieurs personnes, connues par leurs opinions libérales, allaient avoir lieu ou avaient déjà été effectuées dans la nuit. On s'aperçut bientôt que toutes ces nouvelles étaient sans fondement, et il ne fut plus douteux dès lors qu'il y avait là un piège tendu à la crédulité publique , que Fon voulait exciter le peuple à la violence et au désordre, et avoir ainsi le prétexte d'invoquer l'appui des baïonnettes étrangères. Ces plans odieux, mais habiles, auraient réussi sans la connance et l'amour qu'inspire Pie IX, La garde nationale a inauguré sa première journée par l'arrestation de plusieurs individus gravement suspectés d'être les agents provocateurs et les auteurs de placards incendiaires. On m'a nommés plusieurs officiers super rieurs des carabiniers ou gendarmes....
, Plusieurs des personnages les plus suspects se sont ou cachés ou éloignés de Rome à l'approche de la catastrophe préparée par leurs soins homicides ; c'est aussi dans ces circonstances que l'ambassadeur autrichien a présenté au Pape des notes outrageantes , accueillies du reste comme elles le méritaient. Le sentiment de générosité qui avaient, sans aucun doute, porté Pie IX à laisser aux affaires plusieurs dangereux adversaires de ses glorieux desseins, aura produit néanmoins d'heureux fhiits. Ces hommes se son^ usés eux-mêmes et rendu à jamais impossibles. Cest là une nouvelle preuve de «e que je vous ai dit souvent, que toute cette révolution pacifique qui va s'opérant ici dans les idées et dans les choses est le produit merveilleux de l'amour inteiligent et sympathique de Pie IX et du peuple romain. „
tions religieuses. Son peaple , ce peuple romain si diverse^ ment jugé par l'histoire, s était laissé entraîner vers le précipice des réformes impossibles. On l'avait pris à la glu du progrès. On le forçait à dédaigner ce qu'on appelait le gouvernement clérical. Ce peuple , qui aimait à se draper en Scipion de parade, et qui s'attribuait bénévolement tous les désintéressements de ses Cincinnatus, toutes les gloires de ses Césars, accepta comme l'acquit d'une dette arriérée les éloges dont la Révolution le saturait.
Il y avait alors dans le monde des esprits prévoyants, des intelligences habiles à épier la marche des idées démagogiques. A l'exception de quelques dévouements qui se sa*crifiaient pour essayer de sauver le navire , et que les cent mille échos de la presse radicale ou religieuse traitèrent de blasphémateurs, personne n'osa jeter ses terreurs trop bien
{'ustifiées dans la balance où l'on pesait les acclamations, /épiscopat ne se sentit pas la force d'avertir le pontifo des calamités qui aUaient fondre sur lui. L'épiscopat comptait beaucoup de saints Bernards pour la vertu, il n'en rencontra que très- peu pour le courage. Dans tous les évéques de la Chrétienté , il ne se trouva pas un Père de l'Eglise , assez contempteur d'une éphémère popularité , pour rappeler à Pie IX ce que le grand abbé de Clairvaux écrivait au pape Eugène III: " Quant au peuple, qu'en dirai-je ? s'écriait saint Bernard *. C'est le peuple romain. Je n'ai pu, ni en moins de paroles ni toutefois mieux^ exprimer ce que je pense de vos sujets. Ou'y a-t-il de plus connu dans les siècles passés que Tinsolence et le fast^ des Romains? Nation inaccoutumée à , la paix, accoutumée au tumulte; nation farouche et intraitable jusqu'à présent, qui ne sait se soumettre que quand elle ne peut résister. Voilà la plaie; c'est à vous de la guérir, vous ne pouvez vous en excuser. Vous riez peut-être de ce que je dis, persuadé qu'elle est inguérissable. N'ayez pas tant de défiance; on exige que vous travailliez à sa guérison, et non pas que vous la guérissiez. Donnez-moi, je vous prie , quelqu'un dans toute cette grande ville qui vous ait reconnu pour pape, san$ un prix quelconque ou sans espérance d'en avoir. C'est alors principalement qu'ils veulent dominer , quand ils ont promis de servir. Ils jurent fidélité pour mieux trouver l'occasion de nuire à qui s y fie. Ils veu-
' S. Bernardi, 1, iv, De Consider,, c. ii.
lest dès lors être admis à tous vos conseils , et ne peuvent souffrir qu'on les refuse à une porte. Ils sont habiles pour faire le mal, et ne savent pas faire le bien. En horreur au ciel et à la terre, impies envers Dieu, rebelles entre eux, jaloux de leurs voisins, inhumains envers les étrangers, ils n'aiment personne et ne sont aimés de personne; voulant se faire craindre de tout le monde, il faut qu'ils craignent tout le monde. Ils ne peuvent se soumettre, et ne savent pas gouverner. Infidèles à leurs supérieurs, insupportables à leurs inférieurs; impudents pour demander, effrontés à refuser; importuns et inquiets jusqu'à ce qu'ils reçoivent, et ingrats quand ils ont reçu. Ils ont appris à dire beaucoup de choses et à en faire très-peu; grands prometteurs et peu d'exécution; caressants, flatteurs et détracteurs mordants; ingénument dissimulés et traîtres^ avec la dernière malice. „
La position de Pie IX était plus critique que celle d'Eugène III , car Eugène III n'était pas menacé des louanges intéressées d'une moqueuse indifférence ou des embrassements de tous les Phalanstères. Eugène lïl ne subissait pas, à Rome et dans la Chrétienté , un numiUant parallèle avec un Clément XIV; on ne le contraignait pas à sourire à l'ambassadeur du sultan de Turquie , ambassadeur qui arrivait à Rome couvert du sang des Chrétiens du Liban; on ne permettait pas aux spoliateurs des couvents d'Argovie, aux membres des Sociétés secrètes tramant en Suisse la ruine du Christianisme , de faire frapper en son honneur des médailles à Winterthur ^ ; on ne le laissait pas aduler par tous les impies faisant métier de la corruption, et criant au Pape: Courage, Saint-Père I On n'afiichait pas son portrait dans les tavernes de la ville pontificale, entre deux hérésiarques* Les Ventura et les Gioberti du douzième siècle n'accompagnaient pas le juste sur ce triste Calvaire. Néanmoins, par une funeste préoccupation, dont les événements sont peutêtre plus coupables que les hommes , personne , au dix-neuvième siècle, ère qui féconda la liberté, personne, dans l'épiscopat , n'osa retenir le Souverain-Pontife , que la Ré-
^ Cette médaille porte d'un (^té les Insignes de la papauté, la tiare, les clefs et Tétole surmontées du triangle des francs-maçons. De ce triangle s'échappent des rayons lumineux couvrant la tiare. De l'autre côté se trouve le portrait du Pape avec l'exergue de ces protestants incrédules : Pto, Fûfœ Nosiro, cruelle dérision qui, pour le Souverain Pontife, a dû être le plus audacieux des outrages.
volttlion traînait sur le bord de l'abîme. Le sacerdoce abdique sa respectueuse franchise, il se tait. La diplomatie se condamne à un mutisme sans précédente. Des voix n'ayant d'autre autorité que celle de la conscience, murmurent à l'oreille du Pape qu'il sera le Louis XVI de la papauté; Pie IX les écoutait avec une douleur concentrée, mais la route était ouverte. Il ne croyait plus qu'il fût possible de reculer. Pendant ce temps , tous les hommes d'Etat qui s'imposaient au gouvernements des affaires laissaient grandir les difficultés, et aucun d'eux, en prévision des sanglantes journées de novembre 1848, ne venait dire avec Gibbon, le sceptique historien anglais * ** L'intérêt même temporel de Bome est de défendre les papes et de leur assurer dans son sein un séjour tranquille et honorable, puisque c'est de leur seule présence qu'un peuple vain et paresseux tire la plus grande partie de ses subsistances et de ses richesses. „
Tout le monde avait conspiré pour isoler le vicaire de Jésus-Christ de ses conseils naturels. Il était seul, livré à ses bonnes inspirations quç tant de perversités s'attribuaient la coupable mission d'égarer ; seul en face des obstacles soulevés, et il n'avait pour appui que des roseaux brises tels que Corboli-Bussi , ou des complicités philosophiques et oratoires comme celle de Mamiani. D'ovation en ovation^ c'est-à-dire de chute en chute , le malheureux Pontife était réduit à ne plus même disposer de sa volonté. Ses pensée» les plus intimes , les plus catholiques par conséquent furent soumises à l'arbitrage de la rue. On les discuta au Caffe ntiovo; on les étala dans la Speranza ou dans le CkmtetnjMH raneo, clubs déguisés en feuilles quotidiennes, avant de les proposer à la ratification de l'émeute organisée qui acceptait ou rejetait. Le Pape avait accordé aux autres la licence, il ne jouit même pas de la liberté. On avait fait de lui un esclave monté sur le char des triomphateurs. Tous les ennemis de l'Eglise et de son Christ accoururent autour de ce char, répandant aux pieds de la victime couronnée leur encens prostitué et leurs vœux antisociaux.
Ce fut dans ce moment que l'affaire du Sonderbund se trouva portée à Rome. On l'y évoquait sous de tristes aus-
Î lices. Depuis l'avènement de Pie IX au pontificat suprême, es Sociétés secrètes avaient en Suisse comme partout changé
^ Gibbon, Histoire de la décadence de Vempire romain, t, xiit, p. If8.
le mot d'ordre de leur athéisme. Il m fallait plus écraser Finfâme et jeter la boue radicale au trône de tierre. On infligeait à Pie IX l'outrage des éloges que la démagogie estimait utile de lui prodiguer. Les corps francs Tacclamaient leur chef 5 les membres des Sociétés secrètes le déclaraient leur complice. Tous prenaient son nom pour devise, son portrait pour signe de ralliement, ses couleurs pour dra-peau, n importait d'égarer l'opinion des faibles et de troubler la raison des forts. Le Radicalisme réussit dans cette entreprise. Les conspirateurs de toules les écoles savaient que Pie IX était tenu au Qtiirinal en charte privée; rien de ce qui pouvait éclairer son esprit ou toucher son cœur ne parvenait à ses oreilles. On l'entourait d'un cercle d'hypo^ çrites respects comme d'un réseau de fei*; an le saturait dé fêtes et de démonstrations CQmme pour forcer le pasteur à l'oubli du troupeau; on interceptait tous les mémoires, toutes les dépêches qui lui étaient adressés, et il ne savait de la Suisse que ce que ses geôliers, encore courtisans, complotaient de lui faire connaître. On voulait l'amener à jeter un blâme sur le tombeau de Grégoire XVI et l'enverser par là les espérances du Sonderbund.
Il existait plus d'une affinité coupable entre les Radicaux suisses et les amnistiés romains qui dominaient dans la ville éternelle. Ce parti, qui faisait de son enthousiasme calculé pour Pie IX un nouveau, un plus terrible moyen d'agitation, recruta 4es alliés ou des dupes dans les rangs du sacerdoce. Ils furent mis en avant afin d'égarer les simples et de réduire les prévoyants au silence. En Suisse , les Sociétés secrètes ne cessaient de répéter que les Jésuites étaient l'unique cause des troubles. Si on parvenait à les expulser, tout devait à l'instant même rentrer dans l'ordre. Quelques prêtres à vues bornées adoptèrent la leçon dictée par les démagogues. A Tinsu des autorités cantonales , contre le vœu du clergé, des magistrats et des populations, ils adressèrent au Pape une demande pour obtenir la supression ou tout au moins l'éloignement des Pères suisses. Cette demande n'était pas signée , mais on en connaissait le but i elle parvint donc au vicaire de Jésus-Christ. Rome répondit qu'un mémorial de ce genre devait avoir pour garantie quelques signatures d'hommes respectés. On présenta la pétition à f'abbé d'Ëinsiedeln. La proximité des collèges de Schwytz et d'Ëinsiedeln, Tun dirigé par les Jésuites,^ l'autre
par les Bénédictins , faisait espérer que le prélat étoufferait dans son cœur le sentiment de la justice pour songer & son couvent Le Bénédictin s'indigna d'une iniquité qui ne cîca- Irîserait aucune des plaies ouvertes par le Radicalisme.
De paraïUes tentatives échouèrent auprès des écclésiasliqttes les plus recommandables. Alors on circonvint le comte Edouard Crotti di Costiglîole , ministre de Sardaigne en Suisse^ Homme pieux et inoffensif , le diplomate était obligé de suivre la voie tortueuse que sa cour lui indiquait Charles- Albert tendait les bras à la Révolution; il dut donc pencher du côté de l'Angleterre qui le berça dans ses rêves d'usurpation italienne et d'unité nationale sous le sceptre agrandi des rois de Piémont Aussi M. Abercromby, ministre britannique à Turin, écrivaiHl àM. Peel: * Vous pouvez vous entendre avec le comte Crotti et lui parler à coeur ouvert. C'est le seul de vos collègues en qui vous puissiez prendre entière confiance. „ Charles- Albert commençait à jouer double jeu; l'ambassadeur essaya d'imiter son souverain. Il crut voir dans cette intrigue un moyen de sauver les Jésuites et de rétablir la paix. Tombé dans le piège que les RacUcaux lui avaient tendu , il entama sous main des négociations avec la cour romaine. En dehors des autres puissances, Charles-Albert s'y associa. Pie IX était tenu dans l'ignorance des événements qui se passaient II ne savait que ce que les ennemis de l'Eglise et de la liberté des Catholiques consentaient à lui apprendre. On lui disait que, prince de la p^x, il devait à sa gloire la pacification de l'Helvétie. En conséquence, Pie IX se laissa poser les conditions suivantes : i<> Le Souverain»^Pontife supprime canoniquement tous les couvents d'Argovie; 2<> il annule le contrat entre le peuple de Lucerne et les Jésuites; 3o il ordonne la dissolution du Sonderbund.
En échange de ces concessions impossibles, les négociateurs s'engageaient à obtenir: 1^ Le canton d'Argovie ré^ tablira un couvent d'hommes; 2^ les Protestants consentent à ce que les Jésuites qui auraient l'intention de se séculariser puissent habiter Lucerne et leur patrie. Le comte Crotti se berçait de la flatteuse idée qu'à lui seul il allait arrêter la marche des événements. Sa joie de diplomate , son bonheur de Catholique débordaient; il crut devoir en faire part au général de Kalbermatten. A la lecture de la missive qui lui raconte ces négociations, l'intrépide Vallaisan frémit de
surprise et de douleur. II répond au ministre isarde, il lui démontre l'inutilité et rimpossibililé delà transaction proposée. M. de Costigliole reconnaît son erreur; pour la réparer, il expédie son secrétaire d'ambassade au nonce qui réside à Lucerne. Monseigneur Alexandre Macioti était à Saint-Gall pour le sacre de Févéque. Cette cérémonie avait lieu le 29 juin 1847. A son retour, le nonce ouvre les dépêches arrivées de Rome. Il s'en, trouve une relative aux négociations suivies clandestinement. Pie IX , en l'écrivant, avait fait mieux qu'Abraham. Pie IX confondait dans un même amour le6 enfants de l'épouse légitime et ceux de la femme adultère. Sous la plume du Ponti^, l'Isaac catholique n'avait pas de faveurs plus cordiales à attendre de son affection paternelle que rismael calviniste ou antisocial. C'était une espèce de déclaration de neutralité que le Pape envoyait pour faciliter la transaction projetée. Cette lettre , datée de Rome le 5 juillet 1847 et adressée au nonce, porte :
** Monseigneur, la Diète helvétique a dû s'ouvrir aujourd'hui. Toutes les nations voisines suivront ses travaux avec la plus grande sollicitude , attendu que la paix de la Suisse, le maintien du pacte fédéral et des gouvernements cantonaux dépendront des questions qu'elle traitera ou qu'elle résoudra. Mais Nous, qui de la sublime hauteur du ministère apostolique , considérons au-dessus des raisons politiques les conditions religieuses, nous comprenons surtout, et avec l'affection d'un père, au fond de notre cour, le danger de cette généreuse nation. Nous voyons les discordes intérieures qui l'agitent, et, dans notre humilité, nous adressons au Seigneur la plus fervente prière, afin que, tempérant la trop vive ardeur des âmes par son esprit de conseil et de paix, il les empêche de se jeter dans une guerre ouverte et ne permette jamais que le sol de la Confédération soit teint d'un sang fraternel.
, Nous prions pour tous ceux qui, avec nous, invoquent le nom de Dieu en esprit et en vérité. Nous ne prions pas moins pour ceux que nous désirons voir unis à nous, à quelque époque que ce soit, par les liens de l'amour le phis parfait , et autant notre voix pourra se faire entendre au milieu du tumulte des passions , autant nous voulons que vous la fassiez rettntir dans toutes les parties de la Suisse. Le Soldeur , qui inspire à notre âme ces vœux, donnera assez de lorce à leur expression pour rendre la paix à des cœurs
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troublés par la colère, et fécondera par l'abandon de sa svàce la bénédiction apostolique que nous leur accordons de tout notre cœur. „
. Le cardinal Gizzi transmit à monseigneur Macioti cette dépêche qui , dans les tendresses de Tèxpression , trahissait l'embarras de la pensée. Afin de ne laisser aucun doute suf le pénible sentiment qu'une pareille démarche lui inspire, à lui qui, par expérience, connaît les affaires et les hommes de IHelvétie , Gizzi écrit au, nonce : " Le Saint-Père, lit-on dans ce document d'un laconisme peu habituel à la chancellerie romaine , le Saint-Père m'impose Tobligation de vous envoyer cette lettre avec ordre delà rendre publique aussitôt après sa réception. „ Quelques jours après, Gizzi se retira du ministère le désespoir dans l'âme.
M. Crotti di Cosligliole demandait au nonce, par le secrétaire d'ambassade^ de ne pas publier la lettre pontificale. C'était le vœu le plus cher du nonce , car son intelligente probité l'avait fait tenir à l'écart de l'intrigue dont il saisissait les espérances et les résultats. Le Pape avait été circonvenu, il fallait l'éclairer. Costigliole se proclamait dupe; Macioti se fit donner par écrit la demande que lui adressait le ministre sarde d'ajourner la publication de la lettre. Par le retour du courrier, monseigneur Macioti fut autorisé à la regarder comme non avenue; il s'empressa de l'ensevelir dans l'oubli; mais une indiscrétion ou une perfidie en révéla l'existence. Un jour elle parut dans les feuilles allemandes. Afin d'expliquer ce mystère, il était dit que Pie IX avait jugé opportun de communiquer à un luthérien ce document, irréfragable témoignage de son besoin de conciliation.
Une semblable trame ne permettait plus de douter des intrigues dont le Pape était le jouet , mais dont les Suisses devaient se voir les victimes. Les Lucernois sentirent que la cause catholique ne résisterait jamais à la révolution évoquant des complices jusqu'au pied du Siège romain. Ils résolurent d'adresser au Saint-Père un mémoire destiné à lui tracer un tableau fidèle de leur situation religieuse et politique. M. Siegwart-Muller fut chargé de le rédiger et il est daté du 12 juillet, jour où transpirèrent dans Lucerne les
Premières rumeurs d'une médiation si clandestinement solcitée. Ainsi que le disait plus tard à la Chambre des Pairs le comte de Montalembert, c'était la cause de. la liberté tolérante, régulière, légale, sincère , contre la liberté sau-
vage, intolérante, irrégulière, hypocrite. C'était la question ie Tordre et de la paix européenne, la sécurité du monde contre les désordres du communisme, contre Fimpiété et la barbarie des Sociétés secrètes* Le Journal des Débats résu- , mait comme Siegwart-Muller et le comte de Montalembert cette question si nettement posée; ^ Le Sonderbund, disait eette feuille, dans le mois d'octobre 1847, le Sonderbund, nous ne le cachons pas, se compose en partie d'ultramontains et de Jésuites , et on sait le peu de sympjathie que nous professons pour la Compagnie de Jésus. Mais on y compte un grand nombre d'hommes appartenant à l'opinion conservatrice, et il est soutenu par tout ce que la Suisse renferme d'esprits modérés, libéraux ^ tolérants, et un mot, conservateurs. Ce parti, quelles que soient d'ailleurs les différentes nuances qu'on y trouve , défend en ce moment la cause do la légalité, de l'ordre, de la souveraineté cantonale, qui est la pierre angulaire du pacte fédéral; il défend le pacte fédéral lui-même, que l'on prétend réformer révolutionnairement et par la voie des armes; il est la digue qui contient les flots de la démagogie qui couvrira la Suisse lejour où il aura disparu. Que l'on dise à présent s'il est en Europe un goufernement qui puisse hésiter entre ces deux partis ! „
Siegwart-MuUer plaçait le Pape dans la même alternative. Ce; mémoire démontrait jusqu'à l'évidence que, 1^ la question posée en Suisse était une affaire universelle par ses conséquences, et que l'arbitrage du Saint-Pére, avec les concessions projetées, serait impuissant, pour ne pas dire dangereux; 2<> l'on ne pouvait point sanctionner la suppression des monastères pour les motifs allégués par Argovie , parce qu'ainsi l'on violait le pacte fédéral et qu'on laissait l'emploi des biens de l'Eglise tourner à l'oppression et à la ruine du Catholicisme; 3<> il était souverainement injuste de sacrifier les Jésuites en holocauste aux ennemis de la foi chrétienne. Les Jésuites ne sont coupables d'aucun des crimes dont le Radicalisme les accuse, et leur éloignement ne ferait que doubler l'audace des hommes de désordre; 4^ les cantons catholiques ne peuvent plus annihiler ce qui reste de leur souveraineté cantonale , ni renoncer aux droits que leur confère le pacte, car ce pacte même est foulé aux pieds par leurs adversaires , et c'est le Sonderbund seul qui garantit les débris de l'indépendance helvétique.
Le mémoire, écrit en allemand^ fut adressé au cardinal
Gizzi; fl commence ainsi: •'M. l'ambassadeur du roi de Sar» daigne m'a communiqué un exemplaire de la lettre que Sa Sainteté Pie IX a écrite à son excellence le nonce apostolique en Suisse, en date dû i^ juin. Je vois avec un sincère plaisir dans cette lettre une nouvelle preuve de la bonté toute apostolique de S. S. qui a déjà opéré des choses si merveilleuses. Si l'état de la Confédération suisse était ce qu'il devrait être, tout le monde écouterait les conseils et les avis du Père commun des fidèles, avec avidité et docilité; mais dans la disposition actuelle des esprits, il est à craindre* qu'il n'en soit tout autrement. La dignité du Saint-Siège me paraît trop élevée pour qu'on ne doive faire tout au monde afin de lui épargner un manque d'égard de ce genre.
, Je crois devoir exposer respectueusement à Votre Eminance quelques-unes des raisons sur lesquelles se fondent les craintes que je viens de manifester. En général, une médiation ne sera efficace, à mon avis, qu'après que les deux partis opposés ou leurs amis l'auront demandée. Un médiateur que les partis eux-mêmes ont choisi possède naturellement leur confiance , en use avec facilité et obtient d'eux sans grande peine ce qui est nécessaire pour les mettre d'accord. Si Sa Sainteté croit devoir vouer, en qualité é§ chef de l'Eglise , un soin particulier à la pacification de la Suisse , il peut se faire que les Suisses eux-mêmes ou les monarques qui sont le plus intéressés au sort de la Suisse (l'empereur d'Autriche et le roi des Français} aient recours à lui comme médiateur. Et si cela avait lieu, il serait ardemment à désirer que S. S. accueillît leur demande avec faveur et bonté. Dans le cas d'une telle médiation, il sera d'une nécessité indispensable d'établir comme bases de toute négociation certaines conditions qui, non observées, ne permettraient pas d'espérer une paix sincère et durable pour la Suisse. 5,
Lorsque Siegvvart-MuUer a développé ces conditions il termine en revenant à cette intrigue détournée que l'on présente au Pape sous l'apparence d'une médiation glorieuse pour l'Eglise.
** Une médiation , dit-il , qui pourrait donner à la Suisse une paix sincère et durable ne doit pas s'occuper seulement de quelques-unes des questions litigieuses comme de l'affaire des couvents et des Jésuites; mais elle doit s'étendre à tous les sujets de nos querelles paUtiques et notamment
H la question de révision du pacte , qui est la question vitale de la Suisse. Car, dans le cas contraire, ce serait cette question que soulèveraient les grands cantons et principalement les cantons protestants. Ils s'efforceraient de la décider d'après leurs propres vues et d'après leurs intérêts. Par là on retomberait nécessairement dans le même malaise et la même division qui font actuellement le malheur de la Suisse , et la solution de cette question ramènerait de nouveau tous les dangers de la guerre civile.
y, Si effectivement Sa Sainteté veut contenter son désir de pacifier la Suisse en offrant sa propre médiation , je suis tout disposé, danà l'intérêt de ma patrie, à communiquer à Son Ëminence le cardinal secrétaire d'Etat les idées que de mûres réflexions m'ont suggérées sur une telle négociation.
„ Le soussigné peut donner la parfaite assurance qiie , dans tout ce mémoire , il n'émet pas seulement ses vues personnelles , mais aussi les sentiments , les convictions et les résolutions des sept cantons alliés, de leurs gouvernements aussi bien que de leurs populations. Il prie S. Ë. le cardinal secrétaire d'Etat de vouloir bien remettre ce mémoire à Sa Sainteté, et a l'honneur, „ etc.
A l'instant même où , par la coïncidence des dates ^ le mémoire de Siegwart-Muller devait arriver au cardinal Gizzi , ce ministre renonçait à un pouvoir si cruellement mis à l'épreuve. L'enthousiasme révolutionnaire l'y avait appelé , le cardinal le rejeta comme un fardeau trop lourd. Gizzi, auquel les entraîneurs de la rue attribuèrent un génie et un caractère complètement en désaccord avec sa nature mala^ dive et placide , avait pour successeur le cardinal Ferretti , cousin de Pie IX. Le nouveau seci-étaire d'Etat arrivait aux affaires le 17 juillet 1847 avec son frère pour mentor. Son frère était le comte Piétro Ferreli , dont le nom a plus d'une fois été célébré dans les ventes des Carbonari pour ses trames contre le Saint-Siège. Giz^i était relégué parmi les rétrogrades; on transforma Ferretti en apôtre du progrès. Il était vertueux, mais peu éclairé. Il avait plus de chaleur dans la tête que d'instruction dans l'esprit, plus d'improvisation italienne que de prudence diplomatique. Incapable de préparer sciemment le mal, il pouvait en laisser beaucoup faire avec le décousu de ses .principes. Il était installé au Ouirinal, lorsque le mémoire du Sonderbund dut y parvenir. Ce document ne fut pas remis au cardinal Gizzi; le
12* 'OOgle
Tfkfe n'en eut jamais connaissance. Par un douleureux hasard, ce même document se trouve aujourd'hui entre Jes mains de Robert Steiger , chef des corps francs et président du gouvernement radical de Lucerne K
Au mois d'octobre 1847, la lettre suivante, dont le texte est en latin, fut adressée à Pie IX pai* ses fils respectueux et soumis des sept cantons :
^ Très-Saint Père.
„ Nous savons que , sous le spécieux prétexte de conserver la paix en Suisse , des hommes perfides dans leur dessein^ ou aveugles dans leur illusion ,' mettent tout en œuvre pour .déterminer Votre Sainteté à rappeler de Lu-, cerne, et même de toute la Suisse, la Compagnie de Jésus, cause prétendue de tous nos malheurs.
„ Quant à nous , en véritables fds d'obéissance , nous nous soumettons d'avance à votre décision suprême, dûtelle contrarier nos pensées et blesser nos affections ; et cependant, animés par cette mansuétude qui est dans votre cœur , comme elle est dans votre nom , nous venons avec confiance nous jeter à vos pieds , et nous vous supplions en toute humilité, au nom des cantons catholiques de Lucerne, d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Fribourg et du Vallais , de ne point nous affliger, nous et nos peuples , par un coup si sensible et si funeste."
„ Persotme assurément, personne ne désii*e la paix plus que nous, battus que nous sommes, depuis tant d'années, par tous les flots de la discorde. Mais en vérité à la paix nous préférons encore la foi catholique , notre grande consolation pendant la vie et notre unique espérance à la mort. Or précisément ceux qui demandent Téloignement et l'expulsion des Pères de la Compagnie de Jésus , sont ou les plus mortels ennemis de notre foi, qui s'acharnent à persécuter tout ce qui est catholique, ou des indifférents en matière de religion , qui volontiers achèteraient à tout prix une paLx sacrilège et fatale.
^ Il n'y a ^ue deux moyens d'expliquer, cet abus de confiance. Le premier consiste à dire qu'à Lucerne il a pu se trouver en 1847 d'infidèles agents des postes; le second, plus vraisemblable, c'est qu'à Rome et dans la chancellerie pontificale il se rencontrait alors des Carbonari , des émissaires de toutes les Sociétés secrètes , et qu'un d'eux a surpris la dépêche et l'a renvoyée à ses complices de Suisse.
, Voire Sainteté n'ignore pas tout ce que les Protestants, secondés par ces Catholiques transfuge? , ont entrepris et consommé , depuis de longues années , dans notre infortunée patrie , contre la sainte Eglise notre mère , contre ses lois et ses institutions sacrées. II serait superflu d'énumérer ici tant d'outrages et d'attentats. L'audace s'est accrue par les succès , et après avoir ébranlé peu à peu ie Catholicisme en Suisse, on espère déjà le renverser d'un seul coup.
„ En effet , le plus fort rempart de la religion dans ce pays, c'est la souveraineté politique de chaque canton et leur indépendance respective dans la Confédération; grâce à ce pacte primitif, nos cantons, malgré l'infériorité du nombre et de la force , malgré les insultes et les attaques incessantes de l'hérésie , ont pu conserver intacte jusqu'ici la foi léguée par nos pères. Mais , dans ces jours mauvais , la majorité des cantons étant entraînée par les manœuvres d'une faction dans toutes les fureurs de l'impiété et de l'anarchie révolutionnaire , cette vaste conjuration d'hommes égarés ou pervers a réuni et concentré ses efforts contre la souveraineté politique des cantons fidèles, ce dernier boulevard de iBur liberté et de leur religion. A plusieurs reprises, les cantons protestants ont tenté d'imposer aux Catholiques des lois contraires aux droits et aux intérêts de l'Eglise; mais ceux-ci les ont toujours repoussées, retranchés qu'ils étaient dans les limites de leur indépendance.
„ C'est alors que, pour exciter de plus en plus ces masses d'hommes perdus, Protestants ou Radicaux, à poursuivre l'œuvre d'iniquité et d'oppression, on a imaginé de leur jeter en pâture le nom des Jésuites, ce nom abhorré en effet par tous les ennemis de l'Eglise ; on a crié soudain et partout qu'il n'y aurait jamais de paix avec ces Jésuites; qu'ils étaient le fléau et la ruine du Protestantisme; que leur appel à Lucerne avait déjà coûté à la Suisse deux guerres fratricides; qu'on ne cessait, depuis plusieurs années , d'interpeller et d'incriminer les cantons catholiques qui s'obstinaient à retenir cet élément de perpétuelle discorde pour toute la Confédération. Cependant , au milieu mênie de ce déchaînement de toutes ces haines et de toutes ces colères, jamais on n'a pu articuler contre les Jésuites aucune accusation plausible, pas même l'ombre d'un fait coupable ou imprudent. D'une part, ils étaient haïs et attaqués par tous les cantons où ils ne résidaient pas , de l'autre ils
étaient vénérés et défendus par tous les cantons où ils se trouvaient.
„ Le nom des Jésuites ne suffisant donc pas tout seul pour être le signal de la guerre qui écraserait enfin les Catholiques 5 les meneurs eux-mêmes abandonnèrent cet inutile moyen et tentèrent les chances d'une tactique nouvelle. On s'en prit dès lors à cette alliance à part des sept cantons catholiques pour leur commune défense contre les agressions injustes que le passé leur faisait assez prévoir pour l'avenir. En effet , cette année même , la Diète de la Confédération helvétique vient d'intimer aux sept cantons alliés l'ordre de rompre leur pacte de mutuelle défense , avec menace d'une déclaration de guerre. Quant aux Jésuites, la Diète invite seulement les mêmes cantons à les éloigner de leur territoire.
„ La cause ou le prétexte de la guerre imminente, ce n'est donc pas la présence des Jésuites en Suisse, mais c'est uniquement l'alliance des cantons catholiques pour la garantie (Je leurs droits communs. Ainsi quand même les Jésuites se retireraient de Lucerne et delà Suisse entière, la ffuerre resterait toujours menaçante et inévitable. Touteois, il y a des hommes, ou trompeurs ou trompés, qui, par haine contre l'Eglise, ou par une crainte absurde de» Jésuites , ou par une complète ignorance des choses , travaillent à obtenir de Votre Sainteté le rappel des Jésuites, dans l'espérance mensongère que telle est la condition de la paix.
„ Eh bien ! nous vous l'attestons , très-saint Père , pour nous , vos fils les plus tendres , et pour notre peuple si dévoué à l'Eglise romaine et à votre personne sacrée, rien, non, rien ne saurait être plus douleureux qu'une si déplorable mesure. A peine osons-nous calculer les funestes conséquences qui en résulteraient pour notre cause , qui est la cause de la religion même dans notre patrie. Après un pareil triomphe, qu'elle ne serait pas Tincroyable audace des ennemis de Dieu et de son peuple ! Toutes ces impudentes calomnies qu'ils ne cessent de proférer et de propager contre un institut religieux qui a été déclaré pieux par le Concile de Trente , confirmé par tant de souverains Pontifes , approuvé par toute l'Eglise pendant trois siècles , ils prétendraient que vous les avez sanctionnées par votre suffrages; ils se vanteraient de vous avoir lait concourir vous-même
è leurs projets ultérieurs contre l'Eglise. Devenus plus hardis par cette première concession, ils exigeraient des concessions toujours nouvelles jusqu'à la dernière , se tenant assurés désormais que la crainte ne peut rien refuser à la menace. Enfin , les Catholiques de la Suisse en seraient bientôt réduits à ne pouvoir conserver de leur religion que ce qui ne déplairait point aux Protestants et aux impies. Mais quoi! et si dans les autres contrées de l'univers catholique on allait s'aviser de procéder par les mêmes moyens, nous laissons à Votre Sainteté le soin de le prévoir et de le pévenir. Pour nous , il nous semble que rappeler à cette heure les Jésuites de la Suisse , c'est ouvrir une voie facile à l'anéantissement de leur Ordre tout entier, et nous gar- <k)ns encore le douloureux souvenir des désastres religieux et politiques que suivirent la première suppression de la Compagnie de Jésus.
De plus , par un contre-coup nécessaire , tout ce que le
Iiarti des méchants gagnerait en audace, le parti des bons e perdrait en courage. Cette parole définitive de votre part serait prise pour une improbation formelle de tout ce que les Catholiques ont fait pour sauvegarder les intérêts de la cause sainte , improbation dans laquelle la cause elle-même paraîtrait engagée et compromise; l'armée fidèle, à l'heure la plus critique, se trouverait tout à coup privée de ses soldats d'élite, d'hommes éprouvés et intrépides, si nécessaires alors pour réparer ses éichecs et pour prévenir sa ruine. Oui, nos peuples seraient inconsolables deux fois s'ils voyaient s'éloigner, à votre rappel, ces prêtres qu'il trouve en tout temps et en tout lieu laborieux et dévoués , travaillant sans relâche dans le ministère sacré, élevant la jeunesse des collèges et des séminaires dans la piété unie à la science, et donnant à tous l'exemple d'une vertu sans reproche. Peutêtre aussi, surtout dans l'esprit du peuple, droit mais simple et peu éclairé, l'autorité du Saint-Siège demeurerait-elle ébranlée par ses propres variations , si Votre Sainteté rap-
. pelait les Jésuites de Lucerne, après que votre auguste pré-décesseur avait conseillé de les y appeler, après qu'il les avait lut-^méme établis à Schwytz sous sa haute garantie et par sa munificence. Et dans le fait, ne serait-ce pas étrange
. qu'un ordre religieux, approuvé par l'Eglise, auquel vous n'impiitez aucun délit , sur la seule requête des ennemis de
.l'Eglise, malgré la réclamation des gouvernements catholi-
mes et la résistance des populations fidèles, fût banni comme sil était condamné pour un crime d'Etat? Encore une fois, une sentence qui équivaut à une improbation abattrait à jamais le courage, non-seulement des Jésuites dignes, ce semble, d'un meilleur sort, mais de tous les généreux chrétiens qui se sont voués à la cause catholique, et alors on les verrait tous à la fois, quand le combat est engagé, quand la victoire penche déjà de leur côté, se retirer tristes et obéissants du champ de bataille pour'se consigner dans une fatale inaction.
„ Tous , il est vrai , nous détestons de toute notre âme b guerre où la nécessité nous entraîne. Mais puisque nous avons affaire à des ennemis avec lesquels la paix est impossible, sinon aux dépens de notre conscience et de notre liberté , à l'exemple de nos pères , nous sommes résolus à mourir plutôt que d'être les esclaves de l'impiété. C'est notre détermination fixe et inébranlable. Nous vous demandons, avec les plus vives et les plus humbles instances, 6 vous , qui êtes le vicaire de Jésus-Christ notre Dieu , et notre chef infaUlible, de vouloh* bien, en approuvant seulement notre résolution, enflammer de plus en plus nos courages , et par la bénédiction apostolique donnée à nous et à nos peuples nous placer sous les auspices et sous la garde du Tout-Puissant. „
La guerre allait éclater. Les Suisses du Sonderbnnd, de rocher de braises gens, pour nous servir de l'expression de M. Guizot, ne sollicitaient point de Pie IX un concours moral que Rome aurait dû s empresser d'offrir depuis long^ temps. Tout prêts à combattre pour leur foi, pour' l'Eglise et pour la société menacée, ils imploraient du Saint-Père la bénédiction apostolique sur leurs armes , cette bénédiction qui se donne à la ville et à l'univers , celfe bénédiction qui^ comme la grâce d'en haut, n'a jamais été refusée. Une réponse vint de Rome; le nonce la communiqua aux intéressés. Elle portait textuellement^:
^ Le Saint-Siège, dans toute cette question, a décidé qu'il resterait passif. „
Cette implacaJble froideur avait quelque chose d'une s«itence de mort; on l'eût dit gravée avec la pointe d'un stylet de carbonaro. Elle n'effraya pas les Catholiques du Sonder-
* Sancta Sjedei , in Iota hacce qnestioiie , passive se habere deerevft.
bund. Ils savaient enGn que le Pape avait perdu jusqu'à la liberté de ses douleurs, et que, comme eux, qui du moins ne s'étaient jamais laissé tromper, il serait réservé à de terribles épreuves. L'Europe accordait à ces Suisses des temps primitifs une admiration que les nécessités politiques rendaient méticuleuse. Tout ce qui, dans le monde chrétien, sentait le besoin de conserver les principes de religion , de famille et de propriété , s'inclinait devant ces volontaires de l'ordre qui, sur le point de mourir, saluaient le César pontifical, à l'exemple des martyrs du Colysée. Le Pape les abandonnait malgré lui; inébranlables dans leur foi, ils espérèrent contre toute espérance*.
^ Voyez appendice, note 2"* de Féditeuc.