CHAPITRE XIV
Ouverture de la Diète. — Ocbsenbein président. — Son discours. — Position faite à la Diète par le club de TOurs. — Discussion sur le Sonderbund. — Les orateurs et les votes. — Rilliet de Constant fait une proposition contre les officiers fédéraux des cantons du Son^ derbund. — Les fausses alarmes révolutionnaires. — La question des Jésuites en Diète. — Le pacte est condamné à la révision par le vote des douze cantons radicalisés. — Lord Palmerston et les Jésuites. — Le ministre angolais et ses envoyés dans les cours étrangères. — Situation des cantons soumis au joug révolutionnaire. — s demandent Tappel au peuple. — Relus et menaces du Radicalisme. — La banqueroute et la misère à Berne, Soleure, Argovie et Bâle-campagne. — Corruptions libérales. — Le gouvernement des sept cantons catholiques appelle le peuple à décider de la paix ou de la guerre. — Les Landsgemeindes ou assemblées générales du peuple. — Scbwyta et UntervraW. — Examen de la position des Jésuites en Suisse. — Mémoire du général de la Compagnie aux envoyés du Saint-Siéçe et des puissances en Suisse. — Les Jésuites devaient-ils, pouvaient-ils se retirer des cantons catholiques? — Leur retraite eût-elle empêché la guerre ? — Nouvelle session de la Diète.— Proclamation des douze cantons radicaux. — Ils veulent envoyer des commissaires fédéraux dans les cantons du Sonderbund. — Refus de les recevoir. — Zug fait une proposition de paix.
— Elle n'est pas acceptée. — Ochsenbein et le cIud de l'Ours inventent une insurrection à Saint- Gall. — Le colonel Dufour commandant en chef Tarmée des douze cantons. — La conférence médiatrice. — M. Peel donnant un démenti aux assertions de Furrer et de Munzinger. — Les députés des sept cantons abandonnent la Diète. — Leur manifeste. — Le duc de Broglie et lord Palmerston.
— Lord Minto à Rome. — Le Pape ne veut pas rappeler les Jésuites de Suisse.
La Diète qui s'ouvrit à Berne le 5 juillet 1847 était ainsi composée: pour Berne, MM. Ulrich Ochsenbein, Rodolphe Sphneider et Jacques Stœmpfii; pour Zurich , MM. Furrer et Jeàn-JacquesRuttimann; pourLucerne, MM. Bernard Meyer et Vincent Fischer; pour Uri, MM. Schmid et Vincent Mul- 1er; pour Schwytz, MM. Benedict Duggelin et Charles de Schorno; pour Unterwald, MM. Nicolas Hermann et François Durrer; pour Glaris, M. Blumer; pour Zug, MM. Con-
vad Bossard et Hegglin; pour Fribourg, MM. Louis Fournier et Nicolai? Ammann ; pour Soleure , MM. Joseph Munzkiger et F.-Ch. Schmid; pour Bâle-ville, MM. Sarazin et Pierre Mérian; pour Bâle-campagne, MM. J. J. Matt et Charles Spittler; pour SchafFhouse^ MM. Bœschenstein et Ehrmann; pour Appenzell (rh. ex.), M. Conrad Œrtli; pour Appenzell (rh. L), M. Antoine Faeslerj pour Saint-Gall, MM. N®ff et Pierre Steiger; pour les Grisons, MM. Raget-Abys etCh. Marca; pour Argovie, MM. Frey-Hérosé et Placide Weissenbach;pour Thurgovie, MM. Kern et Melchior Graeflein; pour le Tessin , MM. Jacques Luvinî et Jean J*auch ; pour Vaud, MM. Henri Druey et Jules Eytel; pour le Vallais, MM. Adrien de Courten et Camille de Verra ; pour Neuchâtel, MM. Calame , James de Meuron et de Chamhrier fils; pour Genève, MM. Louis RilUet de Constant, Carteret et James Fazy.
Cette Diète, qui avait un rôle européen à jouer s'annonçait grosse d'orages. Tribunal révolutionnaire qui rendait ses arrêts sous le coup de la peur ou de la passion , elle ne voulait ni délibérer ni agir selon les lois. Elle se savait instituée pour condamner et pour outrager le droit commun et le droit fédéral. Le club de l'Ours lui imposait en qualité de président Ulrich Ochsenbein. Les puissances étrangères avaient accepté cet homme; elles s'étaient mises en rapport avec lui comme chef du vorort. Ochsenbein se montra tout fier de cette tolérance. Avec les ambassadeurs il était modeste ; son langage , son maintien surtout avait quelque cbose d'humble. H semblait, par ses déférences, leur savoir gré du sacrifice auquel leurs cours se résignaient; mais, à peine rendu à lui-même , le Radical l'emportait sur l'homme obséquieux. Les conversations échangées; les propositions faites, le ton, l'accent même de ces entretiens, tout cela subissait, dans le trajet d'une ambassade au club de TOurs, une complète métamorphose. Ochsenbein , se posant en tranehe-montagnes , racontait à ses clubistes et aux journaux les grands coups d'épée qu'il avait portés à travers le corps diplomatique. On applaudissait à ses bravades, on buvait à son audace, et, le lendemain, ces récits mensongers devenaient la pâture de la presse quotidienne. Ils tombaient de là dans tous les journaux français , allemands ou anglais , qui n'ont jamais eu lé, temps de réfléchir sur une nouvelle, et qui la propagent parce que c'est une nouvelle.
Dans les circonstances difficiles où se trouvait la Suisse, les Catholiques ne se crurent pas autorisés à plus de délicatesse que l'Europe. Ils acceptèrent pour président de la Diète le corps franc que, par ses chefs, l'armée répudiait ^. L'Europe l'avait flagellé , les cantons primitifs avaient vo sa déroute; ses compUces l'avaient bafoué, mais les Sociétés secrètes le jugeaient utile à leur cause. Avec de l'audace et de la persévérance , elles lui firent un piédestal. Oohs^ibein y monta en grimaçant la modestie et l'impartialité. Contre l'usage , les^ ministres d'Autriche , de Russie et de Prusse s'abstinrent d'assister à la séance d'inau^ration, qui ne fut troublée que par les clameurs de la plèbe radicale. Cette plèbe se sentait maîtresse du pouvoir. Elle le traînait dans la fange des rues et dans l'enivrement de toutes les dégradations. Berne cessait d'être une viUe civilisée, il devenait un lupanar où tout était légal, permis, autorisé,
^ Le colonel fédéral Zie^ler avail dopné un noble exemple que suivirent plusieurs de ses frères d'armes. Le 30 mai 1847, il adressa la lettre surrante an président du conseil de guerre, qui était Fine vitaMe Ochsenbein lui-même.
" Par votre office du 21 , je reçois l'invitation de me rencontrer à Berne le 20 juin , pour assister à la session d'été du Conseil fédéral de la guerre. La nomination de M. Ochsenbein aux fonctions de président du Conseil exécutif de Berne, et comme tel à la présidence eu Conseil fédérai de la guerre, m'oblige, à regret, à déclarer qu'en présence de circonstances pareilles je n'assisterai pas aux séances du Conseil de guerre. Je ne m'arrête point à la personnalité dé M. Ochsenbein, mais je m'en tiens à l'état des faits. Le 11 Août 1845, la Diète a pris la résolution suivante : 1° tous les officiers de Tétatnuyor fédéral qui auront reconnu ou auront été convaincus d'avoir pris part à l'expéditon des corps francs contre Lucerne , ou à la violation de la paix du pays qui a eu lieu dans ce canton, devront être immédiatement rayés de l'état-major par l'autorité qui les a nommés; 2" le Conseil fédéral de la guerre est chargé de l'exécution de ce décret
„ M. .Ochsenbein était alors , je crois , capitaine dans l'état-major, et devrait aujourd'hui présider 1 autorité qui, à teneur de l'arrêté cidessus", l'a elle-même rayé de l'état des officiers fédéraux!
9 C'est là un fait qui, considéré sous le point de vue milîtmre, louche À l'absurde et est, dans mon opinion, absolument incompatible avec la position d'un officier siégeant comme tel dans le Conseil fédéral de la guerre. Il n'est aucun état de la société qui soit lié à l'observation stricte de certaines règles de convenance et d'honneur comme l'état «Militaire , et ces règles ne peuvent * élre violées, même en présence des rapports tout parjttcalieics qui existent dans une république comme la notre , sans détruire les bases de 1 existence de l'état militaire, et diminuer sa confidération au de- ■ «lans et au dehors. „ .
tout, eicq)té la vertu et la justice. Dans son discours, qu'il essaya de rendre grave , Ochsenbein eut le malheur de voir Téeolier trahi par l'avocat. Mais , au milieu des abus de la phraséologie allemande poussés jusqu'à la dernière hyperbole, le général des corps francs^ ne manqua pas de jeter à l'Europe ie défi des Sociétés secrètes, et il dit :
^ C'est là, Confédérés, que gît la blessure qui fait souffrir la patrie; porter la main sur cette plaie, ô vous délégués dés Etats, et mettre le pacte en harmonie avec les idées et les sentiments du peuple, c'est un devoir sacré et indispensable pour vous. Ici aussi il faut surmonter, avec résolution, avec une volonté ferme, avec un pur amour de la patrie, les difficultés qui ne sont interminables et insurmontables qu*en apparence. Les principes concordant entre eux et les plus essentiels consacrés par les institutions de tous les cantons peuvent et doivent servir de juste base pour la création d*mi nouveau pacte qui, reposant sur cette base et en respectant autant que possible la souveraineté cantonale ainsi que le caractère propre des différents Etats , présente une confédération une pour tous; c'est la garantie la plus sûre que nous ayons pour l'indépendance nationale et pour l'exécution de toutes les mesures qui ont pour but la prospérité réelle du peuple. L'époqûe'actuelle n'est nullement défavorable à la réalisation de ces hautes idées patriotiques; le cours des moyens qui se meuvent dans cette direction est calme et régulier, et par suite de ce dévouement, l'homme appelé à coopérer à ^e travail peut encore peser les choses avec réflexion et déterminer clairement ce qui convient aux circonstances; il peut satisfaire aux exigences inévitables de la prudence, en dirigeant avec un courage inébranlable les événements qœ s'approchent visiblement, tandis que l'homme négligent et aveuglé, semblable à un instrument dépourvu de volonté , sera emporté par ces événements , jusqu'à ce que l'équipage aille échouer aux écueiis du fractionnement des partis. Je vous le dis: il en est temps encore.
^ Mais déjà s'élèvent les nuages qui recèlent la tempête, ils l'annoncent sur l'horizon; elle pourrait facilement se décharger en flammes qui, eomme l'histoire de tous les temps nous l'apprend, embraseraient le cœur de la patrie avec la rapidité de l'éclair; de sorte que, si l'on ne prend ses mesures pour le détourner, il faudra que le vaisseau de l'Etat vogue au jeu inexorable du hasard.
^ C'est pourquoi la prudence exige qu'on mette sans délai la main à l œuvre; car tout retard est une perte de temps irréparable et de nature à augmenter encore, devant nos contemporains et la prospérité, la lourde responsabilité qui pèse sur ceux qui sont appelés à diriger les intérêts généraux de la patrie.
„ On prétend, il est vrai, que les puissanbes pacifiantes lors du Congrès de Vienne ne verraient pas d'un œil favo^ rable une réforme du pacte, et on nous a déjà laissé entrevoir en perspective le fantôme depuis longtemps usé d'une intervention étrangère; mais, aujourd'hui comme ators, les vues de ces pui^ances sont les mêmes , elles les ont portées à déclarer solennellement ^ que l'intérêt général des Etats réclame en faveur de la Confédération la reconnaissance d'une neutralité perpétuelle* „ Il existe un stimulant plus actif, encore pour faire respecter l'indépendance de la Confédération , c'est sans contredit le principe de te paix européenne soiâ^neusement maintenu et respecté, garantie la plus sûre de la conservation de l'ordre de choses actuel et de l'équilibre dit européen.
„ Mais aussi le droit positif ne permet absolument pas aux puissances étrangères de s'immiscer dans nos. affaires intérieures; car ce irest pas en vertu du traité de Vienne que la Confédération a le droit de se constituer elle-même, mais c'est en vertu de sa souveraineté , et ce n'est pas le pacte fédéral de 22 cantons qui a été garanti par les puissances contractantes, c'est le territoire appartenant à la Confédération en vertu du traité de Vienne. „
Sous les transparences du langage officiel, il était aisé de deviner sur quel clavier frappaient ces insultantes paroles. Elles trouvaient leur commentaire naturel dans les menaces des Radicaux et dans les assemblées populaires que le club de l'Ours organisait pour intimider les hommes d'ordre et arracher à la Diète une déclaration de guerre contre le Sonderbund. La Diète n'était là que comme simple bureau d'enregistrement. Le club de l'Ours avait son parti pris, il comptait sur sa majorité fictive. La discussion ne paraissait qu^un moyen de gagner du temps et d'adopter les mesures militaires. Contrairement au pacte et aux droits des Etats souverains, simples alliés de Berne et de ses satellites, il avait été décidé que toutes les questions seraient tranchées par une majorité de douze voix, dans les cas où l'unanimité
tlevait être indispensable , ainsi que dans ceux où les trois quarts des suffrages étaient nécessaires pour valider un vote. Cette faeulté que le Radicalisme s'arrogeait simplifiait beaucoup la tâche de la Diète, qui déjà n'avait pas une initiative bien étendue, puisque ses députés ou plutôt les ambassadeurs des divers cantons étaient obligés de suivre à la lettre les instructions de leurs Grands-Conseils et de voter dans le sens prescrit.
Deux confédérations se trouvaient donc en présence; celle du pacte de 1815 , représentée par les sept cantons démocrates de la Suisse primitive, ayant pour alliés Neuchâtel, Bâle-ville€t Appenzell (Rhodes intérieures). L'autre cornptait dans ses rangs les réfugiés de tous les pays , les affiliés de toutes les Sociétés secrètes, les clubistes de toutes les révolutions , les mécréants de tous les systèmes.
Le premier acte de la Diète devait être une injustice, ellç ne se l'épargna pas^ M. Gonzenbach remplissait à la satisfaction générale les fonctions de secrétaire d'Etat fédéral, mais son patriotisme était aussi connu que sa prudence. Il fut destitué et remplacé par M. Schiess, dont Berne pouvait à volonté faire un instrument docile des falsifications que la nécessité commanderait. On avait laissé au peuple du club de l'Ours le temps de s'enivrer des calomnies de la presse quotidienne et des injures coloriées de Jenni-le-Charivari; Ochscnbein le croyait mûr pour les discussions sérieuses. La Diète les mit à son ordre du jour. Les 19 et 20 juillet, la question relative à l'alliance séparée ou au Sonderbund fut proposée. Berne voulait que la Diète déclarât le Sonderbund dissous comme incompatible avec le pacte fédéral. Des mesures propres à assurer l'exécution de l'arrêté diétal devaient être prises, si cela était jugé nécessaire. Bâle-ville et les Grisons présentaient des solutions moins compromettantes, mais qui ne pouvaient satisfaire aucun parti. Bernard Meyer, Louis Fournier et les députés d'Uri", de Schwytz , d'Unterwald, deZug et du Vallais exprimèrent les craintes, les pressentiments et les vœux du Sonderbund^. Cette alliance n'a-
^ La Gazette populttire de Berne rend ainsi compte de l'attitude et de la politique des deux partis :
f Les cantons de l'alliance méritent, dit ce journal, et par la conduite de leurs députés en Diète et par l'attitude de leurs gouvernements^ l'admiration de la Suisse. A toutes les injures, à toutes lef invectives dont ils étaient abreuvés chaque jour, les députés catho- Uquei ont opposé te plus grand calme et le plus admirable sang-
vait rien d'agressif, les preuves surabondaient Elle rie tendait qu'à repousser la violence; la violence était dans tous les discours et principalement dans tous les actes du Radicalisme. La faconde de M. Dr4iey ne pouvait manquer à cette curée de l'indépendance et de la liberté. Il sentait lé terrain glissant, il se raccrocha aux branches. Il lui était impossible d'apporter une raison valable, il se rejeta sur la réaction et sur la tutelle que les puissances cherchaient à imposer à THelvétie. M. Luvini ne fut que pompeusement ridicule, les corps francs avaient été souvent traînés sur la claie par les députés du Sonderbund. Ochsenbein eut le bon esprit de respecter la vérité et de dire : " Le député de Berne ne veut ni excuser, ni justifier les corps francs; ce n'est pas à lui à le faire. „ Personne dans l'assemblée ne se sentit ce courage oratoire , Ochsenbein l'eut indirectement. Il proposa à la Diète de sanctionner ce qu'ils exigeaient à la majorité inventée par Berne. Les cantons de Zurich, Soleure, Schaffhouse^ Saint-Gall, Argovie, Tessin, Genève, Vaud, Thurgovie, Appenzell (Rhodes extérieures) , Bâle-campagne, Glaris et Berne acquiescèrent. L'alliance des sept Etats catholiques fat déclarée incompatible avec le pacte. Ce n'était pas assez. Le 22 juillet, Lucerne, au nom des
froid; aux rodomontades éhontées de leurs adversaires, ils ne répondaient qu'en réclamant avec modestie mais avec fermeté leur bon droit, et laissaient plutôt les injures sans réponses que de risquer de perdre leur position légale par quelque démarche inconsidérée. Cette conduite, à la fois ferme et prudente, a évidemment embarrassé les Radicaux. L'espoir qu'ils avaient dès le principe de diviser ces cantons ayant échoué, la majorité radicale a borné sa tactique à efiTectuer vis-à-vis du peuple une unité de vue qui n'existait pas en réalité, et qui tendait tous les jours à disparaître. Toutes les résolutions de la Diète étaient arrêtées à l'avance dans des assemblées préparatoires; les douze Etats et deux demis votaient toujours avec un ensemble remarquable ; mais si l'on considère avec attention leurs arrêtés eux-mêmes, on s'aperçoit bientôt qu'ils sont le produit de cette faiblesse qu'explique la' division qui existait en eux. l)n séjour de deux mois à Berne a ouvert les yeux à beaucoup de députésradicaux sur la valeur et les véritables tendances de nos ultra-radicaux et de leurs meneurs étrangers. Soustraits au terrorisme du club de l'Ours , ils peuvent aujourd'hui examiner avec plus de sangfroid ce qui convient à la patrie. Ce fait seul sera un résultat important de la Diète; mais un résultat plus important, c'est que le peuple suisse tout entier connaît lui-même toutes les pièces et est en mesure de décider s'il entend conserver les principes que nos pères ont conservés avec tant de soin, ou jouer l'existence d« la patrie pour favoriser des théories étrangères. , .
Catholiques, avait déposé une protestation contre Tan élc illégal du 20. Elle fut étouffée comme la discussion ; mais le club de rOurs avait songé à tout. On condamnait les assaillis qui prétendaient se défendre chez eux, il fallut bien réhabiliter les assaillants. La horde de corps francs qui infestait Berne régnfdt et gouvernait. Les Diètes précédentes les. avaient calomniés, en les présentant comme des mercenaires dont le pillage et le meurtre étaient la seule loi. Ils demandent au club de l'Ours à être réintégrés dans leurs grades fédéraux et Genève se charge de faire valoir leur droit. Avec la jurisprudence alors établie en Suisse, cette réintrégration était une affaire de famille , elle fut acclamée. Les corps francs reprenaient leurs grades. Le colonel Rilliet de Constant abdiqua ses fantaisies d'honneur pour demander que tout service ou rapport de service des officiers fédéraux avec leSonderbund fût regardé comme inconciliable avec le service fédéral. Plusieurs avaient déjà, à l'exemple dû colonel Salis-Soglio, donné leur démission. Les autres étaient obligés de se soumettre à des en(|uétes humiliantes et de venir, 'sous peine de destitution, offrir à Ochsenbein de$ garanties qu'il appréciait dans sa perspicacité de corps franc. A lui tout seul, Berne défaisait en une heure ce que les vingtdeux cantons libres et souverains avaient établi. Les officiers fédéraux protestèrent; Ochsenbein passa outre. Le pouvoir était venu si inopinément à cet avocat qu'il sentait renaître sa manie militaire. On destituait les chefs qui n'avaient jamais servi que leur patrie; le général des Sociétés secrètes veut s'accorder un bill d'impunité. 11 a été dégradé par la Diète; il désiré qu'on le rétablisse sur les cadres en qualité de colonel Son compatriote Schneider , de Nidau , devient son bouc émissaire. Le club de l'Ours n'a pas été consulté; Ochsenbein n'a point encore donné de gages suffisants. On repousse la proposition. Ochsenbein s'en venge en organisant pour le 28 juillet une fête nationale oii les douze de la Diète purent passer la revue des malandrins que les Sociétés secrètes tenaient à leur disposition.
11 fallait alarmer; le 30 juillet Ochsenbein communique en Diète des messages qui , annonçait-il d'un ton funèbre , ne laissent plus dé doute sur les intentions du Sonderbund. La patrie est en danger, car Unterwald fait élevée des redoutes sur le Brunig , Uri fortifie le passage du Suste» et les Fribourgeois entourent leur ville de palisades. Pour accroître
celte terreur dont la Révolution a eu besoin en France et à Rome, d'absurdes mensonges sont colportés et le peuple bernois y frjoute créance par la seule raison qu'ils paraissent impossibles. La stupidité est Tapanage des Révolutionnaires; les Carbonari tessinois y joignirent un accent de peur phénoménale. Ils écrivirent à la Diète que plusieurs barils de poudre peut-être destinés pour Lucerne passaient sur leur territoire, "dans un moment où la fréquence des orages fait craindre les effets de la foudre. „ Ces avis , venus de différents côtés et tous élaborés au club de FOurs, révélaient un péril imminent. On crut le conjurer en suggérant à Furrer l'idée d'une commission extraordinaire de sept membres pour sauver la patrie. C'était le comité de salut public qui s'établissait. Ochsenbein, Furrer, Munzinger, Ngpff, Kern, Luvini et Druey le composèrent. Son premier soin fut de rendre un décret ordonnant aux coalisés de Berne de former le blocus autour des cantons (Catholiques et de croiser sur les routes pour s'emparer des armes , et des munitions que ces derniers réuniraient afin de se défendre contre une agression désormais inévitable.
Dans l'esprit des meneurs de cette révolution , commencée en 1831 et conduite à travers mille phases jusqu'en 1847 par la savante opiniâtreté des Sociétés occultes, la question des Jésuites et celle même du Sonderbund n'étaient qu'accessoires. On ne leur a donné la vie que pour grossir les rangs de l'armée révolutionnaire en y introduisant de gré ou de force les Calvinistes que le nom seul de la Compagnie de Jésus a le privilège de faire bondir d'indignation ou pâlir d'effroi par un reste de superstitieuse tradition. L'affaire capitale était la révision du pacte , la véritable cause de la guerre, la seule espérance du communisme se n^ettant en campagne contre l'ordre social. Pour la dix-septième fois, elle fut présentée le 16 août. Des engagement étaient pris avec les Radicaux européens qui rêvaient de faire de la Suisse leur base d'opérations et leur sentine de refuge. L'unitarisme républicain de Mazzini débordait; il importait de lui donner une citadelle. Les vues ambitieuses de Berne allaient être couronnées. Les cantons primitifs avaient eu beau répéter à l'Ours bernois ce qu'ils disaient jadis à l'Autriche: " Laissez-nous indépendants sur nos montagnes et chez vous faites ce qui vous conviendra ;„ ce langage ne désarma point les farouches poursuivants de libre examen*
' Ils ont calculé toutes leurs chanceis. Grâce à TAngleterre^ ils sont persuadés que jamais l'intervention étrangère né viendra les troubler dans letir iniquité, etMazzini, apparaissant au milieu d'eux avec son cortège de sbires démagogiques , put assister au triomphe de ses idées. Les douze cantons votèrent, au pas de course, la destruction du pacte fédéral avec la même facilité qu'ils auraient porté un décret contre Dieu , si on eût songé à le proposer à leurs ëélibé^ rations. Jusqu'à ce jour, 16 août, la guerre civile n'a été qu'hypothétique et soumise à l'éventualité d'une attaque. Elle est déclarée maintenant par la Ligue de Berne. Le Sonderbund , qui ne fut créé que sous condition, se trouve exister de droit, et de fait, car l'alliance des cantons primitifs n'a pour but que de sauvegarder le pacte fédéral. A ce vote de muets qui étranglait la liberté, un cri d'indignation s'é-^ chappa du cœur des vieux Suisses. Tous comprirent qu'il ne leur restait plus qu'à courber la tête sous le joug du Radicalisme, touK eurent alors sur les lèvres et dans l'âme des paroles d'approbation pour le Sonderbund, qui, le 25 août, déclarait ne se croire lié par aucune des décisions que les Douze prenaient dans un but évidemment subversif.
Cette séance du 16 août détruisait la Suisse.- Une commission de quatorze radicaux allait élaborer une nouvelle constitution. La liberté devait y périr; mais, le 19, la fraction agissante de la Diète eut à exercer son métier parle- ' mentaire. Elle destitua les officiers fédéraux qui voulurent rester fidèles au pacte, à leurs serments et à leur patrie. Ces destitutions laissaient des places vacantes ; le comité de salut public a des protégés qui brûlent du désir de souiller l'épaulette. On remplit les cadres de l'état-major des adeptes du club de l'Ours, des carabiniers fédéraux et des agents les plus compromis dans les Sociétés secrètes. Le but tant convoité était atteint; les autres questions disparaissaient comme des hors'-d'œuvre. La force brutale peut sanctionner tout ce qu'il plaira à Berne d'imposer aux nouveaux sujets que la Diète lui vend. L'affaire des Jésuites n'avait plus de sens, puisqu'il n'existait plus de souveraineté cantonale, plus d'indépendance, plus de libre arbitre; on l'aborda néanmoins comme un moyen d'agitation , comme un écoulement aux haines amassées sur le Catholicisme.
La Diète s'était assemblée , elle délibérait aux cris de: Mort au Jésuites f Cette consigne retentissait dans tous les
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conventicales de la Suisse, elle s'échappait de toutes les tavernes; elle évoquait même un certain écho dans les dépêches adressées par lord Palmerston aux ambassadeurs de k Grande-Bretagne. Palmerston, docile £• Tordre que les Sociétés secrètes se transmettent d'un bout de l'Europe à Fautre, ne voyait, ne mettait partout que les Jésuites. U ne s'occupait que d'eux; eux seuls paraissaient troubler le re^ pos du monde. Quand on lui parlait dé ta souveraineté cantonsde , de l'indépendance et de la liberté helvétique compromise par un complot flagrant, il répondait qu'avant tout il fallait expulser les Jésuites. Il ne sortait de cette idée fixe, avec un ministre étranger, que pour y rentrer avec un autre. Lord Palmerston n a pas même cette espèce d'équité qui arrache à James Fazy , dans sa Revue de Genève, les aveux suivants : ^ Le Sonderbund a été attaqué , il peut Têtre encore; s'il reste sur la défensive, il reste dans son droit , chaque canton est un Etat indépendant. S'il en est autrement, la Suisse devient un Etat unitaire; les petits cantons devront céder aux grands; Berne, par exemple, aura sept fois plus d'influence que Genève. Il n'y a pas de milieu : où les cantons sont des départements soumis à un gouvernement central, ou, s'ils continuent à conserver leurs gouvernements particuliers, ils doivent traiter d'égal à égal et n'avoir entre eux que des rapports en quelque sorte internationaux. Dans tous tes cas, la liberté religieuse doit être respectée. Comment empêcher à la guerre de preiidrè un caractère confessionnel , quand on verra huit protestants et deux catholiques marcher contre trois catholiques, et cela pour amener l'expulsion de religieux catholiques l Et puis comment chasser des Suisses de leur pays? Si l'on admet de pareils précédents, Fon recule au moyen âge ; Berne demandera à Genève d'expulser les Méthodistes; la France chassera les Protestants et la Prusse les Catholiques. On dit ; Mais la France a chassé les Jésuites I La France n'a chassé personne. Avec la liberté des cultes et de l'enseignement, avec l'égalité des citoyens devant la loi , les Jésuites jouissent du droit commun et s'abritent sous la protection de lois faites pour eux comme pour les autres. „
Dans sa trente-cinquième séance, la Diète se crut obligée d'accorder satisfaction aux appétits révolutionnaires qu'elle aiguisait depuis si longtemps. Le 2 septembre , au milieu des plus graves complications, on évoqua cette afl*aire qui
n'offre plus même le banal intérêt d'une discussion. M. Fischer , au nom de Lucerne; M. Fournier, au nom deFribourg; M. Muller , pour Uri, et M, de Courten , pour le Vallais , soutinrent avec énergie et talent ta cause que M.Eytel^ député de Lausanne y crut devoir attaquer. C'était un tournoi de parole^ où la justice et la vérité savaient d'avance qu'elles seraient étouffées sous un vote menteur. Il ne se fit pas attendre; mais, en le donnant, le Radicalisme qui, jui^ qu'à ce jour, fait de la question des Jésuites la question prédominante, se laisse aveugler par son triomphe. Il déclare que Lucerne, Schwytz, Fribourg et le VaUais sont invUés à éloigner les Jésuites de leur territoire. En termes de Diète , une invitation équivaut à la sortie du recès.
Lord Palmerston ne renonçait pas aussi facilement à ses ruses de guerre. Les Jésuites étaient pour ses cauteleuses manœuvres un excellent point d'appui. Tout en les oubliant dans le royaume de la Grande-Bretagne, il les poursuivait diplomatiquement à Rome, à Vienne, à Paris et à Luzerne. Le voilà qui reçoit de M. Howard, chargé d'affaires britanniques à Berlin, la réponse à ses exigences. Lord Palmerston a fait sonder le baron de Canitz, ministre du roi de Prusse; il veut l'entraîner dans sa croisade contre les disciples de saint Ignace, et M. Howard lui mande de Berlin, le 6 septembre 1847:
" J'ai eu une conférence de deux heures avec le baron de Canitz. Je lui ai donné connaissance de la proposition que vous avez faite au prince de JMetternich, d'user de son influence pour engager les sept cantons à rompre leur aUianee et pour qu'ils aient à cesser toute mesure défensive. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas croire que les cantons qui at^ taquaient cette idliance n'eussent pas de mauvais desseins contre elle et que la majorité de la Diète était, composée de telle manière qu'elle voulait détruire l'autorité cantonale. Cette alliance séparée était purement défensive et tes autres cantons n'en devaient point prendre ombrage , tant que les coalisés n'étendaient pas leurs mesures au delà de leur ter^ ritoire. Il pense qu'il ne serait pas prudent pour eux de rompre leur alliance ou d'abandonner les moyens de défense, à moins qu'on ne leur donnât quelque garantie contre la crainte d'une attaque ultérieure; qu'ils avaient bien raison de craindre d'après l'expérience du pas^é. Je lui fis connaître aussi que vous espériez que l'Autriche et la France uniraient
leur influence pour obtenir du Pape le rappel des Jésuiles; Le baron de Canilz me répondit que le Sonderbuiid étant simplement une alliance défensive , il n'y avait en cela aucune infraction à l'article 6 du pacte fédéral. Quant aux Jésuites, ajouta-il, ce n'est qu'un prétexte, et s'ils étaient éloignés, on trouverait bientôt quelque autre motif de discussion. Le baron de Canitz dit encore qu'il ne croyait pas que le prince de Metternich voulût employer son intervention pour obtenir le renvoi des Jésuites, mais que, dans les circonstances actuelles , la France pourrait agir plus activeinent. Je dois mettre en garde Votre Seigneurie contre la supposition que le. baron de Canitz ait aucune partialité en faveur des Jésuites. Au contraire, il m'a souvent exprimé son regret que leur présence à Luceme fût venue compliquer les affaires; mais il pense qu'en demandant leur éloignement des cantons qui les ont appelés, on attaque évidemment la souveraineté de ces gouvernements. Le baron de Canitz ajouta que le gouvernement prussien n'avait n'entretenu aucune relation avec celui de Luceme , et que si la Ligue voulait se dissoudre d'elle-même et abandonner ses préparatifs de défense, la Prusse n'y formerait aucune objection. „
M. Peel n'a pas, comme le baron de Canitz, mission d'être sincère et de voir clair dans cette tourmente que lord Palmerston essaie de soulever contre les Jésuites. Pour cacKer ses plans secrets , lord Palmerston s'accroche à la soutane des Pères de l'Institut; en subordonné consciencieux, M. Peel adopte la même tactique. Tout en accusant assez fidèlement
tour un diplomate anglais la physionomie des partis et leur ésitation à la veille d'une guerre civile , il ne s'en prend Sas moins à la Compagnie de Jésus qui, selon le protestant l. de Canitz , n'est qu'un prétexte. Mais à l'Angleterre le prétexte le plus invraisemblable suffit pour enfanter des catastrophes. Le 23 septembre 1847, M. Peel écrit à lord Palmerston:
^U est certain qu'on pourra obtenir la majorité pour procéder par des voies amicales. Les cantons qui déclarent le Sonderbund illégal, qui ont voté sa dissolution et qui, redoutant l'influence pernicieuse des Jésuites, ont décrété leur expulsion du territoire suisse, répugnent à encourir les malheurs de la guerre que des mesures extrêmes rendraient inévitables. Ils refuseraient plutôt Tobéissance aux ordres
de la Diète que de marcher contre des Etats réfractaires, sans doute, mais qui cependant font partie de la même Confédération. Mais Berne, Vaud et le Tessin voudront, j'en suis sûr, des mesures plus énergiques. Il n'est pas impossible, cependant, qu'avant que la Diète extraordinaire soit assemblée , les efforts du parti démocratique aient changé la face des affaires et entraîné les cantons qui hésitent maintenant à se réunir à eux. La guerre est donc inévitable. C'est pourquoi, milord,je crois qu'il est très-important que lerdMinto se rende immédiatement à Rome. Sa mission aura les meilleurs résultats. Il pourra obtenir du Vatican une bulle qui ordonne aux Jésuites 4e quitter la Suisse. C'est là le point principal. Le Sonderbund se proposant principalement de s'opposer à l'expulsion des Jésuites et de combattre ainsi les Etats confédérés qui détruisent l'indépendance cantonale , M. Millier d'Uri a déclaré à la Diète que si le Pape consentait à l'expulsion des Jésuites les cantons intéressés se soumettraient immédiatement à cette décision.,,
Le ministre d'Angleterre voit le point principal dans le rappel des Jésuites; les Protestants helvétiques n'étaient pas d'aussi facile composition que M. Peel. Le docteur CoiiH det, de Genève, écrivait à la même époque^: "H n'est, aujourd'hui, en Suisse, personne qui ne rit au nez à qui viendrait parler des Jésuites; chacun sait fort bien que la guerre <|u'on va entreprendre a pour but de servir la cause de la propagande étrangère et l'ambition de quelques parvenus; car il est évident pour tous qu'une négociation franchement et loyalement conduite aurait amené le départ des JéiHiites, et dans le temps que cette négociation aurait pris , les cinq Jésuites, à Lucerne, n'eussent probablement pas fait, matériellement et moralement, autant de mal que les cinquante mille hommes qui vont porter la guerre dans les petits cantons. Quant au Sonderbund, qui n'a jamais songé à envahir le territoire de ses Confédérés , comme le sien l'a été par les corps francs, le Sonderbund, alliance purement défensive, se fût éteint de lui-même en même temps que le danger qui l'a fait naître. „
La Diète avait décidé là guerre, malgré la répugnance de tous les cantons, répugnance si naïvement constatée dans la précédente dépêche de M. Peel. U parlait d'avoir recours au
* Les Radicaux et le Sonder dund, p. 129.
Pape; il youlait que lord Minto fît intervenir Tantorité du Si^e romain dans un conflit qui «vait de bien plus larges proportions que celles dans lesquelles il j^laisait au cabinet de Saint-James de le restreindre. Mais le club de l'Ours en décidait autrement La guerre était dans s^ vœux comme dans ses besoins. Tout se disposait pour une campagne en-' treprise au profit des Sociétés secrètes. Le comité de salut public restait en permanence. Afin de concentrer les pouvoirs dans le sein du club , il résolut d'ajourner la Diète au 18 octobre* OcbsenMn, en la prorogeant, fit entendre ces
faroles; ^L'Europe est à la veille de grands événements; Italie, rAttemagne, la France même en deviennent le théâtre. Tôt ou lard , la Suisse en ressentira le contre-coup. ,, ^ Le général des corps francs prophétisait à coup sûr, car U était initié à tous les projets des Sociétés secrètes.
A force d'impostures et de gaspillages des deniers publics, on était parvenu à oomposer au club de l'Ours un peuple à part dans la création. Ce peuple, couvé dans les réunions occultes et né par l'ivresse à la vie politique, pouvait bien sur quelques points faire appel à la guerre civile et menacer ^la Suisse d'une sanglante révolution. Il avait dans ses rangs assez de réfugiés, d'illuminés et de carbonari pour une pareille entreprise; mais cette plèbe cosmopolite qu'on voiturait d'ici et de là pour les émeutes locales n'appartenait pas. plus ila Suisse qu'à une autre contrée civilisée. Elle se re^ crutait des citoyens du monde, des humanitaires de Mazztni et des farouches athées que Weitling enfantait au crime colossal par son Alliance des Justes. La Suisse , là véritable Suisse, les Catholiques comme les Protestants, s'opposaient à une jraerre dont les préparatifs se faisaient sous^ leurs» yeux. On s'étonnait de voir une infime majorité coiM^nse à la pointe des fraudes, jeter le pays au milieu des plus^ cruelles eompUcations. Dans les douze Etats où te^ Radîcali6m& dictait la loi, on demandait, on exigeait qu'aux termes des constitutions cantonales, le peuple fût consuttésur la ^ues^ tioA de ^u^rre. On s'effrayait du cortège de eakmités qu'elle traînait a sa suite , et chacun , en debérs. des sentiments der justice, voulait éviter de tels désastres à hû*«ême, à sa famille et à son pays.
En répondant à des interpelbilk>RS que le vieotnte de Ffo^ vigny adressait au ministère sur la situation helvétique * »
* Séance de la chambre ûp& pairs, da $ août 18^.
M. Gidzot avait dit : ^ Partout où elles ont dominé uns société , les idées radicales ont amené sa ruine et sa honte. „ La Suisse, comme plus tard la France, TAlIemagne et l'Italie, allait savoir ce que coûte un lâche aveuglement. Les Radicaux gouvernaient dans les douze cantons. A cette demande du peuple, ils s'indignent, ils menacent. Le peuple, par ses pétitions couvertes de signatures , réclame son droit de veto constitutionnel. Ce droit tournera contre eux, il le savent; ordre est intimé de répondre aux pétitionnaires par leê mauvais traitements, la confiscation et la perte de la liberté. Les préfets exécuteront à la lettre l'injonction du club de FOurs. Les journaux et le Narrateur ^ entre autres , annoncent que les colporteurs de ces pétitions verront la vengeance du Libéralisme tomber sur leurs femmes et sur leurs enfants. Les pasteurs protestants qui, dans la chaire , font entendre des vœux 5u des paroles de paix, sont, sur les Etats de Berne et de Vaud , de3titués , ruinés , insultés et exilés* Le comité de salut public a besoin d'un peu de terreur pour comprimer les Suisses; il organise la tyrannie ^.
^ Le Times, le journal le plus accrédité de rAngleterre, publiait à la fin d'octobre 1847 on article sur la position de la Suisse. On y lisait : Quelques-uns de nos compatriotes ont été induits en erreur par leur antipathie pour les Jésuites, qui sont un des prétextes de ces débats, et par le soupçon que les puissances conservatrices sont disposées à méconnaître absolument les droits qui sont principalement en question; c'est ainsi que quelques-uns des organes du Sartî libéral en Angleterre ont favorisé la plus tyrannique usurpation e l'indépendance des petits cantons, simplement parce qu'elle leur était recommandée par les arguments communs d'une démocratie o{>-
Êressive et intolérante. Mais les gouvernements de Lucerne , de Friourg et des cantons primitifs ne sont pas moims populaires que ceux de leurs voisins radicaux. Les mesures mêmes qui sont abhorrées et proscrites par la piète sont certainement le résultat du libre choix du peuple dans les cantoqs qui les ont adoptées. Ces cantons ôAt voulu exercer leurs droits souverains de cette manière-là, et la question n'est pas de savoir si leur décision est bonne ou mauvaise en elle même, mais si les autres cantons ont aucun droit de s'en mêler, ce qu'ils n'ont certainement pas. Une circonstance remarquable, c'est qu'à Sckwytz et dans les petits cantons de la ligue séparée, la question de la paix et de la guerre a été formellement soumise aux jLandsgemeindes ou assemblées populaires, taudis que dans les cantons radicaux elle a été décidée par les gouvernements seuls....
** ....Les mesures qui ont reçu dernièrement la sanction de la Diète de Berne vont jusqu à dénier les réserves d'indépendance cantonale et assujettir les cantons primitifs à la tyrannie illimitée de la majorité. Dans toute autre partie du monde, une telle attaque serait re-
Il veut les reodre libres; mais d'abord on doit les faire passer
fiar l'arbâraire , seule conséquence <lu bonheur futur qu'on eur promet dans le triomphe de l'humanité. Les corps francs et les réfugiés devinrent les promoteurs de cette dictature. Le peuple avait vouhi faire entendre sa voix; on le contraignait , de par la liberté , à s'incliner devant la volonté de ses maîtres.
Dans les cantons où l'esprit de la Suisse antique s'était retiré comme pour mourir auprès de son berceau, il n'en fut pas ainsi. Les Etats primitifs avaient beaucoup souffert de la disette et des armements auxquels les forçaient les incursions des corps francs , mais leur situation politique et financière était une félicité réelle , en comparaison des désastres qui frappaient les cantons radicalisés* La honte venait chez ces derniers avec la ruine. On avait eu beaa faire argent de tout, des couvents d'Argovie comme de la spoliation, de l'impôt progressif ^, ainsi que du vol à main armée , le plus effrayant déficit se révélait dans leurs caisses cantonales. Sous les précédents régimes, elles avaient toutes offert d'heureuses économies; le Radicalisme les dévora. Pour satisfaire à ses besoins toujours insatiables, pour solder ses frais de révolution dont Druey portait une partie an budget de l'Ëtat , Yaud accusait en 1846 six cent mille francs de déficit, et il empruntait. Celui de Berne s'élevait à plus d'un million, et la ville, jadis si florissante, voyait le sien monter à cent trente mille francs. Soleure, le plus imposé de tous les Etats confédérés , se trouvait avec le Tessin dans une crise encore plus alarmante. Comme Ârgovie , il était obligé d'ouvrir un emprunt pour essayer de mettre ses dettes au niveau. Bâle-campagne ne vivait que de rapines. Dans les autres cantons où le Radicalisme s'était implanté, la situation était la même; partout la misère, car partout les corps francs assiégeaient le pouvoir. On destituait les fonctionnaires et les comptables dont la probité devenait un reproche ou un obstacle; on les remplaçait par des frères
fardée, ainsi qu'elle le mérite, comme l'atroce tentative d'imposer d'autre^ une autorité pour laquelle il n'y a aucune sanction juste ou légale, en détruisant les privilèges et les droits d'Etats plus petits. C'est pourtant ce qu'on appelle dans ce moment en Suisse libéralisme. „ ^ Au mois de septembre 1847 le Conseil d'Etat de Berne portfi un décret ordonnant aux rentiers et propriétaires de faire connaître, avant le 30 octobre, à l'autorité, leurs capitaux ou leurs revenus, so«s peine de payer trois fois l'impôt.
formés à la délicatesse dans le sein d'une Société secrète. A peine nantis de remploi , ces frères disparaissaient avec la caisse qui leur tenait plus à cœur. que la patrie. Soleure, Schaffhouse, Saint-Gall, Argovie et Bàle-campagne avaient subi cet échec financier. On le fit payer au peuple, et le canton n'en fut pas plus riche. L'Etat était obéré; mais le peuple, avec sa détresse, se sentait sous le coup d'une incessante perversion. Les instituteurs primaires corrompaient la jeunesse dans les écoles ; on corrompait l'âge mûr dans les clubs; on corrompait l'ouvrier dans les cabarets. Pour abrutir l'âme, on excitait à toutes les débauches; l'alcool tenait lieu de vin. On cherchait à faire perdre le goût du travail à ces paysans si laborieux. On condamnait à la paresse les initiés pour qu ils se missent aux gages du Radicalisme. Puis, dans les rues de Berne, d'Aarau, de Soleure et de Liestal , on rencontrait avec effroi des bandes de fainéants qui croupissaient dans une sale ivresse et qui hurlaient des chants d'infernale victoire. Pour les dépouiller de tout sentiment de famille et de paternité, on leur annonçait l'avènement prochain du communisme, la promiscuité des femmes et le pillage.
Cette pression de sauvages doctrines porta de terribles fruits. Dans les villes ainsi que dans les campagnes, la misère fut aussi extrême que la dépravation. Le pays se vit infesté de mendiants et de vagabonds ^ , qui eurent recours au meurtre ou à l'incendie. Berne avait semé la corruption; il recueillait le crime. Bientôt il fallut songer au Grand- Conseil, ou à construire de nouvelles prisons, ou à élargir les détenus K Avant 1830, on ne comptait dans cette ville que deux ou trois faillites par semaine; en 1847, la feuille officielle enregistre par huit jours cinquante à cent quarante
^ VAmi de la Crnisiihttion, journal du radicalisme bernois, annonçait dans le mois de juillet 1B47 : ** Lea vpls de bétails se multiplient à Tinfini dans les environs de la eapitale et se commettent avec autant d'audace que d'insolence. Ce n était pas assez de la mendicité inouïe qui nous ronge, il fallait donc que la rapine vint se joindre à cette plaie morale.
2 Dans la onzième séance du Gnmd-Gonseil de Berne (avril 1847), M. Michel, directeur de la maison de force, prie les magistrats d'accorder le plus de grâces possible. ^ Le nombre des détenus , écritil au Conseil, augmente a'une manière effrayante. Les prisons de Berne en comptent 535, tandis qu'il n'y en avait que 470 il y a seulement trois mois, i,
banqueroutes. Leê suicides furent en proportion , et Témi-* gration pour rAmérique prit un tel accroissement que, dai» certains cantons, les magistrats proposèrent des mesures fédérales afin de la surveiller. En face de cette décadence qui s'attachait à la justice comme à renseignement, qui prostituait la famille et légalisait le vice, l'Helvétie, au dire de Dmey lui-même , retournait à la sauvagerie primitive. Ckiillaume Snell, Zeller , Hçrzog et mille autres docteurs du eommunisme prêchaient l'adoration de toutes les infamies; iis divinisaient le mal dans les écoles publiques. Les parents reculaient de honte avant de faire franchir à leurs enfants le seuil de ces mauvais lieux universitaires. On salariait chèrement les professeurs; on enviât à payer les élèves pour les faire assister à l'enseignement de la démoralisation. Le Radicalisme essayait de cacher les plaies faites par lui à l'ordre social; mais ces plaies recelaient la gai^ène. Des villes , cette gangrène s'étendit jusqu'aux hameaux.
Avec une prévoyance qui n'avait plus besoin d'expliciilion , le6 eantons primitif étaient restés sur leurs gardes. L%stinct du patriotisme et de la conservation leur révéla dès le principe que rien de bon ne pouvait sortir des officines démagogiques. Forts de cette conviction que chaque jour enracinait dans lears âmes, ils ne voulurent jamais laisser au Radicalisme et aux Sociétés secrètes le droit de prosélytisme. Ils se trouvaient donc dans une situation for* mant avec celle de leurs douze co- Etats un étrange contraste. Ils étaient libres et heureux, riches des dons du ciel et des biens de la terre, riches surtout de leur foi qui les avait préservés du grand naufrage signalé chez leurs voisins. Les Radicaux refusaient à leurs sujets Texercice d'un droit incontestable. Le peuple voulait en appeler à lui-même d'une guerre où allaient s'engloutir les derniers débris de son bonheur, de sa liberté, de sa fortune. Il en devait supporter les périls et les pharges ; il crut devoir, lui souverain, prononcer sur l'équité ou sur l'injustice de l'agression. Le Radicalisme fut sourd à ce vœu si légitime.
Pendant ce temps , dépositairies des volontés du peuple, les magistrats des cantons primitifs témoigifêBt le désir de consulter ce roi démocratique qui n'obéit à personne et qui ne relève que de lui-même et de Dieu. Ochsenbein , Druey, « Furrer, Luvini, Munzinger et leurs exécuteurs parlementaires étoulTaient sous 1 oppression la voix d'un peuple qui
se croyait libre; Siegwart-Muller , Bernard Meyer^ Schmid, deSchonu), Duggeiin, Ab-Yberg, Hermann, Bossard et tous les magistrats des cantons primitifs convoquent les assemblées générales pour leur soumettre la question de paix ou de guerre.
D'un côté on bâillonnait le peuple, de Fautre on l'appelait à formuler sa volonté. Id on le tenait dans la prostration des Sociétés secrètes, là on ne limitait aucune de ses prérogatives de souverain. Des deux partis , on confessait que c'était par lui et pour lui que Ton agissait; mais dans Tun, les prôneurs, les amis de la liberté indéfinie la garoltaient selon leur bon vouloir; dans l'autre, les rétrogrades, les ennemis des Innâères rendaient le peuple aii>itre de sa propre destinée. Ils le consultaient, ils s^engageaient d'avance à eiûécuter sa volonté , ils arrivaient au sanctuaire de son indépendance avec la ferme résolution de la respecter. Le Radicalisme s'était effrayé de l'appel au peuple qui n'a jamais porté bonheur à la démagogie, et qu'elle a toujours répudié comme un moyen de réaction. Les Catholiques le provo^ quaient. Ce seul rapprochement est une révélation.
La Landsgememde d'Un, cette vieiHe conscience de la Suisse, eut Bwi le 3 septembre; celle %le Schwytz le 26. Le peuple vallaisan agit comme Uri et Schwytz. H préféra Ift ruine à l'opprobre. Lucème décida qu'il approuvait complètement la marche suivie par ses magistrats. Pribourg fit de même en présentant à son Grand-Conseil de ^és-nombreuses adresses d'adhésîoii. Partout les grandes assemblées po*-
{ salaires furent solenndles, ainsi que la situation du pays 'exigeait Partout, comme dans les siècles passés, les peuples libres des vallées alpestres virent leurs landammann, appuyés sur ^(^)ée de justice et de souveraineté populaire, et revêtus des insignes deeette souveraineté, invoqua la kunière qui devait jaillir de U foule dâSbérant. Cette foule connaissait ses droits, et il ne manquait point là d'hommes salariés par le Radicalisme pour les lui exagérer. Elle ne se laisse tromper par personne. Elle voulait avant tout sauvegarder son inifependance. Ce n'était plus le joug de l'Autriche qufl lui fallait secouer, mais la servitude d'un Radicalisme étranger, la plus dégradante de toutes les.servitudes pour un peuple libre. Partout les questions furent posées avec une netteté qui ne laissait pas place an doute. ^ Songez bten, répétaient les magistrats à chaque Landagemdnde,
qu'il s'agit ée vos fortimes , de voire sang, de celui de vos enfants. „ A cet avertissement du landammann, la multitude répondait avec un indicible enthousiasme : ^ Nous sacrifions nos vies et nos biens pour être libres. Nous repoussons le joug des Sociétés secrètes et du Radicalisme; nos enfants suivront notre exemple. „
Dans le canton de Schwytz, rassemblée générale a lieu à Rothenthurm K Elle se compose de plus de neuf mille hommes. Le eolonel Ab-Yberg la préside. Il ouvre la séance par ces mots: * Loué soit Jésus-Cchrist ! „ Puis il engage le peuple à demander au ciel de verser ses lumières sur les délibérations qui vont être prises. Comme pour consacrer la liberté de ces discussions, quelques voix s élèvent et proposent des atermoiements. Un seul cri leur répond; un seul cri s'échappe de tous ces cœurs véritablement dignes d'être m^res. Ce peuple a le droit de s'enorgueillir du serment prononcé sur le Grutli et à Brunnen. Il ne l'a jamais violé ; il le répète encore avec une foudroyante unanimité ; ^ Nous jurons, s'écrie-t-il dans un saint entraînement, nous jurons pour nous et pour nos descendants les plus reculés que chacun de nous se fera un. devoir de secourir ses alliés opprimés, en nous armanM nos frais, au péril de nos biens et de notre vie, soit dans notre pays, soit à l'étranger. ,
Une scène aussi saisissante eut lieu le 10 octobre dans rUnterwald. Un témoin oculaire a rendu compte de cette Landsgemeinde. 11 s'exprime ainsi ^ : ^ Le siège de l'assemblée souveraine de Stanz n'a rien de monumental : un terre-plein de gazon, bordé de marronniers, soutenu par un petit mur circulaire, tel est le théâtre traditionnel des assemblées du peuple de Nidwalden. Deux pyramides de verdure s'élevaient à l'entrée de ce cirque rustique. Des inscrq>tions en allemand rappelaient aux citoyens la gravité des circonstances qui les réunissaient. Deux miliciens faisaient sentinelle au seuil des trois entrées de ce parlement en plein air. La consigne de ces factionnaires est simple et
* Dans l'histoire militaire de la Suisse, les hauteurs de Rothenthurm sont célèbres^ parce que c'est de cette position que trois ou Snatre cents pâtres mal armés de Schwytz s'élancèrent sur un camp e vingt mille Bernois et Zuricois, et les mirent dans une déroute complète. C'est ce héroïque fait d'armes qui est connu sons le nom de la victoire de Gubel.
^ La Suisse en 1847, par M. Amédée Hennequin, p. 78 et suit.
concise; elle est inscrite dans la Constitution du pays : ils ne doivent laisser pénétrer dans l'enceinte que les citoyens de cette partie du canton. Le long cliapeau de paille noire et les bras de chemise pendants, dont aucun vêtement ne recouvre l'étoffe fine et souvent brodée , voilà le costume simple, mais Irès-reconnaissable, des citoyens qui ont droit de siéger à la Landsgemeinde. Dans les pays primitifs, les accoutrements singuliers ont leur raison d'être. Ils tiennent lieu de carte d'électeur.
„ La séance était commencée lorsque j'arrivai. Le landammann, après avoir fiait la prière, exposait la situation critique dans laquelle la patrie se trouvait. Il était debout sur une estrade au centre de l'assemblée, et parlait d'un ton calme et réfléchi , la main appuyée sur un vieux et énorme cimeterre. Le chancelier et les huissiers, revêtus de manteaux rouge et blanc, aux couleurs du canton, retenaient les flots pressés de deux à trois mille paysans qui remplissaient l'enceinte. Ouclques hommes , portant le vieux costume suisse , tenaient en main les drapeaux des paroisses du demi-canton.
j, Bientôt le landammann. donna la parole au député en Diète. Celui-ci présenta le rapport de la dernière session : un des greffiers lut les propositions du gouvernement , puis chacun des membres du conseil cantonal , rangés au bas de l'estrade, fut appelé à expliquer son opinion. Les motifs présentés furent divers, la résolution fut unanime. Les uns insistèrent sur la violence que les Radicaux voulaient faire à leurs droits confessionnels ; les autres , sur les périls dont la souveraineté cantonale était menacée.
5, Sur l'invitation du landammann , le chef du clergé s'exprima dans les termes suivants : " Si la guerre éclate , lors- „ que vous marcherez au combat , soyez braves et miséri- „ cordieux comme vos pères ! Que la cruauté ne souille pas „ vos mains! Souvenez- vous que vous combattez contre „ des frères égarés, et qu'après la victoire vous devez vivre „ avec eux en véritables confédérés. Priez Dieu qu'il épar- „ gne à la Suisse un tel déchirement! Oh! si le saint pro- „ lecteur de notre canton , si Nicolas de Flue descendait ^ maintenant parmi nous-, et paraissait encore une fois au „ milieu des partis] „
„ — On'est-ce qui a quelque chose à dire? demanda \% président.
9 — Moi! monsieur le landammann, s'écria un paysan perdu dans la foule. L'attention redoubla; chacun avail nommé Joseph-Marie Bunt^r, de Wolfenschiessen, sous* banneret du canton, Fun des orateurs habituels et les plus goûtés des Landsgemeindes de Stantz. Sa parole claire , in*cisive, pittoresque, excita tour à tour les applaudissements et les rires sympathiques de rassemblée. Il mit surtout en relief avec un grand bonheur la mauvaise foi des Radicaux, qui reprochaient au Sonderbund de fomenter la division et de vouloir troubler la paLx de la Suisse.
„ Je suis né libre , dans les montagnes du Wallenstock, s'écria-t-il, et libre j'y veux mourir. La Diète ne peut se mêler de nos affaires intérieures , elle ne peut pas nous ra-* vir des droits que jamais nous n'avons cédés à personne. Elle ne peut exiger de nous que ce que nous avons promis librement en entrant dans la Confédération. ^Pomr gain de paix, nous dit-on, chassez les Jésuites I „ Ce n'est qu'un prétexte pour nous humilier. La paix? Oui, je la veux aussi, ta paix, mais pas cette paix pourrie dont nous parlent nos ennemis. Ils ont, ''pour gain de paix,„ aboli nos couvents el empoché leurs sept millions , et cependant la paix n'est pas encore venue; pour ''gain de paix„ ils ont par deux fois envahi les armes à ta main nos campagnes paisibles, et point de paix encore; pour " gain de paix„ ils ont assassin^ le plus innocent, le plus pieux habitant de nos vallées, et pour cette paix encore ils veulent dissoudre notre union. Non, ce n'est pas cette paix que je veux. Restons chez nous tranquilles, mais tenons-nous fermes si l'on vient nous attaquer. Je ne crains point les quarante bataillons qu'ils ont à Berne... sur le papier, comme si l'on pouvait changer en Imssards les feuilles des arbres.
, Mais non! jamais les bergers deNidwalden n'ont compté' leurs ennemis. Rappetez-vous , jeunes hommes du contingent, rappelez-vous votre antique gloire I elle a. dépassé nos modestes frontières , elle a flotté par delà les mers , elle a été portée plus lom que le mimée; ouil elle a pénétré les nuées de là-haut ; au ciel est écrit le souvenir de votre fidélité envers la patrie et votre sainte religion. Dussions-nous périr dans ce rude combat , ce sera au moins avec la conscience d% n'avoir jamais manqué au devoir.
„ Une seconde fois le banneret invita tous les assistants, sans distinction, à parler sans crainte; et le prêtre recom-
mffiada à rassemblée le respect des opinions. Personne ne dit mot. M. Ackermann , le landammann en charge , après aTOir vainement attendu, résuma la délibération, puis il ajouta:
,, J'étais à la Diète de 1815 lorsqu'on fit le pacte. Je me rappelle qu'alors on l'entendait ainsi que nous l'entendons; mais depuis que les avocats se sont mêlés de l'interpréter, on l'a tordu dans tous les sens. Réellement je crois que l'heure est venue où l'on nous attaquera; et je ne me cache
fas la grande supériorité numérique de nos adversaires, uissent les bras vigoureux des bergers d'Unterwald de-* venir un rempart pour les anciennes institutions , une barrière pour ce torrent d'injustice qui est venu d'Argovie I et moi puissé-je, avant de descendre dans la tombe, avoii* la consolation de voir encore une fois les pâtres de Nidwalden dignes de leurs pères, fidèles à leur pays et à leurs anciens droits ! maintenant j^ vous demande si vous voulez obéir aux exigences de la Diète ou lui opposer toutes les mesures pro* posées par votre gouvernement. „
jyLa délibération était close. Le moment du vote était venu. Le landammann prononça la formule d'usage : ^ Que ceux qui approuvent la conduite du gouvernement et sont „ d'avis qu'il doit persévérer lèvent la main. „ Aussitôt les têtes se découvrirent. Une acclamation aiguë, étrange, se fit entendre, et tout,es les mains droites se levèrent, agitées pendant plusieurs secondes d'un frémissement convulsif. La contre-épreuve fut faite et prouva que l'assemblée était unanime. Une salve de coups de fusil retentit au dehors, des coureurs partirent pour aller anmmcer à Samen le résultat de la Landsgemeinde de Stant2. „
Après la question de vie et de mort pour la liberté suisse,
Suestion qui avait été tranchée en Diète le 16 août par les onze voix ordonnant la révision du pacte fédéral, il en surgissait une autre plos secondaire, plus accessoire, mais qui empruntait une grande importance au retentissement même dont les Radicaux l'entouraient. Depuis 1844 ils avaient tour à tour réveillé et abandonné l'affaire des Jésuites. Ils s'en étaient fait un épouvantait ou un bouclier. A l'aide de ce mot magique et des chimères qu'il soulevait, ils avaient eu l'art de diviser en deux camps les conservateurs catholiques et les conservateurs calvinistes. Les Protestants ne craignaient pas d'encourager la résistance des cantons primitifs
aux injustices des douze Etats; »mais, dans l'appréhension de se voir stigmatisés du nom de Jésuites par les feuilles? démagogiques 5 ils refusaient de s'unir alix fidèles pour défendre la commune patrie. Sous le nom de Jésuites on confondait, en Suisse, tous les hommes attachés au Christianisme, tous ceux qui n'allaient pas puiser leurs principes dans l'Alliance des Justes de Weitling ou dans les Sociétés secrètes dé Mazzini. Les Catholiques étaient donc signalés conmne Jésuites; les Protestants le furent à leur tour. Mais ils ne se sentirent pas la facile audace de braver un préjugé ridicule; ils hésitèrent; cette indécision perdit le Sonderbund sans les sauver.
Le Radicalisme était parvenu à neutraliser une partie des forces qu'il aurait liû rencontrer dans la lutte chrétienne engagée. Il se donnait pour le gouvernement suprême de fait 5 il exigeait des cantons acte de soumission à ses volontés, comme un suzerain transmet un ordre à ses feudataires. Cet acte , que la Diète avait déclaré inconstitutionnel) et que, trois ans plus tard , elle admit dans ses protocoles avec tous les caractères de la légalité, n'avait pour but que de jeter le trouble parmi les Catholiques et de paralyser les Protestants. En l'imposant aux Etats primitifs, on espérait les faire renoncer à leur souveraineté , et on basait sur cet abandon tout un système de mesures arbitraires.
Par le récit des faits et par les tristes conséquences que ces faits provoquèrent, il reste maintenant démontré aux plus aveugles que les Jésuites n'étaient pas venus à Lucerne de leur plein gré , qu'ils y avaient été appelés depuis longtemps ; qu'en y venant , ils cédèrent à la voix du souverain Pontife , aux prières du peuple et des magistrats lucernois. Cette question , qui intéressé la religion et la liberté est résolue à rheufe qu'il est. Au mois de décembre 1847, le içénéral de la Compagnie de Jésus estima qu'il était opportun de faire connaître aux envoyés du Saint-Siège et des puissances en Suisse , la situation que le Radicalisme avait voulu inventer, et celle toute différente qui ressortait de Fexposé seul des événements. Il adressa donc à ces agents diplomatiques le mémoire suivant , qui est un résumé admirable de calme et d'impartialité , de toute cette question livrée aux éclats de la violence.
\ * Le nom des Jésuites a été trop constamment mêlé aux affaires de Suisse depuis quelques années; k véritable état
des choses , en ce qui concerne la Compagnie de Jésus dans ce pays , a été trop étrangement méconnu et altéré , pour que le soussigné ne trouve pas dans sa conscience le besoin et le devoir de s'expliquer pleinement à cet égard. Il espère de la haute impartialité de Votre Excellence qu'Elle voudra bien approuver la pensée qui a dicté ces explications.
„ Les voix n'ont pas manqué pour accuser la Compagnie de Jésus d'avoir été en Suisse la cause de la guerre civile. Si les Jésuites, disait-on, avaient consenti à se retirer de Lucerne, ils auraient au moins enlevé aux Radicaux le prétexte de prendre les armes; ils auraient ainsi évité d'encourir la responsabilité des maux qui pèsent sur cet infortuné pays.
„ 11 suffira de rappeler sommairement les faits pour réduire à sa juste valeur celle grave inculpation. L'exposition des motifs qui ont dirigé la conduite des Jésuites en Suisse, rendra aussi de plus en plus incontestable l'application .des grands principes qui dominent toute cette question.
„ Depuis 1805 et 1814, les Jésuites étaient dans le Vallais; depuis 1818 à Fribourg; depuis 1836 à Schwytz. Partout dans ces trois cantons, jusqu'à l'année 1843 ou 1844, la Compagnie de Jésus, on peut le dire, n'avait recueilli que des preuves d'une adhésion sincère. Dans les autres cantons non plus et jusque-là , elle n'avait été , même de la part des Protestants, l'objet d'aucune plainte, d'aucune attaque. Les Jésuites cependant étaient pour lors, comme ils l'ont W' été depuis, exposés à tous les regards, à toutes les censures. Ils remplissaient, dans les divers diocèses de la Suisse, toutes les fonctions du ministère évangélique. Indépendamment de l'enseignement de leurs collèges, ils prêchaient , donnaient des missions fréquentes , parcouraient et traversaient sans cesse en tous sens , avec leur habit de religieux, les cantons catholiques et protestants. Ils n'avaient qu'à se louer du bienveillant accueil des populations , et des heureux effets d'une liberté qui savait respecter les Mustitu lions de l'Eglise catholique , le zèle et les œuvres de ses prêtres. De leur côté, les Jésuites suisses, — qu'on permette à leur chef de leur rendre ce témoignage avec la plus entière cerlltii de , — demeurèrent toujours fidèles aux devoirs et à l'esprit de leur état. Jamais , dans ces derniers temps comma dans ceux qui les avaient précédés , dans ce pays commo dans les autres, les Jésuites, quoiqu'on ait pu dire, n'eu-
Digitizii^OOgle
rent la pensée d'exercer une influence politique quelconque, autre que celle qui résulte des dev(Mr& imposés par la religion elle-même. Poursuivis parle plus inconcevable acharnement, ils en sont encore à se demander avec étonnement quels motifs, quels faits les rendirent donc si dangereux et si coupables. Car, on ne saurait trop le répéter, parmi tant d'invectives , aucun fait à leur charge n'est précisément énoncé , aucune accusation spéciale n'est articulée.
* Que s'est-il donc passé depuis 1843 ou 1844? Le gouvernement et la constitution avaient été changés en 1841 dans le canton de Lucerne. Dès cette époque, les principaux magistrats et habitants du canton pensèrent sérieusement à appeler la Compagnie de Jésus : les négociations à ce sujet ne tardèrent pas à s'ouvrir.
„ On peut dire avec vérité que jamais peut-être , dans aucune circonstance et pour aucun établissement de ce genre, les supérieurs de la Compagnie n'apportèrent plus de lenteur et de prudence. Dans la crainte des difficultés et de l'opposition , qui se manifestèrent en efiPet bientôt , les Jésuites résistèrent , ils résistèrent longtemps au^ sollicitations du gouvernement de Lucerne : des témoins nombreux pourraient l'attester.
„ Voici les faits qui amenèrent l'arrangement définitif :
„ La Société de Jésus, avant sa suppression, dirigeait le coUége de Lucerne. Y rétablir la Compagnie paraissait à un gouvernement catholique, au clergé et aux laïques les plus recommandables do canton , un moyen utile pour procurer à la jeunesse, et en particulier aux; élèves destinés aii sacerdoce , les bienfaits d'une éducation solidement chrétienne. L'avenir religieux et même politique du canton pouvait être par là mieux assuré, pensait-on, et se défenlre, à quelques égards , contre l'action désorganisatrice d'un certain parti, qui cherchait, par toutes les Voies, à s'emparer de l'esprit de la jeunesse , et à le remplir de ses funestes opinions.
„ La volonté de la très-grande majorité du peuple lucernois était connue d'avance; les magistrats, organes et représentants de la majorité, poursuivaient avec zèle l'exécution de leur projet; une forte opposition se prononçait contre les Jésuites dans les rangs de la minorité; la Compagnie était absolument passive.
„ Les négociations se prolongèrent ainsi près de trois années. Durant ce temps, la question fut à plusieurs fois sou-
mise au Conseil d'éducation, au Conseil d'Etat et au Grand- Conseil Pour prendre des informations sur les Jésuites, on écrivit aux Evêques et aux gouvernements de la Suisse, qui avaient sous leur yeux des établissements delà Compagnie. Dans le même but , on s'adressa à divers Evêques d'Allemagne; toutes les réponses, venues de ces différents côtés, furent alors imprimées à Lucerne.
,, Le gouvernement de ce canton poussa la prudence plus loin encore : il décréta d'envoyer des commissaires , pris dans le sein du Conseil d'Etat et du Conseil d'éducation, pour visiter les collèges des Jésuites en Suisse.
„ Les renseignements réunis se trouvèrent favorables à la Compagnie.
„ Le Grand-Conseil cependant prenait à tâche d'user de ménagements envers l'opposition, quoiqu'elle fût peu nombreuse. Par le décret rendu pendant l'automme 1843, le collège de Lucerne était laissé entre les mains de prêtres séculiers et de laïques. Quant aux Jésuites, il n'était plus question que de leur confier l'enseignement théologique et la dii'ection du séminaire avec l'église annexée.
, La Compagnie n'avait encore donné aucun assentiment à ce projet. Les supérieurs de la province de SuissOv, conformément aux instructions du Père général, apportèrent toujours la plus grande réserve. Les répugnances des Jésuites, pour aller à Lucerne, étaient tellement connues, qu'afin de les vaincre les hommes influents du canton s'adressèrent à Grégoire XVI. On fit aussi parvenir au Père général les mémoires les plus pressants et les plus énergiques.
„ Enfin Grégoire XVI donna ordre à son nonce en Suisse, monseigneur d'Andréa, de communiquer au gouvernement de Lucerne le décret pontifical rendu sur sa demande. Par ce décret. Sa Sainteté appliquait les fonds des couvents déjà supprimés des Pères Franciscains de Lucerne et de Wertenstein à l'établissement d'un séminaire à Lucerne. I^^a Nonciature exprimait en même temps, au nom du Saint-Père, la satisfaction de voir confier la direction de ce séminaire à la Société de Jésus; il avait chargé son nonce de presser l'exécution de cette affaire.
9 Ce ne fut qu'après cette déclaration non équivoque des intentions de Sa Sainteté, oue le Père général donna'ordre d'aller en avant. Le contrat lut signé, d'un côté, par lescooL-^
missaires du gouvernement de Lucerne, de Tautre, par le Père provincial de Suisse. Ce contrat fut approuvé {par monseigneur TEvêque de Bâle, et sanctionné par le Conseil •d'Etat, par le Grand-Conseil (24 octobre| 1844) et parle peuple du canton de Lucerne.
jfhe décret passa au Grand-Conseîl à une très^fbrte majorité: sur près de cent votants, vingt et quelques voix seulement s'y opposèrent. Quant au peuple, sur 25,000 citoyens ayant droit de suffrage, 18,000 et quelques cents votes adoptèrent le décret. Sans les intrigues multipliées des Radicaux, la majorité eût été plus considérable encore.
„ On sait quels orages ont ensuite éclaté : on devait s'y attendre.
„Un comité secret avait- été formé à Lucerne, aussitôt après l'établissement du gouvernement conservateur en 1841, avec mission de travailler à le renverser. Ce but, on voulait l'atteindre à tout prix. Si la question des Jésuites ne s'était pas rencontrée, on aurait chercké un autre prétexte; celui-ci parut très-convenable aux Radicaux. Le nom de Jésuites ne résume-t-il pas, pour une trop grande masse d'hommes, et d'après les calomnies répandues de toutes parts, ce qui peut le plus exciter les haines et provoquer la violence des attaques?
„ Une tentative de révolution eut lieu le 8 décembre 1844; elle échoua complètement. Survint, de la part du canton directeur de Zurich , une invitation à Lucerne de se désister de l'exécution du décret , qui appelait les Pères de la Compagnie de Jésus à la direction du séminaire. Le 1®^ avril 1845 eut lieu la deuxième attaque des corps francs; elle fut victorieusement repoussée comme la première.
„ Au mois de juin de la même année , deux Pères de la Compagnie de Jésus durent se rendre à Lucerne pour faire les dispositions préalables. En octobre 1845, ils étaient sept, le séminaire fut ouvert, et les cours de théologie commencèrent. — On sait le reste.
„Les faits exposés, deux questions se présentent.
„Les Jésuites devaient-ils refuser de s'établir à Lucerne?
„ Devaient-ils s'en retirer de leur propre mouvement, après s'y être établis ?
„ Sur la première question, on. connaît, par ce qui vient d'être dit, les délais, les ménagements, les précautions et même les restrictions apportées par le gouvernement d«
Lucerne dans toute cette affaire, avec la gravité de ses motifs. On sait quelle était la volonté de Timmense majorité du canton; on connaît aussi la résistance de la Compagnie de Jésus, et Tintention suprême qui pesa de tout son poids dans la détermination de ses chefs. D'un autre côté, les droits et les principes , qui protéffeaient l'indépendance cantonale et la liberté religieuse à Lucerne, sont évidents pour tout homme de bonne foi.
„ En présence de ces faits et [de ces principes , peut-on dire sincèrement que la conduite de la Compagnie de Jésus, acceptant la direction du séminaire de Lucerne, a mérité la violente explosion de haine et d'invectives qui vint l'assaillir? Peut-on seulement énoncer avec une ombre de raison, que les Jésuites , dans cette circonstance, ont donné lieu à la guerre civile et aux maux affreux qu'elle engendre?
„ Dans la réalité , sept religieux de la Compagnie étaient demandés à Lucerne pour y enseigner uniquement la théologie, pour diriger le séminaire, pour prêcher et confesser, comme les autres prêtres, avec l'approbation de l'Evêque, et.soumis aux lois et à la constitution du pays. Us s'étaient longtemps refusés aux sollicitations des Lucernois. Les intentions du souverain Pontife une fois connues, ils obéirent; un peuple libre et souverain les appelait chez lui , ils y allèrent.
„ Telle est l'entière vérité. Y avait-il donc là de quoi soulever tant de tempêtes?
„ Et puisque la faction radicale avait été deux fois vaincue depuis le contrat et le décret définitifs, le gouvernement de Lucerne devait-il céder après la victoire, en face de la révolte, sur un point où tous les droits étaient de son côté?
„La Compagnie devait-elle d'elle-même rompre ses engagements, et renoncer à tout projet d'établissement à Lucerne?
„Les Catholiques suisses n'en jugèrent pas ainsi, et les Jésuites durent s'associer à leur conviction comme à leur fortune.
„ Au reste, on le conçoit, les motifs qu'avait fait conclure l'arrangement avec le canton de Lucerne sont à peu près les mêmes que ceux qui obligèrent à l'exécuter , et qui ensuite ne permirent plus aux Jésuites d'abandonner le poste confié à leurs soins. Les raisons qui ont servi à résoudre la pre-
mîère question posée, serviront donc nécessairement aussi à répondre à la seconde.
,, Ainsi, en second lieu, la violence des passions aveugles et ennemies , les décrets de la Diète devaient-ils et pouvaient-ils changer la ligne de conduite adoptée parla Compagnie, à l'égard du canton de Lucerne, et imposer, en conséquence, à quelques professeurs de théologie le choix anticipé de l'exil, après l'établissement déjà formé? Ni les membres du gouvernement lucernois , ni les supérieurs de la Compagnie ne l'ont pensé , et leurs raisons , même après des événements désastreux, conservent toute leur évidence.
„ Plusieurs mémoires, cflnvoyés de Lucerne à Rome dans le cours des deux années dernières, exposaient très-bien la question sous son véritable jour. Ces mémoires résumaient , avec force et clarté , la situation , les principes el les faits.
„Le canton de Lucerne, disaient ces. mémoires écrits en 1845 et 1847, est eu Suisse, dans sa qualité de canton directeur fvorort), l'appui et le défenseur des cantons catholiques. N'a-t-il donc pas, pour ses affaires intérieure^, et en particulier pour ce qui concerne la religion, les droits dont . jouissent les autres cantons? — N'a-t-il pas la liberté et le pouvoir, et même n'est-il pas dans l'obligation de contribuer, autant qu'il est en lui, à la formation du clergé catholique ? Les stipulations du pacte fédéral n'attribuent-elles pas, sans restriction aucune, au canton de Lucerne comme aux autres, le droit d'ériger tous les instituts ecclésiastiques ou littéraires qui lui conviendraient? Et certes les anciens traités de paix, qui terminèrent les guerres religieuses en Suisse , et qui furent scellés en quelque sorte du sang des Catholiques , portaient expressément que jamais les Protestants ne s'ingéreraient dans les affaires des Catholiques concernant la religion, qu'ils respecteraient et laisseraient toujours intacts les droits , les libertés , la souveraineté cantonale, la foi des Catholiques. Le pacte fédéral ne permet à la Diète helvétique de traiter aucune autre affaire que celles qui sont nommément spécifiées dans le pacte lui-même. Or, dans le pacte il n'y a pas un seul mot qui donne à la Diète le droit de statuer quoi que ce soit, en ce qui touche à la religion ou à l'éducation de la jeunesse dans un canton. Bien plus, lors de la rédaction du pacte, ce furent les Protestants eux-mêmes qui insistèrent le plus, pour que toutes les ques-
tions de ce g^enre fussent laissées à la pleine et entière dé** cision de chaque canton.
^ Comment donc se fait-il que la Diète se solt^ arrogé le droit de^raiter la question des Jésuites, et de s'ingérer ainsi dans les affaires et les institutions religieuses des cantons? Cela ne s'explique que par le dessein formé et suivi, de détruire rindépendance et la souveraineté cantonales, au mépris du pacte et des anciens traités, et au détriment des Catboliaues.
„ La force des préjugés contre les Jésuites , la haine injuste et aveugle dont cet ordre est l'objet , ne sont qu'un véhicule puissant pour conduire au but poursuivi par des passions subversives. Lucerne devait donc persister et s'opposer par tous les moyens à une usurpation tyrannique.
„ De plus , le gouvernement de Lucerne ne croyait pas pouvoir céder sur un point semblable sans montrer la plus grande faiblesse vis-à-vis d une poignée d'hommes factieux, opposés à l'ordre des choses le plus véritablement populaire et légitime. Il ne croyait pas pouvoir accéder aux injonctions de la Diète sans compromettre son indépendance cantonale, et sans sacrifier le principe même fédéral de la liberté reli- .ffieuse. 11 était persuadé quil ne s'agissait nullement de sept Jésuites dans tout ce fracas , mais bien de la souveraineté même du canton, de la liberté même du culte, et de l'éducation catholiques.
„ Le gouvernement de Lucerne ne croyait pas devoir céder, parce que toute concession, au lieu d'être utile, aurait rendu le mal plus grand en affaiblissant notablement la cause catholique, et que, d'ailleurs, cette concession n'aurait remédié à rien. Les ennemis de l'ordre public cherchaient à renverser les gouvernement conservateurs et catholiques : le prétexte des Jésuites manquant, ils en auraient facilement imaginé un autre. Les révolutions radicales de Berne, de Lausanne et de Genève sont là pour le démontrer. Une conconcession, eflFet et signe de faiblesse, les auraient enhardis, rendus plus audacieux contre le Catholicisme. Elle aurait , au contraire , découragé les Catholiques , et indisposé notamment le peuple de Lucerne contre son gouvernement,
1)uisque la très-grande majorité du canton demandait que 'on tînt ferme , et qu'elle manifestait à cet égard sa volonté par les votes les plus libres et les plus significatifs. ff Le gouvernement de Lucerne ne croyait pas pouvoir
eéder, parce qu'il était canyaincu qu'une éducation plus forte est plus soignée du clergé était essentielle pour assu'rer le bien, de la religion et du canton, pour sauvegarder etfifFermir les principes d'ordre, de justice et de ïraie liberté. Il ne croyait pas pouvoir céder, parce que ïP conseil des hommes les plus éclairés, les plus éminents et les plus prudents le pressait de persister.
. „ Lucerne enfin ne cédait pas , parce qu'il était démontré dès lors qu'il n'y aura de paix possible en Suisse que lorsque l'Eglise catholique y jouira pleinement et tranquillement de ses droits et de son indépendance. Mais l'Eglise pourrat-elle parvenir à cette possession assurée de sa liberté, s'il n'est pas permis à un Etat catholique et souverain de confier l'éducation de son clergé à un ordre approuvé par l'Eglise, et s'il doit, sous ce rapport, dépendre du bon vouloir des protestants ?
„ Et maintenaHt,malgré le poids des raisons si concluantes, en présence d'une situation si bien jugée, la Compagnie devait-elle , à cause des clameurs et des menaces radicales, devait-elle, pour conjurer l'orage , pour assurer la paix, pouvait-elle même séparer sa cause de celle d'un peuple et d'un gouvernement envei-s qui elle était liée par sa parole? devait-elle donner un démenti au dévouement, aux convictions, aux instances dés cantons catholiques de Suisse? Après y avoir réfléchi sans prévention, aucun homme de sens ne le pensera , aucun homm*e de cœur ne l'admettra. La Compagnie n'a pas cru le pouvoir faire; elle est restée convaincue qu'en se retirant , soit avant, soit après l'établissement formé à Lucerne , elle eût manqué à son devoir sans conjurer l'orage.
„ Les Jésuites , sans ces liens d'honneur et de conscience, à ne consulter que leurs, propres intérêts , eussent été fort disposés à se retirer de Lucerne. Il n'ont pas manqué de s'en expliquer franchement; on a parfaitement connu leurs sentiments. Dans un ordre d'idées purement humain, s'il faut en parler ici , la perspective des dangers , l'instinct de la conservation personnelle, et même les conditions assez restrictives et onéreuses de cet établissement, pouvaient montrer,' sous un jour favorable, aux yeux des Jésuites le. pai'ti de la retraite.
„ Mais cette question devait se résoudre par une autorité et des considérations plus élevées. La Compagnie ne reçut
donc aaciin avis, aucun témoignage d'un désir ^ui fût de nature à modifier la conduire tenue. Bien Iqin de là, les lettres les plus pressantes étaient écrites aux différents supérieur^pour les engager à persévérei* dans la résolution prise, un leur mandait de ne point se laisser effrayer par ces agitations, quelque violentes qu'elles fussent. Elles n'étaient regardées , par tous les cantons catholiques , que comme un moyen pour en venir à l'exécution de plans beaucoup plus étendus : il s'agissait, dans cette circonstance, de rintégrité même des droits tant religieux que politiques des cantons catholiques.
„ Abandonner la lutte quand le gouvernement deLucerne persistait eût donc été, de la part de la Compagnie de Jésus, manquer à des engagements sacrés , et compromettre , en même temps , la cause tout entière de la religion et de la liberté.
„ Déjà les couvents d'Argovie avaient été supprimés par une infraction violente des dispositions les plus expresses du pacte. Si l'on avait cédé encore, de quelque manière que cela eût eu lieu sur la question des Jésuites , les Radicaux se seraient plus facilement persuadés qu'ils pouvaient tout oser contre 1 indépendance cantonale et les institutions religieuses de la Suisse , la volonté ne leur manquait pas. En un mot, leur dessein était connu : la suite a trop malheureusement prouvé que les Jésuites n'étaient pas seuls en cause.
„ Ainsi donc les Radicau;c voulaient arriver au renversement de toutes les barrières , de tous les principes protecteurs de la souveraineté et de la liberté de chaque canton. Ils voulaient, ils veulent encore la centralisation de la Suisse sous le joug d'un pouvoir unitaire et despotique; ils voulaient et ils veulent, ici comme ailleurs, au nom de la liberté, et par une dérision sanglante, l'oppression et la servitude de l'Eglise catholique , dont la juste indépendance les gêne et les effraye.
„ Les organes les plus avancés du Radicalisme avaient hautement et depuis longtemps déclaré , que la formation d'une République unitaire était le but auquel on devait arriver, et qu'on y arriverait; que la question des Jésuites, obtînt-elle une solution pacifique , ne devrait pas empêcher la poursuite d'un dessein dont le succès leur paraissait infaillible : les feuilles radicales s'en expliquaient ouvertement.
Aussi jamais les Catholiques , ni mêioe les Protestants conservateurs en Suisse , ne crurent à la réalité du motif mis en avant pour justifier la prise d'armes contre le Sonderbund : la cause réelle en était trop bien connue.
^ Et ce qui le prouve encore , c'est qu'en dernier lieu, et lorsque pour témoigner leur désir sincère de la^paix , les cantons catholiques offrirent à la Diète de s'en rapporter à la haute médiation du Saint-Siège sur la question des Jésuites , on se garda bien d'accepter leur offre.
„ Les Jésuites restèrent donc à Lucerne pendant deux ans : la confiance du peuple les y environna; aucun fait, durant leur séjour, n'a pu motiver de reproches de la part de leurs plus décidés adversaires.
„ La cause des malheurs de la Suisse n'est donc pas dans la présence des Jésuites à Lucerne; leur retraite volontaire, vu les circonstances, était devenue impossible: eût-elle été possible , elle eût été inutile , nuisible même et dangereuse, puisqu'elle aurait compromis tous les principes, enhardi encore plus les Radicaux , désuni les Catholiques et porté le découragement dans leurs rangs.
„ En résumé, 'des principes sacrés et fondamentaux protégeaient la présence des Jésuites à Lucerne.
^ La souveraineté cantonale ,
„ La liberté religieuse ,
, Ces principes ont été méconnus et violés.
j, Aucun fait précis n'est articulé contre les Jésuites; on ne saurait donner aucun motif légitime à leur expulsion de la Suisse.
y, Elle est donc à tous égards une injustice.
„ Elle a pour conséquences les effets les plus directement opposés au droit commun des nations.
^ Le bannissement de citoyens hors de leur patrie; la spoliation et la ruine de leurs biens.
„ Mais les maux des populations catholiques l'emportent sur tous les autres maux; l'oppression qu'elles subissent, leurs sentiments blessés dans ce qu'elles ont de plus cher, l'Eglise persécutée, tous les droits religieux et politiques foulés aux pieds , ne laissent guère de place à des plaintes et à des douleurs personnelles. „
Quand tous ces faits , exposés avec une lucidité mathématique, se passaient en Suisse; lorsque, sans être officiellement connus, ils se trouvaient pressentis et devinés ^
par tous les hommes (Inintelligence, le Radicalisme, sûr de sa victoire, plus silr encore de l'aveuglement des puissances et du protestantisme helvétique , ne prenait plus la peine de trancher cette question , oiseuse alors pour lui. Il laissait à lord Palmerston le soin débattre les buissons diplomatiques, afin de cacher la honte qui lui était infligée. Lord Palmerston enjoignait à ses ambassadeurs d'attaquer les Jésuites sur tous les points et de les mêler bon gré mal gré à tous les événements. L'Europe souriait de cette monomanie du ministre anglais qui était de force à découvrir la main des Jésuites jusque dans les révolutions de Lausanne et de (îenève; elle prévoyait les déplorables résultats de cette monomanie; mais, par une conséquence logique de 1830, il lui était impossible d'y porter remède. On demandait au Pape, on demandait aux cantons catholiques de sacrifier les Jésuites. On le demandait aux Jésuites eux-mêmes. Les disciples de saint Ignace s'offraient en holocauste; mais le Pape, mais les cantons comprenaient autrement la situation. Excepté lord Palmerston , qui se contentait de le proclamer dans ses lettres privées, mais qui officiellement ne voulait pas y renoncer , chacun était convaincu que le Radicalisme n'avait mis en avant les Père^ que comme un prétexte bon à tromper les simples. Cependant on a bâti contre eux tout un échafaudage d'accusation, parce qu'ils n'ont pas cru pouvoir se retirer sans ordre du poste périlleux où la confiance du Saint-Siège et celle des Catholiques les avaient appelés.
En 1847, il se trouvait dans la province helvétique des Jésuites cent cinquante-deux Pères qui étaient citoyens suisses, ayant leurs familles et leurs amis sur le sol de la patrie. Ces Pères, libres de leurs droits comme de leur volonté, avaient embrassé volontairement la vie religieuse. Ils en pratiquaient les devoirs; mais ils désiraient , au nom même de la liberté , conserver le fruit de leurs veilles et de leurs travaux au pays qui les avait vus naître. Cent deux appartenaient aux cantons formant le Sonderbund. Les autres étaient nés dans les Etats de Berne , Soleure , Argovie, Saint-Gall, Grisons , Vaud , Genève et Bâle-campagne. En dehors de la question religieuse , il y avait donc une question d'Etat, de nationalité qui prédominait toutes les autres. Ces Suisses , véritables enfants de l'Helvétie, ne se croyaient pas condamnés à ne plus avoir de patrie, parce qu'il plaisait
à des orateurs du club de l'Ours, à quelques réfugiés allemands^ italiens ou polonais de rayer leurs noms du registre des extraits de naissance K Le titre de disciple de saint Ignace pouvait bien être pour ces étrangers sans aveu un droit à la haine des Radicaux, mais pour les Suisses qui entendaient autrement la liberté ce n'était pas une cause efficiente d'exil ou de dénaturalisation. En France , ils n'avaient pas cédé devant les interpellations de M. Thiers; en Italie, ils bravaient par leurs vertus les calomnies de Mazzini et de l'abbé Gioberti; en Suisse, ils durent accepter la même position. Les Jésuites n'avaient pas demandé à enseigner sur le territoire de Lucerne; mais le cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat sous Grégoire XVI, leur avait dit : ^ Si on vous appelle, vous ne pouvez pas refuser; „ mais Grégoire XVI s'était complu à leur faire un devoir de cette concession dont ils prévoyaient les fatalités; mais, au milieu de leurs hésitations , le canton de Lucerne leur écrivait: ^ Nous ne comprenons pas que les mêmes hommes qui vont , chercher le martyre parmi les barbares, refusent desou- ,j tenir avec le peuple de Lucerne les combats auxquels il „ s'expose si courageusement pour la Religion. „
Ces sollicitations étaient pressantes , elles devenaient impérieuses ; les Jésuites cédèrent. Soldats placés à l'avantgarde, ils avaient l'énergie et l'espoir du martyre; ils ne pouvaient abandonner leur poste d'honneur que sur l'ordre du Pape , que sur la prière des cantons primitifs. Le Pape , qui avait tant concédé en politique, ne voulut jamais, même
^ La Revue des Deux-Mondes, dont les opinions philosophiques n'étaient alors un mystère pour personne, s'exprimait ainsi sur les tendances du radicalisme suisse : ^ Ceux qui attaquent les cantons catholiques, ce sont ces ra^onalistes qui ont persécuté les protestants vaudois et qui ont installé Strauss dans la chaire de théologie de Zurich; ce sont ces prétendus démocrates qui n'ont jamais embrassé la liberté que pour 1 étouffer. Il s'agit bien des Jésuil-es, vraiment, et (le cinq ou six robes noires qu'on fait flotter comme des épouvantails! Berne a peur de se voir un jour gouvernée par un canton où se trouveront des Jésuites! Mais quelle espèce de confiance peut inspirer à Lucerne un canton directeur dont le premier magistrat est M. Ochsenbein, le chef des corps francs, qui l'ont attaquée à main armée? On a beau faire, les petits cantons sont ici les défenseurs du droit commun, du droit de tous. Qu'il se trouve aujourd'hui une majorité pour chasser les Jésuites, il s'en trouvera une autre demain pour chasser les Protestants et jusqu'aux philosophes, et, en dernier résultat, c'est la liberté do conscience et -de la pensée qui sera chassée pour toujours de cett« bienheureuse terre républicaine. „
avec le cardinal Ferretti pour secrétaire d'Etat, faire en matière religieuse une concession déplorable, et qui d'avance était jugée mutile par tous les hommes versés dans les affaires. Les cantons primitifs comprirent que leur droit de souverameté était en danger; ils pensèrent, et avec juste raison, qu'ils ne devaient pas reculer. Cependant le père Minoux, provincial de la Société de Jésus en Suisse, ne voulut pas que le nom de son Ordre servît même de prétexte à une guerre civile. Il visita les cantons de Lucerne , Schwytz, Fribourg et le Vallais; il supplia les chefs du Sondcrbund de lui dire si l'éloignement des Jésuites conjurerait Forage. Dans cette hypothèse, îl était prêt à demander au général de l'Institut l'autorisation de se retirer. La réponse fut unanime.
Tous les chefs politiques et militaires déclarèrent que si une fois ils cédaient aux menaces , on leur enlèverait pièce à pièce leur souveraineté et leurs franchises cantonales; qu ils ne pouvaient pas agir ainsi sans consulter le peuple, et que le peuple regarderait cette proposition comme une défection de ses magistrats. Un pas en arrière n'eût rien sauvé, et il eût déshonoré ceux qui l'auraient fait. Le Radicalisme avait amené les choses à un terme inextricable. Le canon pouvait senl, trancher ce nœud gordien; les Catholiques eurent le tort immense de n'en pas tirer le premier coup. Rester sur la défensive comme la France, l'Autriche et la Prusse le recommandaient dans leurs dépêches, y rester, quand autour d'eux tout s'agitait pour la guerre, c'était s'avouer vaincu d'avance. Les cantons primitifs ^ n'avaient
' Au milieu du dévergondage de la presse et de la tribune des clubs, il s'éleTE en Suisse des voix éloNquentes qui ne se crurent pas obligées , quoique calvinistes , à se renfermer dans un coupable silence. Le professeur de la Rive à Genève, MM. Calame, Favarger et de Chambrier fils à Neuchâtel, le ConsHtuHonnel neuchâtelois, T^imi du Peuple à fiurgdorf, la Gatette de Bàle, MM. Stçttler et Blœsch à Berne eurent alors la généreuse témérité d'être justes. Ils dirent, ils écrivirent tout ce qu'un ministre protestant, le pasteur Guiliebert, résuma si bien au Corps législatif de Neuchâtel. *^ Les Neuchâtelois, ainsi parlait M. Guiliebert, sauront défendre leurs droits et l'intégrité de leur territoire, exposer, s'il le faut, corps et biens pour la conservation de leur liberté, de leurs institutions, et surtout de leur honneur. Ils sauront montrer non-seulement un courage passif, mais encore un courage actif, celui des cantons de l'alliance séparée. La plupart de ces cantons sont de petits cantons ; c'est même là le nom ^«'on l«ur donne. Nom sommet on petit canton comme eux pour
pas voulu faire le sacrifice de leur foi et de leur honneur ; ils firent celui de leur liberté aux conseils intempestifs de ÏEurope. Les Jésuites, engagés presque malgré eux dans la question, s'y trouvèrent invinciblement liés par leur obéissance filiale envers le Saint-Siège, par leur patriotisme, par leur devoir sacerdotal , par Thonneur de leur Institut
Berne , certain du concours de TAngleterre , savait que les puissances ne feraient contre ses vues ambitieuses que des manifestations sans portée ; mais les politiques du club de rOurs avaient toujours espéré que la résistance des cantons primitifs irait en s'amoindrissant jusqu'au jour où elle tomberait de lassitude et d'épuisement sous l'étreinte de la démagogie. Berne reculait devant l'odieux d'une agression.
L'appel aux Landsgemeindes, l'enthousiasme belliqueux éclatant dans ces assemblées générales , la morne attitude des populations protestantes, les indécisions des principaux officiers de Fétat-major fédéral, tout semblait conspirer contre les conspirateurs, tout venait à la fois s*opposer à la tyrannie du club de l'Ours. Les Grands-Conseils de Saint- Gall et des Grisons, après avoir voté la dissolution du Sonderbund, déclaraient ouvertement que le peuple dont ils étaient les mandataires ne marcherait jamais contre les can^ tons primitifs. Des obstacles de plus d'une sorte surgissaient au moment décisif. Berne crut en conjurer une partie en trompant Saint-Gall et les Grisons. Il leur persuada que leur vote seul pour l'êmplpi des armes suffirait, et que leur continrent ne serait jamais mis sur pied pour l'exécution de l'arrêté des douze Etats. Ainsi abusés, Saint-Gall et les Grisons, l'un à trois, l'autre a onze voix de majorité, votèrent la guerre , si les moyens conciliateurs n'amenaient pas un résultat pacifique. Le peuple souverain demandait à user de
notre population et l'étendue peu considérable de notre territoire ; soyons-le aussi dans le sens favorable et glorieux de ce nom par les sentiments de foi, de fidélité au serment, d'honneur et de liberté semblables à ceux des héroïques habitants de ces petits cantons.
^ Si la Confédération , dont ils ont été les premiers fondateurs , et ^oi leur doit son plus beau lustre et ses principaux titres de gloire, veut les forcer à souscrire à leur asservissement et à la perte de Jeur souveraineté et de leur indépendance, la marche leur est tracée : Wils quittent une alliance où ils ne pourraient rester sans se perdre. On verra ce qu'y gagnera la Confédération ; c'est elle oui aura déchiré le pacte en rendant impossible la constitution de l'alliance dont il exprime le but et les conditions. ^
son droit de veto; les deux gouvernements restèrent sourds à cet ordre que les Radicaux avaient partout appris à dédaigner.
Le 18 octobre, la Diète se réunit de nouveau^ sous la présidence d'Ochsenbein, L'ordre du jour indique la discussion des* mesures coercitives à prendre contre le Sonderbund. Saint-Gall et les Grisons avaient demandé des moyens conciliateurs; les douze cantons se décident à envoyer quelques commissaires fédéraux chargés d'une proclamation. Cette proclamation était d'un bout a l'autre un non-sens et un mensogrte. On y lisait:
" La méfiance et les craintes dénuées de fondement ont seules pu vous engager dans la voie que vous avez suivie jusqu'à présent.
^ Vous craignez un danger pour les droits et les libertés que vous avez hérités de vos pères, pour votre position future dans la Confédération, pour votre foi, votre religion.
„ Mais nous vous donnons 1 assurance solennelle que toute intention de porter atteinte à ces biens les plus précieux est fort éloignée de nous. Ils doivent demeurer intacts comme cho se sacrée pour vous. Comment l'autorité fédérale pourrait-elle nourrir le dessein d'exercer une injustice envers des confédérés, une injustice envers des co-Etats qui, pour la plupart, appartiennent aux plus anciens membres de notre alliance.
„ La Diète fédérale ne veut point l'oppression des confédérés, point l'anéantissement des souverainetés cantonales , point le renversement violent des institutions fédérales, point de gouvernement unitaire, point de violation de vos droits et de vos libertés , point de danger pour votre ' religion. Elle veut plutôt accorder à tous les cantons, et loyalement, la protection qu'ils sont en droit de réclamer de leurs co-Etats contre d'injustes attaques, ainsi que les dispositions et le but de l'alliance commune le demandent.,,
Ces assurances de fraternité, contresignées par le général des corps francs et données par les législateurs arrivés au pouvoir en faisant tomber une à une toutes les vieilles libertés et les anciennes lois , ne pouvaient plus changer la face des choses. Dans leur hypocrisie percée à jour, elles ne contenaient rien de net, rien de concluant; mais les re^ présentants fédéraux^ chargés de les commenter, avaient des noms assez significatif pour expliquer leur mission*
— 2lé --
Depuis quinze ans, émeutiers dans leurs pays ou agents de Sociétés secrètes dans les autres Etats , ils venaient apporter le doute et le trduble là où régnaient la foi et l'union. Ces noms étaient connus; la Suisse libre maudissait depuis longtemps Naeif, Brunner, Jenni, Hoffmann, Kern, Péquignot, Miinzinger, Bœschenstein,Furrer, Sidler, Stockmar, Delàrageaz et Buchwalder. Elle savait qu'à l'aide de leur inviolabilité et de l'influence attachée à leur titre de représentants, ils chercheraient à briser le faisceau des sept cantons; il fut résolu qu'on leur en fermerait l'entrée. Les douze de la Diète jouaient une comédie sentimentale au bénéfice des Sociétés secrètes et dé l'unitarisme. Dans leur proclamation, ils n'aspirent qu'à faire le bonheur de leurs Confédérés; mais dans les clubs où tout se dit, dans les journaux où tout s'écrit, il n'en est plus ainsi. Les clubs et les journaux, auxquels la Diète obéit, prétendent façonner à leur gré l'indépendance des cantons primitifs et la Voix Libre de Zurich se pose alors cette question : '^ Si les Etats du Sonderbund rompaient leur alliance, cela suffirait-il à la Diète? „
La demande est claire; la réponse a le même mérite : *^ Non, s'écriait ce journal; non, cela ne suffirait point. La Diète ne peut souffrir le gouvernement des Sieg^vart-Muller et consorts, y,
Cette demande et cette réponse caractérisent en peu de mots la position. Zug tenta de la faire encore mieux se des^ siner. Le député de cet Etat prépara le 21 octobre une transaction qui pouvait tout concilier. Il proposait de maintenir la souveraineté cantonale avec toutes ses conséquences , et par là même , assurait-il , le Sonderbund se déclarerait dissous. La souveraineté des Etats se trouvait explicitement garantie dans la proclamation que la Diète venait la veille même d'adresser aux cantons catholiques. Genève, Glaris, Saint-Gall, Soleure et les Grisons ne se montrèrent pas trèsr-éloignés d'une négociation entamée sur ces bases, mais Berne, Vaud et Argovie en repoussèrent jusqu'à l'idée. Lucerne , Schwytz , Unterwald et Fribourg gardèrent le procole ouvert, sous prétexte qu'ils n'avaient p^is d'instructions. ^ En somme, raconte M. Gaullieur ^ , l'ouverture de Zng n'eut pas de suite , et elle ne pouvait guère en avoir. Des deux côtés il y avait une égale témérité : ** Les Etats du
* la Sui$i€ m i847, p. 173.
Sonderbuiid devaient recevoir une bonne leçon ; " c'est ainsi que s'était exprimé l'un des membres les plus influents de la commission des Sept qui commençait à devenir une vraie dictature , un comilé de salut public. „
De l'aveu de cet écrivain, si franchement hostile au Sonderbund, le comité àe salut public tendait à la guerre. Le club de l'Ours devait écarter toutes les propositions conciliatrices. Pour mieux faire saisir $a pensée , la majorité des douze arrêta dans cette même séance de mettre officiellement sur le pied fédéral les troupes déjà en mouvement, et de choisir un général en chef à cette armée fratricide. Bâleville et Neuchâtel s'opposèrent à cette détermination; mais , on passa outre, et le colonel Dufour se vit investi du commandement. Frey-Hérosé fut nommé chef de l'état-major général.
Les populations n'avaient pas l'humeur aussi belliqueuse que le comité de salut public. Elles sentaient instinctivement que Berne les conduisait à la misère d'un côté , à la honte de l'autre. Entre ces deux précipices il ne se rencontra pas quelques hommes assez énergiques pour coordonner tous ces bons vouloirs disséminés. La révolution s'agglomérait, elle se disciplinait, et , en dehors du Sonderbund , chacun protestait par ses vœux ou par son silence , mais personne ne prenait une généreuse initiative. Le club de l'Ours passa deux journées entières à régler les moyens d'oppression» L'un de ceux qui eurent les résultats les plus féconds fut celui des fausses alarmes. Le dimanche 24 octobre, Ochsenbein annonça que dans le canton de Saint-Gall la fermentation croissait d'heure en heui*e et que les Catholiques s'y préparaient à courir aux armes. Cette nouvelle avait pour but de légitimer la mise sur pied de 50,000 hommes. On avait à grand'peine mis la main sur un général; il fallait lui composer une armée. On leur désignerait plus tard l'ennemi à combattre. Afin de tromper les masses , cet ennemi ne fut pas d'abord le Sonderbund. Les fermentations servirent à couvrir le dispositif d'un déci^et qui disait : " Voulant maintenir l'ordre et le rétablir là où il a été troublé, ainsi que sauvegarder les droits de la Confédération , arrête qu'il y aura une mise sur pied de troupes. ^
Ce considérant, rapproché des épouvantes que Von évoquait sur les démonstrations de Saint-Gall, se développe et sç consacre dans l'article 8 du décret : ^ Le commandant
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en chef général Dufour, y lit-on, est chargé par la Haute- Diète de prendre immédiatement le commandement des troupes appelées en activité de service au nombre d'environ 50,000 hommes parles résolutions d'aujourd'hui, de les répartir convenablement, de les employer au rétablissement de l'ordre et de la légalité là où ils ont été troublés, au maintien du respect à la Confédération et à son indépendance. „ Le nom du Sonderbund , une allusion même à ses actes ou à ses résistances n'est pas prononcé dans ce décret, qui semble dicté pour réunir les troupes sous le drapeau et les diriger vers le canton de Saint-Gall où le club de l'Ours vient d'improviser des troubles chimériques.
Les députés du Sonderbund ont refusé d'assister à cette séance illégale, mais qui, par son illégalité même, doit plus vivement frapper l'attention publique et révéler les dangers imaginaires de la patrie. Cependant , ils ne cachent point leur douleur et le vif désir qu'ils ont d'éviter à la Suisse les terribles épreuves d'une guerre civile. Neuchâtel et^Bâlcville , cantons protestants , mais qui savent respecter le droit et la liberté chez les autres, étaient les confidents des vœux et des appréhensions du Sonderbund. MM. Sarrasin et Merlan , députés de Bâle-ville , proposent une conférence en dehors de la Diète. Le 28 octobre , elle eut lieu. Le Sonderbund y fut réprésenté par MM. Bernard Meyer , de Lucerne; Muheim, d'Uri; Oetiker, de Schwylz; Hermann, d'Unterwald; Bossard, de Zug; Fournier, de Fribourg, et de Werra, du Vallais. MM. Furrer, de Zurich; Munzinger, de Soleure; Ngeff, de Saint-Gall, et Kern, de Thurgovie, furent délégués par la majorilé des douze à cette entrevue à laquelle assistèrent comme neutres et juges du camp , MM. Sarrasin et Mérian , de Bâle ; MM. Calame et de Meuron^ de Neuchâtel.
Les cantons catholiques , par l'intermédiaire de Bernard Meyer, posèrent franchement la question. Ils déclarèrent que le Sonderbund serait à l'instant même regardé comme non avenu si la souveraineté des Etats n'était plus mise en doute. L'aflPaire des couvents d'Argovie et des Jésuites serait soumise à l'arbitrage du Souverain Pontife, et, en attendant lasolution,les deux partis désarmeraient simultanément. Ces propositions étaient acceptables , et, dans la situation des esprits à Rome et en Europe, elles donnaient de grandes chances de succès au Radicalisme. II ne s'en contente pas.
Malgré les instances des députés de Bâle-vflle et de Neuchâtel, il persiste àçxiger du Sonderbund une soumission complète et absolue aux volontés de la Révolution. En face de cette suprême tentative, Furrer, Munzinger, Naeff e^t Kern restent impassibles exécuteurs des ordres qu'ils ont reçus. La conférence n'aboutit qu'à une négation; mais, le 9 novembre, au moment où la guerre éclatait, ces quatre hommes sentent le besoin de tromper encore la Suisse, et ils publient un Rapport sur la Conférence médiatrice *. Ils y disent : " Aucune des propositions de conciliation ne trouva accès auprès des Etats du Sonderbund. Les députés d'Uri , Schwytz , Unlerwalden et Vallais ne se prononcèrent pas explicitement à cet égard; en revanche ceux de Lucerne et de Fribourg déclarèrent positivement ne pas pouvoir y adhérer. „
Ce rapport , comme toutes les œuvres du Radicalisme, est en opposition constapte avec^la vérité. M. Peel, le ministre anglais, leur allié, la connaissait évidemment par le récit que les Radicaux de la Conférence lui en avaient fait , et lorsqu'ils n'ont pas encore eu le temps de dénaturer les faits , M. Peel rend compte en ces termes à lord Palmerston de l'entrevue. Il lui écrit de Berne le 30 octobre 1847 : " La Conférence entre les députés des deux partis a eu lieu jeudi dernier et n'a produit aucun résultat. Les députés du -Sonderbund ouvrirent la discussion en témoignant le désir d'opérer une réconciliation. Le député de Lucerne déclara fue, si on garantissait la cessation des armements préparés pour attaquer le Sonderbund , tes sept cantons catholiques dissoudraient immédiatement leur ligue et soumettraient la question des Jésuites à la décision du Pape. M. Furrer, député de Zurich, dît que la majorité ne pouvait entendre qu'à l'ofFre de se soumettre immédiatement sans condition , et à l'expulsion des Jésuites du territoire de la Confédération. Après des reproches mutuels, la Conférence s'est séparée. „
Furrer, Munzinger, Naeff et Kern , signataires du Rapport sur la Conférence médiatrice , ne s'attendaient pas à ce démenti donné, dans l'intimité, par l'ambassadeur anglais, mais leur conscience , formée à l'école des Sociétés secrètes, était au-dessus de semblables préjugés. Les mensonges du Radicalisme ne sont découverts que le lendemain; la ^ Rampori de la Conférence métUutrice, page 39. (Berne, chei.
veille ils ont porté leur coup. Le lendemain le Radicalisme les abandonne à la justice de l'histoiriB, en se réservant le droit de tromper dé nouveau le peuple. C'est la condition que les Sociétés secrètes jugent à propos de lui faire partout et toujours. Jusqu'à cette heure il l'accepte aveuglément.
Le 30 octobre, M. Peel raconte à lord Palmerston les faits tels qu'ils se sont passés; le même jour il se rend à l'ambassade française, et, dans un accès de pudeur diplomatique, il s'exprime ainsi devant M. de Bois-le-Comte ; ^ M. Peel est venu hier chez moi, écrit l'ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères le 31 octobre. Toutes mes opinions sont changées , m'a-t-il dit. La conduite des Radicaux dans les derniers efforts qui viennent d'être faits pour une conciliation a été indigne. Ils n'ont rien voulu sincèrement; ils se sont moqués de tout. .. Mais que va faire la France ? Qu'allons-nous faire ? Pensez-vous véritablement, monsieur l'ambassadeur, que nous laissions écraser ces braves gens ? Voilà qu'on va jeter quatre-vingt mille hommes sur eux. Vont-ils être massacrés devant nous? La conduite de l'Autriche est inconcevable. Et là , M. Peel m'a dit cette phrase que je citais hier , que la conduite de M. de Kaisersfeld produirait un effet tout aussi malheureux que celui qu'avaient produit les précédentes démarches de l'Angleterre.
" Et comme je ne répondais pas, jartie par surprise et partie par embarras , M. Peel -continua :
„ Mais ne ferez-vous donc rien? Un mot de vous suffirait. Ils ont une peur énorme de vous; ils sont poltrons, trèspoltrons, je vous assure. . .
„ — Je crains de vous affliger , mon cher Peel , mais , si nous laissons écraser ces braves gens, la faute en aura été en grande partie à la conduite tenue ici par l'Angleterre. On ne peut, dans ces affaires, agir qu'avec et par 1 opinion, et, sans l'attitude que votre pays a tenue, Topinion chez nous et au dehors nous eût laissé une liberté d'action que peut être nous eussions pu employer plus utilement en faveur des conservateurs. „
A dater du moment où toute transaction devenait une im-
Î possibilité , où la mauvaise foi se substituait effrontément à a vérité, il n'y avait plus pour les représentants du Sonderbund qu'à se retirer. Une majorité fictive savait que, malgré les doléances de l'Europe et celles même de M. Peel , on
laisserait écraser ces braves gens sur lesquels on allait jeter plus de quatre-vingt mille hommes , seloUv l'expression du ministre anglais. Cette majorité faisait usage de toutes les fraudes et de toutes les violences dont le club de l'Ours donnait la mesure. Les députés des cantons primitifs comprirent leur dignité. Le 29 octobre, ils murmurèrent encore quelques paroles de conciliation. ^ Non, leur répondit ïfunzinger, non, il est trop tard. Tout est inutile désormais. Il faut que la Constitution que nous voulons imposer à la Suisse tombe sur les cantons catholiques comme la loi donné à Moïse sur le mont Sinaï. Pour leur inspirer la terreur, cette Constitution a besoin de s'entourer d'éclairs et de tonnerres. Dans un rapprochement , elle trouverait des obstacles sans fin ; il faut que le bmit du canon et le massacre éclairent ou étourdissent les opposants. „
Ces imprécations furent les dernières paroles que les députés du Sonderbund entendirent. Us avaient pour instructions de quitter Berne si les Radicaux persistaient dans leurs projets. La délibération ne laissait plus de doute; les députés des sept cantons connaissaient l'étendue de leurs devoirs, ils les remplirent avec une triste solennité. Ils lurent un manifeste qui était une vigoureuse démonstration de leurs droits , puis ils sortirent de cette assemblée en s'embrassant et en se promettant de combattre. Les membres, qui croyaient encore représenter la Diète fédérale , contemplèrent d'un œil sec cette scène des anciens jours. Les Sociétés secrètes ne les avaient pas habitués à un pareil dévouement. Ils restèrent aussi froids que la Constituante romaine, lorsque le sang du malheureux Rossi fumait à sa porte. Seulement comme le manifeste du Sonderbund pouvait , par sa clarté, dessiller bien des yeux, le club de TOurs enjoignit à la Diète survivant à son suicide, de prohiber la publication de ce document. Après avoir énuméré tous les griefs de la Suisse contre le radicalisme triomphant, il se terminait ainsi :
" Les sept Etats de Lucerne, Uri, Schwylz, Untenvald, Zug, Fribourg et Vallais repoussent de toutes leurs forces cette révolution fédérale, et ils sacrifieront dans cette lutte leurs biens et leurs vies.
„ Les gouvernements des douze Etats de Berne, Zurich, Claris, SchaiFhouse, Saint-Gall, Grisons, Argovie , Thurgovie , Tessin , Vaud et Genève , ont tiré l'épée pour une cause injuste; les gouvernements et les peuples des Ëtat5 '
deLucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zug, Fribourg et Valais tireront l'épée pour une résistance légitime.
„ Confédérés de ces Etals que leurs gouvernements poussent à la guerre civile contre vos frères , nous sommes liés avec vous par les mêmes serments. Comme nous, vous avez juré de maintenir constamment et loyalement le pacte des Confédérés, de sacriûer dans ce but vos biens et vos vies. Mais vos gouvernements ont déchiré ce pacte, ils déclarent la guerre à vos frères, aux fondateurs de la Confédération. C'est pour les aider à exécuter des décrets arbitraires que votre sang doit couler. C'est pour aider à ravir les biens de vos frères qu'on vous demande le sacrifice des vôtres. Vous avez juré avec nous de procurer, par tous les moyens en votre pouvoir, le bien et l'avantage de la commune patrie et de chaque Etat en particulier; de détourner tout ce qui pourrait leur nuire.
„ Mais vos gouvernements veulent ensanglanter par les horreurs de la guerre civile le sol de la patrie , non pour procurer son avantage et son bien, mais pour faire exécuter leurs décrets tyranniques. Au lieu de détourner tout ce qui pourrait lui nuire , ils vont plonger notre belle patrie , ce pays fortuné, admiré de toutes les nations, dans l'abîme du malheur, la conduire peut-être à sa ruine éternelle ! ... Au lieu de procurer le bien-être de chaque Etat en particulier, ils veulent fouler aux pieds la liberté et la souveraineté des sept Etats de la Confédération.
„ Vous avez juré avec nous , Confédérés , de vivre dans le bonheur comme dans l'infortune, en confédérés et en frères. Favons-nous pas toujours tenu ce serment? Ne nous sommes-nous pas toujours réjouis de votre bonheur ? N'avons-nous pas toujours sympathisé avec votre malheur? Avons-nous jamais porté la moindre atteinte à votre liberté, à vos droits? Vos gouvernements , au contraire, ont , au milieu de la paix la plus profonde , détruit les institutions chères aux Catholiques; deux fois le territoire de l'un de nous a été envahi par des bandes dévastatrices , parties du territoire d'Etats confédérés; elles sont venues porter au milieu de nous la désolation et la mort. Vos gouvernements avaient favoriséleurs attaques ; ils veulent aujourd'hui achever par la guerre civile l'tittentat que ces bandes avaient commencé.
„ Vous avez juré comme nous de faire tout ce que le de-
voir et l'hoDineiir exigent de la part de fidèles alliés. Indiquez-î' nous un devoir fédéral que nous n ayons pas rempli envers vous ! Mais vos gouvernements remplacent par des décrets , arbitraires les devoirs que le pacte leur impose ; ils favorisent les rebelles, ils protègent le complice du meurtre; ils n'ont pas de protection pour nos concitoyetis paisibles, ils détruisent nos communications, pillent nos propriétés, investissent nos frontières et nous déclarent la guerre en votre nom.
^ Comme nous, vous avez promis de tenir ce serment solennel , et de Fexécuter fidèlement et sans fraude , et cela au nom du Dieu tout-puissant, aussi vrai que vous désirez qu'il vous fasse grâce. Confédérés ! reportez vos yeux vers le Dieu tout-puissant dont vous avez invoqué la grâce en solennissant ce serment. C'est au nom de Dieu que toutes les alliances perpétuelles des Suisses ont été jurées? Pendant cinq cent quarante ans, la grâce du Dieu tout-puissant a visiblement reposé sur la fidélité à ces antiques alliances. Mais si le Dieu tout-puissant est le protecteur du droit, il est le vengeur du parjui'e. C'est avec le sentiment de notre droit que nous prenons les armes pour vous résister. C'est avec le sentiment de voti-e injustice que vous venez nous attaquer! Notre confiance est en Dieu; c'est vers lui que nous élevons nos regards au moment de l'épreuve ; nous lui remettons le jugement de notre juste cause. „
Le départ des députés du Sonderbund et leur manifeste, auquel Ochsenbein qui le faisait nrohiber crut néanmoins devoir répliquer par un mémoire d'avocat, produisirent en Europe un de ces mouvements , présage des crises. On se sentait emporté, on marchait vers l'inconnu; etpersonne.ne songeait à comprimer un pareil essor. Autorisés par le conseil de guerre, Siegwart-Muller et Bernard Meyer, président et secrétaire de ce conseil, adressèrent le manifeste des sept cantotis aux ambassadeurs des diverses puissances. Leur lettre d'envoi était ainsi conçue:
"Excellence, c'est avec une vive douleur que nous nous voyons obligés de transmettre ci-joijfit à Votre Excellence la déclaration faite par les députations de nos cantons à la haute Diète , le 29 de ce mois , ainsi que le manifeste , en vous priant de vouloir bien porter ces pièces à la connaissance de votre gouvernement.
5, Nous voulons nous abstenir d'énumérer les faits regret-
tables qui nous ont mis dans la nécessité de faire cette dernière déclaration vis-à-vis des douze cantons qui, de la manière la plus blessante, ont repoussé toutes nos justes demandes et toutes nos propositions de paix.
„Nous pouvons invoquer la conduite que nous n'avons cessé d'observer comme un témoignage de la fidélité avec laquelle nous avons constamment accompli nos obligations fédérales vis-à-vis des douze cantons , nonobstant la série des violations de pacte qui ont été commises de tout côté et dont la dernière conséquence est la guerre civile qui est aujourd'hui excitée contre nous.
„En ce qui concerne les puissances européennes, nous nous sommes toujours efforcés d'entretenir avec elles des relations de bonne amitié, telles qu'elles conviennent à la Suisse et acceptées par elle par suite des déclarations réciproques du 20 mars et du 27 mai 1815.
„Nous croyons, par conséquent, pouvoir nous attendre à ce que les hautes puissances se sentiront disposées à reconnaître expressément et formellement la position de droit actuelle des sept cantons souverains, comme conforme aux déclarations susmentionnées.
„ Pressés par l'imminence de la guerre civile, nous devons nous borner à ce peu de mots, et, en attendant une réponse rassurante, nous saisissons cette occasion de renouveler 9 Votre Excellence les assurances de notre haute considération et de notre dévouement. »
Cette lettre était simplement une demande de reconnaissance; mais elle écartait toujours celle d'intervention. Le Sonderbund n'ignorsut point que les intentions de l'Europe se prononçaient en sa faveur. Dans la réponse que l'Autriche adressa aux Etats catholiques, le gouvernement impérial annonçait que ce n'était pas sur le Sonderbund que retomberait la responsabilité des conséquences d'une aussi funeste entreprise^. Comme la plupart des royaumes, l'Hel-
^ La note de M. Kaisersfeld , ministre d'Autriche en Suisse, était adressée au Conseil du Sonderbund, et elle contenait ces paroles: ^ Si maintenant la cour impériale a pujsé dans les pièces qui sont placées sous ses yeux la conviction qu'il s'agit d'exécuter par la force contre les sept cantons des décrets qu^ sont destinés à anéantir leur souveraineté dans les points essentiels, et qui sont évidemment de son ressort, l'empereur croirait faire dé)Paut a son sentiment inné de justice, et à la franchise qui sert de base « sa politique, si Sa Ma-^ jesté hésitait à faire déclarer que, d'après son opinion, ce n'est pas les sept canton» de Luceme, IJri, Schwytz, Unterwaldcn, ZiMr,Fri-
vétie était alors entraînée presque malgré elle vers un abîme, et par toutes les fautes qui furent commises, on serait tenté de croire que les gouvernements firent cause commune avec la révolution. Les affaires de Suisse qu'ils connaissaient, telles qu'elles viennent d'être racontées, ne permettaient plus le moindre doute aux esprits sérieux. Chacun s'a^vouait que la démagogie se donnait dans ces contrées une répétition générale du mouvement insurrectionnel préparé de si longue main par les traîtres et par les espions, nés au sein des Sociétés secrètes, et qui vivaient du produit de leurs perfidies. On savait les vœux, les démarches, les mystères des conciliabules. Leurs memfifm n'étaient plus dangereux, puis- /-k«*^'«^ qu'ils se trouvaient dévoilés par leurs propres documents ou^ par leurs complices. L'Europe ne crut pas devoir se précautionner contre un péril évident. On ajourna les difficultés, parce qu'on redoutait les embarras intérieurs que le Radicalisme aurait pu susciter partout. On affecta de le dédaigner, lorsqu'on tremblait sous son action corrosive. L'Angleterre profita de ces tergiversations pour frayer la voie à l'idée révolutionnaire.
Les calamités dont la Suisse était enveloppée préoccupaient M. Guizot. Président du conseil et. ministre des affaires étrangères, cet homme d'Etat redoublait d'enipressement pour nmener lord Palmerston à une plus juste appréciation des faits et de leurs conséquences. Le duc de Broglie avait été nommé ambassadeur à Londres. Intelligence élevée, mais nature tenace , dont le contact des hommes et le mouvement des afiPaires ont été impuissants à redresser les erreurs d'éducation libérale à faux, le duc de Broglie avait tout ce qu'il ne fallait pas dans les cii:constances. Sa mission était difficile, car il devait traiter avec un ministre fantasque et qui se glorifiait de bouleverser l'Europe au profit de ses vanités froissées ou de ses haines privées. Elle fut dans son effet immédiat bien triste pour la France et pour le Sonderbund.
Les événements se précipitaient avec rapidité, le club de l'Ours exagérait ses violences. Afin d'endormir l'Europe, qui ne demandait pas mieux que de sommeiller, lord Palmerston
bourg et Yallais, qui aujourd'hui mettent la main à saper les fondements de Tëdifice politique en Suisse , tel qu'il est reconnu par l'Europe; que ce n'est pas sur eux que retomne la responsabilité des conséquences qu'une aussi funeaCe entreprise fera peser sur la patrie commune. „ r^ \ -
s'avançait poussant un Jésuite devant ses dépêches, comme pour en dissimuler le venin. A la conférence médiatrice, les mandataires du Radicalisme , en leur qualité de Protestants, avaient refusé l'arbitrage du chef de TEglise. Il y a loin de Rome à Berne en passant par Londres. Lord Palmerston, au moins tout aussi bon Anglican ({ue les Radicaux de la conférence se prétendent Calvinistes , n'a pas de ces susceptibilités. Il veut que l'afTaire des Jésuites soit remise à la décision du Pape. C'est un moyen de gagner du temps et de laisser aux démagogues la facilité, de trancher la question politique par les armes. Lord Minto , qui trouve à Rome un concours efficace dans le comte Rossi, est chargé de sonder la cour apostolique, et, le 13 novembre, il écrit à Iqird Palmerston: "J'ai déjà eu quelques entretiens avec le cardinal secrétaire d'Etat, au sujet de la retraite des Jésuites. Il ne serait pas éloigné de faire intervenir l'autorité du Pape dans cette question, si, p^ là, on pouvait prévenir toute lutte en Suisse. Je n'ai pas voulu prendre sur moi de lui garantir que l'expulsion de cette Société du territoire helvétique paraîtrait suffisante à la Diète, pour qu'elle ne fît aucune demande ultérieure. Je me bornerai donc à lui représenter que la guerre n'a pas encore éclaté en Suisse, et je continuerai à solliciter le Pape pour qu'il nous aide par son intervention. „
On ne cessait donc de rouler dans le cercle vicieux que l'Angleterre avait tracé autour de la diplomatie. " Les puissances médiatrices, mande le 19 novembre M. Guizot au duc de Broglie , ne sauraient évidemment intervenir auprès du Saint-Siége pour obtenir le rappel des Jésuites , sans avoir la certitude que les cantons ' du Sonderbund consentent à cette démarche et se soumettront à la décision du Pape, comme ils en ont du reste déjà manifesté l'intention. II nous paraît également évident, que l'engagement des douze cantons, qu'ils ne veulent attenter, ni en droit ni en fait, à la souveraineté cantonale , ne saurait suffire pour dissiper les inquiétudes des cantons du Sonderbund et leur donner les garanties dont ils ont besoin. „
Toutes les chancelleries de TEurope, à l'exception du For^ign-Office, se mettaient à la peine pour an-êter le mouvement radical dont le cabinet de Saint-James se faisait le souteneur. Toutes proclamaient que le Sonderbund avait pour lui la justice et la vérité ; toutes cherchaient, en dehors des armes, un moyen diplomatique d'apaiser cette tourmente sociale; pendant ce temps la gueiTe éclata^ byGooj?Ie