CHAPITRE XV
Attitude des deux partis. — Ik prennent des mesures militaires. — Enthousiasme des uns , douleur des autres. — Le Conseil de guerre du Sonderbund. — Sa timidité légale en face de la Révolution. — Ab-Yberg et Reding en pèlerinage à Notre-Dame des Ermites. — Le général Salis-Soglio choisi comme chef de Tarmée du Sonderbund. — Le Conseil de guerre à Fribourg. — Le général Maillardoz commandant en chef. — Le général Guillaume de Kalbermatten commandant en chef dans le Vaîlais. -- Fatale erreur des Vallaisans. — Efforts du club de l'Ours. — Moyens de terreur et de compression €*inployés pour recruter Tarmée dès doaze cantons. — Saisie du bateau à vapeur de Neuchâtel. — Le général Dufour désigné par la Diète pour commander son armée. — Habile politique du cIuD de rOurs à Tégard des colonels fédéraux. — Les nostilités commencent sur Fribourg. — Calomnies contre le Sonderbund. — Deux bernois assassinés. — Rillet-Constant commandant la première division. -- Le général Maillardoz et son armée. — Il offre sa démission. — L'arnaistice. — Violation de l'armistice. — Escarmouche du fort Saint-Jacques. — Capitulation de Fribourg. — La division de Rilliet^Constant entre dans la ville. -— Le Conseil d'Etat repoussé. — Pills^e du pensionnat des Jésuites. — Le sac de la ville par les corps ^ancs et les réfugiée. -' Le gouvernement provisoire. — H
Î proscrit tous les ordres religieux. — Dufour et RiUiet- Constant en ace de ces désastres.
Il y a dans la vie des peuples un moment solennel qui sert de transition à une nouvelle jeunesse ou qui donne le signal d'une prochaine décadenoe. La Suisse touchait à ce moment suprême , et sous la main des niveleurs elle se divisait. Elle aspirait à de nouvelles destinées, à un progrès indéfini; et ce malheureux pays tombait dans la confusion des idées avant même d'avoir pu réaliser un de ses songes. Sous le coup du désordre moral qui s'était peu à peu introduit dans ses vallées par l'action des Sociétés secrètes , la Confédération helvétique était brisée. La guerre civile restait comme le dernier argument de la violence. Le Radicalisme avait, depuis quinze ans, poussé les cantons catholiques à cette extrémité; pour les tromper jusqu'à la fin, il semblait à
riieure décisive reculer devant son œuvre. La guerr© civile effrayait ostensiblement ses théories de fraternité; elle n'était ni possible ni probable. A la veille des événements qui vont surgir, le Radicalisme sentait le besoin de rassurée la France et TAutriche. Ces deux gouvernements avaient fait occuper leurs frontières par de nombreux corps d'armée. Une circonstance imprévue, un cas forfuit pouvaient déterminer une agression qui n'était pas dans leurs vœux , mais qui aurait singulièrement modifié la situation. Les Sociétés secrètes résolurent de ne donner aucun ombrage aux deux puissances et de s'effacer jusqu'à l'instant propice.
Les cantons du Sonderbund croyaient au courage et à la foi jurée. On leur avait si souvent répété que l'Europe , garant de leur souveraineté et de leur indépendance , ne les laisjserait jamais étouffer dans un guet^apens révolutionnaire, qu'ils attendaient l'effet de ces promesses avec une confiance presque religieuse. Ils pensaient qu'une démarche combinée entre les cabinets de Vienne , de Paris , de Saint- Pétersbourg, de Londres, de Berlin, pouvait sans intervention militaire rétablir la concorde et donner aux droits confessionnels toute sécurité. La France et l'Autriche se flattaient d'arriver à ce résultat; le Sonderl^und l'attendait, et il se préparait plutôt à repousser des invasions de corps francs qu à tenir tête à une armée. Inquiété , harcelé sans cesse , il avait épuisé ses ressources. Le peuple s'était imposé de pénibles privations; il avait souvent interrompu son travail pour ceuvrir ses frontières. Au moment du péril , les armes et les munitions manquaient à son ardeur.
Conformément au pacte de 1815, les cantons catholiques avaient, comme les autres, fourni chaque année à la caisse militaire fédérale les sommes exigées pour l'armement. Le matériel de guerre, acheté à frais communs, était déposé dans les arsenaux de la Confédération; tous ces arsenaux se trouvaient en dehors des limites du Sonderbund. Il fallut dènc songer à s'approvisionner. On acheta dans les pays voisins des canons, des fusils, des munitions de guerre. Lucerne se procura deux bateaux à vapeur pour faire le service sur le lac des quatre cantons. Ces précautions dérangeaient les calculs du club de l'Ours; il intima à ses corps francs l'ordre d'établir une croisière autour des cantons primitifs et de s'emparer, même de vive force, de tout ce qui paraîtrait suspect à leur vigilance. La police des grandes
roules était confiée aux truands d'Ochsenbein. Tout fut soumis à leur contrôle; tout disparut sous la rapacité de leur communisme. Les Sociétés secrètes saisissaient mieux que les cabinets européens l'importance de la révolution helvétique. Elles l'avaient préparée avec amour, elles en dirigeaient les phases avec sagacité. On vit peu à peu s'abattjre sur la Suisse les réfugiés épars en France, en Allemagne, en Angleterre et en Belgique. On réunit le ban et l'arrière-ban des conspirateurs que ces Sociétés secrètes avaient su mettre à la charge de l'hospitalité monarchique, puis on les lança à travers les cantons sujets (fe Berne. Ces réfugiés eurent pour mot d'ordre de faire de grandes démonstrations militaires et de tenir le pays en haleine. Le club de l'Ours avait espéré qu'ainsi il parviendrait à étouffer la sourde opposition que rencontraient ses desseins. A la vue de ces étrangers qui osaient, au nom de la liberté, lui dicter la loi , le peuple suisse se sentit moins que jamais enclin à une guerre dont il proclamait l'injustice , dont il redoutait les conséquences. On lui avait sefusé de le consulter dans ses assemblées générales; à son tour il refusais de se prêter au service militaire. C'était aux cris de : Vive le Sonderbund! à bas le Radicalisme ! que les revues se passaient et que les exercices avaient lieu. Malgré les incomparables mensonges que le club de TOurs enjoignait de prodiguer , malgré les complaisances tarifées de la presse, l'enthousiasme belliqueux était nul dans les campagnes. Chacun s'avouait l'impopularité de la lutte que les corps francs, enfin enrégimentés et soldés aux frais de l'Etat, désiraient seuls entreprendre. Chacun regardait comme impossible la formation d'une armée régulière.
Dans ces circonstances exceptionnelles , le Sonderbund apprit qu'au sein des cantons de Saint-Gall, de Glaris, des Gfrisons , de SchafThouse et de Thurgovie , les violences du Radicalisme étaient telles que l'intimidation ferait sortir du scrutin un vote de guerre civile. On annonçait que le 18 octobre 1847, les douze cantons devaient la déclarer; le conseil des Etats catholiques jugea donc opportun de se réunir pour aviser aux moyens de défense. Ce conseil avait pour mission de veiller au salut de la patrie. A lui appartenait le soin de dicter les mesures qu'il jugerait essentielles; laaai» les puissances lui avaient si souvent dit qu'il devait rester dans la légalité, mais cette idée était si profondément enra-
einée dans son esprit, qu'il ne songea même pas à en sortir au nûlieu de la crise. Le conseil de guerre était composé de 56pt membres pris dans les sept cantons. Pour la plupart appesantis par Fâge et sans connaissanceis militaires , ils savaient discuter à fond les questions d'opportunité , d'urgence et de précaution , ils voyaient les embarras de la situation , ils en énuméraient les difficultés , et il ne pouvait pas entrer dans leur nature de les résoudre. L'ombre d'une inconstitutionalité en face d'une révolution qufne respecte rien, effrayait leurs consciences trop timorées. Siegwart-' MuUer et Philippe de Reynold étaient seuls et toujours pour l'offensive. Il fallait créer la dictature et forcer Sîegwart- Muller à s'en saisir d'une main que sa bonté naturelle et ses scrupules plus que chrétiens ne seraient peut-être point parvenus à désarmer devant l'imminence du péril. Le conseil repoussa cette pensée que les esprits prévoyants regardaient comme l'unique chance de salut. La constitution de Lucerne ne permettait pas au chef du pouvoir exécutif d'être réélu ; Siegwart-Muller n'est que vice-président. Le respect pour l'ordre et la hiérarchie était si naturel à ce peuple, que personne ne songea qu'une nouvelle distribution de pouvoirs devenait nécessaire. Siegwart n'avait que son suffrage là où sa volonté seule eût dû faire loi. On le laissa obéir quand il aurait fallu qu'il commandât en maître. La Suisse se trouvait dans une de ces crises qui décident de la perte ou du salut des nations. Dieu lui avait donné le courage pour entreprendre et la force pour exécuter. Les chefs du peuple, à cette heure suprême, manquèrent du génie de 1 initiative. Il n'y avait qu'à courir droit air serpent révolutionnaire , du premier coup on pouvait lui écraser la tête. On aima mieux l'attendre et lui marcher sur la queue le plus délicatement, le plus légalement possible , comme pour envenimer davantage ses morsures.
Une autre question dont la gravité frappait la population fut à peu près tranchée de la même manière. Il s'agissait de choisir le commandant en chef de l'armée du Sonderbund. En dehors de Fribour^ et du Vallais, qui par leur isolement se trouvaient forcés d'agir sans ensemble , cinq Etats souvei*ains réunissaient leurs troupes^ pour parer a un danger commun. Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald et Zug voyaient à leur tête des officiers expérimentés; mais dans le conseil de guerre, les' susceptibilités privées l'emportèrent sur les
considérations politiques. Le 16 octobre 1847, le colonel Ab-Yberg et Nazare de Reding avaient donné à la vieille Suisse un bel exemple de dévouement patriotique. Ils étaient rivaux depuis longtemps. Ce jour-là, le peuple des cantons se rendait en pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, pour mettre la justice de sa cause éous la protection de la Vierge. Les deux soldats qui se disputèrent longtemps le pouvoir sont redevenus au pied de Tau tel frères d'armes et frères en Jésus-Christ. Au milieu de cette foule qui couvre le chemin, qui prie de la voix et du cœur, Ab- Yberg et Reding s'avancent gravement. Us marchent à côté l'un de l'autre, le chapelet à la main. Ils unissent aujourd'hui leurs vœux sur le champ de la prière comme demain ils uniront leurs efforts sur le champ de bataille.
Ce modèle d'abnégation émut les cantons primitifs; il est impuissant à triompher des difficultés que chaque membre du conseil de guerre s'obstine à faire valoir. Dans la crainte de froisser un Etat ou un chef particulier, il fut décidé que le général du Sonderbund serait étranger aux cinq cantons. C'était l'avant -garde de la civilisation qui allait marcher contre les ennemis de la société. Quelques généraux français mirent leur épée à son service. Louis-Philippe,, à qui Siegwart-Muller s'adressa officiellement, crut devoir refuser toute autorisation. Le prince Frédéric de Schwarzenberg acceptait le commandement ; mais il était encore à Vienne, lorsque les^ contingents furent mis sur pied; il fallut donc faire un choix définitif. Le colonel fédéral Ulrich de Salis- Soglio obtint les suffrages du conseil. Né dans l'Etat des Grisons, Salis-Soglio appartenait à la religion protestante. Depuis sa jeunesse, il continuait dans les camps les traditions d'honneur et de courage qu'il avait recueillies au foyer fraternel. Ardent, incapable de transiger avec l'esprit révoutionnaire, toujours prêt à s'exposer au plus fort du dan- Eer , le général ne cachait ni ses amitiés ni ses répulsions, a cause des Catholiques lui avait paru juste. Quoique protestant, il s'y était dévoué; il Favait officiellement annoncé à la Diète, et c'était avec bonheur qu'il allait tirer l'épée au service de sa patrie. Mais ce brillant colonel, intrépide jusqu'à la témérité , n'avait peut-être pas assez de calme pour organiser unearmée, pour la disposer, pouf prendre dans rintérêt de tous les mesures militaires exigées. Beau et fidèle comme son épée, ilse sentait plus porté à exécuté;^ un plan qu'à
le concevoir. La sainteté du Sonderbund avait excité son enthousiasme. Au lieu d'être le défenseur méthodique de cette alliance, il en fut le chevalier, mais le chevalier que le Radicalisme désigna d'avance, comme Leu et Sonnenberg, aux balles de ses assassins devenus hommes politiques.
Les cantons pHmilifs étaient admirablement préparés à la lutte. A Fribourg, l'enthousiasme ne permettait pas de douter de la victoire. Le succès obtenu le 7 janvier de cette année sur les corps francs devenait' un pronostic heureux pour l'issue d'une seconde attaque. Le peuple manquait d'armes; celles qu'on avait achetées à l'arsenal de Besançon furent saisies par l€S corps francs ^vaudois sur le territoire même de Neuchâtel; mais les hommes qui n'avaient pas de fusils espéraient en conquérir sur l'ennemi. Dans cette attente, ils se montraient pleins d'ardeur et de foi. Les dispositions du peuple qui de lui-même s'apprêtait à commencer la guerre de partisans dans son propre pays avaieut l'énergie et la spontanéité qui brisent les obstacles; cette énergie et cette spontanéité ne se retrouvaient plus dans les conseils délibérants. Comme à Lucerne, on n'osa pas sortir de la légalité; on se garottait dans la Constitution, et chacun voulait marcher au leu avec l'ordre symétrique qui règle les scrutins. A Fribourg, il y avait un autre Siegwart-Mul- 1er pour la fermeté et la clair-voyance. Louis Fournier était comme le doyen ^by, comme tous les hommes résolus, en horreur' aux Radicaux qui connaissaient son mérite. Le 45 mars 1847, il avait, aux termes de la Constitution, remis le pouvoir exécutif entre les mains de M. de Forell, et il n'était alors que membre du Conseil d'Etat. Pour prendre une détermination, pour diriger ou seconder l'impulsion de la multitude, il fallait une volonté unique; Elle ne devait jamais avoir besoin de soumettre ses plans et ses ordres à un conseil oii toute discussion est une entrave, oii toute perte de temps est un échec moral. Dans ces petits gouvernements où le moindre froissement d'amour-propre devient uue affaire d'Etat, où tout s'arrange selon les rapports de bon voisinage, ce conseil était composé de quelques hommes énergiques.. Mais par des atermoiements que l'invasion des corps francs n'avait pas même eu le privilège de faire cesser , la majorité avait dans son sein un ennemi , Pierre Landerset, qui sut paralyser les bons vouloirs.
Par sa position topographique, Fribourg ne-pouvait com-
biner sa défense avec celle d'aucan des cantonK du Sonderbund; il devait se sauver tout seul ou périr. Il n'avait en dehors des arme$; spéciales que trois bataillons d'élite et trois de réserve organisés. A leur tête, le peuple voyait avec orgueil Jean de Scnaller, officier de la Légion d'honneur et ehevalier de Saint-Louis , vieux soldat mutilé, et à qui les guOTres de l'Empire n'avaient presque laissé rien d'entier que le cœur. Jean de Schaller était inspecteur général des troupes du canton; le 20 mai 1847, des convenances de famille appelèrent à ce poste le marquis de Maillardoz, colonel fédéral qui depuis longtemps avait abandonné sa ville natale. Cet officier avait servi en France dans la garde royale suiss% et son nom se trouve mêlé aux désastreux événements de juillet 1830. Les Fribourgeois n'avaient pas en lui la confiance qu'ils témoignaient à Jean de Schaller et à Pierre Albiez ; mais ils aeceptèi*ent sa nomination sans répugnance , parce que l'élan des masses devait, pour ainsi dire, porter le général au-devant de l'ennemi.
La situation militaire et politique du Vallais se rapprochait beaucoup de celle de Fribourg. Au combat, le Vallaisan était indomptable; dans les conseils , il tentait d'annuler jusqu'à sa bravoure. Il avait pris en pitié ce besoin de parler qui tourmente les avocats, et pour leur laisser le plaisir d'exposer de vaines théories, il leur ouvrait à deux battants la porte du Grand-Conseil. Cette tolérance en épîgrammc devait avoir un déplorable résultat. Au mois de mai 1847 , le Vallais eut à renouveler s(»n Conseil d'Etat. Ferdinand de Stockalper, le général Guillaume de Kalbermatten, le colonel TafBner, François de Kalbermatten et Gross le composèrent. Les trois premiers étaient dévoués à la cause du Sonderbund, les deux autres furent une concession volontaire faite au fuste-milieu. Taffiner avait été nommé président. Il recula devant le péril que ses concitoyens lui demandaient d'affronter. Four satisfaire à quelques prescriptions de forme, on appela Ignace Zen-Ruffmen , l'inévitable Prolée du Vallais, à le remplacer. Guillaume de Kalbermatten, chargé de la défense du pays, voyait donc sa vigueur et ses talents militaires soumis aux ordreS de ses quatre collègues dont un seul, Ferdinand de Stokaiper, partageait ses idées. Au signal de Tinvasion de Fribourg, Kalbermatten devait opérer un mouvement qui empêcherait le blocus de celte ville, et permettrait à ces volontaires d'opérer leur jonction avec ceux du Vallais. l^ogle
Lia lutte était inégale, mais les Suisses ne ta regardaient pas comme dépourvue ^e toute chance de succès. Dang leur
(patriotisme, qui n'avait jamais calculé le nombre, ilsrappeaîent avec un légitime orgueil les victoires que les petits cantons remportèrent à diverses époques sur les Etats calvinistes; les récentes déroutes des corps francs fortifiaient ce sentiment. On savait que les populations catholiques de Saint-Gall et d'Argovie, ainsi que les conservateurs du Tessin, étaient disposés à prêter un efficace concours à leurs frères persécutés comme eux. Tous les récits s'accordaient sur la répugnance qu'éprouvaient les Protestants à Sii'anper contre les fondateurs de la Confédération , et l'on espérait que les puissances étrangères ne voudraient pas manquer à leur parole en laissant la révolution triompher sur leurs frontières.
De son côté, le club de l'Ours déployait une activité qui n'était pas plus arrêtée par la loi que par la justice. Sa volonté devenait un ordre pour les cantons radicaux ; il fallait s'y conformer sans examen, sans scrupule. Les officiers fédéraux, fidèles à leur serment, avaient été destitués; ils furent remplacés par des émissaires des Sociétés secrètes* Les troupes cantonales refusaient de concourir à une guerre inique; on leur assigna pour chefs l'élite des corps francs. Les corps francs avaient usurpé la plupart des fonctions administratives. Us pesaient de tout le poids de la force ou de l'astuce sur les soldats et sur les familles, qui se révoltaient à la pensée d'une attaque contre leurs frères des petits cantons. On convoquait les troupes, ici sous le prétexte d'une revue , là pour des exercices ordinaires; jamais le Radicalisme ne leur fit entendre qu'elles allaient marcher pour combattre le Sonderbund. L'instinct seul les avertissait , et cet instinct les rendait rebelles. La sévérité des lois militaires punissait aussitôt cette révolte d'inspiration. A Lausanne, Druey , qui ne croyait pas en Dieu, exigea de toutes les milices un serment de fidébté. A Berne, à Zurich, à Saint- Gall, ainsi que dans l'Etat d'Argovie, on prit les mêmes précautions. On condamna à des peines corporelles , à l'amende et à la prison, conune traîtres ou déserteurs, les soldats qui, craignant d'être forcés de guerroyer contre le Sonderbund, ne se présentaient pas à ces revues.
A Genève, un spectacle encore plus triste fut offert Les volontaires faisaient partout œuvre de recors : ils fouillaieni
les campagnes et forçaient ainsi les troupes régulières à rejoindre le^ drapeau. Dans la cité de Gatvin et de James Fazy, les corps francs manquaient pour ce métier; on l'imposa à la gendarmerie. Elle se vit contrainte de faire des battues pour entraîner les soldats ^; elle les enrégimenta })ar la peur, elle les conduisit jusque sur le bateau qui, malgré eux, allait les conduire à Lausanne. Quand la gueiTe fut avouée et ses motifs ooraïus , l'attitude de cette armée recrutée par la force ne changea point. Les soldats pleuraient, et ce sont les généraux eux-mêmes qui livrent à la publicité de pareils aveux. Le colonel fédéral Rillîet de Constant a pris le commandement d'une division. Il arrive à Rolle où, comme toujours, il est reçu aux acclamations des habitants. Puis il ajoute ^ : ^ Cette seène se passait à droite de ^a- division , devant une compagnie de grenadiers. — N'avez-vous pas trouvé les grenadiers bien silencieux? me dit un officier d'état-major? — En effet, lui dis-je, savezvous pourquoi? ils pleuraient tous. „
Le colonel Riiliet de Constant, assez verbeux de # nature, ne va pas au delà d'un pareil récit. Il a vu pleurer tous ses grenadiers marchant au feu , le miracle le plus impossible à comprendre. Et il ne s'en étonne pas; il le ^constate comme une chose naturelle et dont il était témoin à chaque instant
Uiîe petite langue de t^re fribourgeoise s'étendait jusqu'au lac de Neuchâtel. Ce passage, quoique difficile, empêchait les effets du blocus; il permettait aux Catholiques de recevoir des armes et des munitions. Pour les priver de
^ n se passa dans ce même temps à Genève im fait qui donne la mesure de la liberté telle que les Radicaux l'entendent. L'abbé Moglia était curé de Versoix dans le canton. U avait charge d'âmes; il crut qu'il était de son devoir de prémunir son troupeau, et, en pleine chaire , il fît entendre des paroles de justice et de vérité sur le principe et les causes de cette guerre. Le gouvernement Imterrogea pour savoir si ses paroles étaient exactement reproduites par les journaux. L'abbé Moglift savait que sa réponse allait décider pour lui une question d'exil ou d'emprisonnement. Il avait été éloquent dans sa chaire, il fut courageux dans sa réponse. Il confesse sa foi, il déclare seâ* sentiments, et une destitution, qui dure encore, a- honoré ce prêtre qui ne reculait pas devant les imenaces.
^ Novembre et décembre 1847. Fribourg, Vallais et la première division, par L. Riiliet de Constant, colonel fédéral, p. 14. (Berne, chez Stferopfli.
cette dernière ressource il fallait violer le droit dedeax Etats confédérés; Berne ne s'arrête point à de pareils scrupules. Le 8 octobre, Druey délègue un de ses commis gon^ vernementaux qui, précédé d'une escorte militaire, s'avance à la conquête du bateau à vapeur de Neuchâtel. Ce bateau faisait le service des voyageurs, sur le lac. A peine a-t-il jeté l'ancre dans le port ^^Yverdon qu'il est saisi au nom de l'autorité vaudoise. Aussitôt on lui donne comme garaisaires les corps francs et les artilleurs, qui à partir de ce jour vont exercer la piraterie dans les eaux de Fribourg et de Neu^^ châtel. Le droit des gens était violé; on viola les droits du commerce riverain; on tira à boulets sur toutes les barques qui communiquaient d'un point à un autre. La course sur les neutres fut autorisée, et, après avoir légitimé le vol, Benie essaya de {Coûter des réclamations de Neuchâtel pour ré^vo- Itttionner ce canton. Stockmar y arriva en qualité de commissaire fédéral II venait recueillir, disait^il, les plaintes de Neuchâtel. A l'aide de son tilre, il cherchait à créer des corpjs francs. Sa mission fut aussi infructueuse pour la justice que pour la trahison.
Dans ses conciliabules, Berne ne se déguisait pas le point vulnérable dé sa situation. Le club de l'Ours redoutait, non sans cause , de voir les Catholiques prendre l'initiative des hostilités et , immédiatement après la déclaration de guwre, marcher sur la capitale du radicalisme. Ce plan avait été proposé , c'était celui qui pouvait réussir même par son audace et rendre tout à coup au pays le sentiment de sa dignité. La diplomatie s'y opposa. Elle prétendit que les armées étrangères stationnées à la frontière suisse seconderaient le veto qu'elle émettrait contre une démonstration belliqueuse et que le Sonderbund n'était reconnu comme légitime qfu'autant qu'il se résignait à la défensive. La. défensive le perdait, ainsi qu'en révolution elle perdra les meilleures causes. Le Sonderbund eut le triste courage de faii'e ce nouveau sacrifice à la légalité. Par les agents anglais, transformés en croupiers du club de l'Ours, les Radicaux bernois connaissaient les tiraillements de la diplomatie. Ils savaient l'influence qu'elle exerçait sur le cotiseil du Sonderbund; ils comprirent qu'ils avaient tout à gagner en suivant les traditions de l'astuce britannique. Le Sonderbund abandonnait le projet d'une attaque sur Berne, on se rejeta sur un autre plan. On voulait répondi'c au vœu des popula-
tk)ns catholiques de Saint-Gall , de$ Grisons et d'Argovie, leur envoyer quelques bataillons libérateuri^ et, dans le même moment, les appeler à changer le personnel de leurs magis* irats et modifier ainsi la majorité des douze Etats radica- Usés. Cet avis fut longtemps agité dans le conseil de guerre^ mais les circonstances étaient si complexes, on y répugnait tant à une prise d'armes, qu'il ne fut pas difficile de faire avorter ce dernier projet de salut. -t
Le club de FOurs se servit habilement de ces hésitations. Les Catholiques avaient des appuis dans Saint:-Gall,.le Tessin, les Grisons et Argovie. Il plut à Ochsenbein de regarder la discrétion de ces alliés par la foi comme autant de révoltes qui devaient légitimer les armements de son club. La paix publique n'a été troublée nulle part. Ochsenbein et ses complices déclarent que la patrie est en danger. A l'aide de ce mensonge, on recrute plus facilement l'armée dont le Radicalisme a besoin. Elle ne s'organisait qu'avec peine, oh lui donna un général.
Ancien soldat de l'impire , ainsi que la plupart de ses collègues de Fétat major fédéral, le colonel Dufour était un homme expérimenté dans la science de la guerre. Il en avait fait une étude spéciale et, sous sa direction, la Suisse avait vu se former une pépinière de savants officiers. Dufour professait les principes conservateurs. A la révolution de Genève, en 1846, on l'avait même entendu élever ^ le dernier, la voix pour protester contre un pareil crime. Mais sous la rude écorce du soldat, Dufour, ainsi qu'un grand nombre de généraux, cachait une faiblesse désespérante et un orgueil incommensurable. Elevé par le dispotisme napoléonien, il ne se sentait ni assez de force .pour sauver la liberté, ni assez de grandeur d'âme pour se sacrifier en faveur de la loi. Modéré dans ses convictions, il aimait le pouvoir et les honneurs; il ne vit dans le choix, des douze cantons qu'un liommage rendu à ses talents. Il ne sentit pas que sa nomination était un piège tendu à la crédulité publique et que les meneurs du club de l'Ours qui l'avaient faite, sauraient bien en tirer parti, même contre ses principes. Ils étaient si îneonciliables avec sa position officielle qtie chacun se prit à douter de son acceptation. Le peuple, toujours si bon juge en matière d'honneur, refusait de croire que le conservateur genevois allait subitement passer général des corps francs organisés par une fraction de la Diète en armée fé*
dérale. Dufour, dont les hésitations ne durèrent pas longtemps , donna un complet démenti au sentiment populaire, mais il chercha à l'envelopper dans une modestie de parade. M. GaulUeur, son panégyriste, raconte ^ : '^ On apprit bientôt, par une lettre du général à la Diète, que cette crainte n'était pas fondée. Seulement le bruit courut qu'il avait mis à son acceptation la condition qu'aucune des troupes sous ses ordres ne serait forcée d'agir contre le Sonderbund. Sa lettre à la Diète renfermait le passage suivant :
*^ Je crois pouvoir déclarer, au sein de cette assemblée, que tout en faisant ce que le devoir exige, s'il faut en venir aux dernières extrémités, ie ne m'écarterai jamais des bornes de la modération et de Thumanité; que je ne perdrai point de vue que c'est entre des confédérés qu'a lieu le débat; que je resterai étranger aux excitations politiques, et que, me renfermant exclusivement dans mes attributions militaires, je m'efforcerai de maintenir Tordre et la discipline dans les troupes fédérales, de faire respecter les propriétés publiques et particulières, de protéger le culte catholique dans la personne de ses ministres, dans ses temples et dans ses établissements religieux; en un mot, de tout faire pour adoucir les maux inséparables d'une guerre.,,
Le nouveau général qui annonce de si beaux projets d'humanité ne voulait pas, au dire de son Pline genevois , agir contre le Sonderbund. A lui comme aux soldats confiés i son commandement, cette guerre paraissait une iniquité, et, dans sa proclamation du 26 octobre , Dufour leur fit connaître que c'était *pour maintenir l'ordre intérieur, les droits de la Confédération et son indépendance,,, que l'armée se trouverait peut-être obligée d'entrer en campagne. La parole de Dufour venait en aide au club de l'Ours. Afin de réunir les contingents , qui, à toute force , refusaient de marcher sur les cantons catholiques, le club de l'Ours avait inventé mille moyens; il faisait arme de tout, excepté du motif réel. Dufour favorisa cette hypocrisie; le premier pas dans une voie coupable l'entraîna beaucoup plus loin. Son acceptation était un triomphe pour les Radicaux, n'ayant que le désastreux Ochsenbein à mettre en ligne; on le consacra, en laissant au général le choix de ses divisionnaires. Il 1^ prit presque tous dans les rangs conservateurs , et aucim
* La Suiae m t8^, p. 175.
d'eux ne pressentit le rôle qu'on leur destinait. L^armée devait voir à sa tête des représentants fédéraux qui, au nom de la Diète et du peuple, exerceraient un pouvoir sans limites. Qu'importait donc au club de l'Ours des choix plus ou moins significatifs qu'on absorberait sous le drapeau et qu'on utiliserait pour abuser les masses? Les colonels Donatz, Rilliet-Constant, Gmur, Burckhardt, Luvini et Zieglei* se virent désignés pour prendre le commandement des divisions que l'on recrutait avec peine, et que l'on faisait ^rder à vue par les corps francs , parce que l'on craignait la désertion. Ziegler, Donatz et Burckhardt avaient noblement brisé leur épée, lorsque Ochsenbein, porté par le club de l'Ours, était arrivé à la présidence de la Diète el du consdl de guerre fédéral. Les motifs qui les ramenèrent si peu de mois après à servir une cause et des hommes qu'ils m'éprisaient, sont un secret dans lequel l'histoire n'apoint à intervernir ; mais elle doit|leur demander compte, à eux ainsi qu'à Dufour, de cet abandon des principes, de cette élasticité de conscience qui eut pour l'ordre social de si déplorables résultats. Berne battait monnaie dans tous les cantons. Les subsides de l'Angleterre étaieht dévorés ; le club de l'Ours enjoignit aux douze Etats, ses sujets, de doubler la cotisation pour la caisse militaire fédérale. Le 30 octobre, il somma Neuchâtel et les deux demi-cantons d'Appenzell et de Bâle-ville de fournir leurs troupes. Bâle-ville seul obéit en protestant contre la violence. Neuchâtel et Appenzeîl (Rhodes intérieur), firent mieux. Ils refusèrent de s'associer à une guerre fratricide. Avec les moyens de terreur et les ruses que la révolution sait simultanément employer, l'armée des douze cantons s'éleva bientôt au chiffre de 118,000 hommes, ainsi répartis." 102 bataillons d'infanterie , 45 compagnies de carabiniers, 27 de cavalerie, 53 d'artillerie, avec 280 pièces de gros calibre, et 6 compagnies de sapeurs , formaient un effectif de 94,000 hommes. A chaque division se trouvèrent attachés plusieurs bataillons ne figurant pas sur les cadres, et un certain nombre de volontaires. A côté de ces forces, les cantons tinrent des divisions de réserve , dont Ochsenbein et Rothpletz, les deux corps francs, durent prendre le commandement. Ces deux hommes reparaissaient à la tète de leurs malandrins de 1845. Carabiniers des tirs, réfugiés ou affiliés des Sociétés secrètes, ils allaient forcer la Suisse abusée à venger dans le sang l'outrage de leur défaite^
Les ponts, les routes, les défilés, les passages de montagnes furent tous gardés à vue par des chasseurs .et des. carabiniers. La guerre était encore dans les secrets de IV venir, et, dès le 29 octobre, Rilliet de Constant sollicitait du général en chef l'autorisation d'attaquer Neuchâtel, "où nous avons, écrivait-il d'Yverdon, des adversaires plus prononcés peut-être qu'à Fribourg.^
Neuchâtel était protestant. Il ne faisait point partie du Sonderbund; il n'avait pas de Jésuites dans son sein. Quelle guerre de pareils généraux s'apprêtaient-ils donc à entreprendre?
Au milieu des bravades du club de l'Ours, le Radicalisme se sentait assez mal à l'aise. Il avait pris ostensiblement le parti de tourner la diplomatie en ridicule; mais, encore in-^ certain sur. les menées de M. Peel et sur les espérances que lui faisait concevmr lord Palmerston , il tergiversait. L'attitude de la France et de l'Autriche devenait menaçante. Un nouvel intérêt , une autre passion, un dernier caprice pouvait modifier la politique de lord Palmerston , et le ranger^ au moment décisif, du côté des puissances. Cette appréhension, qui avmt bien son côté léo-itime, suspendait tous les mouvements militaires. Enfin , le 3 novembre , un courrier du Foreign-Office arrive à Berne. Il apporte des dépêches de lord Palmerston. Jusqu'à ce jour la teneur des ordres contenus dans ces dépêches est restée un mystère. M. Ped eut sur-le-champ une longue entrevue avec Ochsenbein. C'était, sans aucun doute, le laisser-passer de l'Angleterre,, car le lendemain, 4 novembre, le recruteur des vaincus de Lucerne convoque son fantôme de Diète fédérale, et un décret dont le Radicalisme se dispensa de faire part aux cantons catholiques , sort de cette assemblée. C'est la guerre contre le Sonderbund que Ochsenbein dénonce enfin, une Téritable guerre de corps francs; car, comme pour l'invasion de 1845, Ochsenbein ne la notifie point aux gouvernements intéressés. Le général en chef, les officiers à la tête des troupes, les troupes jelles- mêmes ont cru^ malgré l'évidence, que ces formidables armements n'avaient pour but que la pacification de quelques cantons où n'éclatait aucun trouble. Aujourd'hui l'Angleterre a parlé; le voile tombe, et le 4 novembre, Ochsenbein, au nom de sa Diète, adresse à ses soldats-citoyens une proclamation qui commence ainsi; ''La Confédération suisse, notre commune patrie, vous a appelés
sous les drapeaux. Vous y êtes accourus meù un empressement dig'ne d'hommes de cœur résolus à verser leur sang pour raccomplissement du plus saint des devoirs, ie salut de la patrie. Maintenant, vous allez marcher contre Talliance séparée , dite le SonderbuHd.,^
Pour les officiers qui affichaient des principes conserva^ teurs, un pareil tissu de mensoi^es était un outrage. Il y en eut qui n'osèrent pas le ressentir. Pour les soldats dont la bonne foi se voyait si indignement bafouée , ce fut un op^ prière irréparable, car le Radicalisme avait eu le temps i» prendre ses précautions. On avait enlevé à ces soldats, hommes libres avant tout, la possibilité et les moyens de se retirer. Les compagnies, les bataillons, se trouvaient trans*^^ plantés dans des contrées éloignées. Ceux qu'on suspectait davantage étaient enveloppés, gardés à vue par les corps francs , placés en première ligne et bloqués par derrière. C'était là l'empressement dont Ochsenbein se féUcitait^.
Les deux camps arboraient le même drapeau. La Suisse en avait emprunté le fond rouge et la croix blanche au can-t> ton de Schwytz, et elle retournait contre les Etats primitifs, qui l'affranchirent, ces couleurs dont les réfugiés et les communistes allaient ternir la gloire.
Dufodr avait depuis longtemps organisé son plan de cam-* pagne. U acceptait la honte politique de ses affinités avec kl dub de rOurs ; il va chercher à la couvrir par de savantes manœuvres stratégiques. Tout naturellement, il dut songer à porter ses premiers efforts sur Frihourg, dont le nom seul était un étendard , et dont l'isolement ne permettait pas de croire à une longue résistance. Fribourg avait pour chef militaire le général de MaiUardoz^, qui, depuis longtemps,
^ Une chose digne de remarque ressort de eette proclamation et des arrêtés de la prétendue Diète. Son armée marche à l'ennemi, et l'ennemi ce n'est plus la Compagnie dç Jésus. Lea Jésuites ont dis* paru pour faire place au Sonaerbund.
2 La famille de Maillardoz de Rue, imposée par le gouvernement radical de Fribourg, pour la somme de 200,000 francs (à peu près 300,000 francs de France), n'est pas du tout parente avec le général de Maillardoz de Fribourg, aeul descendant mâle de «a famille; c'est ce général qui a si malheureusement commandé les troupes du canton, lors du Sonderbund, et il n'a subi aucune imposition do la part dn gouvernement vainqueur.
CMple de VéditmrJ
vivait avec le général Dufour dans^ des rapports d*intimité. * Naguère encore, dit M. Gaullieur ^, ils siégeaient ensemble dans le conseil fédéral de la guerre, occupés tous deux^à chercher les meilleurs moyens de défendre la commune patrie, et Ton peut supposer que, dans des entretiens familiers , il fut souvent question entre eux de la position de Fribourg, des ressources respectives des deux partis, des moyens relatifs d'attaque et de défense. Ces réminiscence&f de théorie ne sont pas sans importance au grand moment; de la pratique. Quoi qu'il en soit , depuis quelque temps oa faisait circuler à Berne quelques propres attribués à M. de Maiilardoz. Il avait dd dire que jamais il ne pourrait se résoudre à laisser détruire sa ville natale par les boulets et les bombes , mais que les combats seraient terribles aux avant-postes. On disait aussi que H. Dufour avait des intelligences dans la place. Tout cela avait en quelque sorte préparé au dénoûment , du moins dans les cantons voisins, ou Ton connaisssait bien le pays et ses ressources, car à l'étranger on se faisait d'étranges illusions, et Fribourg devait, dit-on, renouveler la défense héroïque de Saragosse.» Cette intimité entre les deux chefs faisait naître des appréhensions. On oubliait que le propre des guerres civiles est de rompre politiquement les nœuds les plus chetà comme les plus dignes. A Berne, on avouait que Dufour avait des intelligences dans la place; au club de l'Ours, on ne songeait même pas à se préoccuper de la résistance de Fribourg. On célébrait le patriotisme éclairé de Maiilardoz. Une pareille confiance dut nécessairement réagir en sens contraire sur les assiégés. Leur chef était l'objet de l'estime et des éloges de l'ennemi; les assiégés se trouvèrent par la force même des choses obsédés de cruels soupçons. Ces soupçons étaient alarmants plutôt par la défiance qu'ils établissaient que par mie réalité constatée. Plus tard, M. de Maiilardoz a voulu répondre. Ses réponses , peut-être moins concluantes que ses actes, n'ont pas réussi à le faire absoudre, et le certificat d'honneur délivré par le général Dufour dans son rapport, n'est point parvenu à dissiper le nuage que de tristes circonstances ont jeté sur le nom de Maiilardoz. On a peu tenu compte en Suisse de la déclaration de Dufour. v" Le commandant des troupes fribourgeoises , dit-il , est resté tout
* la Suisse en i8ê7, p. 217.
à fiait étranger à la capitulation, et c'est bien à tort qu'on a fait courir sur son eofnpte des bruits calomnieux à ce sujet. Le général en chef n'a eu avec lui, pendant toute \a 'durée de la campagne , aucun rapport direct ni indirect. C'est un hommage qu'il doit à la vérité.,,
Pour se consoler d'une défaite, les partis vaincus n'ont jusqu'à ce jour trouvé qu'un argument. Ils croient sauvegarder la gloire du drapeau en rejetant au compte de la trahisou les foutes commises, les impossibilités démontrées ou les hasards de la guerre. L'histoire se voit souvent en contact avec de pareilles imputations; elle doit les peser dan« la maturité de ses jugements, et, après avoir écarté toutes les vaines récriminations, il lui reste à prononcer. Selon nous, M. de Maillardoz ne fut pas un traître de parti pris ; il ne vendit point ses concitoyens se mettant sous la protection de sou épée. Mais, depuis longtemps éloigné de sa cité natale, vivant en dehors de ses affections et de ses intérêts, de M. Maillardoz n'avait pas retrempé le vieux Suisse an foyer de la fidélité religieuse et politique. Dans ce commandement suprême qui , bien exercé , devenait un titre d'honneur, M. de Maillardoz ne chercha qu'une position de cnrconstance, jamais une occasion de dévouement. Il aurait pu suppléer par le talent à la foi qui lui manquait. La tactique lui fit défaut comme le zèle. Avec des soldats qui, aux avantpostes comme à l'intérieur, brûlaient de courir à la rencontre de l'ennemi, il ne sut qu'épuiser les forces sans affaiblir la Valeur. Sans doute de pareils torts sont graves chez un général , mais ils ne constitueraient une trahison que s'il était démontré que ces erreurs ont eu d'antres causes que l'inertie de l'esprit, la faiblesse du caractère ou l'insuffisance présumée des ressources.
A Berne , on proclamait d'avance le résultat de ce premier coup de main. L'armée fédérale, flanquée par les corps francs, s'ébranlait à l'ordre de l'Anglais; mais dans les rangs on sentait une indécision q^ des soldats passait aux officiers. Cette morne attitude inquiéta le cbib de l'Ours et la Diète. On ordonna aux journaux du Radicalisme de la conjurer en fabriquant quelques calomnies d'une révoltante atrocité^ La Bemer-Zeitung f le NotwelUste vaudois^ et toutes les feuilles antisociales qui trouvaient un déversoir dans le Siècle y le National et le ConstituHonnel de Paris , se mirent en frais d'imagination. Ldi B^ner^ZeUung^ n'en était pas àsonappreur*
tissage. Pour ce journal, écho des Sociétés secrètes, la dis*solution du Sonderbund n'est pas l'objet essentiel. Il demande^ il exi^e même avant la victoire, l'occupation illi!n!lée des Etats catholiques, afin de travailler l'esprit des peuples, et il ajoute : ^ Nous avons confiance que ce moyen curatif, aidé des amputations nécessaires, guérira les membres malades. „
Les amputations jugées nécessaires au club de l'Ours et imposées à la Diète avaient le mensonge pour avant*coureur. Les proclamations d'Ochsenbein, les ordres du jour des généraux ne rencontraient que des cœurs froissés ou indifférents. On essaya de secouer cette torpeur en lui donnant le change. On ne pouvait la galvaniser par des phrases , on tenta d'exciter son indignation par le récit d'un crime. L'armée entière se vit à la même heure inondée de journaux et de feuilles volantes qui relataient une lettre ainsi conçue:
^ Je vous ai informé hier du bruit qui courait que deux Bernois avaient été pendus de la manière la plus atroce dans le canton de Fribourg. Voici à cet égard de nouveaux rensei§[nements dont je ne veux pas vous garantir l'exactitude, mais que j'emprunte a une lettre particulière de Laupen, petite ville bernoise limitrophe du territoire fribourgeois : " Un citoyen bernois , ainsi parle cette lettre datée d'hier, établi dans le canton de Fribourg, vient d'annoncer à notre préfecture que dans le district allemand de Fribourg, contigu à la frontière bernoise, on a trouvé pendus à un arbre deux Bernois , auxquels on avait aussi ouvert les entrailles. L'individu qui a fait cette déclaration n'a pas été témoin oculaire du fait, mais il l'a entendu raconter par un autre Ber-* nois , homme estimable et qui mérite toute confiance , en présence de plusieurs témoins qu'il a désignés. Les deux Bernois qui doivent avoir été victimes du fanatisme fribourgeois, et dont on cite même les noms (Scheidegger et Zbinden}, ainsi que le nom de l'endroit où ils auraient été pendus (Rechthalten) , voulaient franchir la frontière ptur obéir à leur gouvernement, qui les appelait sous les drapeaux, et ils étaient en uniforme.
i „ Si un tel acte de cruauté a été vraiment commis, ce dont f'aime à douter pour l'honneur du nom suisse, il poussera l'exaltation des troupes fédérales au plus haut degré.„
Les généraux de l'armée des Douze savaient mieux que personne la fausseté d'un pareil résit. Cet attentat, qui est