‹ Histoire du suffrage universelChapitre 9 sur 11 · DU 20 JUIN · texte numérisé non relu

DU 20 JUIN

L’Empire était donc j^ï'oclamé. Nous avons montré par quels moyens on avait obteiiLi cette restauration impériale, contenue déjà implicitement dans le coup d’Etat du 2 décembre et dans le vote du plébiscite qui l’avait suivi. Depuis le 2 décembre, en, effet. Napoléon pouvait jeter le masque impunément, il régnait de fait sur un peuple que les fusillades et les transportations avaient rendu pour longtemps docile à sa main.

Quand le 20 juin 1857 l’époque de la réélection du Corps législatif arriva, l'Empire avait près de cinq ans de date, et les mesures proieclrices dont il avait pris soin d’entourer le suffrage universel ne pouvaient plus avoir, aux yeux mêmes de ses partisans, de raison d’être ni d’excuse. On pouvait donc supposer qu’un

pouvoir fort qui prétendait s’appuyer sur le suffrage universel, qui avait obtenu huit millions de suffrages , allait laisser la liberté électorale la plus complète pour la nomination des députés au Corps législatif.

Il n’en fut cependant rien, et, quoiqu’il affirmât vouloir « la pratique ^ibre et sincère du suffrage universel», le gouvernement impérial n’apporta aucun changement dans les procédés électoraux qu’il avait jusque-là emjiloyés.

Cependant à cette époque, un sensible réveil s’était produit dans beaucoup d’esprits indépendants qui résolurent ce sortir de l’abstention à laquelle ils s’étaient condamnés depuis le coup d’Etat. Les élections aux conseils généraux ou municipaux avaient déjà montré cette tendance de l’opposition à reprendre un rôle actif , militant, et le gouvernement avait vu, non sans effroi, ses adversaires rentrer dans la vie publique par la porte de ces assemblées. Lespréfels effrayés de voir la démocratie, qu’ils croyaient écrasée depuis le 2 décembre, renaître et lever la tête, n’hésitèrent pas à épurer les conseils municipaux et à violer ainsi sans vergogne ce suffrage universel que le gouvernement se vantait de respecter et même de proléger contre toute atteinte. C’est ainsi que le préfet du

Doubs prit des mesures pour cc suspendre immédiatement, et sans laisser entrer en fonctions, les conseils municipaux où dominaient ces éléments de trouble et de désorganisation >> (c’està-dire ceux dans lesquels siégeaient en majorité des adversaires de l’Empire). Un autre de ces fonctionnaires suspendit également un conseil municipal « parce qu’il est composé, disait-il, d’hommes pour la plupart ancien chefs de clubs et tous notoirement hostiles au gouvernement. » Enfin d'autres mesures semblables, prises par les préfets en 1857, montrent (]^ue l’Empire était déjà attaqué alors dans les assemblées locales avant de l’être au Corps législatif où il allait rencontrer enfin un commencement d’opposition sérieuse.

Ce n’était donc pas de trop, cette fois, de toutes les manœuvres administratives pour assurer l’élection des candidats du gouvernement. Le ministre de l’intérieur, dans ses circulaires officielles, déclara bien que « les candidatures contraires pourraient se produire en face des candidatures officielles hautement annoncées et résoluement soutenues », mais, à la veille du vote, il trouva nécessaire de lancer contre les adversaires de l’Empire cette stupide calomnie « qu’ils voulaient raviver dans les

masses le levain des vieilles passions démagogiques. » Etait-ce cependant en agitant devant les électeurs l’image du spectre rouge, en traitant les candidats opposants de démagogues, que le gouvernement prétendait assurer la pratique libre et sincère du suffrage universel?

Les préfets montrèrent du reste, jiar leurs agissements que le gouvernement, malgré les circulaires de M. Billault, n’entendait pas se départir du système auquel il devait la Chambre servile qui venait de se séparer. Comme auparavant il eut recours à la propagande des maires auxquels il ordonna de « combattre sans hésitation toutes les candidatures contraires, non seulement s’annonçant comme hostiles, mais même se présentant comme dévouées. »

De bien amusants déboires arrivèrent à ceux des candidats officiels de 1852 auxquels le pouvoir retirait son appui pour les élections de 1857. On ne ménagea pas aux anciens amis les calomnies, les insultes et les menaces, quand ils persistèrent, comme quelques uns, à maintenir leur candidature. Un préfet expliquait ainsi le retrait fait à un ancien député officiel de l’appui du gouvernement : « Quand on a un domestique et qu’on n’en est pas content, on le renvoie sans lui dire pourquoi ». Ces paroles donnent la juste mesure de

l’estime qu’on pouvaitavoirpour ces prétendus représentants de la nation qui ne représentaient à la Chambre que le pouvoir auquel ils devaient leur élection. Les fonctionnaires devaient, dans les cas dont nous parlons, clianger subitement leurs sympathies et leurs éloges de la veille en haine et en blâmes hautement exprimés; « ne devaient-ils pas, ainsi que le disait l’un d’eux, le commissaire de police Drouin, travailler comme le gouvei"nement le commande ? »

Plusieurs députés sortants se virent ainsi vivement combattus par cette même administration à laquelle ils devaient précédemment leur élection, par le gouvernement dont ils n’avaient nullement trahi la confiance . Pour préparer le terrain, on prônait avant l’élection le nom du futur candidat officiel destiné à remplacer le député encore investi de son mandat. Ce fut ainsi que dans la -Gironde, terre privilégiée pour ces sortes de manœuvres, M. Arman publia le 18 mai une lettre dans laquelle il déclarait être pour les prochaines élections «le candidat de l’Empereur», tout comme un juge de paix de Fronsac écrivait en 1869 aux électeurs que M. Dréolle était « le seul candidat de l’Empereur. » C’est à ce titre que M. Arman l’emporta sur l’ancien député officiel, M. David, et plusieurs candidats obtin-

rent le même succès grâce à des lettres de l’Empereur les proclamant ses candidats. Les amis de l’Empereur, M-Conneau et autres, se permettaient aussi d’avoir leurs créatures et de les recommander aux électeurs. Ce n’étaient plus ainsi les candidats du gouvernement, mais ceux du médecin de l’Empereur, des amis de rEm 2 :>ereur, etc., etc.

L’abaissement était si grand, la servilité était telle chez les candidats officiels que plusieurs d’entre eux crurent donner une nouvelle jireuve de leur dévouement au souverain en retirant leur candidature pour faire 2)i3^ce à un nouveau favori. Ce candidat préféré « allait faire son élection à Paris » car c’était du Ministère de l’intérieur que partaient les circulaires ordonnant aux préfets, maires, etc., de faire élire tel ou tel candidat.

On aurait voulu voir des hommes indépendants affronter la lutte et empêcher l’élection de ces serviteurs du pouvoir, mais comment une opposition sérieuse aurait elle j)u se produire durant la période électorale de 1857 ? De réunion il ne pouvait y en avoir sous le régime dictatorial qui joesait encore sur la France. Quant à la liberté de la presse, une note du 12 janvier invitait les journalistes à s’abstenir de toute discussion relative

aux élections, et ce fut seulement le 5 juin qu’on leva cette interdiction polie qui équivalait à la suppression absolue de la liberté de la presse pendant la période électorale.

Pendant ce temps les candidats officiels profitaient de la liberté illimitée de la presse dont ils avaient le monopole pour calomnier leurs adversaires et tacher de les perdre dans l’esprit des électeurs. « Deux urnes, disait un fonctionnaire, sont ouvertes; l’une peut s’appeler l’urne du bien et porte l’inscription de Ségur (candidat officiel), l’autre peut s’appeler l’urne du mal et peut se personnifier dans M. Baulic (candidat opposant). »

Un préfet à poigne était plus franc encore quand il disait aux maires de son département : cc Imposez silence oaix adversaires s’il s’en rencontre, empêchez énergiquement leurs manœuvres. y) Du reste on déclarait par avance les députés nommés sans l’appui du gouvernement impuissants à améliorer le sort de leurs électeurs , et quiconque sait les subventions pour la construction de routes, canaux, etc., promises et souvent accordées aux communes qui avaient bien voté, comprendra l’effet que devait produire sur certaines classes de la population une pareille menace .

Nous avons dit qu’un certain réveil s’était pro-

duit dans l’esprit des électeurs en 1857 et que l’abstention perdit alors beaucoup de ses partisans. En effet, le Siècle et quelques autres journaux indépendants tels que la Presse, les Débats, le Courrier de Paris, etc., conseillèrent le vote . que repoussaient les légitimistes et un grand nombre de républicains fermement résolus à < s’abstenir dans toute élection.

Devant la détermination de ce premier groupe d’électeurs, en présence de cette opposition qui pour la première fois depuis le coup d’État s’affir- Æl mait hautement et résolument en face de l’Empire, le gouvernement redoubla d’efforts et ne négligea rien pour empêcher l’électron de ses adversaires. Cependant cmq députés opposants,

« cinq socialistes » comme les appelaient les circulaires préfectorales, furent élus au Corps lé- w! gislatif. Cavaignac, Carnot et Goudchaux ayant t refusé de nouveau de prêter serment, MM. Jules Favre et Ernest Picard remplacèrent les deux ' premiers et formèrent avec MM. Emile Ollivier, -Æ Darimon et Henon, ce dernier élu à Lyon, ce, ^ groupe des Cinq qui fit entendre au pouvoir de % si dures vérités et qui garda au sein d’une Charn- 0bre nommée sous la pression du gouvernement et composée de ses créatures, la place de la véritable représentation nationale dont les rangs allaient bientôt grossir aux élections de 1863.

ELECTIONS LEGISLATIVES

Page 1