‹ Histoire du texte d'HoraceChapitre 3 sur 10 · Vertumnum Janumque liber spectare videris · texte numérisé non relu

Vertumnum Janumque liber spectare videris

Seilicet ut prostes Sosiorum pumice mundus. (Ép. II, 20.) l. Albi. noêtrorum sermoniim candide Judex. (là.,- 4.)

en 1845*, nous apprend qu'un grammairien du nom de Valérius Probus, qui florissait sous Claude et Néron, avait tenté une révision du texte d'Horace. Il n'en est d'ailleurs absolument rien resté; et il n'y en a pas d'autre trace que cette note.

Il y avait donc une question du texte d'Horace au lendemain même de sa mort, puisque ce texte était déjà discuté. Il l'était sûrement au temps de Suétone. • Cet historien nous apprend en effet qu'il lui était venu dans les mains, sous le nom de notre poète, des élégies et une épître en prose où il se recommandait à Mécène ; mais de la vulgarité des unes comme de l'obscurité de l'autre, ce qui était le moindre défaut d'Horace, Suétone concluait que ces compositions étaient apocryphes.

Horace, du reste, nous le savons par Juvénul *, Horace avec Virgile, à la fin du i" siècle, faisaient partie de l'instruction classique et étaient journellement dans les mains des élèves. C'était une raison pour que les maîtres ne leur donnassent que des textes aussi purs que possible.

. liecension de Mavortius.

Il faut sauter brusquement d'Adrien à Théodoric le Grand, c'est-à-dire du i" au v*" siècle, pour retrouver trace, avant les temps modernes, d'une nouvelle révision du texte d'Horace ; c'est celle de Mavortius, qui nous est attestée par la suscription suivante que reproduisent, à la suite des Epodes, non moins de sept. manuscrits^: « Vettius Agorius Basilitis Mavortius, V. « C. et int, ex com. dont, excons. ord., legi ettU potui emendavi, « conferenle mihi magistro Felice, oratore urbis Romœ », c'està-dire: « moi, Vettius Agorius Basilius Mavortius, personnage

1. Hiê soliê {seilicet XXI notis criticis, quales sunt obelus, oiteriscus, antisigma, coronis, etc.) in adnotationibus Ennii, Lucilii et scœnicorum uni sunt Vargunteius, {Varro, L. MùUer), Sinnius, ^lius œque et postremo Probuê qui HIojS etiam Virgilio et Horatio et Lucretio apposuit, ut Homero Aristarchus. (Codex Parisinus, 7530.)

2. Dummodo non pereat totidem olfecisse lucemas, Quot stabant pueri, cum totus decolor esset

Flaccus et hœreret nigro fuligo Maroni. (Juvén., Sat„ VII, 225.) 8. Voir Bentley dans 8a Préface.

(L illustre de Tëntourage et de la maison du Prince, de Tordre « consulaire, j'ai lu et, comme j*ai pu, j'ai corrigé ce texte, « avec Taide de Félix, mon maître, orateur de la ville de Rome, a: qui Ta coUationné avec moi. y>

Bentley et Peerlkamp n'ont pu, de leur aveu, ni personne du reste après eux, arriver à connaître au juste ce que pouvait bien être ce Félix, orateur de la ville de Rome, qui dans la révision du texte d'Horace avait prêté son aide à Mavrortius. Quant à ce dernier, on n'est guère mieux renseigné sur son compte. On sait seulement qu'il fut consul en 527 après Jésus- Christ, et consul unique à l'époque dies empereurs Justin et Justinien, au lendemain de la mort de Théodaric, roi dltalie. Il aurait aussi donné ses soins à larecension du texte du poète chrétien Prudence, ce qu'atteste le manuscrit 8034 de la Bibliothèque nationale, où l'on retrouve sa suscription. Peutêtre aussi serait-il l'auteur de deux petits poèmes d'un caractère bien différent, mais tous les deux composés de centons de Virgile, et intitulés, l'un De Ecclesia, l'autre Judicium Paridis .

Si, comme le dit Peerlkamp, nous possédions le manuscrit même qui contenait les corrections de Mavortius, comme nous possédons le manuscrit de Virgile, corrigé de la main d'Astérius, consul en 494 — et il faut remarquer cet honneur, qu'ont obtenu les deux poètes amis, d'avoir, chacun pour leur compte, un consul pour recenseur, — on saurait ce que la critique du texte d'Horace doit à Mavortius, mais nous sommes loin de posséder l'original de cette révision, qui ne nous est arrivée, comme le dit très bien M. Eugène Benoist, qu'à travers plusieurs générations de manuscrits, c'est-à-dire altérée de toute façon.

Nous le posséderions d'ailleurs dans son intégrité, ajoute Peerlkamp , suivi en cela par Lucien Millier , que nous n'en serions pas plus avancés, Mavortius et Félix étant d'une époque où le sens de la vraie latinité était perdu, et par suite se trouvant incapables d'une tâche aussi (iélicate que celle de re-

Toir le texte d'un poète tel qu'Horace. Aussi peusent-lls tous, les deux que le travail de Mavortius se bornait à des correctiouB de peu d'importance, et qu'il était plus capable d'ajouter de nouvelles fautes au texte qu'il avait entre les mains, que d'en découvrir et d'en retrancher les vers apocryphes ou altérés qui pouvaient s'.y trouver.

Four deux raisons donc, c'est-à-dire, comme nous l'avons dit, pour son peu d'importance en elle-même et à cause des nombreuses altérations qu'elle a contractées à travers les générations de manuscrits par lesquelles elle a passé, la recension de Mavortius, suivant Peerlkamp et Lucien MUller, à qui nous laissons la responsabilité de cette opinion, après tout aseez hasardée, ne nous serait pas d'un grand secours pour la constitution du texte d'Horace,

Les manuscrits d'Horace, leur origine, leur nombre.

Les manuscrits d'Horace sont au nombre de 250, la plupart d'origine gallo-romaine. Ils ont été transcrits, comme on le sait, dans les monastères du moyen âge, par les soins des moines bénédictins. Les plus anciens ne remontent guère au delà du ym' ou du ix* siècle; aucun genre d'altérations ne leur a été épargné. Ils sont beaucoup plus rares en Italie; le plus ancien de cette provenance date seulement du xi' siècle. Il ny a pas de manuscrits qui nous aient été directement transmis depuis le iV ou le V siècle ; aucun de ceux d'Horace n'est écrit dans ce caractère en capitales qui est le type de la bonne époque. Il y a sans doute une tradition qui se rapproche de ces temps, c'est la recension, dont nous avons déjà parlé, dite de Mavortius Agorius ; mais cette recension, comme le rappelle M. Eugène Benoist dans le numéro de septembre 1883 du Journal des savants, est une recension altérée pour diverses causes, et qui a traversé plusieurs générations de manuscrits. Kelier croit en etfet reconnaître à certains indices que plusieurs des textes sur lesquels se lit la suserlptiou dcMavor-

tîus dérivent d un manuscrit écrit en onciales. Il croit aussi retrouver dans d'autres manuscrits la preuve que Tarchétype primitif de tous nos textes était écrit en capitales. Mais ce no sont que des hypothèses.

Parmi les manuscrits d'Horace, dans quelques-uns, une main assez ancienne — Keller attribue ce genre de corrections à Mavortius — s'est eflforcée de modifier le texte pour le rendre plus clair et plus conforme à Tidée qu'on se faisait alors de la régularité; ce sont des changements d'un caractère esthétique. D'autres, au contraire, proviennent d'une recension faite par des copistes ignorants qui semblent avoir eu un assez bon texte entre les mains, mais y avoir introduit de fâcheuses altérations qui se sont ensuite perpétuées dans les manuscrits issus de leur leçon. Enfin, ce qui vient encore embarrasser la critique, c'est que les anciens possesseurs des textes les ont corrigés les uns à l'aide des autres, et que des ratures, des surcharges et des grattages perpétuels substituent sans cesse une leçon à une autre, tellement qu'il est souvent difiicile de voir si l'on est en présence d'une correction du premier scribe émendant une faute qu'il a commise dans sa copie, ou d'une modification suggérée par la vue d'un autre manuscrit quelquefois inférieur au premier.

Nous indiquerons d'ailleurs plus loin les essais qui ont été tentés de nos jours, particulièrement par Kirchner, Keller et Holder, pour se reconnaître au milieu de la masse des 250 manuscrits d'Horace et pour en établir le classement d'après leur valeur respective.

Cames des altérations et des interpolations §>u texte d* Horace.

il faut se souvenir d'abord que, si l'on en excepte quatre, ces quatre connus sous le nom de Codices Blandinii — nous dirons pourquoi plus tard, — les manuscrits les plus anciens d'Hojraee ne remontent pas, nous l'avons déjà dit, de l'aveu des

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critiques les plus compétents, au delà de la fia du viii» ou du IX' siècle et du commencement du x*. On peut de \h conjecturer par quelles vicissitudes ce texte a dû passer à travers les générations de manuscrits qui l'ont transmis depuis le premier siècle, où ont été transcrits les premiers mis en circulation, jusqu'au xvi", qui marque la date du dernier, connu sous le nom de Manuscrit de Gotha. Celui-ci d'ailleurs, comme nous le verrons, quand nous en serons là, n'est que la reproduction du plus vieux des manuscrits blandiniens.

La distance qui sépare ces manuscrits de leur source première est déjà, on le comprend sans peine, une cause des délîgurements qu'a dû subir le texte d'Horace ; une autre, qui par parenthèse a été depuis supprimée par l'imprimerie, c'est la multitude et la diversité des copies manuscrites. On n'en compte pas en effet, nous l'avons déjà dit, moins de deux cent cinquante environ. Quel est le texte dont l'intégrité pourrait résister à une épreuve pareille? Deux cent cinquante copies avec toutes les chances d'erreur qui devaient résulter d'une telle diversité de mains I

Si encore les manuscrits anciens, dont ceux de la fin du IX' siècle étaient la transcription, avaient été eux-mêmes purs de toute altération ; mais il est loin d'en être ainsi ; et ce qui le prouve, ce sont les révisions qu'avaient déjà tentées de ce teste, ainsi que nous l'avons vu, Probus au i"' siècle, Mavortius au y ; ee sont encore et surtout les pièces apocryphes circulant sous le nom d'Horace et ajoutées à son recueil, dont Suétone signale de son temps l'existence ; c'est enfin la façon dont fut publiée l'œuvre de notre poète.

Horace a publié à diverses époques les Satires, les Epodes, les poésies lyriques, les Epîtres. Surpris par'la mort, il n'a pas mis la dernière main à son œuvre et ne l'a pas rassemblée en un seul recueil. Ses amis après lui ont publié ce qu'il avait encore en portefeuille. Ce qui se rapportait à chaque genre et à chaque espèce de vers y a été ajouté; les hexamètres l'ont été aux hexamètres, les pièces lyriques aux poésies lyriques.

C'était ce qu'on pourrait appeler Tordre métrique ; c'est celui qui a été le plus généralement suivi, de préférence à Tordre chronologique, fort difficile souvent à établir, et surtout à Tordre esthétique adopté en vue de piquer et de soutenir l'intérêt par Thabile disposition des pièces. Quel est celui qu'Horace avait choisi dans la publication qu'il fit lui-même de ses compositions? Probablement Tordre métrique, tout naturellement indiqué par la profonde différence qui sépare les poésies lyriques des Satires et des Epîtres, mais combiné aussi avec Tordre esthétique dont Horace a dû certainement se préoccuper, et auquel il pouvait, dans Tune et l'autre partie de son œuvre, donner satisfaction.

Nous ne pouvons d'ailleur avancer sur ce point rien de certain, car les indications qu'on pourrait tirer de la 30° ode du livre III des poésies lyriques, ainsi que de la 13'' et de la 50* épitre du livre I^*" des Epîtres, sont toutes conjecturales et ne peuvent mener à rien de bien précis. Un fait acquis, toutefois, c'est qu'à Tépoque du grammairien Diomède les odes se suivaient dans Tordre où le texte généralement adopté aujourd'hui nous les donne.

Maintenant, pour en venir à ce qui fait le sujet même de ce chapitre, il faut bien distinguer entre les simples altérations de texte et les interpolations, entre les mots défigurés d'une façon quelconque, soit par suite de l'ignorance et de l'inintelligence ou encore de l'inadvertance des copistes, et les passages apocryphes introduits dans le texte, soit de dessein prér médité, soit inconsciemment et par suite d'une méprise.

Les premières, auxquelles il est bien difficile qu'échappe aucun manuscrit, si intelligent et si attentif qu'en ait pu être le transcripteur, sont innombrables. En voici quelques exem-

pies : tantôt c'est une lettre pour une autre, comme nobilium pour mobilium, poscis pour possis, sécréta pour décréta; ou transposée, comme partibus pour patribus; ou omise, comme defuit pour deflîdt; ou ajoutée comme tenebris pour teneris;

ou jointe à un mot auquel elle n'appartient pas, comme tum avis pour tu mavis; durare fugimus pour dura refugimus. Tantôt c'est un mot répété comme una una, genre de faute plus fréquent qu'on ne pense dans les manuscrits ; ou un mot passé, comme sub rcge Medo et Apulus pour Mahus et Apulus; ou un mot pris pour un autre dont le commentateur avait donné la glose ou bien le synonyme dans la langue vulgaire, comme Argivo pour Argeo, tauri pour monslri, surripuerat pour surpuerat, surrexisse pour surrexp, impende pour redde, régis pour tenes, resecantem pour purganlem.

Une altération plue grave en ce genre, c'est celle qui provient de ce que le copiste a sauté des lignes, trompé qu'il a été par la ressemblance des syllabes qui commencent ces ligues. Parfois aussi-, enfin, il a changé l'ordre des mots, comme dans les exemples suivants : de magno (lumine mallem, pour magno de /lumine mallem; filitis uxorem cwm grandi dote recuset pour... grandi cum dote recusel; situ modo recte dispensare velis pour tu si modo recle, etc. ; quo fertur rara securis pour fertur quo rara securis; parva décent parvum pour parvum parva décent.

Toutes ces variantes et bien d'autres que nous pourrions citer, et qui constituent autant d'altérations, proviennent, comme on te voit, les unes de la négligence uu de l'ignorance des copistes, les autres des explications des grammairiens cherchant tantôt à préciser par des synonymes ou des mots plus ou moins équivalents la pensée du poète, tantôt à l'éclaircir par des transpositions do mots. Il faut bien le remarquer, si l'on ne veut s'exposer, en les confondant, à appliquer aux unes et aux autres les mêmes procédés de correction, et par suite à marcher au hasard dans un genre d'opération qui demande une méthode si sûre.

Venons maintenant aux interpolations, c'est-à-dire à l'introduction dans le texte ou de vers isolés, ou de passages plus ou moins étendus qui y sont étrangers, ou enân de pièces

entières fabriquées et glissées frauduleusement bu par mégarde au milieu des autres pièces authentiques dont se forme le recueil. Si Ton en croyait les interprèles les plus hardis de la critique moderne, Peerlkamp, Lehrs et Gruppe, les interpolations du texte d'Horace atteindraient, suivant les deux premiers, près d'un quart, suivant le troisième, un peu plus de la moitié de ce texte. Il n'est pas besoin de dire que cette critique radicale est loin d'être celle du plus grand nombre des commentateurs d'Horace. En somme, jusqu'ici, de la vulgate ou du texte courant ils ne sont unanimes à retrancher que les huit premiers vers qui, dans une bonne partie des manuscrits, — quelques-uns du x® siècle, — figurent en tête de la dixième satire du I" livre*. On ne comprend pas en effet, ainsi que dit Walckenaer dans son Histoire de la vie et des poésies d'Horace, que des hommes de goût et desavoir aient pu se méprendre au point de lui attribuer cette insipide addition. En dehors de ces vers évidemment apocryphes, il faut citer parmi ceux qui soulèvent des doutes sur leur authenticité, le passage de la 4" ode du IV livre, où Horace, dans une parenthèse, tout à fait inattendue parle contraste qu'elle offre avec le ton de l'ode entière, semble se jouer de son lecteur et de son inspiration^; la 9% la 10% la ll*^ et la 12* strophe de la 12^ ode du I" livre, où l'inobservation de Tordre chronologique dans rénumération des grands hommes de Rome antérieurs à César met de l'embarras et de la confusion ; et enfin, pour me borner aux passages le plus généralement frappés de suspi-

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