‹ Histoire du texte d'HoraceChapitre 5 sur 10 · L. Poinsinet de Sivry · texte numérisé non relu

L. Poinsinet de Sivry

Poinsinet de Sivry a reçu dans le texte qu'il a donné d'Horace en 2 volumes, en i777, d'assez nombreuses corrections des critiques de ce texte. Il a rencontré quelquefois assez heureusement dans le sens de certains passages.

Il s'est proposé surtout dans ses notes de laver Horace de tous les reproches de licence et d'impureté qui lui ont été faits, ^elon lui, tous les passages licencieux et voluptueux qui se trouvent dans Horace ne seraient que des traductions des poètes grecs, Alcmau, Stésichore, Alcée et d'autres. C'est là, on l'avouera, une singulière façon de justifier Horace, qui n'aurait pas été licencieux pour son compte.

Une autre opinion particulière à Poinsinet de Sivry, qu'il a soutenue dans une grande partie de ses notes, c'est que la plupart des noms etparticuliéreinent des noms grecs, qui se trouvent dans Horace et qui passaient jusqu'ici pour des noms propres, n'en sont pas et sont tout simplement des noms appellatifs tirés du grec par Horace; ainsi Sestius qui exprimerait Tidée de convive, du grec Ëti-cLo;; Damatis qui ne serait qu'un synonyme de juvenca ; Petii que celui de latrunculi.

C"est vraiment plaisir, quand on sort de la lecture du com-

1, Pari», 3 vol. m-s", nvoc des annotations ffançaisee, im.

a. Q. Horalii Ftacci opern rsceniuit varietate tecliortii et perpétua adnolatione illuatravil M. Chrislianus DaviS Jani. Lipiiœ, lira, ï toI. in-8°. Svmptibut Cruiii.

mentaire de Bentley ou de Cuningham, d'aborder celle du commentaire de Jani; avec lui tous tous sentez tout de suite en compagnie d'un galant homme.

Autant les deux premiers se montrent arrogants et tranchants, dédaigneux pour ceux qui ne sont pas de leur avis; autant au contraire Jani est modeste, courtois et plein de déférence pour les autres.

Il est modeste surtout ; il n'est pas moins consciencieux.

Avant d'entreprendre une édition d'Horace, il ne s'est pas dissimulé tout ce qu'il aurait de recherches à faire, de livres à rassembler, depuis les éditionspnwc^/;.vjusqu'à celles des recenseurs les plus voisins de lui, en passant par les éditions intermédiaires les plus estimées, et cela sans compter les manuscrits dont il avait à cœur de recueillir les variantes, avec les corrections et les conjectures des savants qui l'avaient précédé. Car il ne fallait pas moins pour donner avec un commentaire exact une édition d'Horace telle qu'il la rêvait, c'est-à-dire aussi près que possible du texte authentique.

Mais quelle tâche au milieu de tant d'explications diverses, et quelquefois même contradictoires, quand elles n'étaient pas absurdes, sans parler de celles qui n'éclaircissaient rien et n'aboutissaient qu'à enténèbrer davantage le texte du poète, tiré pour ainsi dire à quatre chevaux : et tout cela par suite de l'ignorance ou de l'absence de goût des commentateurs ou de leur peu de conscience.

C'était surtout la constitution du texte qui était difficile. Comment en effet établir ce texte sans l'étude des variantes des manuscrits?

Mais ces variantes, combien de gens les ont étudiées sérieusement? Combien les ont été chercher dans les manuscrits mêmes? Rien n'égale l'audace des critiques modernes dans les corrections du texte d'Horace; et, d'autre part, rien déplus fautif que les éditions courantes ou vulgaires.

11 lui a donc fallu, dit-il, recourir lui-même à l'autorité des manuscrits ; il lui a fallu de plus se créer de toute pièce un

système de critique. Il a pris d'abord pour base de son texte la Vulgate de son temps, en a discuté toutes les leçons qui présentaient des différences ou qui avaient été rejetées par la sévérité des critiques, gardant celles qui s'appuyaient d'une autorité et qui étaient conformes au génie d'Horace, provinssent-elles de manuscrits d'une autorité inférieure.

A cette fin, il si tiré avec le plus grand soin de Lambin, de Cruquius, de Fabricius, de Torrentius, de Pulmann, de Bentley, de Cuningham, de Gessner les variantes de texte données par eux, et les a appréciées d'après le contexte. lia étudié quelquesunes des plus anciennes éditions qu'il avait sous la main, les édit. de Venise de 1478, 1492, 1590, l'Ascensiana de 1519, l'édition de Locber, celles de Bâle de 1527 et 1531, et les plus fameuses des siècles postérieurs, comme celles de Lefèvre, de Heinsius, de Henri et de Robert Estienne, de Fabricius, de Cuniugliam, de Jones, de Bentley, de Baxter, de Burmann, de Saiiadon, de Sivry.

Il a tout fait enfin non seulement pour établir un texte aussi exact que possible, mais encore pour l'éclairer et faire ressortir dans son ensemble et dans ses détails le génie du poète.

Dans la préface de son second volume comprenant le 3° et le 4' livre des Ocles et paru à quatre ans d'intervalle du premier, il énumère, non sans une sorte de candeur ingénue, les causes qui ont retai-dé l'apparition de ce volume : et d'abord sa translation de Halle à Eisleben, puis une foule d'embarraset de chagrins domestiques, la mort d'un enfant aimé, qui lui fit, au fort de sa douleur, tomber la plumedes mains. Il apu pourtant, malgré tout, finir ce volume, en attendant le 3* et le 4* qui doivent comprendre l'un les Satires, l'autre les Épîtres et l'Art poétique.

Jani a vu son l" volume bien accueilli des plus illustres ërudits de l'Allemagne qui, tout en relevant courtoisement les erreurs qui avaient pu lui échapper, ont été uiianimes à lui accorder leurs suffrages.

Une seule voix discordante a troublé ce concert, celle de

Henri Wagner qui, dans les Éphémérides de la Bibliothèque critique publiée à Amsterdam, a fait paraître une critique violente de son Horace, inspirée par la haine.

ce Sans doute, dit-il, plus d'une faute m'est échappée dans mon travail, plus d'une faute dont les plus savants critiques m'ont averti sans aigreur, et qui ne les ont pas empêchés de reconnaître ce qu'il y avait de bon dans mon édition ; Wagner, lui, n'a vu que mes fautes, et s'est acharné à relever des erreurs de détail et des minuties. »

Wagner lui reproche d'abord d'avoir mis Cruquius parmi les principaux interprètes d'Horace (Jani avait ajouté, les plus anciens). Il lui reproche de n'avoir pas reconnu le génie poétique d'Heinsius, d'avoir préféré Cuningham à Bentley, un grand critique sans doute, mais bien inférieur au second dans ses corrections et ses leçons comme dans le sentiment poétique du génie d'Horace.

A entendre Wagner, Jani aurait volé aux autres commentateurs ses meilleures interprétations. Mais Wagner a beau faire avec toutes ses criailleries, Jani a de quoi s'en consoler ayant pour lui le suffrage du grand Heyne qui lui écrivait pour l'encourager : a: Animam exhilara quam primum et in cursu semel incepto perge nec adverso vento in transversum te abripipatere. De amore meo et studio nunquam dubites. »

Il n'a donc qu'une chose à faire, c'est, fort de ces éloges, de profiter des critiques raisonnables qui lui ont été faites pour améliorer son travail.

Sanadon, après Cuningham, était un des commentateurs d'Horace que Jani goûtait le plus. Aucun autre à ses yeux n'a un jugement plus sûr, un sens poétique plus délicat, une connaissance plus profonde de la poésie lyrique- Il disait toutefois qu'il devait être lu avec une grande précaution, à cause de la finesse particulière à la nation française; finesse d'autant plus dangereuse, selon lui, qu'elle s'insinue plus doucement dans l'esprit du lecteur, qui n'y résiste pas facilement *.

1. Sanadonut haud duhie omnium HorcUii interpretum recUssimum pulchri judi-

On a dans le résumé que nous venons de faire des deux préfaces mises par Janl en tète de son édition une idée de la méthode qu'il a suivie dans l'établissement comme dans le commentaire du texte d'Horace. Son travail ne fait pas moins de deux volumes. Le premier comprend une liste des manuscrits d'Horace coUationnés jusqu'à lui, avecl'indication des savants qui s'en sont servis depuis Lambin jusqu'à Gessner; une description des m^Quacrit-s dont les leçons extraites par lui font l'ornement de son édition, et qui sont au nombre dedouzejl'énumérationdeceuxqui, àl'époquede Jani, n'avaient pas encore été coUationnéd et qui se trouvent en grand nombre mentionnés çà et là dans la bibliothèque de Moatfaucon.

On trouve encore dans ce volume une liste des éditions d'Horace depuis Lambin jusqu'à Foinsinet, suivie d'une autre des principales éditions du poète ; plus une vie d'Horace, une étude sur ses mœurs, une sur ses amis, une sur ses œuvres lyriques, et enfin les deux odes apocryphes retrouvées parmi les manuscrits de la bibliothèque palatine au Vatican.

Le second volume donne à la fin une dissertation sur les vers 1 9 et22 del'Ode 4du livrelV, oùJani conclut au rejet de ces vers enfermés par lui dans des crochets comme indignes du poète.

En somme, il ne se peut voir d'édition plus consciencieuse du texte d'Horace.

Nous aurons épuisé la liste des éditions marquantes du xviii' siècle, lorsque nous aurons cité encore l'édition Bipontine, celle de Jacques Oberlin, de Combes et de Wetzel.

L'auteur de l'édition Bipontine, publiée en 1783, l'a fait précéder d'une revue critique et sommaire de laplupartdes éditions d'Horace, qui permet de parcourir la suite de ces éditions.

Jacques Oberlin publia, en 1788, à Strasbourg, d'après quatre manuscrits de la bibliothèque de cette ville, une édition remarquable par la beauté des caractères.

citxm, tenivm et ipiritui poetici, lyricœque imprimii poeteoi opiimam eognitionem fiabet ; led iamen mngna cum eatitione fuii mihi legendui ob iilavam tubinie oeumsK Gallieum. quod eo p'riculoiiui eil, euia tam biandê se in aninun teclorit in*inuet, UE tit difficile ei reiiiiere.

Combes, de 80 11 côté,donnaà Londres en 1792-1793, dans une édition toute brillante du luxe de la typographie anglaise, avec quelques variantes, un choix judicieux de notes des commentateurs les plus estimés, et un index verborum très étendu.

Wetzel, dans Tédition qu'il a publiée à Liegnitz en 1799, suit en général le texte de Bentley. Il fait preuve d'un discernement éclairé et d'une critique judicieuse. Son édition, recommandable par ses analyses faites avec goût, par une histoire assez étendue du temps d'Horace et par divers index, est une des plus estimables.

Le texte d'Horace au xix* siècle.

C/iarles Féa\

Si Ton en croyait Théod. Fritzsche dans son étude sur les /n* terpolations d'Horace, la découverte des scholies de Venise sur YlliadCy faîte en 1788parDan8sede Villoison, aurait inauguré pour la critique une nouvelle ère. Ce qu'il y a de certain, c'est que la critique du texte d'Horace revêt, au xix** siècle, un caractère de science et de précision qu'égale seule parfois, particulièrement avec Peerlkamp, Lehrs et Gruppe, pour ne pas parler de L. Jungberg qui n'est qu'un extravagant, l'audace de ses conclusions.

La 1" édition marquante, qui s'offre à nous au début de ce siècle, est celle de l'abbé Charles Féa publiée par lui en 1811, à Rome, en 2 volumes in-12, sous ce titre : Q. Horatii Flacci

1. Né à Pigna, on Piémont, le 2 février 175S, mort à Rome le 18 mars 1884, après avoir été, de son vivant, conservateur de la bibliothèque du prince Chigi, membre de TAcadémie romaine d'archéologie, ainsi que de celle des Arcades, et s'élre fait un nom par ses travaux archéologiques.

opéra ad mus. codiccs Vaticanos, Chisianos, Angelicos, Barberinos, Gregorianos, ValUcellanos aliosque plurimis in locis emendavit noiisque illustrant prœsertim in lis qtm Romanas Antiquitates spectanl.

Le titre même de soQ édition en indique le caractère et l'originalité. C'était une édition vraiment critique, faite d'après les manuscrits des principales bibliothèques de Rome et en particulier de celles du Vatican et du prince Chigi dont il était, nous l'avons dit, le bibliothécaire en chef. Ce qui ajoutait particulièrement à son prix, outre les cerrections qu'elle offrait, c'étaient les notes archéologiques dont elle était enrichie. On pourra se faire une idée de leur importance, si l'on songe que l'auteur, qui s'énait préparé à ses études archéologiques par la révision consciencieuse d'une traduction de VHistoirede l'art de Winkelmann, avait parcouru et exploré de ses yeux tous les lieux, montagnes, fleuves, lacs, vallées et ruisseaux, etc., mentionnés çà et là dans les poésies d'Horace.

II avait d'ailleurs préludé pour ainsi dire à cette édition savante par la part qu'il avait prise à une autre avec Quirinus Visconti et Stéphane Arteaga, publiée dans un format splendide, grand in-folio, par Joseph-Nicolas de Âzara, à Parme, avec les caractères magnifiques de Bodoni.

Lui-même, dans la préface qu'il a mise en tête de sa recension , nous indique très nettement les points sur lesquels il aporté principalement son attention. C'est d'abord V orthographe des mots du texte d'Horace; il l'a établie, dit- il, à l'aide des manuscrits, des inscriptions gravées sur les marbres ou sur les monnaies, et des autres monuments de l'antiquilé, dont il avait à Rome un si grand choix. C'est ensuite \b, ponctuation, beaucoup plus importante qu'on nepeutcroire,pourréclaircissementdutexte d'un auteur, puisque souvent il suffit d'un changement de point ou de virgule pour donner un tout autre sens à un mot ou à une phrase, et pour lever de graves difficultés. Ce sont encore les variantes diverses des manuscrits dont il s'agissait de démêler, de prouver et de défendre les bonnes let^ns, et

aussi les leçoDS Douvelles à tirer des manascrits romains et de ceux qu'il pouvait avoir sous la main. C'était enfin toute la partie relative aux aotiquités romaines, insuffisamment étudiée jusque-là par les commentateurs, et que pouvait seule éclairer Texploration consciencieuse et répétée des lieux et des monuments.

C'est une édition critique, dans toute la force du terme, qu'il a voulu faire ; aussi n'a-t-il rien négligé pour cela. Après les travaux des Lambin, des Muret, des Cruquius, desTorrentius, des Dacier, des Bentley et autres grands noms, on aurait pu croire qu'il ne restait rien ou peu de chose à faire. C'est une erreur. C'est chose incroyable en effet que tant de levons neuves, véritables, uniques même, soient restées si longtemps enfouies dans les manuscrits et aient échappé à l'attention comme à la sagacité de tant de gens habiles. Il n'est pas moins étrange que des recenseurs qui tourmentent les passages les plus clairs et les plus authentiques n'aient pas eu le moindre soup^n sui' tant d'autres passages gâtés et corrompus.

Mais ce n'est pas à ces recenseurs, après tout discrets, prudents et travailleurs dans la mesure de leurs ressources, que Féa réserve son indignation ; non, mais à ces critiques qui, ne s'inspirant que de leur seule intelligence, assez peu compétente en critique, sans le secours des manuscrits et des monuments, sans connaissance suffisante de la langue latine, par humeur bizarre et par amour de la nouveauté, ou tout simplement pour complaire à des libraires avides, bouleversent avec les mots le texteetlesensd'un auteur; et entre tous àJeremias Markiand, de tous les critiques le plus désavoué des muses, à G. Wakefield,qui a souillé de ses conjectures aussi téméraires qu'ineptes le teste de Virgile, d'Horace et de Silius Italicus, àCuningham enfin, le critique modèle d'Horace pour Jani et Mitscherlich, Cuningham qui ne craint pas de promettre une recension plus nette que celle de Bentley en plus de 400 passages, et qui, oubliant toutes les règles, tous les préceptes de critique qu'il avait objectés à Bentley, a, dansplus de 400 passages, refait d'à-

prùs son goût, son oreille à lui et son outrecuidance sans bornes, le texte d'Horace; si bien que ce n'est plus Horace, mais un Horaca de fantaisie qu'il donne à ses lecteurs.

Il s'est gardé religieusement d'une pareille licence; nulle part il n'n, sacrifié à son propre esprit et à la conjecture, lors même qu'il aurait eu lieu de faire accepter ses rêveries au lecteur. En fuit de nouvelles leçons il n'a reçu dans son texte qne celles qui pouvaient être approuvées par les règles de la critique la plus sdvère, que celles qui étaient certaines, incontestables et conformes à la pensée comme à la langue du poète.

D'ailleurs, dans son commentaire, pas d'étalage banal de science et d'érudition, pas de digressions étrangères au sujet. Dans plusieurs passages des Odes il a renvoyé le lecteur aux notes de Jani, là où ses conclusions lui semblaient probantes. Mais ce qui a été surtout l'objet de ses recherches, c'a été les passages, assea nombreux d'ailleurs, ou désespérés de la critique, ou difficiles, ou suspects aux interprètes les plus sagaces ; il a tâché de les éclaircir k l'aide des anciens écrivains et des monuments, de façon à ne plus laisser au lecteur érudit et judicieux ombre de doute ou lieu de discuter.

Mais c'est particulièrement sur les Satires, les Epîtres, y compris l'épître aux Pisons, encore plus que sur les Odes, que s'est portée sou attention. Moins étudiées et plus négligées que les Odes, elles réclamaient davantage la main du médecin ; l'Art poétique particulièrement, dont il a donné de nouvelles leçons et des explications de nature à attirer l'attention de ceux qui s'intéressent à Horace.

Il a joint enfin à son édition des index des éditions les plus rares, ainsi qae des commentateurs et de tous les écrivains qu'il a cités au cours de son travail.

L'édition de Féa a obtenu un grand honneur, celui d'être reproduite en Allemagne, avec de nouveaux éclaircissements, par un des philologues les plus dislingués d'Iéna, Frédéric- Henri Bothe.

Sur l'indication de Fr. Aug. Wolfi", qui l'avait signalée le

premier et n'avait pas craint de dire que si Ton ne doit jamais réimprimer un livre sans Tautorisation de l'auteur, il fallait toutefois faire une exception pour l'édition d'Horace de Féa, Bothe fit venir tout exprès d'Italie cette édition , et après ravoir lue et relue, la publia de son chef à Heidelberg, en Allemagne, en 1820-1821, enrichie de ses propres recherches.

Il faut lire dans la préface qu'il a mise en tête l'éloge qu'il fait du travail de Féa. Personne, suivant lui, n'était plus préparé pour une édition d'Horace. Membre des plus distingués de l'Académie d'archéologie romaine, ayant à sa disposition tous les manuscrits des bibliothèques de Rome et entre autres de celle du Vatican et de celle d.u prince Chigi dont il était le bibliothécaire, versé, comme pas un, dans la connaissance du droit romain, ayant visité tous les lieux où le poète avait, de son vivant, porté ses pas, initié parles soins, qu'il avait donnés à la révision de la traduction italienne de Y Histoire de l'art de Winkelmann, à tous les secrets de l'art antique, ce qui n'était pas indifférent pour un commentateur d'Horace, d'un jugement ferme et indépendant qui le gardait de jurer sur la parole d'aucun maître, sans l'empêcher de reconnaître ce qu'il trouvait de bon chez les autres et d'en profiter. Enfin, et c'est par là qu'il couronne son éloge, il n'a rien manqué au travail de Féa que la perfection.

En effet, s' oubliant lui-même, Féa quelquefois rejette les bonnes leçons pour les mauvaises; d'autres fois, dans des accès de bile, il insulte aux plus grands noms de la philologie; d'autres fois encore il s'étend sur les livres les plus connus, sur les passages les plus incontestés, et laisse de coté comme ne présentant aucune difficulté un assez grand nombre d'endroits épineux où ont échoué ses prédécesseurs.

Vanderbourg^

Vanderbourg , sorti de l' hcole navale officier de marine, dont il exerça les fonctions jusqu'en 1793, ne semblait pas préparé à la tâche de réviseur du texte d'Horace. Il ne parait pas davantage que l'entreprise d'une traduction en vers des Odes de ce poète annonçât chez lui une vocation philologique bien prononci-e, la plupart des traducteurs d'Horace n'étant souvent que des amateurs plus ou moins lettrés. Il a l'air de le reconnaître lui-même au début de sa préface. Il avoue en effet que lorsqu'il entreprit d'imiter ou de traduire en vers quelques odes dllorace, il était loin do prévoir oii il serait conduit par ces premiers essais.

Dans l'origine, en effet, voulant mettre le texte latin en regard de sa traduction, il avait cru qu'il devait s'aider pour la constitution de ce texte des nouvelles éditions critiques données en Allemagne; et dans cette vue il s'était procuré l'édition de Mitscher-lioh, alors la plus nouvelle et lapins complète. Il pensait qu'en yjoignant celle de Dacier pour les notes d'érudition les plus nécessaires, il aurait des matériaux bien suffisants pour sou travail. Mais il découvrit, non sans surprise, dans les prolégomènes de l'éditioD de Mitscherlich, à la suite de l'état des manuscrits qui avaient servi jusqu'alors aux divers éditeurs d'Horace, une liste bien plus considérable de ceux qui n'avaient pas encore été consultés ; et parmi ces derniers il en compta environ quarante qui faisaient partie de la bibliothèque impériale. Il ne pouvait le croire. Ainsi Dacier et Sanadon, qtiî avaient publié à Paris leur édition d'Horace, avaient négligé un pareil trésor. L'un aurait adopté aveuglément les leçons de Lambin et les conjectures de Lefèvre, l'autre toutes les subtilités, toutes les témérités de Bentley et de Cuningham, sans consulter cette imposante collection de manuscrits.

dont cinq remontent au x' et deux au ii* siècle. La chose, pour être invraisemblable, n'en était pas moins vraie.

Vanderbourg se décida alors bravement à col lationner pour les Odes tous ceux de ces manuscrits qui seraient antérieurs à l'invention de l'imprimerie. C'est ainsi que, parti d'un simple travail d'amateur, il se trouva amené au rôle de recenseur et de philologue. Il le remplit ce rôle avec une conscience capable de faire honneur aux plus savants.

Non content d'avoir coUationné les manuscrits qu'il avait à sa disposition, il étudia encore les plus anciennes éditions qu'il put se procurer, celles de Landinus, Venise 1453, de Locher, Strasbourg 1498, qui a la valeur d'un original, ayant été faite sur des manuscrits trouvés en Allemagne et différents de ceux dont on s'était servi jusqu'alors, les bonnes éditions du xv' siècle, celle d'Ascensius, 1503, l'AIdine de 1509, celle de Georges Fabricius, 1555, les meilleures du xvi' comme celles de Lambin, 1567, de Cruquius, 1597, et les éditions les plus marquantes du xvu° et du xvui".

Il j avait dans ce long travail les éléments d'une révision sérieuse ; Vanderbourg nous expose qu«ls en furent pour lui les résultats.

Le premier de tous fut de lui inspirer une nouvelle confiance dans les manuscrits très anciens ; le second de lui apprendre à se défier des critiques modernes, tels que Bentley, Cuningbam et leur disciple Sanadon, les manuscrits en question fournissant, selon lui, des textes irréprochables, à un petit nombre d'endroits prè^ et les conjectures ingénieuses, les subtilités de ces critiques n'ayant jamais produit que des innovations inutiles, quand elles ne sont pas dangereuses, ou que des corrections proposées avant eux,

« De là enfin, dit-il encore, il est résuit* pour moi une sorte de respect pour les éditions vulgaires (vutgatœ editioncs) » dont Lambin, le plus modéré des critiques, lui paraissait avoir fourni la base.

Il se prescrivit en conséquence les règles suivantes : 1° de

prendre pour base, comme avait fait Jani en Allemagne, les éditions vulgaires ; -2" d'en confronter constamment le texte avec les variantes et les manuscrits qu'il avait sous la main ; 3" de ne s'écarter do ces éditions que dans les leçons évidemment contraires au bon sens ou à la prosodie, ou bien lorsqu'elles s'éloignent sans nécessité des anciennes leçons de Cruquius ou de Pulniann, ou bien enfin lorsqu'elles sont combattues par l'unanimité ou la presque unanimité des manuscrits ; 4° de se décider, dans le choix entre les leçons des manuscrits, en faveur de l'ancienneté combinée avec le nombre ; 5° de ne point recourir aux conjectures, à moins d'en avoir un besoin urgent, ce qu'il ne s'est jamais trouvé dans le cas de faire.

Au texte d'Horace établi sur des bases si solides et d'après des règles ai sages, Vanderbourg ajouta un commentaire des plus savants et des plus intéressants, composé d'arguments et de notes explicatives et critiques. Les arguments contiennent tous les renseignemeiitis relatifs au sujet de chaque ode, à ta date, aux personnages qui y figurent, au but que se proposait le poète en récrivant, aux sources grecques où Horace a puisé, à la composition du mètre dans lequel elle est écrite, etc. Les notes expliquent tout ce qui a rapport à la mythologie, àl'histoire, à la géographie, aux mœurs, à la critique du texte et à ^interprétation.

Il donne enfin les noinî! de tous les commentateurs ses prédécesseurs qui lui ont été le plus utiles, comme Lambin, Cruquius, Torrentius, Rodeille, J. Bond, Dacier, Sanadon, Gessner, Mitscherlich et Wentzel, et donne une esquisse du travail de chacun.

En somme, Vanderbourg est un des recenseurs les plus sérieux et les plus sagaces du texte d'Horace, et Bothe, l'éditeur allemand du texte et du commentaire de Féa, a montré le cas qu'il en faisait, en le citant à chaque page, je dirai presque à chaque ligne, et en s'autorisant partout de son témoignage.

Bothe *.

En appréciant les éditions d'Horace données par Féa et par Vanderbourg, nous avons déjà parlé de Bothe. Le grand mérite de ce critique consiste à avoir fait connaître à TAllemagne et, par TAUemagne, à TEurope savante, ces deux éditions, la première, en la reproduisant tout entière, la seconde, en la citant à chaque page du commentaire qu'il a joint à l'édition de Féa avec des notes manuscrites de Graevius sur les deux premiers livres des Odes, notes écrites par ce philologue sur un exemplaire de la seconde édition de THorace de Cruquius, publié à Anvers en 1611.

Bothe ne s'est pas contenté de reproduire purement et simplement l'édition de Féa et de s'aider du travail de Vanderbourg et de publier pour la première fois le commentaire jusque-là inédit de Graevius, il a encore redressé et complété Féa là où celui-ci semblait dans Terreur ou incomplet.

Il a, de plus, joint à son édition diverses leçons tirées d'un manuscrit très vieux, le même, sans doute, que celui que Graevius avait envoyé à Bentley et à Brouck.

F.G.PottierK

Dans une collection d'auteurs latins publiée sous la Restauration par Firmin Didot, Pottier a donné un texte d'Horace établi d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, un texte original par conséquent. La Bibliothèque du Roi, c'est le nom qu'on donnait alors à la Bibliothèque nationale, possède, dit il dans sa préface, quarante trois manuscrits d'Horace. <c J'ai lu avec attention tous ceux des x"" et xi* siècles, j'ai comparé les variantes de ceux du xu* et du xiii*, j'en ai consulté plu-

1. Q. Horaiii Flacci opéra denuo recensuit adhibilisque novissimis subsidiis curavit Prider. Henricuê Bothe, D. Phil. et A A. LL. Mag. Societali quœ Jenœ est, latinœ, item Teutonicœ Berolinens. hon. c. adscriptus. Reidelberg, 1820.

2. Q. Horatius Flacctis. Recensuit et emendavit F. G. Pottier. Pnrisii», apud Maki^ peyre Bibliopolam, M.D.CCC.XXUl.

sieurs du xiv' et quelques-uns du xV et je me suis assuré que ceux que je négligeais ne pouvaient rien offrir d'intéressant. »

Et, il l'appui de son dire, il donne à la fin de son édition la liste des manuscrits de cette Bibliothèque particulièrement collationnés ou consultés par lui, avec l'indication de l'époque et de la contenance de chacun. Il fait suivre encore cette liste, et ce n'est pas le moindre prix de cette édition, de l'énumération en vinj,'t-huit colonnes des principales variantes qu'il y a recueillies.

C'est dire que cette édition est une des rares éditions d'Horace qui, au xix' siècle, fassent honneur à l'érudition française.

Troisième édition Bipontine\ La troisième édition d'Horace, dite des Deux-Ponts, due aux soins d'un homme connu par un travail bien différent, celui de la révision du texte de Vlmitation de Jésus-Christ publié dans cettu même collection des Deux -Ponts, mérite d'être mentionnée pour le soin tout particulier avec lequel le texte en a été établi tant par les diverses leçons des manuscrits que par la collation des principales éditions de ce texte données à Strasbourg, Paris, Rome et Londres; elle ne le mérite pas moins pour la continuation de la notice littéraire des principales éditions et versions du poète qui recommandait déjà l'édition de 1783, et pour l'index explicatif des noms mythologiques, historiques et géographiques qui termine le volume.

Nicolas-Étoi Lemaire '.

L'édition d'Horace, donnée en 1831 par Nicolas-Éloi Lemaire, professeur de poésie latine au Collège de France, n'est

1. 0. Horalii Flaixi «« edtt, Bipontina II ad optimal leclionet M. S. S. et edd. nova editio recemiut brevibai noiii criiic, et inlerp. tubjunulit, nec non Horatiano indiee eum adnolata Horalii KtM et nolUia lilteraria ife Itujus éd. comment, et ceri. ampliirima. Pariiiii, apud edit. Trmttel et Wurtx, Argentorati ei Londoni in eorumdem bibtiopolio. M.D.CCCSXFItl.

S. Q. Horat. Placeiii mm variii leelionlbui, argamentii, nold vetertbai ae novit, qvibui accedil index rerem omitiumque locuplelitiimui, carantt et emendante. iV. £. Lemaire, poeieoi laitttœ profeitore. Paria, 1831.

pas proprement une édition originale ; elle a plutôt un caractère de compilation que de science et d'érudition personnelle ; c'est toutefois une édition consciencieuse, où l'auteur a mis à profit les travaux sur Horace publiés arant lui, et a contribué pour son compte k les faire connaître.

Ce travail se compose de plusieurs parties distinctes, et d'abord d'un commentaire emprunté en grande partie à Dœring, à Mitscherlich et à Dacier, sans parler du secours qu'il a tiré de ses amis, et entre autres d'un jeune jurisconsulte nommé Bourbon, dont il ne peut tairela collaboration. Il y a mis cependant du sien, soit par ses corrections, soit par ses additions. Mais c'est surtout à partir du 3' livre des Odes qu'il a le plus contribué de son crû à ce commentaire et qu'il a indiqué ce qui était de lui.

Ce travail se compose :

1° D'une étude sur les Épîtres d'Horace ;

2' D'une introduction à TÉpître aux Pisons, extraite et traduite presque mot pour mot de Wiéland ;

3° D'un travail sur les amis d'Horace ;

4° Des divers témoignages et jugements des Anciens et des modernes sur Horace ;

5" D'une notice littéraire tirée de Fabricius et d'Ernesti ;

6' De la liste et de la description des manuscrits d'Horace qui ont servi jusqu'ici à établir le teste du poète, avec Tindication des savants qui les ont coUationnés, et une autre des manuscrits qui jusqu'en 1831 n'avaient pas encore été étudiés^ de leur date et des endroits où ils se trouvent; et il énumère ces endroits par ordre alphabétique, en commençant par l'Angleterre ' ;

7* D'un travail sur les éditions d'Horace ;

8" D'un autre travail Sur les traductions d'Horace dans les diverses langues de l'Europe ;

1. Libronim m», maximam partem nondutn excuitorum eopiam per cultiorem Buropee parlem «pariant lub unum conspectum hic addueere et lanquam in tabula

9° D'un index général des noms de tous les personnages hi»toriques ou mythologiques, et de tous les lieux qui figurent dans les poésies d'Horace, ainsi que de tous les mots qui y sont employés, et de tous les rers où ces mots se trouvent» index qui ne mesure pas moins de 250 pages et plus.

En somme, ce qu'il y a de plus important dans cette édition, c'est la liste dm manuscrits non encore coUationnés par les Bavants à la date de 1831, avec Tindication des pays et des bibliothèques qui les possèdent et celle de la contenance respective et fort diverse de chacun de ces manuscrits.

Peerlkamp.

C'est une règle qui n'a jamais été contestée de personne et formulée de la fa^n la pins nette par Quintilien, que l'interprétatiun d'un auteur doit toujours être précédée de la correction de son texte : interpretalionem prœcedere débet emendata lectio. La question est de savoir quelle est la méthode la plus sûre pour arriver à établir la véritable et authentique leçon d'un texte.

Autrefois ou n'en connaissait qu'une, c'était de consulter les manuscrits les plus anciens, de les comparer entre eux et de donner la préférence à ceux qui, au point de vue grammatical et métiique, se trouvaient être le plus corrects, et, au point de vue esthétique, le plus conformes au génie, de l'anteur qu'il s'agissait d'expliquer ou d'éditer. C'était la méthode d'Aristarque, le célèbre réviseur d'Homère, le prince des critiques alexandrins, dont le nom est devenu, du premier jour, le nom même de la critique idéale. C'est ce qu'on appelle en Allemagne la méthode objective.

C'était celle qui avait été employée pendant longtemps par les recenseurs du texte d'Horace et qui avait paru à la fois raisonnable et suffisante.

-SS- II était réservé' à un Hollandais, à Hoffmann Peerlkamp, directeur du gymnase de Leyde, d'en préconiser et d'en pratiquer une toute contraire dans l'édition qu'il donna de notre poète, à Leyde, en 1833 ; édition qui devait, dès son apparition, révolutionner, le mot n'est pas trop fort, l'Europe savante et susciter autour du texte du lyrique latin une bataille à peine encore aujourd'hui terminée.

Cette édition, dédiée au roi de Hollande, sous le patronage duquel il inaugurait ainsi ses audaces, était précédée d'une préface en forme de lettre, adressée au curateur de TUniversité de Leyde, le baron CoUot d'Escure; véritable manifeste contre le texte d'Horace, jusque-là reconnu et accepté, qui n^avait pas moins de portée par le radicalisme de ses conclusions que les célèbres Prolégomènes de Wolf.

On va en juger par l'analyse que nous en allons donner. Mais il faut l'entendre lui-même nous dire comment et par quelles études il avait été amené à trouver une méthode toute différente de Tancienne, la méthode subjective.

n commence par nous apprendre qu'il aima Horace dès son enfance. Tout jeune encore il avait, dit-il, appris par cœur les belles et fortes maximes dont le poète a, ainsi que de pierres précieuses, orné ses vers, et il y ramenait sans cesse sa pensée. Sa passion ne fit que s'accroître avec l'âge. C'était pour lui un bonheur d'observer avec quel art Horace avait imité les Grecs et rendu ailleurs sa propre inspiration, et cela le plus souvent sans recourir aux travaux des commentateurs les plus en renom. Mais, ajoute-t-il, par un aveu assez étrange et qui nous donne peut-être l'explication de ses futures entreprises, tout ce bonheur se changea en une douleur incroyable, lorsque s'étant procuré les éditions qu'il n'avait pas jusque-là connues, il découvrit que la plupart de ses observations avaient déjà été faites et d'une façon beaucoup plus satisfaisante.

Ce fut bien pis lorsqu'il eut lu le commentaire de Bentley et qu'il eut constaté que les remarques, qui avaient pu échapper à Tattention des anciens commentateurs, n'avaient pas trompé

la science et la sagacité du savant philologue anglais. Tout son travail ainsi n'avait plus d'originalité et devenait inutile. Son découragement d'abord fut tel qu'il abandonna sur le moment toutes ses recherches. A quoi bon ? disait-il. Parler d'Horace, après Bentley, c'était, à ses yeux, vouloir refaire Yîliade après llomère.

Cependant, comme à cette époque même il avait à expliquer Horace à des jeunes gens, il voyait de plus' en plus combien la tâche était difficile et tout ce qu'il faut de vrai savoir pour enseigner aux autres. S'il ne s' agissait que de déclamer à haute Toix les vers du poète qu'on étudie, et, chemin faisant, de se récrier d'admiriition, quoi de plus aisé ? Mais expliquer le sens de ces mêmes vers et l'exposer clairement, lever toutes les difficultés, répondre ù ses propres objections sur tel et tel passage et à celles des autres, cela est beaucoup moins facile. Et il en faisait, de plus en plus, chaque jour, l'expérience. Qu'on en juge : après avoir consulté les corameatateurs et Bentley luimême, il lui arrivait parfois d'être plus incertain qu'auparavant sur le sens comme sur le texte de son auteur.

Il contiiiuait cependant son travail ; il en faisait le délassement de ses autres occupations; et ses notes allaient s'accumulant, sans toutefois le satisfaire. Il avait beau être heureux de certains éclaircissements dus à ses recherches et lui paraissant mériter l'approbation des savants les plus compétents sur ces questions, il était arrêté par un plus grand nombre de difficultés. Il tentait, pour les résoudre, tous les efforts et n'aboutissait en définitive à rien: «. Quidquid agerem, quidquid a tenlarem, omnia erant ingrata et irrita. Nihil non movi, proe movi nihil. »

Ainsi la première ode du premier livre, cent fois relue et retournée dans tous les sens, lui paraissait inintelligible. A qui la faute? A Horace? Mais l'obscurité n'est pas le défaut des bons poètes latins, et d'Horace encore moins que de tout autre. J<itait-ce à lui-même? Mais il avait pour l'aider tous les travaux des savants qui l'avaient lue avant lui, et avaient donné.

chacun pour son compte, leur explication, dont aucune, au milieu d'une si grande diversité d'avis ne le satisfaisait. Qui, d'ailleurs, ainsi qu'il l'insinue, devait être plus à même que lui de comprendre Horace, lui qui savait son Horace sur le bout du doigt, et qui, à force de le lire et de le comparer avec les poètes grecs et latins, avait fini par le convertir en sa substance et se l'assimiler? Ce n'était pas davantage la faute des copistes ; car chaque mot des vers de cette ode qui l'embarrassait était latin et se retrouvait, à très peu de variantes près, dans les manuscrits.

Mais alors, si ce n'était la faute ni d'Horace, ni des autres commentateurs et de lui-même, ni celle des copistes, il n'y avait pas autre chose à conclure, sinon que ces vers étaient apocryphes. Eh un mot, la faute était aux interpolateurs; et la preuve, une grande présomption du moins, c'est que le texte débarrassé de ces vers devenait plus clair, le style plus latin, plus marqué de l'élégance du siècle d'Auguste. C'était là une méthode tout indiquée pour retrouver le véritable Horace, l'Horace pur. ïl n'y avait plus qu'à l'appliquer aux cinq livres des poésies lyriques. Il le fit, et c'est ainsi qu'il les débarrassa successivement, c'est du moins sa prétention, des ordures qui les encombraient et les défiguraient.

Cependant, ayant contre lui la plupart des interprètes d'Horace, qui ne voyaient de difficultés ni d'obscurités nulle part, longtemps il cacha au public le résultat de ses études, jusqu'à ce que certains mots de Markland, enfin compris de lui, l'affranchirent de toute crainte et de tout scrupule. 11 n'était pas une ode, au dire de ce savant, qui s"eo exprimait ainsi dans répître qu'il a jointe à une édition des Suppliantes d'Euripide, il n'était pas une seule satire, une seule épître qui n'otfrit des passages inintelligibles; ce qu'il attribuait, comme les obscurités de Virgile, de Cicéron, de César, de Tite-Live, de Juvéiial, aux interprétations des maîtres qui, dans les monastères, expliquaient ces auteurs aux écoliers. Les écrivains anciens, ajoutait encore Markland, s'ils venaient à revivre, ne se re-

connaîtraient plus dans bien des passages. Walkenaer de son côté, dans son épître à Rovère, ne se récriait pas moins vivement sur le nombre de vers apocryphes dont nous sommes les dupes dans les auteurs anciens, et il regrettait que Bentley, qui avait si heureusement découvert toutes les fraudes dont le texte de Manilius a été victime, n'eût pas pris pour lui la tâche de relever celles qui s'étaient attaquées au texte d'Horace.

Il serait étrange, en effet, qu'Horace eût seul échappé aux interpolateurs, quand il n'est pas d'historien, de poète, d'orateur, de philosophe grec ou romain qui n'ait subi leurs atteintes.

Mais comment toutes ces falsifications avaient-elles été possibles, comment s'étaient-elles glissées ainsi dans les textes? C'est ce que Peerlkamp expliquait tout au long et sur quoi il s'étendait avec une abondance d'arguments d'autant plus grande qu'il en formait la base même de son système.

Et d'abord une première cause d'altération, selon lui, c'était .la multiplicité et la diversité des copies manuscrites du poète; cause supprimée depuis, en partie du moins, par la découverte de Timprimerie.

Horace est mort neuf ans avant Jésus-Christ ; si la première édition, imprimée en 1470, l'avait été d'après le texte des manuscrits contemporains de cette date de la mort d'Horace, nous aurions bien moins besoin de la corriger. Mais cette édition, comme les suivantes, a été faite d'après les manuscrits que nous connaissons. Or, les plus vieux ne remontent guère au delà du x'' siècle.

Horace, mort subitement, n'a pas mis la dernière main à son œuvre et ne l'a pas rassemblée lui-même en un seul recueil. Ses amis après lui ont publié ce qui restait en portefeuille de ses poésies. Ce qui se rapportait à chaque genre y a été ajouté ; les hexamètres l'ont été aux hexamètres, les pièces lyriques aux poésies lyriques.

Les copistes, plus tard, en rassemblant ses œuvres, ont suivi chacun un ordre particulier : les uns l'ordre chronologique sui-

Èfei'î .

vant lequel Horace, pensaient-ils, avait disposé ses compositions ; les autres. Tordre métrique, consistant à mettre ensemble, comme ils l'ont fait généralement, d'un côté les poésies lyriques, de l'autre les compositions en vers hexamètres, ou l'ordre esthétique résultant de la disposition des pièces, de façon à piquer et à soutenir l'intérêt, ou, enfin, l'ordre analogique qui se rapproche beaucoup de l'ordre métrique, en réunissant ensemble les pièces marquées de la même inspiration. D'autres copistes, poussant encore plus loin l'arbitraire en ce genre, d'une pièce un peu longue à leur gré, en ont fait deux, ou de deux trop courtes en ont fait une. Ce n'est pas tout, dit Peerlkamp, qui accumule à plaisir tout ce qui peut infirmer l'autorité des manuscrits, on mit des noms d'individus en tête des pièces où pourtant Horace ne s'adresse à personne. On ajouta également des sommaires ou arguments en tête de ces pièces.

Une autre cause d'altération, ce dut être, à son avis, la coutume de dicter à des esclaves qui transcrivaient plus ou moins bien ce qu'ils entendaient; puis encore, la hâte etl'étourderie des copistes, et plus d'une fois leur ignorance. Cicéron s'en plaignait déjà de son temps, comme on peut le voir dans le troisième livre des Lettres à Quintus : « De latinis libris quo me e vertam nescio, ita mendose scribuntur et veneunt. »

La poésie d'Horace, toute grecque par ses tournures, si riche de mots auparavant inusités, de pensées prises à la philosophie la plus secrète des Grecs, cette poésie si heureusement hardie par la variété de ses figures et de ses expressions, ainsi que dit Quintilien, « raris figuris et verbis felicissime audax », offrait une matière plus grande encore à l'impéritie des copistes, qui, pour la plupart étrangers à la poésie grecque, s'imaginaient devoir changer ce qu'ils ne comprenaient pas.

La popularité même d'Horace, popularité commencée de son vivant, continuée après sa mort même auprès des chrétiens, saint Jérôme, par exemple, saint Ambroise et les moines du moyen âge qui les copiaient ou émaillaient de ses maximes

leurs ouvrages de spiritualité, la popularité même d'Horace, fut une nouvelle cause d'altération. Un poète, si lu dans les classes et pas toujours très intelligible au premier abord, n"a pas dû échapper aux mains des interpolateurs.

Il n'y échappaitpasdéjà même au temps du Suétone, qui nous apprend qu'il lui était venu dans les mains, sous le nom d'Horace, des élégies et une épître à Mécène, dont la banalité comme l'obscurité décelait l'origine apocryphe. La cupidité inspirait ces picceti fausses, fabriquées pour être vendues aux libraires sous un nom populaire, illustre comme celui d'Horace. Les amateurs les achetaient pour avoir un Horace plus complet. Ainsi Aulu-Gelle nous apprend que, pour vérifier un vers d'Ennius, il avait acheté très cher un manuscrit de ce poète, d'une grande et respectable antiquité, corrigé de la main du grammairien Lamjiadion'.

Feerlkamp soupçonne également que quelques pièces des lyriques contemporains d'Horace ou postérieurs, comme Antonius Rufus, Titus Septimius, Passienus Paulus, Cœsus Bassius, et d'autres ont été ajoutées aux poésies lyriques d'Ho-race. Passienus Paalus, au rapport de Pline le Jeune*, imitait Horace en poésie lyrique à s'y méprendre. Nombre de vers apocryphes nous ont été ainsi transmis ; en revanche, plus d'une pièce authentique nous a échappé. Horace a dû nécessairement, Peerlltamp l'insinue, écrire plus d'une pièce que nous n'avons plus. Ainà, n'est-il pas étrange que le poète à qui le départ de Virgile pour Athènes a inspiré de si beaux vers n'en ait pas consacré à sa mort, et qu'il ait pu tant louer le génie épique de Varius, sans rien dire de celui du poète qu'il savait avoir entre les mains une œuvre comparable à VIliade?

Bien des copistes aussi ajoutaient à des testes altérés le texte corrigé par Horace lui-même après une première publication, sans supprimer les premiers; d'où les variantes ou les SL^TOYçaç^œ'., comme les appelaient les Grecs ; là où se trouvaient

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