‹ Histoire du texte d'HoraceChapitre 6 sur 10 · JVowes Mlicœ, XVIII · texte numérisé non relu

JVowes Mlicœ, XVIII

des lacunes, ils les comblaient eux-mêmes avec des vers de leur invention pour pouvoir mettre à la fin de leur copie le traditionnel opus explicit.

Souvent des vers échappés de manuscrits non publiés par leurs auteurs, mais confiés à des amis qui les lisaient à d'autres, s'égaraient et trouvaient des gens qui les recueillaient et à qui, par suite, on les attribuait.

Faut-il rappeler aussi que les noms des anciens, pris comme^ noms de guerre par des grammairiens et des poètes chrétiens, ont pu faire attribuer aux anciens des vers de la composition des modernes?

Les grammairiens étaient souvent en même temps poètes, comme Q. Caecilius Epirota, le premier qui ait lu en public Virgile et les nouveaux poètes, le même que Domitius Marsus appelait la nourriture des poètes à la mamelle r

Tenellorum nutricula vatum,

comme aussi Valerius Cato, surnommé la Sirène latine, le seul capable, disait-on, d'interpréter les poètes et d'en faire :

Cato Grammaticus, latina Siren, Q^^ solvs legit ac facit poetas.

Les maîtres apprenaient à leurs élèves à imiter Horace ainsi que Virgile, et même à rivaliser avec eux : « ut Virgilii Flaccique locis œmula ferres y>, dit quelque part Ausone d'un certain Crispus ; et, parlant d'Horace, Atilius Fortunatius dit de son côté : « A quoi bon imiter ce poète, le savoir par cœur, en être « épriSj si l'on ne connaît pas à fond toutes ses qualités ? « Quid refert hune poetam imitari, tenere, diligere, si non omnes « virtutes ejm penitus cognoveris ? » Ils les exerçaient surtout, dans cette imitation d'Horace, à traiter des lieux communs de morale dans le même mètre que le poète latin, mais avec d'autres expressions. Ou bien ils leur donnaient de nouveaux sujets à traiter comme, par exemple : Horatim Mœcenatem ad cœnam

- 70 ~ invitât. Ils donnaient les corrigés faits par eux de ces compositions à leurs élèves, qui les joignaient à leurs exemplaires d'Horace, d'abord à part, puis sur la marge, et enfin les glissaient dans le texte, où ils finissaient par figurer tout à fait et à être vendus comme de l'Horace tout pur.

Le commentaire ou l'interprétation développée, que les grammairiens faisaient des difficultés et des obscurités du texte, contribuait encore à l'altérer. Combien de ces gloses poétiques, dit Feerlkamp, ont dû à la longue passer dans le texte des auteurs !

Ce n'est pas tout; sans parler de la proscription dont Caligula frappa les historiens, les orateurs et les poètes les plus distingués antérieurs à Auguste ou ses contemporains, que d'incendies dévastèrent Rome sous Tibère, Néron, Vitellius, Titus, Commode, et consumèrent la plupart des bibliothèques installées dans les temples, ainsi que bon nombre encore de bibliothèques privées, détruisant ainsi la plupart des manuscrits d'Horace et des autres auteurs !

Peerikamp ne dit pas, mais semble insinuer que ce furent particulièrement les bons manuscrits qui disparurent dans ces incendies.

On pourrait croire que la recensïon de Mavortius et de Félix qui date du v^ siècle a dû reproduire et transmettre le texte authentique d'Horace. Il n'en est rien, suivant Peerikamp qui ne doute pas, pour son compte, qu'elle ne dérive des plus mauvais manuscrits, et refuse à ces auteurs tout sens critique.

Que si maintenant l'on s'étonne de la proscription dont il a frappé un si grand nombre de vers rejetés par lui comme apocryphes, lorsque tant d'hommes savants et Bentley lui-même n'ont pas eu l'air de se douter de leur peu d'authenticité, Peerikamp n'est pas déconcerté pour si peu. Kuhnkenius, dans sa Lettre critique, explique, dit-il, cela très bien ; D'abord un grand nombre de ceux qui s'occupent de la critique du texte des auteurs anciens sont, par leur peu de^agacité, tout à fait incapables de cette tâcbe. D'autres qui pourraient y réus-

sir la négligent, ou, s'ils s'y livrent, le font avec une légèreté, une précipitation qui ne peut produire des résultats. Il n'est donné d'arriver à cette sagacité, à cette sûreté de jugement que si on a pratiqué à fond son auteur, que si, par l'habitude qu'on en a, on est parvenu à connaître et le fond de ses pensées et son style. Ainsi seulement il est possible de reconnaître infailliblement et ce qui est authentique et ce qui ne Test pas. Enfin il y a des gens qui ont la superstition, superstition puérile, des textes anciens, des textes consacrés par les siècles, et qui à la moindre tentative de restitution ou de correction qu'on en hasarde, crient tout de suite à l'audace, à la mutilation : a sed etiam invidiose clamant hoc demum esse urere^ secare, mu- « tilare. »

Pour ce qui est de Bentley, il faut dire que son édition est, de son aveu même un travail d'improvisation, un travail d'été, c'est-à-dire presque de vacances, et encore interrompu pendant un an ou deux. Il n'a pas été revu ; c'est un travail de premier jet, envoyé à l'imprimerie avant même que les feuilles en fussent séchées.

Ainsi le commentaire de Bentley, tout divin qu'il est, divinum optis, dit Peerlkamp, n'est qu'un travail d'improvisation. Ce qui n'empêche pas pourtant que dans deux endroits il a soupçonné des vers apocryphes; ainsi, dans l'ode huitième du quatrième livre des Odes, où, au vers 17, il reconnaît, dit-il, la touche des moines du moyen âge, et dans la cinquième épode, dont le vers 87 est, à son avis, un vers interpolé, qu'il n'y a pas moyen de traiter autrement que par l'éponge : a: qmm ut a: spurium et interpolatum sola spongia sanari posse, nulla alia « medicina putat, »

Ce qui prouve bien, dit Peerlkamp, que si Bentley avait lu Horace à ce point de vue, aucun des vers apocryphes qui se sont glissés dans le texte du poète n'eût échappé à sa sagacité.

Peerlkamp, en eflFet, n'était pas l'inventeur de la doctrine de l'interpolation ; il ne faisait que la reprendre à son compte

et la renouveler avec éclat. Zénodote, le promoteur de la méthode subjective ou esthétique, et quelquefois même le sage Âristarque, infidèle en cela à ses principes, l'avaient déjà appliquée dans l'antiquité ; et depuis, dans les temps modernes, Tanneguy Lefevre, Guyet, Sanadon, et quelques autres en France (je laisse de côté l'extravagant Hardouin qui ôtait à Horace toutes ses poésies lyriques pour les attribuer aux moines du moyen âge), l'avaient plus ou moins pratiquée, ainsi que Jones, Jani, Eichstadt, Nœcke et Buttmann en Allemagne. Il n'était pas, enfin, au rapport d'Heynemann, jusqu'aux maîtres d'écoles qui ne se mêlassent d'épurer Horace, témoin un certain Voigtlœnder.

Ce qui distingue Peerlkamp, c'est d'avoir réduit cette doctrine en méthode rigoureuse et d'en avoir fait la plus large application. Mais sur quoi reposait-elle proprement cette doctrine ? Sur ce double principe, premièrement, qu'il n'a pu rien sortir que de parfait de In plume des grands écrivains et en particulier des grands poètes de l'antiquité grecque et latine, qu'ils ont dû, en un mot, être impeccables de fond comme de forme; secondement, que le sentiment esthétique, et non le témoignage des manuscrits, est le critérium suprême de la pureté et de l'authenticité du texte d'un auteur.

C'est en vertu de ce double principe que sur 3,038 vers dont se composent les cinq livres des poésies lyriques d'Horace, il n'en conservait comme authentiques que 2,338, n'en retranchant ainsi pas moins de 700, qu'il regardait comme indignes d'Horace et par conséquent comme apocryphes.

On n'a pas de peine à imaginer le scandale produit dans le monde philologique par une pareille tentative, et la clameur qu'elle souleva de tous les côtés. De l'aveu même de Peerlkamp qui en témoigne dans la préface qu'il mettait, à trente ans de là, en tête de sa seconde édition, ce fut, d'un bout à l'autre de l'Europe savante, une véritable alarme, tumuUus, comme autrefois on appelait à Rome l'effroi causé par la nouvelle de l'approche des Gaulois.

Heynemann, dans son étude sur le véritable critérium des interpolations d'Horace, compare à un coup de tonnerre Teffet que produisit, lors de son apparition, cette édition vraiment révolutionnaire. L'audace de Bentley avec ses huit cent corrections n'en aurait pas, parmi les savants de son temps, produit un plus grand. Cet eflFet fut double : il stupéfia les uns, les endormis, comme les appelle Ollson dans la préface de ses Annatalions critiques; il fit bondir les autres, c'est-à-dire les esprits alertes, qui sur-le-champ s'armèrent et, sans retard, se mirent en mesure de repousser l'ennemi.

L'ennemi, c'était bien le mot. Le savant Hollandais retranchait près d'un quart du texte des odes comme interpolé. Qu'on juge de Teffarement et de l'indignation de ceux que Gruppe, qui devait plus tard enchérir encore sur ces audaces, appelle les conservateurs, o: Il a chassé Horace de chez lui, Horatium Horalio expulit », disait l'honnête Orelliqui n'en revenait pas. Madvig de son côté qualifiait plus sévèrement encore l'attentat de Peerlkamp. C'était, à son sens, de Vaberration d'esprit, du caprice tout pur, un vain jeu d'esprit, plus encore, deV effronterie : in pravitas et libido H. Peerlkampii inaniter et proterve « ludens. y>

Ce fut, à quelques exceptions près, l'impression générale. Cependant, lorsqu'en 1842 Godefroi Hermann, le savant auteur de la Métrique, eut donné un puissant encouragement à Peerlkamp, en déclarant que nous « expliquons, louons et ad- « mirons, dans les poésies lytiques d'Horace, nombre de paso: sages qui n'ont d'autres titres à l'authenticité que d'avoir « été lus et admis jusqu'ici avec une crédulité pareille à l'aveu- « glement de gens qui n'y voient pas en plein jour »; lorsqu'il eut ainsi confirmé, au moins par endroits, l'audace du philologue hollandais, la bataille s'engagea plus vive que jamais entre les savants sur une question qui semblait depuis long-^ temps vidée, et deux camps se dressèrent en face Tun de Tau^ tre. Dans le premier accoururent tous ceux qui tenaient pour Peerlkamp et la doctrine de T interpolation, dans le second

ceux qui ne voulaient pas en entendre parler et tenaient pour l'authenticité complète et absolue du texte d'Horace, tel qu'il avait été généralement admis et imprimé jusque-là.

Puis, comme il arrive d'ordiniiiro dans les querelles, entre ces deux camps, dont l'un, celui des conservateurs, représente assez bien ce qu'on appelle dans la langue politique la Droite, et l'autre, celui dea radicaux, ce qu'on désigne sous le nom de Gauche, un troisième se forma qu'on pourrait appeler le Centre et où se rangèrent tous ceux qui n'avaient pas de parti pris.

A trente ans de là, en 1861, en tèt-e d'une seconde édition de cette recension si hardie de l'œuvre lyrique d'Horace, Peerlkampeonstataitlui-mème l'effet de scandale produit dans le monde philologique par l'audace de son eutreprise, et relevait avec une sorte de fierté mélancolique la foule innombrable des écrits que ses conclusions avaient suscités contre lui. ]1 n'en avait vn, ni lu, disait-il, la centième partie. C'étaient, suivant lui, les plus ignorants, les moins compétents dans la question qui s'étaient montrés les plus intraitables, qui jetaient les plus hauts cris. Un Parisien, disait-il, traducteur en vers d'Horace, l'avait traité de barbare; il n'en avait pas été étonné. N'est-ce pas le nom que les Gètea, qui ne le comprenaient pas, donnaient à Ovide exilé au milieu d'eux :

Barharu» hic ego sam quîa non irdelligor ullù.

Rapprochement assez peu att-endu que celui d'Ovide et de Peerikamp, mais dont Tétrangeté échappait au savant mutilateur d'Horace.

H s'étonnait surtout qu'en Allemagne, la patrie des études, comme il l'appelait, et de tant d'hommes aussi distingués par leur science que par leur intelligence, il ne se fût de longtemps rencontré tout d'abord personne pour parler de son travail sans colère et sans passion. 11 avoue cependant n'avoir pas eu à se plaindre de la courtoisie d'un de ses contradicteurs d'Aile-

magne^ le savant Eichstadt qui dans un de ses programmes^ avait, sous le titre de Paradoxes sur Horace,' pris à partie Peerlkamp sur ses audaces et lui avait adressé lui-même un exemplaire de son ouvrage, avec une lettre marquée d'un caractère d'aménité qu'on ne rencontre pas toujours chez les philologues.

En donnant au sentiment esthétique la première place dans l'établissement du texte d'un auteur et en particulier du texte d'Horace, Peerlkamp ne se doutait pas de ce que les recenseurs, qui adopteraient sa méthode, feraient plus tard de ce même texte ainsi livré à toutes les entreprises du sens personnel. Il avait ouvert dans ce texte une brèche qui n'allait pas tarder à être encore élargie et qui devait, comme nous le verrons plus loin, finalement aboutir, ou peu s'en faut, à sa destruction presque totale.

Auguste Meyneke\

Après la recension de Peerlkamp, parue en 1833, recension qui a fait l'objet de notre premier article et sur laquelle par conséquent nous n'avons pas à revenir, une des plus remarquables est celle d'Auguste Meyneke, un des philologues les plus estimés de l'Allemagne tant par l'importance de ses travaux que par la juste mesure de sa critique. Auguste Meyneke^ dans la première édition qu'il donna d'Horace en 1834, ne parait pas avoir subi tout d'abord Tinfluence de Peerlkamp, tant il se montre réservé dans ses corrections. Peut-être le travail de celui-ci n' avait-il pas encore eu le temps de venir eiïtre ses mains ; mais la nouvelle édition qu'il publia vingt ans après, en 1854, porte visiblement, tant dans la préface où il discute avec une rare sagacité les difficultés du texte du poète que dans le texte même, l'empreinte de la critique de Peerlkamp. Il lui rend même le témoignage le plus flatteur à la fin de l'introduction

1. Q. Horatiua Flaccus : denuo recognovil et pranfatuê esL Augustiu Meyneke. Editio poêlerior. Berlin, 1854.

de son édition^ dans ces lignes où en exposant la façon dont il a conçu et exécuté son travail^ il semble avoir donné les règles de la yraie critique :

a Mais il me faut^ je crois^ en rester là^ remettant à un autre temps tout ce que j'avais encore à dire^ et ce n'est pas l'affaire de quelques mots. Je n'ai pas voulu en effet écrire un commentaire sur Horace^ mais simplement noter çà et là et sans dessein arrêté les considérations qui se présentaient à moi; heureux si l'une ou l'autre peuvent obtenir l'assentiment des juges compétents. Voici surtout ce que je désire qu'on retienne. Partout où, soit d'après les corrections des autres commentateurs, soit d'après les miennes, qui sont en petit nombre, je me suis écarté de la leçon des éditions ordinaires, j'ai cru devoir l'indiquer au bas de la page, afin qu'on pût embrasser d'un coup d'œil les leçons dues à la conjecture, et celles qui sont dues à l'autorité des manuscrits, autorité d'ailleurs souvent fort incertaine, car en bien dès endroits les manuscrits ne reproduisent guère que le travail des correcteurs. y>

Dans les mentions qu'il a faites des conjectures des critiques, sans doute, ajoute-t-il, les uns pourront le trouver plus avare, les autres plus libéral qu'il ne convenait. Il est difficile en effet de satisfaire tout le monde en pareille matière. Il n'a indiqué que celles dont il se souvenait que la connaissance avait été, dans ses leçons sur Horace, utile à ses élèves et à lui-même. Il a indiqué de préférence les variantes données par Bentley, marquant d'un astérisque celles qu'il avait tirées des manuscrits.

Dans les quatre livres des Odes il a, donnant en cela l'exemple à L. Millier, ramené à la mesure des strophes tétrastiques les vers regardés ordinairement comme monostrophes ou distrophes. Il a été fidèle ainsi à la règle qu'il avait déjà suivie dans sa première édition. Les très savants hommes qui ont réprouvé cette règle et l'ont trouvée sans fondement,n'ont apporté de leur sentiment aucune raison, ou des raisons qui n'en étaient réellement pas. Si Peerlkamp, qu'il ne craint

pas, dit-il, de regarder comme le critique qui, après Bentlej, a readu les plus grands services au texte d'Horace, et qu'il s'indigne de voir attaquer par les raisons souvent les plus futiles, si Peerlkamp, dit-il, avait connu cette règle, il a'est pas douteux qu'en bien des endroits il eût montré plus de réserve dans sa critique.

Il faut dire d'ailleurs que cette innovation est une des plus caractéristiques de l'édition de Meyneke.

M. Eugène Beaoist a reconnu ' en ces termes les mérites de l'édition de Meyneke :

« Sans avoir introduit, dit-il, la connaissance de manuscrits nouveaux, cette édition a joué un grand rôle dans la constitution du texte d'Horace, tel que nous le connaissons actuellement. Elle a inauguré une méthode nouvelle, ou plutôt a renouvelé complètement une méthode ancienne ; et à la suite de Meyneke il s'est formé toute une école d'éditeurs d'Horace qui suivent, avec plus ou moins de rigueur, ses principes, mais en général s'attachent à sa doctrine. Les principes de cette doctrine sont exposés dans la préface de l'édition de 18ô4. La leçon des manuscrits, suivant lui, est très incertaine et bien des fois ne présente que des corrections dues aux scribes du moyen âge. La conjecture est d'une importance capitale; et comme personne n'a fait autant de conjectures que Bentley sur le texte d'Horace, l'édition de Bentley devient le principal modèle de Meyneke et de ses disciples. On y apporte toutefois quelques ménagements et, sur les nombreuses conjectures de Bentley, on se borne aux principales, et l'on se contente d'en citer un grand nombre au bas des pages dans l'appareil critique. »

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