LA SALLE DU BOULEVARD DU TEMPLE
Alexandre Dumas avait, en 1847, fondé, au boulevard du Temple, le Théâtre-Historique. Cette salle devint celle du Théâtre-Lyrique, inauguré le 27 septembre 1851. Remarquons, tout d'abord, que le nom de « Théâtre-Lyrique » ne fut adopté, pour cette entreprise, que le 12 avril de l'année suivante. A l'ouverture, l'appellation choisie fut celle d'Opéra-National, qui avait déjà servi, en 1847, pour la tentative d'Adam au Cirque Olympique. « Opéra-National », d'ailleurs, ne valait pas « Théâtre-Lyrique », dénomination si heureuse qu'elle a
prédominé depuis pour la plupart des essais analogues, et qu'elle peut être utilisée pour l'histoire de toutes les restaurations, accomplies ou projetées, d'une troisième grande scène musicale parisienne.
Il avait été un moment question d'installer le théâtre naissant à la Porte-Saint-Martin. Le Théâtre-Historique, définitivement préféré, présentait à l'extérieur un aspect caractéristique, en ce que sa hauteur était considérahle, alors que sa largeur ne dépassait pas huit mètres. On l'avait complètement remis à neuf. A cette occasion, les statues de Corneille et de Molière, qui auparavant ornaient les deux avant-scènes, avaient été remplacées par celles de LuUi et de Gluck. Au-dessus du rideau, a la place du cartouche central traditionnel, figurait une horloge autour de laquelle, par une association assez hizarre, se lisaient les noms singulièrement inégaux de Dalayrac, de Gherublni, de Grétry, de Mozart.
Pour la direction l'on s'était trouvé en présence de plusieurs candidatures, en particulier celle de M, Basset, ancien directeur de l'Opéra- Comique. Celui qui l'emporta fut Edmond Seveste, administrateur depuis quelques années des petits théâtres de la banlieue, il eut parmi ses collaborateurs M. Croharé, accompagnateur, (depuis l'un des chefs de chant de l'Opéra), et M. Yarney, le père du compositeur des Petits Mousquetaires, auteur lui-même du Chant des Girondins, un instant populaire.
a Les premiers pas », s'il est permis d'adapter à la circonstance le titre du prologue joué en 1847 â l'ouverture de l'Opéra-National, les premiers pas donc furent assez heureiix. Dès le début M. Edmond Seveste-
avait compris la principale difficulté de sa tâche, celle de coucili.-r le goût du public, de sa natiu-e assez méfiant, prompt à s'effaroucber de ce qui est hardi, et les aspirations, généralement contraires, des jeunes compositeurs. U importait d'abord de créer un répertoire capable d'alimenter le théâtre d'une façon lucrative, de remplir avantageusement l'interstice entre deux ouvrages inédits; ensuite, dans le choix des pièces nouvelles, il fallait, tout en ménageant une place aux débutants, ne pas négliger les artistes arrivés, dont la réputation, propre à attirer les auditeurs, fût un gage de succès.
C'est ainsi que, dès l'origine, Seveste s'occupa de se constituer un répertoire français avec des reprises du Maître de chapelle, des Rendezcous bourgeois, (ils ne se maintinrent pas longtemps à ce théâtre et revinrent bientôt à l'Opéra-Comique, leur vrai cadre), de Ma Tante Aurore, avec son fameux air de trente-six mesures sur trois notes, de Maison à vendre, à'Ambroise et des Travestissements.
En ce qui concerne l'étranger, c'est alors que fut créée la tradition d'après laquelle le Théâtre- Lyrique devait faire une part importante aux traductions, négligées en principe à r Opéra-Comique, et travailler à rendre populaires certains chefs-d'œuvre plus malaisément accessibles pour la foule à l'Opéra ou aux Italiens. Se conformant à ce plan, Seveste avait, pour second spectacle, préparé une reprise du Barbier qui, dans une double carrière poursuivie d'abord au boulevard du Temple puis à la place du Châtelet, était destiné à fournir, au Théâtre-Lyrique, cent vingt-six représentations.
La veille de la mise à la scène du Barbier, on avait donné Mosquita la
Sorcière, opéra-comique de Boisselot, en ce temps-là encore presque un débutant; un autre ouvrage de lui A'^e touchez pas à la Reine, avait, à la salle Favart, obtenu un accueil très favorable. L'œuvre nouvelle ne se maintint pas longtemps sur l'affiche. A Mosquita, à un mois d'intervalle succéda Murdock le Baiidii, un acte d'Eugène Gautier, depuis professeur d'histoire de la musique au Conservatoire, et qui donna de nombreux petits ouvrages durant les premières années d'existence du Théâtre- Lyrique. Vers la même date, enfin, on joua une œuvre plus saillante, la Perle du Brésil. L'auteur était Félicien David, rendu célèbre par ses odes-symphonies, principalement par le Désert, — ce Désert que, par parenthèse, quelques années après, il fut question de jouer avec dt'cors et costumes, comme on l'a fait récemment à Monte-Carlo pour la Damnation de Faust.
Ainsi, dans un court espace de temps, s'étaient à peu près réalisées toutes les conditions du programme qu'avait conçu Seveste, programme qui, il faut l'ajouter, s'impose à tout directeur d'un Théâtre- Lyrique en état de durer. Sans être étourdissant, le succès suffisamment brillant de la Perle du Brésil s'afïirma, de 1851 à 1853 et de 1858 à 1864, par deux séries de soixante-huit et de soixante-seize représentations. L'interprète du principal rôle était M"^ Duez, déjà fort appréciée dans Rosine . On y vit paraître par la suite M°^' Garvalho et Marimon. La Perle du Brésil, mentionnons-le en passant, est la première en date, entre les pièces jouées d'origine au Théâtre-Lyrique, qui ont enrichi plus tard le fonds d'une autre scène.
Un début de gestion présente des difficultés presque insurmontables,
quand on n'a pas de vastes ressources et une réserve scîrieusenienl assurée. Pour les commencements, peu sensationnels, de l'année 1852, nous ne trouvons que la reprise des Visitandines, bizarrement réiiilitulées, par un scrupule peu explicable, le Penswnml déjeunes demoiselles, et trois pièces nouvelles, dont deux en un acte. L'une de ces dernières, la Poupée de Nuremberg, se joue encore. Mais les meilleurs levers de rideau influent peu sur la recette. Le 28 février la mort enleva Edmond Seveste, à la mémoire de qui le baron Taylor devait, deux ans plus tard, consacrer ces lignes émues :
« Il mourut â la tâche, on peut le dire, emportant la réputation d'un administrateur intègre, mais en laissant sa veuve et ses enfants sans ressources et sans aucun moyen de satisfaire à des dettes considérables, inévitable résultat des calamités (ce mot seul était un peu trop fort) de sa gestion. Aucun moyen, disons-nous? Nous nous trompons. Il en était un, un seul, mais qu'un nolile cœur pouvait seul réaliser. Jules Seveste sollicita et obtint la direction vacante, et, au premier .succès, son premier acte administratif fut d'acquitter les dettes qu'avait contractées son frère. »
Ce premier succès ne se produisit qu'au début de la saison musicale suivante. La fin de celle qu'avait attristée la mort d'Edmond Seveste n'avait été remplie que par une traduction de la Gazza ladra (la Pie voleuse), insuffisamment interprétée, et la mise à la scène, à Paris, d'une pièce en trois actes antérieurement montée à Bruxelles, Joanita ; pour cet ouvrage, par une particularité digne de remarque, le nom de Duprez figurait trois fois sur l'affiche ; en effet, tandis que la musique était
de Gilbert Duprez, le célèbre chanteur, les paroles avaient pour auteur Edouard Duprez, son figure, et M'"" Caroline Duprez personnifiait l'héroïne de la pièce.
Les premières semaines de la saison 1852-1853 furent signalées par une réussite éclatante et durable, celle de Si jU-tais lioi! d'Adolphe Adam. Nous n'avons eu jusqu'ici à citer son nom qu'à propos du gentil petit acte de la Poupée de Nuremberg. Disons tout de suite qu'il lui était réservé d'être le compositeur le plus souvent joué au Théâtre- Lyrique, o\i il arriva à un total de huit cent soixante-dix-neuf représentations, avec cinq partitions empruntées à l'Opéra-Comique : le Portillon ei le Roi d'Yvetot, reprises oii l'on entendit le créateur de ces deux personnages, Chollet, la Reine d'un jour, le Brasseur de Preston, le Sourd; — et huit nouveautés, la Poupée et -Si fêtais Roi! mentionnés ci-dessus, puis le Roi des halles, le Bijou perdu, le Muletier de Tolède, A Cliclnj, Falstaff et Mam'selle Geneviève.
Dans un volume, devenu très rare, des frères de Goncourt, les Mystères des théâtres, on trouve de Si j'étais roi! un compte rendu qui est un excellent spécimen d'un genre alors très à la mode, celui d'une sorte de fantaisie à la fois spirituelle et laborieuse, oh une érudition un peu factice se rehausse d'un badinage non exempt de préciosité. La réussite très^vive de cet opéra-comique s'est renouvelée à Paris, lors de la reconstitution éphémère du Théâtre-Lyrique à la Gaîté et au Château-d'Eau. En province, le succès se soutient encore. A l'origine ce fut de l'engouement, et, pour ménager les interprètes, en prévision d'une série de représentations dont on n'apercevait pas
la fin on fit jouer l'ouvrage par une double troupe, alternant fl'nne
soirée à l'autre.
La vo"ue de Si fêlais Roi ! n'enjpêcha pas Jules Scveste d'effectuer avant la fin de l'année deux reprises, celles du Postillon et des Deux Voleurs^ de Girard. En même temps il mettait à la scène cinq petites pièces nouvelles en un ou deux actes. L'une dépassa la centième. C'était Flore cl Zéphyre, musique d'Eugène Gautier, sorte d'imitation des Vieux Péchés, où nous nous souvenons d'avoir vu Bouffé et M"° Pierson. Un autre de ces petits ouvrages, Tabarin, avait pour auteur Georges Bousquet, qui mourut jeune. A Rome il avait été le camarade de Gounod, auquel FannyMendelssohn,qui n'avait du reste entendu de lui qu'un scherzo sans importance, n'était pas très éloignée de préférer son compagnon; une cantate de ce dernier lui plaisait beaucoup.
Outre les Atnours du Diable, de Grisar, très favorablement accueillis, et qu'on a revus plus tard à l'Opéra-Comique, au.Châteletet au Château-d'Eau, l'année 1853, comme pendant à Si j'étais Roi! nous présente le triomphe populaire du Bijou perdu que l'on répéta sous le titre de la Jardinière. Tout Paris courut applaudir les couplets des « fraises » chantés par M"'' Marie Cabel, que le directeur venait d'avoir la bonne inspiration d'engager.
Gomme particularité de cette même année, il convient de citer divers essais tentés pour acclimater au Théâtre-Lyrique un genre auquel on renonça promptement, l'opéra-ballet. Malgré les talents chorégraphiques déployés par M'^'^ Guy-Stephan dans le Lutin de la vallée et par M"^ Nathalie Fitz-James dans le Danseur du Roi, malgré la
virtuosité fantaisiste ^ont Saint-Léon fit prouve, sur le violon, dans ces deux pièces, elles n'eurent qu'une courte existence. 11 en fut de même, l'année suivante, pour les Étoiles, de Pilati.
Nous renvoyons à notre tableau pour le détail des autres pièces données ou reprises en 1853. Une seule s'imposa de façon durable, l'amusant petit acte de Bonsoir Voisin, dont le sujet avait été suggéré aux auteurs, Brunswick, Arthur de Beauplan et Poise, par un dessin de Gavarni, et au service duquel Meillet et sa femme avaient mis leur verve, leur sûr et souple talent. Relevons au passage l'apparition sur l'affiche de noms nouveaux et intéressants, celui de Jules Verne, auteur avec Michel Carré du livret de Colin-Maillard, dont la musique était d'Aristide Hignard, celui de Wekerlin (l'Organiste dans l'ernbarras), celui de Gevaert (Georgetle). Dans une reprise du Diable à (/ualre, de Solié, mentionnons le début de M"'^ Girard, la mère de l'accorte et piquante divette si souvent applaudie sur nos scènes de genre. Notons enfin la représentation, avec une fortune médiocre, d'un opéra posthume de Donizetti, Elisabeth.
En 1854, du 1" janvier à la clôture annuelle d'été, il convient de signaler la continuation des productives représentations du Bijou perdu, puis trois reprises.: le Panier fleuri, la seule pièce d'Ambroise Thomas qui ait figuré au répertoire du Théâtre-Lyrique, la Reine d'un jour et le Tableau parlant. Deux nouveautés méritent de n'être pas laissées. de côté : d'abord la Promise, la deuxième création deM°^ Gabel. C'était le début au Théâtre-Lyrique de Clapisson, dont un critique autorisé, G. Héquet, louait «l'orchestratiun très recherchée ». La seconde des deux
œuvres auxquelles nous venons de l'aire allusion esl Maitrc Wolfram, le premier essai dramatique de M. Reyer, connu seulement jusque-là par la partition colorée du Sélum. Nous avons raconté ailleurs l'histoire de Maître Wolfram, que créèrent Laurent, Talon, Grignon et M"* Meillet. Encouragé par le succès, le compositeur se remit au travail. Deux ans après, on annonçait au Théâtre-Lyrique la représentation d'une autre œuvre de lui, Erosiraie. Mais il était écrit que les Parisiens n'entendraient E rosi rate qn' en 1871, à l'Opéra, et, — coïncidence étrange, étant donné le dénouement de la pièce, l'embrasement du temple d'Éphôse, — quelques mois après l'incendie des Tuileries et de THôtel de Ville.
Maître Wolfram avait été joué le 20 mai. Six semaines plu? tard, le 30 juin, Jules Seveste mourait subitement à Meudon. Cette fin prématurée le surprenait au moment où la fortune commençait à lui sourire. Sa dernière année de gestion avait été, matériellement, heureuse. Quinze jours avant de succomber il avait renouvelé son bail pour dix ans, et il avait reçu la promesse formelle d'une subvention officielle, subvention toujours si ardemment sollicitée, mais, disons-le, plus dangereuse que réellement utile quand elle n'est pas largement calculée, et qui d'ailleurs ne fut touchée qu'en 1864. par M. Carvalho.
Nous avons rapporté plus haut les éloges par lesquels le baron Taylor avait, chez Jules Seveste, vanté les qualités de l'homme. L'administrateur, en lui; n'était pas moins méritant. Sans doute, si l'on excepte quelques artistes pour la plupart nommés déjà dans les pages qu'on vient de lire, M""^ Cabel en tête, et auxquels on pourrait joindre Junca,
Leroy., Dulaurens, Pliilippe, Bouché, Goulon, M'"^' Colson, Petit-Brièro, la troupe qu'avaient formée les frères Sevcste se recommandait plutôt par riiomogénéité que par l'éclat et le nombre des « étoiles ». Sans doute aussi, en dépit des louanges un peu libéralement accordées par les Concourt, dans le trop scintillant article cité plus haut, à la mise en scène de Si fêlais Bot ! qui les avait facilement éblouis, les pièces étaient en général montées d'une façon simple, parfois même rudimentaire; à la première de la Butte des Moulins, d'Adrien Boieldieu, on s'était étonné à bon droit, par exemple, de voir un superbe palmier s'étaler au milieu d'une place parisienne.
11 faut d'ailleurs, pour porter sur tout cela une appréciation juste, se rappeler la situation du Théâtre-Lyrique d'alors, un théâtre de boulevard ; le prix des places (le taux des plus coûteuses ne dépassait pas cinq francs) ; les exigences d'un puljlic passablement vorace, avec lequel la qualité, sans qu'il en fût insoucieux, ne pouvait dispenser de la quantité. Certain soir, à une représentation commençant à cinq heures trois quarts et composée de six actes, parmi lesquels comptaient les trois longs actes de Si j'étais Boi ! le directeur ayant cru pouvoir, pour économiser le temps, supprimer l'ouverture de la pièce d'Adam, l'auditoire protesta avec tant d'insistance qu'il fallut, le rideau déjà levé, se décider à jouer cette ouverture.
Après tout, grâce à la réelle habileté dont la direction avait fait preuve, le théâtre avait vécu. En moins de trois ans les deux frères Seveste avaient joué, ou plus exactement monté, puisque le théâtre était leur création, quatre-vingt-douze actes et quarante-six pièces,.
dont vingt-neuf nouvelles, ces dernières dues, dans une très furie proportion, à des débutants. En somme ils avaient compris la double obligation, eu apparence contradictoire, -lui incombe au cbef d'un théâtre de ce genre: servir Tart tout en le mettant à la portée de tous, plaire au public tout en assurant un large débouché aux jeunes compositeurs.
Le Théàtre-Lvrique avait clos ses portes le "2 juin : il le. rouvrit, le 30 septembre, avec la suite des représentations de la Pmmse. Le directeur nouveau était M. Perrin. 11 réalisait ainsi le projet que, toute sa vie, il ne cessa de caresser : celui de réunir, sous une même administration, deux théâtres, littéraires oumusicaux. Les choses, d'ailleurs, pour arriver à ce but, n'avaient point, comme l'on dit, marché toutes seules. La Société des Auteurs présentait des objections. Un instant, M. Perrin avait été démissionnaire; toutefois on aboutit à une en-
tente.
La véritable «entrée de jeu» fut, le 7 octobre, le BUlet de Marguente, de M.Gevaert, où un joli duo, en particulier, fixa Fattention des connaisseurs. 11 avait pour interprètes deux artistes jeunes dont les noms étaient destinés à acquérir au théâtre une grande notoriété. C'étaient Léon Achard, chanteur fort distingué, excellent comédien, dont la carrière a été si remplie, et M- Deligne-Lauters (plus tard M- GueyxBard^ dont on se rappelle encore la voix chaude et colorée, les
dons accuses de tragédienne, et la supérieure habileté de cantatrice. Avec de telles recrues le Ïliéàtre-Lyrique cliànij;eait un peu de nature ; au reste, du moment oh M""' Cabel avait été engagée, la métamorphose avait commencé ; il ne s'agissait plus, dès lors, de la simple scène «du boulevard», peu mondaine, peu paiisieune, à propos de laquelle un critique, parlant des heureux débuts de Junca, cité plus haut, avait pu dire : « Il voulait venir à Paris ; il n'est arrivé qu'au boulevard du Temple ». Ce mouvement ascendant allait s'accentuer. Graduellement, le Théâtre-Lyrique tendait à devenir l'un des organes principaux de la vie artistique. En même temps que la troupe s'augmentait, s'enrichissait d'éléments précieux, on déployait une activité soutenue: outre le Billet de Marguerite on monta, avant le 31 décembre, cinq pièces, dont une en trois actes, le Muletier de Tolède, d'Adam, ouvrage faible, mais auquel le talent de M'"^ Cabel prêta assez de vie pour lui assurer cinquante-quatre représentations. Une autre de ces pièces, A Clichy, due au même compositeur, fut jouée quatre-vingtneuf fois. C'était une sorte de pochade d'atelier, une esquisse amusante à trois personnages d'hommes.
Deux grands succès devaient signaler tout ensemble la direction Perrin et l'année 1854, la reprise de Robin des Bois et la création de Jaguarila l'Indienne, qui, dans les journaux à caricatures de l'époque, devint un moment «l'Indienne mauvais teint ».
Robin des Bois avait jadis été le plus vif succès musical de l'Odéon, dans la période où la musique y alternait avec la littérature. Il était évidemment bizarre, de la part de Castil-Blaze, d'avoir imposé ce titre
anglo-écossais à une œuvre si ibnciùrement germanique. De plus, Robin (les Bois (lilît'rait du FrcischiUz original non seulement par les fantaisies inlroduilos dans le livret, mais encore par les coupables libertés prises auxd('pensde la partition de ^Yeber. Conservant néanmoins une bonne part de ses attractions magistrales, fort bien cbantée, surtout par les femmes, M""^' Deligne-Lauters et Girard, mise en scène avec le goût et l'art par lesquels se distinguait Emile Perrin, l'œuvre, sous ce pseudonyme injustifié de Robin des Rois, arriva, tout compte fait, à cent vingt-huit représentations. Redonnée plus tan], en 18G6, sous son titre authenticpie : le Frcischiitz, et cette fois conformément au texte vrai, avec M°" Carvalho, comme protagoniste, elle fut encore jouée soixante-treize fois. Rappelons que le nom de « Robin des Bois », héros de chasses légendaires, avait éti' un sobriquet donné à Charles X, passionné, on le sait, pour ce plaisir, auquel il se livrait souvent, en grand apparat, escorté de gardes du .corps et d'autres détachements de sa maison militaire.
Une réussite également très vive, nous l'avons dit, fut celle de Jaguarita, précédée pendant quelque temps, en guise de lever de rideau, d'un acte, l'Inconsolable, signé Alberti (lisez : Halévy). Dans Jaguarita M""^ Gabel, qui devait reprendre ce rôle quatorze ans plus tard à rOpéi a-Comique, avait pour partenaire un ex-jeune premier de rOdéon, Monjauze, ténor à la voix métallique, dont la carrière a longtemps été brillante.
Il faut indiquer aussi comme ayant, vers cette date, plu au public, une petite pièce, les Charmeurs, dePoise, remontés, en 1876, à laGaîté.
Mentionnons pareillement la reprise de la Sirène, le 19 juin, avec Âchard, Dulaurens, Colson, Prilleux, et une débutante, M"'^^ Pannetrat. On remarquera que la Sirène est, entre les œuvres d'Auber, la seule qui ait été jouée sur cette scène, oii le répertoire d'Adam fut si largement représenté. Cela s'explique peut être par le caractère plus franchement populaire de ce dernier, tandis qu'Auber, plus élégant, plus aristocratique, était davantage chez lui sur une scène voisine de ces quartiers que Balzac désigne sous le nom approximatif et générique de « la Chaussée d'An tin. »
Nous ferons observer en passant que. parmi les musiciens de valeur qui durant la période comprise entre 1851 et 1870 ont eu une ou plusieurs œuvres représentées à rOpéra-Comique, six seulement n'ont jamais paru sur l'affiche du Théâtre-Lyrique : avec Meyerbeer, le plus illustre de tous, ce sont Bazin, Reber, Duprato, Offenbach et M. Massenet.
Il est à certains égards surprenant que, malgré le succès de Robin des Bois et de Jaguarita, malgré l'ouverture de l'Exposition Universelle, les portes du Théâtre-Lyrique se soient, en 1855, fermées le 30 juin pour ne se rouvrir que le 1" septembre. Moins de deux mois après, Perrin se retirait, après une reprise de Marie, le joli ouvrage d'Hérold, chanté par M"'' Bourgeois, MM. Achard et Leroy.
M. Perrin d'ailleurs n'avait pas eu, autant qu'il l'espérait, à se féliciter des résultats de sa double entreprise. L'Opéra-Comique swuffrait de ce cumul. Instruit par l'expérience, le directeur passa la main à Pellegrin, organisateur des représentations théâtrales au camp de Châlons.
Celui-ci ne l'ut pas chanceux avec sa première nouveauté importante, les Lavandières de Sanlarem, de M. Gevaert. Le mémorial, pour la fin de l'année 1855, se complète par une reprise infructueuse du Solitaire, de Carafa, et trois petits actes; l'un d'eux, le Secret de COnde Vincent, de Lajarte, a passé par la suite au répertoire de l'A-thénée.
L'année 1856 débuta, pour Pellegrin. par deux pièces d'Adam, le Sourd, emprunté à l'Opéra-Comique, et FahtajJ, avec Hermann-Léon, qui, à la salle Favart, avait déjà, dans le Songe d'une nuit d'été, incarné le héros de Shakespeare.
Eu remplacement de M™= Cabel qu'Emile Perrin avait emmenée avec lui, le directeur du Théâtre-Lyrique venait de contracter un engagement « sensationnel », celui de M">^ Carvalho, — originairement M'"^ Miolan, — si applaudie à la salle Favart, la créatrice de Giralda et des Noces de Jeannette. Mais Pellegrin n'eut pas le temps de recueillir le bénéfice de cette initiative heureuse. Comme Anténor Joly à la Renaissance, faisant faillite au moment où il se disposait à monter l'Ange de Nisida, qui devint la Favorite, Pellegrin fut contraint de déposer sou bilan à la veille du jour on la fortune allait lui sourire. Les artistes du théâtre essayèrent de se constituer en société; ils n'y arrivèrent pas. C'est alors que les auteurs de la Fanchonnette résolurent de s'adresser au mari de la diva récemment engagée, en lui demandant de se charger de la direction. M. Carvalho accepta, et le 1*^' mai 1856 eut lieu la première représentation de cette Fanchonnette, par laquelle devait s'ouvrir une série de grands succès.