‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · LAURENT LE MAGNIFIQUE · texte numérisé non relu

LAURENT LE MAGNIFIQUE

c'était tout simplement un disciple de Diogène qui cherchait un homme. Des villes entières sont prises de ce vertige. A Florence, une grande cavalcade représente le triomphe de César ou bien le règne de Janus et de Saturne, le retour de l'âge d'or. C'est tout au moins l'âge d'or de l'imitation. Les savants, les humanistes, qui prennent souvent des noms latins ou grecs, oublient de penser par eux-mêmes pour redire ce que d'autres ont pensé avant eux. Ils ont du reste une puissance de travail extraordinaire, tel ce Pic de la Mirandole, qui fut le héros de l'érudition, qui à vingt ans savait vingt-deux langues et offrait de soutenir des thèses de onini re scibili^paia.din du savoir pareil à ces chevaliers qui, à l'entrée d'un défilé, combattaient tout venant pour l'honneur de leur belle. Peu s'en faut que les artistes n'aient été alors dévorés par cette manie d'imiter. Les marbres et les bronzes antiques, exhumés, recueillis, rassemblés dans des musées, sont copiés avec une humble fidélité. Les peintres font d'ailleurs tour à tour des madones et des déesses ; les sculpteurs sautent d'Apollon à saint Sébastien ; les architectes abandonnent l'ogive et l'art chrétien, qu'on flétrit alors du nom de gothique qui est l'équivalent de barbare ; ils reprennent le plein cintre cher aux Romains, et les chapiteaux à la mode grecque. Les églises, consacrées à la Vierge et aux Saints, tout en gardant la forme de croix, prennent l'aspect des temples païens et se couronnent de coupoles comme le sanctuaire consacré par les Romains à tous les

Dieux. Les princes n'échappent pas à la contagion. Ils font jouer des tragédies. Les manuscrits, qu'on sait déjà falsifier avec art, font l'objet d'échanges diplomatiques. Dans les armoiries d'Alphonse le Magnanime, roi de Naples, figure un livre. On peut supposer que c'est Tite-Liye, car Alphonse fut un dévot du grand historien latin. Il se fait céder un de ses manuscrits dans un traité qu'il conclut avec Florence. 11 se fait donner un Ijras plus ou moins authentique du même en signant la paix avec Venise. Les auteurs anciens sont montés au lang de Saints dont on vénère les reliques. Son biographe nous conte des faits plus étranges encore. Le roi a-t-il la fièvre, il se fait lire un chapitre de Quinte-Curce et il est guéri. Une autre fois, une mouche insolente vient se poser sur son auguste nez, pendant qu'il écoute une harangue latine débitée par un ambassadeur florentin : or il aime mieux laisser profaner sa majesté royale plutôt que de s'exposer à perdre quelque beauté du discours en chassant cette l^ète importune. Plus tard, Machiavel, comme chacun sait, se mettra en grande toilette pour lire Tite-Live, Virgile et leur faire honneur.

Cette adoration passionnée de l'antiquité a des répercussions sur la vie morale, politique, économique des gens de ce temps-là. En politique, ce sont des réminiscences républicaines, des conspirations calquées sur celles de Rome et d'Athènes. Les conjurés sont des contrefaçons de Brutus ou d'Harmodius. Les coups de poignard qu'ils donnent viennent

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de loin, du fond des siècles révolus. En morale, ce sont des réminiscences païennes. Et en opposition avec l'ascétisme chrétien, avec la religion de la douleur, de la misère, de la résignalion, on réhabilite l'amour, la volupté, la beauté, la joie de vivre. Laurent le Magnifique, dans le Triomphe de Bacchus et d'Ariane, redit à sa manière le Carpe diem des anciens : « La jeunesse est belle ; elle s'enfuit pourtant. Que celui qui veut être heureux le soit tout de suite ; rien n'est sûr pour demain. »

Dans la vie de tous les jours, ce besoin de se régler sur les anciens implique la connaissance des langues et des civilisations mortes. Mais comme, alors surtout, elle ne peut être le lot de tout le monde, comme elle est forcément l'apanage d'une élite assez riche pour avoir libre accès au savoir, la Renaissance est par là même un monument aristocratique. Les savants, les lettrés d'alors ont le dédain et le dégoût de la foule ignorante. L^éducation nouvelle, fondée sur l'étude du grec et du latin, va désormais tracer une ligne de démarcation très nette entre les enfants ainsi élevés et destinés à former la haute société et les enfants du peuple voués à la langue vulgaire en même temps qu'aux besognes inférieures et manuelles. La Renaissance aboutit à une hiérarchie de classes sociales fondée sur une différence profonde d'instruction.

Même pénétration de l'esprit aristocratique dans la littérature et l'art. La littérature classique, avec ses genres renouvelés des anciens, tragédie, comédie,

épopée, poésie lyrique, ne s'adresse plus au grand public populaire. Elle est faite, surtout à l'origine, pour les cours, pour de petits cénacles fermés qui ont eu le temps et les moyens de s'initier aux habitudes, aux traditions, aux façons de penser et de sentir d'un passé dès longtemps aboli. Elle n'a quun mépris profond pour les œuvres du moyen âge qui s'écrivaient dans la langue de tout le monde. Dante fut accusé par Nicolo Niccoli d'être le poète des bonnetiers et des boulangers.

Il en est de même pour l'art. On s'en forme une conception nouvelle. Laurent le Magnifique a des paroles significatives à ce sujet : « Les gens de sang noble peuvent seuls mener les choses à leur perfection. 11 n'y a point de génie chez les gens de peu, qui travaillent de leurs mains et qui n'ont point le loisir de cultiver leur intelligence. » Doctrine superbe, affirmation hautaine, d'autant plus remarquables qu'elles sont formulées par un fils de marchand dont la noblesse est de fraîche date ! L'art s'oriente dans un sens conforme à cette théorie. Les architectes et les peintres vont désormais travailler surtout pour les princes et les riches : bâtir et décorer des palais, des villas. Les portraits, les tableaux de chevalet vont devenir légion. Le travail industriel s'en ressent lui-même. Les industries de luxe (soieries, tapisseries, bronzes, ameublement) se développent de préférence aux autres, et dans leurs fantaisies, souvent charmantes, reparaissent les formes et les sujets antiques : centaures, faunes,

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