‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 11 sur 31 · LAURENT LE MAGNIFIQUE · texte numérisé non relu

LAURENT LE MAGNIFIQUE

nymphes, divinités de tout genre figurent dans l'ornementation des objets usuels.

Ce qui est plus grave, c'est que, par suite de la couleur aristocratique prise par ce qu'on va dès lors nommer les beaux-arts, une division s'opère entre rartiste, qui par son éducation, son talent, ses goûts, ses hauts salaires s'élève au rang de la haute bourgeoisie et prend une place d'honneur dans cette classe riche pour laquelle il travaille, et V artisan^ ([ui demeure confondu dans la foule ignorante, parqué dans une catégorie inférieure. Au moyen âge, sculpteurs et tailleurs de pierre, peintres en bâtiment et peintres de tableaux appartenaient à la même corporation. La séparation se fait entre ces frères jumeaux. Les uns entreront dans les Académies, corps aristocratiques, peu nombreux et soigneusement triés. Les autres restent des hommes de métier, cette engeance « mécanique », ouvrière, pour laquelle Boccace exprimait déjà le plus altier dédain. Ce divorce de l'art et du métier était chose dangereuse pour l'un et pour l'autre. L'art, coupé du milieu populaire, risquait de s'étioler en s'isolant, de se rétrécir à la mesure d'une société raffinée, mais étroite, de prendre quelque chose de froid, de figé, de guindé, de pédant ou de précieux, en un mot d'artificiel. Le métier, rabaissé, méprisé, était exposé à perdre le goût du fini, l'amour de la beauté, à s'amoindrir en s'éternisant dans une routine monotone et grossière. Enfin le fossé, qui existait déjà entre les pauvres et les riches, allait s'agrandir et se

changer en un abime creusé entre deux classes sociales, qui devenaient ignorantes l'une de l'autre et par suite disposées à se haïr mutuellement.

Donc la Renaissance, considérée comme une régression vers des formes, des idées et des mœurs dès longtemps disparues, a marqué fortement de son empreinte Tltalie du quinzième siècle comme tous les pays où elle a pénétré plus lard. .Mais elle fut, nous l'avons dit, autre chose encore. Elle n'est pas tout entière tournée vers le passé; elle regarde aussi vers l'avenir. De même que le soleil à son lever, elle éclaire un monde qui s'enfonce dans l'ombre et un autre monde qui en émerge. Elle est, autrement dit, un réveil de l'esprit d'indépendance, un élan vigoureux en avant. Elle ne se borne pas à renouer la chaîne des traditions avec l'antiquité par-dessus le moyen âge ; elle surexcite l'esprit inventif. Elle ne se contente pas de recueillir ce qu'ont su les anciens ; elle rapprend aux hommes à penser par eux-mêmes. Elle les pousse, à force de heurter l'une contre l'autre les doctrines d'autrefois, à s'en créer de personnelles. Elle leur enseigne à ouvrir les yeux sur ce ([ui les environne, à observer la réalité. Elle donne ainsi une vigoureuse impulsion à la science. Après l'époque d'engouement où savants, philosophes et artistes se laissent dominer, absorber par les anciens, vient une époque plus originale et plus féconde où ils se contentent de s'inspirer d'eux, de les regarder pour les égaler sans les imiter. Il y aura alors, dans la deuxième ou troisième généra-

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lion, des génies muUiples, universels qui dans tous les sens agrandiront le champ de la pensée et de la puissance liumaines. Ce seront des hommes complets, presque des surhoninies, comme Léonard de Vinci, qui futpeintre, sculpteur, chimiste, sut creuser des canaux et prévoir les aérostats, comme Michel- Ange, qui fut architecte, sculpteur, peintre, poète à ses moments perdus et ingénieur pour défendre Florence, sa patrie. Déjà les astronomes n'étudient plus seulement dans les livres ; ils explorent l'infini du ciel. Déjà les médecins dissèquent des cadavres et cherchent dans la mort les secrets de la vie.

Bref la Renaissance, vue de ce côté, fut un grand affranchissement de l'intelligence individuelle, et, grâce à l'imprimerie, les vérités que les hommes découvrent acquièrent aussitôt des ailes, prennent leur vol par le monde, assurées désormais de ne plus périr. Gela aussi aura sa répercussion sur le travail. Une alliance, qui sera durable, qui deviendra de plus en plus intime, s'ébauche entre la science et l'industrie, et cette alliance sera fertile en nouveaux procédés, en nouvelles matières à exploiter, en nouveaux produits.

Si, après ce coup d'oeil sur les conséquences d'une évolution qui pourrait passer pour une révolution, nous revenons à Laurent le Magnifique loin duquel nous avons été entraîné, nous pouvons constater que, comme toute son époque, il a vécu par-

tagé entre le profane et le sacré, entre le paganisme et le christianisme. Il a composé des poésies galantes et des poésies religieuses. 11 a été disputé, tiraillé entre sa mère et sa femme d'une part, attachées aux pratiques de la dévotion catholique, et son précepteur, Ange Politien, d'autre part, un dévot de la culture antique. Il a fait jouer des comédies romaines et des mystères, où la Mort, un des personnages les plus populaires de l'époque, a le grand rôle. 11 s'est proclamé tantôt spiritualiste, tantôt épicurien. Il a, comme son protégé. Pic de la Girandole, rêvé je ne sais quelle liaison étroite entre la doctrine de Platon et celle du Christ.

Après une vie remplie de jouissances élégantes et de débauches qui l'étaient moins, il a fini assez tristement. 11 a vu commencer, en effet, une réaction très vive contre ce qu'il avait aimé, admiré, pratiqué, le réveil à la fois religieux, moral et républicain qui est représenté par la tragique figure de Savonarole.

Consulter :

A. VON Reumont, Lorenzo de Medici ("Leipzig, -1874. 2 \ol. in-8).

Fabroni, Laiirenlii Medici Magnifiai vila rPisc, I784i.

Zeller Jules), La Renaissance.

Perrens, Histoire de Florence depuis la domination des Medici Jusqu'à la chute de la liépublifjue (Paris, 1888. T. I®')-

Ulrckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance (Traduction française. Paris, 1885, 2 vol. iii-8).

Taine <H.), Philosophie de Vart en Italie (Pairis, 1865, in-l:2).

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