CHAPITRE YIIl
LAURENT LE MAGNIFIQUE ET LES EFFETS DE LA RENAISSANCE SUR LE MILIEU SOCIAL
Quiconque a eu la joie de parcourir Florence, ce musée vivant, y a rencontré un peu partout des portraits de Laurent le Magnifique. Il y apparaît tantôt en moine, tantôt en dieu de l'Olympe, parfois aussi en gentilhomme florentin, toujours reconnaissable à sa longue figure qu'animent un œil spirituel et un sourire ironique qui fait songer à Voltaire. Son portrait moral a été fait et refait également maintes fois par les historiens et il reste peu de chose à y ajouter.
Quand Laurent et son frère Julien héritent, en 1469, du pouvoir et des biens de Piero, ils sont pourvus d'une richesse considérable. Ils ont, d'après le chroniqueur génois Galli, « des clients innombrables, des terres immenses, une quantité de troupeaux ». Ils ont, de plus, un pouvoir qu'ils commencent par rendre plus visible et plus personnel. Ce sont des chefs d'Etat plus que des banquiers.
Non pas qu'ils négligent leurs intérêts de négociants et de financiers. Mais, princièrement, ils font décider des guerres pour les soutenir. C'est ce qui eut lieu avec la ville de Volterra. Elle avait, faut-il dire le bonheur ou le malheur de posséder des mines d'alun, source de convoitise : car l'alun était un des ingrédients les plus nécessaires à la teinture. L'une d'elles appartenait aux Médici ; une autre avait été concédée à un Siennois et à trois Florentins. Une contestation surgit entre la ville et les concessionnaires. L'arbitrage fut déféré à Laurent, qui se prononça contre la ville. Celle-ci n'accepta point la sentence, retira la concession; un des concessionnaires fut même tué dans une émeute qui dégénéra vite en révolte ouverte. Aussitôt Florence intervint en armes. Dans Texpédition que conduisit Laurent, la malheureuse Volterra fut prise, pillée, à demi détruite ; les mines d'alun découvertes et à découvrir furent données à VArte délia lana ; Laurent acquit ainsi la faveur de la plus puissante corporation de Florence.
Fort de cet appui, il change la politique traditionnelle des Médici. De populaire il la rend aristocratique. 11 est pour les arts majeurs contre les arts mineurs. Ceux-ci, qui étaient quatorze, sont réduits à cinq, et la confiscation de leurs biens est même prononcée, sans être exécutée d'ailleurs, contre les corporations qui disparaissent dans ce remaniement. En même temps la charge de Capitaine du peuple est supprimée. Les Conseils sont épurés, l^a Mer-
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canzia est diminuée. Une halla, dont les membres sont nommés à vie, exerce une espèce de dictature. Bref les apparences du régime républicain, que Gosme avait conservées, s'effacent presque entièrement.
Cette espèce de pelit coup d'État fait des mécontents. Ce sont quelques fidèles attardés de la République ; ce sont aussi des représentants des grandes familles écartées par les Médici. Les Pazzi sont à la tête de l'opposition et, comme il s'agit maintenant de renverser un pouvoir personnel, c'est aux personnes que l'on s'attaque. On projette d'assassiner Laurent et Julien, pendant qu'ils assisteront à la messe dans le Dôme : ainsi avait-on procédé avec Galéas Sforza, tué à Milan. Le pape, le roi de Naples sont au courant de la conjuration et rap])rouvent sous main parce que les Médici, pratiquant la politique d'équilibre, se mettent en travers de tous les agrandissements rêvés par les États voisins. Il est inutile de raconter une conjuration qui ressemble à vingt autres conjurations manquées. Julien est tué, Laurent échappe, se barricade dans la sacristie, et, comme les Pazzi ne sont pas suivis par le peuple, les principaux conjurés, parmi lesquels un archevêque, sont arrêtés et pendus à la ringhiera. Les autres sont décapités ou bannis pour la vie. Gela se passe en 1468 et les années suivantes voient se développer les résultats ordinaires d'un attentat avorté. A l'intérieur, Laurent, resté seul, est affermi. Une nouvelle réforme de la Constitution, en L480, met tout
le pouvoir aux mains d'un Conseil de soixante-dix citoyens triés sur le volet et qui, à chaque décès, se complète en choisissant le remplaçant. Les autres Conseils subsistent, mais à Tétat d'ombres vaines. La preuve qu'on est bien près de la monarchie, c'est qu'en 1481 il est décidé que quiconque offensera Laurent sera déclaré coupable de lèse-majesté. Laurent correspond avec Louis XI, qui l'appelle ami et cousin et reçoit, le chapeau à la main, ses envoyés; il obtient pour l'un de ses fils une fille de la maison de France et pour l'autre un chapeau de cardinal. Il est non plus seulement en relations, mais sur pied d'égalité avec les souverains de toute l'Europe. A l'extérieur, la conjuration des Pazzi a fait éclater une guerre. Mais Florence n'aime plus la guerre ; elle préfère négocier et acheter des alliances. Laurent va en personne traiter avec le roi de Naples ; et, louvoyant entre les intrigues, il pratiquera jusqu'à la fin une politique qui empêche tout Etat italien de devenir prépondérant, qui sauve ainsi provisoirement l'indépendance de Florence, mais entrave l'unité fédérative de l'Italie et la laisse à la merci de l'étranger.
Respecté des puissances voisines et maître de sa patrie, Laurent mérite le surnom de Magnifique en l'éblouissant de fêtes incessantes. Ce sont des cortèges de carnaval où figurent en grande pompe les Arts et Métiers, un roi des batteurs de laine, un seigneur des teinturiers, un duc et un em|)ereur de quaitier ; des représentations théâtrales
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OÙ il joue lui-même et où Brunelleschi élève jusqu'au ciel des décors gigantesques ; des chasses, au cœur de la ville, sur la place de la Seigneurie, où l'on voit des hommes poursuivre et tuer des girafes, des taureaux, des lions abâtardis incapables de se défendre, emblème trop exact de la Florence nouvelle. Ce sont encore des bals en plein carême, au grand scandale des gens pieux ; des réceptions princières où l'on comble de présents les hôtes de la soi-disant liépublique. Mais, au cours de ces magnificences, la question d'argent devient aiguë. Laurent, qui est toujours négociant et banquier, qui est l'associé de maisons établies à Lyon, à Bruges, en mainte autre ville, traite les affaires en grand seigneur. Il est pris dans des faillites, obligé d'hypothéquer une de ses villas, d'emprunter au duc de Milan, de vendre la maison superbe qu'il possédait dans la cité lombarde. 11 en est à se demander s'il ne va pas faire banqueroute ; mais il se sauve par des expédients fâcheux. Habitué à confondre sa caisse et celle de la Commune, il agiote sur les fonds publics, fait suspendre le paiement des coupons de la rente, fait vendre les biens du vieux parti guelfe, combine et multiplie les impôts, supprime des fondations pieuses, rogne sur la solde des mercenaires. Tout cela ne suffît pas, et c'est enfin la ville qui fait banqueroute pour empêcher la mise en faillite de la maison des Médici. L'ne Commission officielle de dix-sept membres réduit l'intérêt de la dette publique de 5 à 3, et de 3 à 1 12 p. 100, si bien que les titres.
de iOO écus tombent de 27 à li i 2; elle met la main sur les dots déposées dn Monte et ajourne leur remboursement à des temps meilleurs, altère les monnaies d'argent, de telle sorte que les contribua- ])Ies paient en bonne monnaie el l'Etat en mauvaise. Laurent fut sauvé ; mais la ville de Florence compromit et ruina son crédit ; ce fut pour elle un coup dont elle ne se releva jamais entièrement.
Plus heureux, Laurent sut reconstituer sa fortune. Beaucoup de terres sui- le territoire de la llépublique se vendaient à vil prix, surtout aux environs de Pise. Les guerres, les impôts étaient la cause de cette dépression. Laurent en acheta un grand nombre, les mit en valeur en y jetant des capitaux, en relevant la ville de Pise, en y créant une Université. Il sortit de Forage qu'il avait traversé avec une solide fortune terrienne qui rendit aux Médici la situation prépondérante qu'ils avaient failli perdre.
Les lettrés, caressés et payés par Laurent, ont chanté le repos dont Florence a joui de son temps. Le malheur est que ce repos ressemble à celui d'un corps dont la vie se retire lentement. Ils ont vanté aussi son amour f)our les lettres et les arts et il a gardé la réputation d'un Mécène, bien qu'il ait découragé l'établissement d'enseignement supérieur qui essayait de se créer à Florence sous le nom de Studio^ parce ([ue cette institution menaçait d'être un foyer de pensée indépendante et qu'elle rappelait trop les anciennes corporations libres. Malgré tout, malgré les corruptions dont il donna souvent
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l'exemple et dont la ville subit la contagion, son nom a eu la chance de rester lié à l'un des grands mouvements intellectuels de l'humanité. Laurent le Magnifique est inséparable dans la mémoire des hommes de ce qu'on appelle la Renaissance et le moment est venu devoir ce qu'a été l'influence de cette Renaissance sur le travail et la condition des travailleurs.
La lîenaissance a deux faces. Vue sous un certain angle, eWo e^l un giund retour en arrière. Vue sous un autre, elle est un unniense pas en avant. Il importe de démêler ces deux aspects, si l'on veut juger de son action sur l'évolution européenne.
C'est d'abord une résurrection de l'antiquité grecque et latine. Non pas que cette antiquité fût jamais morte entièrement. Le latin était resté la langue de l'Eglise et de l'école. Il s'écrivait dans la plupart des pièces officielles. 11 se parlait dans les Conciles. Il se chantait dans les réunions d'étudiants. Les noms, sinon les œuvres, des écrivains avaient surnagé. Virgile avait été révéré comme astrologue, magicien, prophète, presque comme Père de l'Eglise, et Enée, devenu messire Efiéas, s'était transformé en un bon et pieux chevalier. César avait passé pour l'époux de Brunehaut ; Rémus, pour le fondateur de Reims. Un pêle-mêle de légendes bizarres avait étouffé la connaissance précise de ce qu'avait été
Rome, de même que l'architecture ogivale avait détrôné l'architecture romane. Quant au grec, il était tombé dans un oubli profond. On laissait de côté dans les lectures publiques le passage écrit en ce grimoire (Graecuni est, non legitur). Aristote, mutilé, traduit en arabe, puis en hébreu et de là en latin, était représenté avec une casaque de velours et un bonnet de docteur. Cette incompréhension dont pâtissait la langue de Sophocle avait été aggravée par les divisions religieuses de TOrient et de l'Occident, ^lalgré les efforts tentés pour rapprocher les deux Eglises catholiques, le peuple et le clergé s'étaient montrés inflexibles. A la veille du jour où Gonstantinople allait succomber, le cri des Byzantins à l'agonie était : Plutôt les Turcs que ces chiens de Latins !
Mais les choses allaient changer. Pour le latin, le mouvement fut lent, presque insensible. Les bibliothèques des couvents, fouillées une à une, livrent des manuscrits, ensevelis dans la poussière, grattés parfois par les moines ; ils sont déchiffrés, copiés, puis imprimés. Les textes véritables sortent du tombeau ; et le latin d'Eglise est remplacé par la langue pure et forte des anciens Romains. La connaissance de la littérature latine n'est point seulement accrue : on peut dire qu'elle est renouvelée. Pour le grec, le changement fut plus sul)it et plus considérable. Une catastrophe prévue et terrible, la prise de Constantinople en 1453, rapprocha les chrétiens des deux orthodoxies rivales. La détresse
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d'une part, la pitié de rautic furent un instant plus fortes que les haines théologiques. Les épaves du grand iiaufra^ve oriental furent recueillies en Occident. Les Grecs fugitifs, emportant avec eux les chefsd'œuvre de la Grèce, de même que les Troyens, après la prise de Troie, avaient entraîné dans leur exil leurs dieux protecteurs, se répandent dans tout le Midi de l'Europe, viennent enseigner la langue et la gloire de leurs ancêtres, et bientôt les presses multiplient ces ouvrages retrouvés qui suscitent l'admiration et l'enthousiasme.
Si l'on veut comprendre l'effet produit sur les esprits, qu'on se figure un homme longtemps malade qui aurait oublié presque tout ce qu'il savait et qui serait obligé de reconquérir avec effort et lenteur ses connaissances perdues ; puis qui brusquement retrouverait la mémoire et tout sonba^aoede savoir. Qu'on imagine, si on le peut, sa joie et son ravissement !
L'Europe occidentale est alors semblable à cet homme. Elle repassait péniblement par les chemins que l'antiquité avait parcourus avant elle, et voici que tout à coup elle voyait la sagesse des anciens surgir du tombeau, les vérités trouvées par eux reparaître dans tout leur éclat, les trésors de leur expérience se rouvrir intacts et puissamment riches. Voici qu'elle franchissait d'un bond des espaces immenses, qu'elle avançait à pas de géant sur la route où elle se traînait. On peut concevoir son bonheur et la séduction irrésistible qu'exerça sur
les penseurs, les artistes, les écrivains, le mouvement que l'histoire salue encore du l)eau nom de Renaissance.
Il est difficile, sinon impossible, d'en préciser la date. Une Révolution qui change les voies où l'humanité était engagée, ne s'accomplit pas en un jour, en Lin au, en un siècle même. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la R.enaissance est à son aurore dès le quatorzième siècle, qu'elle jette déjà au quinzième une brillante clarté, et qu au seizième elle inonde tout de sa lumière. Ces dates varient d'ailleurs suivant les pays. Elles sont vraies surtout pour celui où elle a commencé. Ce fut naturellement celui qui avait imposé sa langue et sa domination au monde antique, celuioùles barbares avaient jeté les racines les moins profondes, celui où les souvenirs de Rome étaient des souvenirs de famille. L'Italie avait tous les droits pour être le berceau de ce rajeunissement du passé. Elle était jonchée de monuments en ruines qui lui rappelaient sa grandeur ; son glorieux poète, Dante Alighieri, avait pris Virgile pour guide dans son voyage aux Enfers et il l'avait appelé son maître, son seigneur, son père, t^étrarque baisait un manuscrit d'Homère qu'il avait le regret de ne pas pouvoir lire. Le sol était vraiment préparé à l'épanouissement qui allait s'y déployer avec uu éclat prodigieux.
Au début, la ferveur avec laquelle les esprits se reportent vers l'antiquité va jusqu'à l'idolâtrie. Ils abdiquent entre ses mains toute originalité. Ils se
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vouent avec une huiuilitc^ touchante à l'imitation, à la copie de ce ([u'ils admirent. Les érudits dédaignent la langue nationale, la langue vulgaire, comme on l'appelle, fille dégénérée du latin, bonne pour la vie de tous les jours, mais indigne d'avoir place dans les livres. Us reprennent la langue de Cicéron et essaient de lui rendre un souffle de vie. Il y eut un moment où les Cicéroniens formèrent une véritable secte. Les lettres d'alors sont datées des Ides et des Kalendes. Les personnages du temps jurent par les Dieux immortels, invoquent Jupiter, Diane, l'Olympe. Ce sont des chrétiens pourtant. Mais quoi! Il n'y a pas de mot dans le latin classique pour dire la Sainte-Trinité ; Jupiter est l'équivalent de Dieu le Père, Diane de la Vierge, l'Olympe du Paradis. Ils ne diront pas qu'un homme est excommunié, mais qu'on lui a interdit Peau et le feu. Les papes euxmêmes parlent ce langage. Pie II, écrivant à Mahomet II, déclare qu'il lui pardonnerait, si seulement il voulait obliger ses Turcs à parler grec ; ailleurs il invite les peuples d'Occident à relever l'Empire de Troie, qui, par une singulière transposition, est ici l'Empire grec, et il les en adjure au nom de Mercure. On ne s'attendait guère à voir Mercure en cette affaire. Mais nul n'en est scandalisé. Mercure est le sobriquet du Saint-Esprit. Au Congrès de Mantoue, le même pape est reçu par une princesse Sforza qui lui débite une belle harangue latine, avec force citations d'Aris'tote et de Platon, le tout en faveur de la croisade projetée.
On retrouverait partout ce mélange de paganisme et de christianisme. Un prédicateur comparera sans hésiter Jésus-Christ à Décius. Les Sibylles sont considérées comme ayant prédit la venue du Messie, et c'est pourquoi, dans les tableaux de l'époque, elles occupent une place d'honneur parmi les prophètes. Sannazar compose en vers latins un poème sur la naissance du Christ où l'on rencontre le Jourdain, avec les Nymphes, ses filles, avec Neptune, Nérée, Triton et le vieux Protée qui annonce, lui aussi, l'apparition d'un Sauveur.
On pourrait multiplier les témoignages de cette action de la Renaissance sur les hommes du quattrocento. Us ont une philosophie renouvelée des (jrecs. Platon est Dieu et Marsile Kicin est son prophète. K Florence, dans les jardins d'un lîuccellaï, des l'iorentins subtils tiennent des causeries analogues à celles que Platon et ses disciples échangeaient dans les jardins d'Académos. Dans les palais de Cosme et de Laurent il y a des banquets platoniciens chaque année, le 7 novembre, à l'anniversaire de la mort du philosophe. Marsile Ficin, qui n'est pas seulement le traducteur, mais l'admirateur enthousiaste de Platon, tient une lampe allumée devant son buste comme les bonnes femmes devant FeffiiJ^ie d'un bienheureux. Épicure, Pyrrhon auront à leur tour leurs disciples. Un jour à Rome, sur la place du Marché, l'on eut l'étonnement de voir un grand seigneur authentique, un San Severino, se promener avec un manteau troué et une lanterne à la main :