‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

II est inutile, après les beaux volumes de Perrens etde Pasquale Villari, de refaire la biographie attachante et douloureuse de Savonarole ; il suffit, pour le dessein que nous poursuivons, d'en dégager ce (jui concerne la vie économique de Florence.

Vers l'an 1480, la population florentine, enivrée, charmée et corrompue par la Renaissance, commença de cheminer en sens contraire. Il se produisit là cette altei'nance régulière, (jui est jusqu'ici la loi la mieux constatée de l'évolution des peuples et qu'on peut relever en tous pays. Les extrêmes se touchent et s'engendrent. Après le libertinage des mœurs et de l'esprit reviennent naturellement l'ascétisme et la piété.

La Florence de la Renaissance avait été idolâtre de l'antiquité, sceptique, païenne, incrédule. Le temps n'était pas loin où Luther, dans son voyage à Rome, devait entendre dire à un cardinal au moment de célébrer la messe : « Allons nous conformer

à l'erreur populaire î «età un prêtre interpellant l'hostie : (( lu es pain et resteras pain. » Florence, quand survient le reflux, va redevenir chrétienne avec passion.

Elle avait été débauchée, assoiffée de plaisir, de voluptés. Elle va se ruer en jeûnes, prières, niacérations, pénitences.

Elle avait été insoucieuse de sa liberté politique, oublieuse de ses traditions de ville autonome ; elle avait courbé le front sous un joug quasi-monarchique paré de fleurs. Elle va être secouée par un sursaut de fierté républicaine.

C'est ce triple mouvement que le dominicain Savonarole représente, et, comme tout grand homme est à la fois un effet et une cause des changements qui se produisent dans son milieu social, il en reçoit d'abord l'impulsion pour en accroître ensuite la poussée.

Il ne faut pas s'étonner de voir naître ou renaître parmi les Florentins ce courant mystique. Toujours avaient existé parmi eux des dévots sincères, des croyants ardents. A plusieurs reprises la cité de Dante avait été un foyer d'hérésie, ce qui trahissait une forte vie religieuse. Au quatorzième et au quinzième siècle, sainte Catherine de Sienne^ saint Antonin, évoque de la ville, avaient exercé une grande action sur les âmes. Vers 1400, en Toscane, des processions de pénitents avaient entraîné des dizaines de milliers d'hommes, qui, vêtus de blanc, allaient de village en village, chantant des psaumes

et se flagellant les uns les autres avec entrain. Sous les premiers Médici, la Vierge Impruneta avait été l'objet de pèlerinages énormes. 11 est naturel que les hommes et les femmes du peuple, parmi lesquels la foi restait plus vivace, scandalisés par le paganisme élégant des courtisans de Laurent le Magnifique et par leur étalage de nudités mythologiques, aient fait un brusque retour vers les habitudes et les traditions du moyen âge.

En 1464, aux fêtes de la Saint-Jean, un Allemand avait voulu jeter j)ar terre l'empereur Octavien, (( le temple et les idoles » qu'on promenait par les rues. La fermentation religieuse avait été alimentée par le Concile qui tenta, une fois de plus et toujours vainement, de réconcilier l'Église latine et l'Eglise grecque. Puis, après la prise de Gonstantinople, on avait prêché la croisade dans les églises, et, comme il était d'usage avant une croisade, on avait commencé la lutte contre les Infidèles en inquiétant les Juifs, ennemis et bourreaux du Christ. On s'attaqua du moins aux statues, peintures et bas-reliefs. Sur plusieurs fresques, les têtes et les bras des Juifs furent effacés. Cet accès d'antisémitisme, auquel n'était pas étrangère la supériorité que les Juifs montraient dans le métier d'usuriers, était peu de chose, comparé à ce qui se passait alors en Espagne et en Portugal d'où les Israélites étaient chassés impitoyablement ; mais Florence n'avait pas des ardeurs aussi farouches.

C'est dans ce milieu surexcité quand même, que

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lombe, vers 1480, un jeune moine, nalif de Ferrare, qui s'était nourri de la Bible et des Pères, et qui, sous l'habit blanc des dominicains, fut envoyé par ses supérieurs à Florence pour y prêcher. Là il vécut au milieu de ses frères, dans le couvent de San Marco, où Fra Angelico venait de prodiguer ses tableaux d'un si tendre mysticisme et où Ton restait étroitement fidèle à la pauvreté monastique : car saint Antonin avait fait une obligation à ceux qui voudraient y vivre de vendre au profit des pauvres tout ce qu'ils recevraient en aumônes et par testament. Jérôme Savonarole (c'était le nojii du jeune prédicateur) réussit d'abord médiocrement. Il avait un accent qui déplaisait à la délicatesse des oreilles florentines. Sa parole pénible, embarrassée, coulait mal d'un cerveau tro[) plein. Il quitta la ville, continua à s'exercer, et (|uand il revint, toujours âpre et rude, mais enthousiaste, enflammé, impétueux, à la fois orateur et poète, il eut en chaire de véritaljles triomphes. Il attira autour de lui une foule charmée et domptée. Il fut bientôt l'homme le plus populaire de Florence, et Laurent le ^Magnifique, qui vivait encore, fut assez inquiet pour essayer de le combattre par ses propres armes, pour lui susciter un rival en la personne d'un autre moine, Fra Mariano, destiné à contrebalancer son influence. Tentative inutile ! Savonarole se révélait comme un grand pasteur d'hommes, comme un puissant bouleverseur des esprits et des cœurs. Il criait son horreur pour les modes et les

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Edition A fine ri.

JÉRÔME SaVONAP.OLE.

Florence — Musée de San Marco.

(Fra Bartolomeo.)

goûts de la veille. — Arrière l'imitation des Grecs et des Romains ! Ce serait un grand bonheur, si leurs livres venaient à disparaître ! Ils sont souillés par la louange des faux dieux et par mille obscénités. Les meilleurs d'entre eux ne doivent être étudiés, que si l'on a d'abord donné aux enfants une solide éducation chrétienne. C'est au christianisme que reviennent la charge et l'honneur d'ennoblir, de purifier, d'élever la poésie et l'art. — Et telle était la force de persuasion du prédicateur, telle était aussi la force du courant qui le soutenait, que presque tous les artistes et les lettrés se transformèrent à sa voix. Ils renoncent aux œuvres profanes. Pic de la Mirandole se déclare son disciple. Baccio délia Porta va jusqu'à se faire dominicain et il deviendra illustre sous le nom de Fra Bartolomeo. Michel- Ange laisse de côté les faunes, les satyres, les Adonis : il fait la Vierge portant le Christ mort élendu sur ses genoux. Macliiavel abandonne Tite- Live pour s'occuper du Deutéronome. Les poésies sacrées prennent la place des poésies galantes.

L'objet essentiel, presque unique, que poursuit Savonarole à ses débuts, c'est une réforme morale. Aux Florentins il reproche rudement de mener une vie de pourceaux ; et il les invite à chasser les courtisanes, à punir les joueurs, à percer la langue des blasphémateurs, à fermer les cabarets, à supprimer les bals, à jeter au feu les parures. C'est par des jeûnes, des prières, des processions, des cantiques qu'il faut remplacer les frivolités mondaines. C'est

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par Tascétisme, le puritanisme qu'il faut guérir et sauver Florence, la ville élue pour consommer le salut 'le l'Italie entière. Mais à cette austérité il faut joindre la charité. Que les riches se privent de superflu pour soulager les pauvres ! Que l'affreux poison de l'égoïsme cesse de courir dans les veines de la cité ! Comme on ne peut compter, pour cette lutte contre le mal sur les pécheurs endurcis, Savonarole s'adresse aux innocents, aux enfants. Il les appelle à lui, les réunit, les organise, leur distribue des rôles. Il les charge d'être les dénonciateurs du vice et l'exemple de la pureté ; il veut qu'ils soient le printemps radieux de Florence régénérée.

Il travaille de toutes ses forces à cette réforme morale. Mais comment est-il amené à s'occuper de politique ? Il se défend, d'abord, d'en parler. Il se souvient sans doute d'un mot familier à Cosme de Médici : « Ce n'est pas avec des Pater Xosicr qu'on gouverne les Etats. » Mais, malgré lui, par une pente irrésistible, il dérive vers le souci des affaires publiques. Il est convaincu, il proclame et répète que Florence et l'Italie ue peuvent être sauvées sans avoir expié leurs péchés par quelques grandes catastrophes. Et, comme les prophètes du peuple hébreu, il prévoit, il annonce (k» terribles calamités, des pestes, des guerres, des invasions, des famines, oii les fossoyeurs iront par les rues criant : Qui a des morts ? Qui a des morts ? — et où ils brûleront les cadavres, trop nombreux pour qu'ils aient le temps de les enterrer, lls'éciiait : a Pitié ! Pitié! Faites

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pénitence! ») — et il voyait descendi-e du haut des monts un nouveau (]yrus, (jui, sans coup l'éiir, s'emparerait de l'Italie.

Que les fléaux prédits vinssent à se réaliser, et Savonarole était sacré prophète, inspiré, envoyé de Dieu. Or la peste allait reparaître et le roi de France, Charles VIII, descendait des Alpes avec une armée qui, — chose étrange, oul)liée des Italiens, — n'allait pas se contenter de savantes manœuvres, de marches et de contremarches, comme les troupes prudentes des condottières qui combattaient parfois tout un jour en laissant sur le carreau un seul mort, mais qui allaient livrer des batailles sérieuses où l'on frappait copieusement, où l'on tuait réellement. 11 n'en fallait pas davantage pour que Savonarole vit grandir sa puissance sur les esprits et qu'il devint un personnage politique.

Ce fut une étrange expédition que celle de Charles VIII en Italie. Il est difhcile de rêver un contraste plus saisissant entre les adversaires en présence. Le roi de France est un paladin attardé, comme Bayard, cette dernière fleur de la chevalerie mourante, qu'il a dans son armée ; c'est un échappé des chansons de geste qui rêve de conquérir Constantinople et Jérusalem, un croisé égaré hors de son temps et plein encore des idées du moyen âge, d'ailleurs tout jeune, naïf, euthousiate, en admiration devant les élégances et les merveilles d'art ((u'il rencontre en Italie. Et il tombe, anachronisme vivant, dans un pays et dans une époque de rouerie.

d'intrigues, de fourberie, vérital^le guêpier où les villes et les princes rivalisent d'astuce et de diplomatie, où ils jouent chacune et chacun double jeu, où ils sont toujours prêts à se trahir réciproquement. L'Italie est alors partagée entre cinq puissances — le royaume de Naples, le Saint-Siège, le duché de Milan, les républiques de Venise et de Florence — qui, en ce moment où se fondent de grands États, empêchent toute unité par leurs jalousies, leurs querelles, et aiment mieux appeler l'étranger que consentir à la prééminence de l'une d'entre elles. A Florence, le fils de Laurent, Pierre de Médici qui veut devenir duc héréditaire, essaie de duper tout le monde, et dupe lui-même de ses calculs, après avoir rompu avec Charles VIII et lui avoir refusé le passage par la Toscane, il va au-devant de lui, demandant grâce, offrant d'être son allié. Mais, pendant son absence, les Florentins, amis de la France, qui ont vu, à cause des manœuvres maladroites du Médici, se fermer les frontières d'un pays où ils ont encore de gros intérêts commerciaux, se soulèvent contre Pierre. Quand il essaie de rentrer dans la ville, il est chassé au cri de: « Vivent le peuple et la liberté! » Sa maison est pillée; il doit s'enfuir déguisé en moine. Charles VI 11 fait dans Florence une entrée triomphale, et après quelques heures de mésintelligence dues à des demandes d'argent trop fortes, quand Capponi au nom de la ville a répondu fièrement à une menace : « Battez vos tambours, nous sonnerons nos cloches », le roi continue sa

marche sur Naples qui est son but et il est proclamé protecteur et restaurateur des libertés florentines.

Savonarole avait fait partie des envoyés que Florence avait députés au roi de France, afin d'obtenir sa bienveillance envers la République. Et quand le Médici eut été chassé, il devient sans effort l'inspirateur de la politique populaire. Il n'est revêtu d'aucune dignité, d'aucun pouvoir officiels. C'est par sa parole qu'il dirige les citoyens et les magistrats.

Il agit dans le sens de la paix, de la concorde entre Florentins. 11 s'oppose aux représailles contre les partisans du régime déchu. Il veut pour eux une amnistie. 11 demande aussi et obtient que, dans toute condamnation décidée par les Huit de la Garde^ qui formaient une sorte de Haute Cour pour les procès intéressant la sûreté de l'Etat, il y ait de droit appel au Grand Conseil, lorsque la sentence n'aura pas été votée par plus de six voix. Mais Savonarole ne se borne pas à ce rôle de conciliateur. 11 n'est pas républicain de principe : il dit de la monarchie qu'elle peut être le pire ou le meilleur des régimes, selon le souverain qui exerce le pouvoir. Mais dans la situation actuelle, en face des Médici, il se prononce franchement pour la République, je ne dis pas pour la démocratie. Sans doute, dès le changement de régime, les statues de David tuant Goliath et celle de Judith tuant Holopherne, œuvres de Donatello, ont été remises aux membres

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des Arlj pour qu'ils les placent ou ils voudront. Et la statue de Judith a été dressée sur la ringhiera avec cette inscription : Les ciloyeiis Vont placée là coinine un exemple de salut public. C'était évidemment un avis aux tyrans possibles. .Mais la llépublique que prêche Savonarole est une République bourgeoise. Il répète le dicton : Paiianiento^ Guastaniento, ce (jui peut se traduire par : Assemblée populaire, Assemblée malfaisante. Le Grand (\)nsefl, qui est alors créé et qui prend place à côté des anciennes magistratures conservées et subordonnées, est Torgane essentiel de la nouvelle Constitution. Il se compose de 3.200 citoyens, âgés de trente ans, Jietti dl speccJiio., c'est-à-dire ayant payé l'impôt, ce qui exclut les pauvres, et appartenant aux familles qui ont fourni des magistrats à la République. De plus chaque année on y ajoutera 60 citoyens non beneficiati^ c'est-à-dire sortant de familles qui n'ont pas encore eu accès aux honneurs, et 24 jeunes gens de 24 ans. C'est la part faite à l'élément démocratique et à l'élément jeune. Ce Conseil fonctionne par tiers et 80 citoyens, pris dans son sein, forment uu Conseil permanent qui aide la Seigneurie à gouverner. Les grands offices de la Commune sont attribués à l'élection ; les petits sont tires au sort. Si l'on ajoute ({ue l'ordre était donné de codifier les lois, dont le nombre aboutissait à un véiitable chaos, on aura les principaux t rails de la nouvelle Constitution (jue se donnait tlorence. C'était un elîort poui' maintenir l'équilibre entre les diiïérentes classes. C'était la

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création d'un réginio mixte et de jnsle milieu, comme celui (jue \ enise instituait alors chez elle.

A cette réforme [)oliticjue, qui assurait le gouvernement à la classe moyenne, s'ajoutait une réforme économique, (|ui portait sur l'impôt et qui était à Tavantage de la même classe. La rigueur avec la- (juelle il était recouvré avait fait beaucoup d'exilés, et parmi eux se trouva un Aligliieri, descendant de Dante, qui fut rétabli dans ses droits de citoyen par considération pour son grand ancêtre. Les plaintes et doléances des marchands étaient perpétuelles. Ils voulaient être afï'ranchis de l'obligation de montrer leurs livres et de faire connaître leurs afïaires. Alors, le 23 décembre 1494, fut votée laDeci/iia. Le système nouveau d'impôt contenait trois choses capitales : D'abord le dixième du revenu devait être prélevé seulement .s7//- les ievves et les innneiihles : les bénéfices de l'industrie et du commerce, les salaires étaient exemptés, et aussi les immeubles situés hors du territoire de la République. Ensuite l'impôt devenait ordinaire, régulier ; il devait être payé une fois par an et ne devait plus être remboursé par une inscription au Monte. Enfin l'impôt devait porter sur les biens des églises et des couvents, dès qu'on en aurait obtenu la permission du Saint-Siège (qui se fît attendre jusqu'en 1516).

Des exceptions étaient faites pour les mines, qui étaient soumises à une réglementation particulière : des exemptions étaient accordées aux maisons habitées par leur propriétaire ou par un père de famille

ayant douze enfants, et aussi aux bâtiments utilisés pour la filature de la soie, ce qui était une faveur à VArte délia Seta en passe de devenir le plus important des Arts.

Cette réforme révélait des symptômes assez graves. Elle marquait une décadence du commerce et de l'industrie qui se déclaraient incapables de supporter de lourdes charges, le tarissement des sources où l'on avait jusqu'ici abondamment puisé de l'argent, une certaine diminution de la population à laquelle on essayait de remédier en encourageant les familles nombreuses. Tel quel, ce système devait durer, avec des changements minimes, jusqu'à la fin du dixhuitième siècle. 11 reportait sur la propriété foncière le plus gros fardeau. 11 n'admettait plus la progression. La décima scalata, proposée en 1497, fut repoussée, comme étant une cause de discordes et de désordres, une porte ouverte à la tyrannie.

Cette modification, en faveur des marchands, était accompagnée d'une autre de môme nature. La Mercanzia, le fameux tribunal qui avait été une des citadelles des .l/'^.s' majeurs., était rétablie dans ses privilèges et dans son autorité pour les choses du négoce.

Ce n'était pas à dire qu'on oubliât et négligeât les pauvres. Savonarole était touché de leur misère. Il adressait cette adjuration aux magistrats : « Faites une ordonnance par laquelle on ouvre les ateliers et donne du travail à ce peuple qui reste oisif par les rues. » Il éprouvait donc une certaine pitié pour

les sans-travail. Mais on ne voit pas qu'il ait conçu quelque réforme profonde pour remédier à leur situation précaire. 11 fait porter tout son effort sur la création d'une institution, utile à coup sûr, mais impuissante à modifier les conditions économiques : c'est le Mont de piété. Comme les moines de son ordre, il est frappé, scandalisé des ravages de l'usure. Des Juifs, récemment établis à Florence, et avec eux bon nombre de Florentins, prêtaient à gros intérêt, par exemple à 32 p. 100 avec intérêts composés, si bien (|u'un prêt de 100 florins, au bout de cinquante ans, arrivait à constituer une dette formidablemenl grossie. On avait parlé d'expulser ces Juifs qui suçaient la substance du peuple. Une loi, en 1473, avait été préparée contre eux; 100.000 florins, offerts liabilement à Laurent le Magnifique, écartèrent l'orage suspendu sur leur tête. Mais la campagne entamée avait continué. Les moines prêchaient contre eux. Savonarole flétrissait (( cette secte hébraïque, perfide et ennemie de Dieu ». Non pas qu'il conviât à l'exterminer; il demandait seulement qu'on lui donnât un an pour quitter Florence. Et, comme moyen d'empêcher l'usure de se reproduire, il proposait un Mont de piété. 11 existait déjà des institutions semblables, par exemple à Pérouse. Savonarole eût souhaité qu'on prêtât sur gages sans intérêt, que le jNlont de piété fût un service public, dont l'établissement, le personnel et le fonctionnement seraient payés par la Commune. La Seigneurie n'osa pas le suivre jusque-là. Mais

23ii histoihl: du thavail a l lohence

rintérèt fut fixé de 5 à 7 1/2 p. i(JO, suivant la nature des gages, et aux emprunteurs fut ini[)Osé le serment qu'ils ne joueraient pas l'argent ainsi obtenu.

Enfin, sous l'influence de Savonarole, s'esquissait une réforme militaire. Les mercenaires, véritables brigands sans foi ni loi, étaient un des fléaux de rilalie du temps ; dangereux, s'ils étaient vainqueurs, parce qu'ils [)ouvaient faire un tyran, dangereux, s'ils étaient vaincus, parce qu'ils se dédommageaient de leurs défaites par despillages, ils étaient une faible ressource contre l'invasion étrangère; ils n'avaient pas tenu contre la fm'ici firincesc. On songeait donc à armer les citoyens. Permission était donc accordée d'importer des armes sans payer de droit, et invitation était adressée aux bourgeois de s'en munir.

Cette réorganisation de Florence était enveloppée dans le courant mystique qui battait son plein. A ceux qui demandaient (|uel était le seigneur de Florence : — C'est le Christ, répondait Savonarole. Et le Christ était proclamé roi de la République. Formule étrange et commode qui laissait liberté entière au parti dominant! Allah est Dieu et Mahomet est son prophète, disent les Musulmans. Le Christ est roi et Savonarole est son interprète, pensaient le moine et ses amis. Dieu ne pouvant gouverner en [personne, il fallait qu'un de ses ministres fit connaître sa volonté; Savonarole s'était donné cette mission. Il dictait des lois du haut de la chaire, et,

Ff.ORRNr.R AU TFMPS UE SAVONAUOI,!': 2:î7

deux ans de suite (149()-1/iî)7), après la prédication (lu Cai'èjne, il envoyait ses bandes d'enfants recueillir dans loutes les maisons les objels frivoles, niiroirs, cartes, dés, boîtes de fard, habits de carnaval et masques, tableaux de nudités, dessins et écrits obscènes. l'out était ramassé en un monceau, surmonté d'une figure qui représentait le Carnaval, et au milieu du peu[)le, portant des vêtements blancs que décorait une croix rouge, sous l'œil d'un Jésus enfant, qui, soutenu par quatre anges, montrait de la main gauche une couronne d'épines, pendant que la main droite faisait le geste de la bénédiction, le feu était mis à la pyramide où étaient entassées les frivolités; et la cérémonie se terminait par une ronde joyeuse où moines et enfants tournoyaient, en chantant des cantiques, autour de V autodafé en flammes. Ce paroxysme d'exaltation pieuse fait pressentir et comprendre qu'une réaction allait bientôt se produire dans la population. Il y avait, comme toujours, des mécontents ; il se formait un noyau d'opposition sur le terrain politique ; il s'en formait un autre sur le terrain religieux et moral. C'étaient, d'une part, contre les noirs, partisans du gouvernement bourgeois, les blancs, partisans du gouvernement des riches et les g/'/s (Bigi), partisans des Médici. C'étaient, d'autre part, contre les piagnoni (pleurards, geignards), qui étaient les fidèles de Savonarole et les soutiens de ses réformes puritaines, les arrabiati ou enragés qui souhaitaient une vie plus libre et moins austère, les compagnacci

OU mauvais compagnons, les libertins qui accusaient Savonarole de vandalisme et qui, par haine de la dévotion imposée, faisaient scandale dans les églises en y introduisant des chèvres, des chevaux, en v jetant des ordures, en yamenantdes courtisanes, etc.

Les grands changements sociaux s'opèrent, quand une minorité devient majorité. C'est ce qui advint à Florence par le fait des circonstances et des hommes. D'abord la peste était survenue ; et, suivant la coutume, les Florentins riches s'étaient sauvés à la campagne. Les pauvres restaient forcément et c'est ainsi le parti populaire qui fut décimé par lépidémie. Ensuite le prophète fut pris en flagrant délit d'insuccès. Il avait annoncé laprochaine soumission de Pise révoltée et le siège de Pise par les Florentins se poursuivait sans résultat. Livourne même, le port de Florence, était tombée aux mains de l'ennemi. Les marchands, les artisans, les ouvriers souffraient, se désaffectionnaient. Chose plus grave î Savonarole s'était démenti lui-même. Il avait fait voter la loi qui décidait qu'on pouvait en appeler au Grand Conseil, si 1 on était condamné par six voix seulement sur huit ; or, des partisans des Médici, après une tentative manquée pour leur rendre le pouvoir, avaient ctc pris, jugés, condamnés par six voix sur huit; ils avaient été exécutés sans appel, sans sursis, et Savonarole avait laissé faire.

Il perdait aussi des partisans, parce que l'àme mobile de la foule avait assez de jeunes et de mor-

tifications, parce qu'elle était fatiguée de ces excès de zèle dévot, parce qu'elle désirait vaguement autre chose. Enfin il avait contre lui l'Église officielle. Le pape Alexandre VI, un Borgia, était irrité des prédictions du moine contre la corruption de l'Eglise, dont le chef était peut-être le membre le plus gangrené. Il suscitait des rivaux au prophète. Il le combattait avec ses propres armes. Il lui faisait porter par un autre moine le défi de faire des miracles. Savonarole fut obligé de l'accepter. Il consentit à subir l'épreuve du feu. 11 devait passer indemne à travers les flammes d'un bûcher. Mais, comme au moment décisif le bûcher fut éteint par un orage, sa mission divine resta incertaine pour la foule qui voulait des signes. Sur ces entrefaites, le pape lui intimait la défense de prêcher, finissait par l'excommunier, menaçait de confisquer les biens des marchands florentins résidant à Rome, et Savonarole, suspect aux yeux des timides, privé de la parole, son unique moyen d'action, pressentant et appelant môme le martyre, entamait une campagne désespérée contre le pontife. 11 niait son infaillibilité: il songeait à l'attaquer en plein concile, à le faire déposer ; il adressait des lettres en ce sens au roi de France, aux princes chrétiens. Surprises, décachetées, elles avivaient la haine du pape, la rendaient implacable. Toutefois la cause essentielle du discrédit qui frappa Savonarole fut le fait que la vague de mysticisme, qui l'avait porté au pouvoir, se retirait en le laissant nu sur le rivage. Le peuple de Florence,

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dans sa grande masse, devenait indifïérent ou haineux envers celui qui l'avait dominé. En quelques semaines il fut accusé, décrété de prise de cor])s, assiégé dansson couvent qui fut pris d'assaut ; puis on le mit à la torture. On ne savait trop quel grief articuler contre lui. Serait-il poursuivi comme faux prophète ? Accusé de schisme^ d'hérésie ? On tâtonna, comme les juges avaient fait pour Jeanne d'Arc. Du reste le procès fut secret, et les pièces authentiques n'en ont jamais été retrouvées. Toujours est-il qu'il était condamné et que, le 2;) mai 1498, il était bridé avec deux de ses principaux partisans sur la place môme du Palais-Vieux, à l'endroit où l'on voit aujourd'hui son nom et son portrait sur une dalle expiatoire, que pendant plusieurs siècles jusqu'à nos jours, à l'anniversaire de cette condamnation inique et impitoyable, des^ mains inconnues ne manquèrent jamais de couvrir de fleurs.

Après sa mort Florence, secouée par lui jusque dans ses fondements, étonnée d'avoir eu ce regain d'énergie et de vertu, retombait plus bas qu'elle n'avait été. Elle n'avait plus les viriles qualités d'un peuple libre. Quant à Savonarole, il disparaissait victime d'un double rêve, d'une double chimère. Il avait voulu opérer la réforme de l'Eglise, sans toucher au dogme, par un simple changement dans les personnes. C'était une œuvre bâtarde et sans avenir. Il avait voulu opérer une réforme morale et politique de la République de Florence, sans y accomplir la profonde réforme économique qui eût été

l'LOKENCli AU TKMPS DK SAVONAllOI.E 241

nécessaire pour donner à l'autre une base solide, surtout sans comprendre que le temps était passé des Communes indépendantes et isolées. C'était une œuvre fragile et à peu près inutile.

Consulter :

ViLLARi (Pasquale), La sloria cli Girolamo Sauonarola e di siioi lempi (Firenzc, 1887).

CiARDiNi (M.), I banchieri Ebrai in Firenze cd il Monte di Pietà fonciato da (iirolamo Savonarola (Firenze, 1907;.

Caggese (Romolo), Firenze {''1^ vol., ch. v, .§ 3).

Halzapfel, Die AnJ ange dev Montes Pietalis (Mûnclien, 1903).

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