‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · DE LA MORT DE SAVONAROLE AU RETOUR DES MÉDICI · texte numérisé non relu

DE LA MORT DE SAVONAROLE AU RETOUR DES MÉDICI

Savonarole brûlé, son œuvre politique lui survit quelque lemps. La République relevée par lui subsiste. La Constitution bourgeoise faite sous son inspiration reste en vigueur. Les Médici demeurent en exil. ^lais toujours dure aussi une lutte acharnée entre les deux fractions de la bourgeoisie, la haute et la moyenne. 11 s'agit de savoir si le gouvernement sera large ou étroit. Dans le premier cas, il s'exerce par le Grand Conseil qui contient plusieurs milliers de citoyens ; dans le second, il a pour organes ce qu'on appelle des pratiques^ c'est-à-dire des assemblées de notables, convoqués et choisis par la Seigneurie.

Mais au milieu de ces oscillations perpétuelles, qui ne sont pas dangereuses, qui sont môme normales et inhérentes à la vie d'un peuple libre, on peut discerner un courant qui porte vers la monarchie. Il est visible, non pas seulement chez les partisans des Médici, mais chez les républicains eux-

MORT DE SAVONAROLE ET RETOUR DES MEDICl 243

mêmes. C'est au fond un cas particulier du mouvement général de concentration qui s'opère alors dans toute l'Europe autour du pouvoir royal. iV Florence, on est las des magistratures éphémères qui se contrebalancent et se neutralisent. Contre le danger extérieur qui vient de France, d'Espagne, d'Allemagne, on sent le besoin d'un pouvoir fort et durable. Machiavel, secrétaire des i)/,x' <:/e la paix et de la liberté^ ce qui équivaut à être le secrétaire de la République, est un républicain d'une espèce particulière. Il voudrait une réforme politique et morale qui rendît la force à Florence. Mais il a vu de près l'exemple de Savonarole. Il a compris qu'un réformateur doit être armé pour lutter contre les mauvaises volontés et l'indifférence. Il rêve donc d'un réformateur qui aurait une puissance solide, qui exercerait une sorte de dictature pour le bien de sa patrie. Si les hommes étaient bons, si les citoyens étaient énergiques et pénétrés de leur devoir, cette concentration de l'autorité aux mains d'un seul ne serait pas nécessaire. Malheureusement les hommes sont mauvais, les citoyens inertes. 11 faut quelqu'un qui pense et agisse pour eux.

Cette opinion était sans doute répandue àFlorence, puisqu'en 1502, après plusieurs années de politique indécise et contradictoire, on s'accorda pour modifier une fois de plus la Constitution. On décida de mettre à la tête du gouvernement un gonfalonier à (7>, qui serait nommé par le Grand Conseil et âgé d'au moins cinquante ans. C'était une sojle de pré-

241 IllSTOlHE DU TRAVAIL A 1 LOHI'NCE

sident viager de la République, (jui devait la représenter comme le doge représentait Venise et auquel on allouait une somme de 100 ducats par mois. On avait gagné à cette proposition la petite bourgeoisie, en déclarant que le gonl'alonier pouvait être pris parmi les Arts //uncu/s, peu accoutumés à être si bien traités.

Ce n'est pourtant pas sur un homme des A/'/s mineurs que tombe le choix du Grand Conseil. C'est sur un grand bourgeois dont la famille appartient au plus puissant des .l/7.v majeurs^ à \ Aite delht Unui^ Pierre Soderini. On prend des précautions contre ce souverain improvisé. Il lui est détendu d'exercer un négoce quelconque. Ses neveux sont exclus de droitdes principaux offices. Lui-même demeure sous la surveillance du Conseil, qui peut le juger et le déposer. Soderini était d'ailleurs un loyal républicain, qui s'appuyait volontiers sur la petite bourgeoisie, s'entourait d'auxiliaires de condition médiocre. Il était modeste dans ses goûts, dans son allure, honnête, débonnaire, sympathique. Ambassadeur en France, il avait été traité de grand ami par le roi Louis Xll, (|ui retrouvait en lui quelquesunes de ses propres ([ualitês. Bref c'était un magistrat suprême, tel (|u une lîepublicjue peut (*n souhaiter un en temps de calme. Pour les temps de crise, c'est une autre allai re. La résolution paraît avoir man([ué a cet excellent homme. Il avait ilu moins auprès de lui le plus subtil des Florentins, ]\Iachiavel, qui c.\ ait rempli quantité de missions délicates

MOUT Dr: SAVONAROrj: et HETOUR des iMEDICT 21;")

où il avait [)ii compléter le savoir qu'il avait puisé dans la lucclilalioii des historiens anciens par le spectacle plus instructif encore de la vie, par l'expérience directe des grandes affaires. Machiavel, immatriculé dans l'humble corporation des Vinai' licri (marchands de vin), était précisément un de ces hommes de condition moyenne en qui Soderini plaçait sa confiance.

En môme temps que Florence remettait ainsi ses destinées à une ou deux têtes, une autre réforme importante s'accomplissait. La justice vénale ou corrompue par l'esprit de parti était de longue date une des tares de la cité. On renonçait alors à ces vieilles institutions, le podestat, le capitaine du peuple, qui s'étaient révélés comme des palliatifs insuffisants. On créait le tribunal de la Ruota (de la roue), ainsi nommé ])arce qu'à tour de rôle il était présidé par un de ses cinq membres. Ceux-ci étaient tous étrangers, recevaient chacun 500 ducats par an, et leurs décisions devaient être prises par quatre voix au moins.

C'était, en somme, une constitution assez sage, assez viable, pourvu que, comme toute constitution, elle eut ce soutien nécessaire : rap})ui, la vigilance des citoyens. Elle donnait au pouvoir une stabilité qui lui avait presque toujours manqué ; et elle le mettait aux mains de la classe moyenne. Machiavel voulait qu'on s'appuyât sur cette classe. Dans le livre bu Prince^ qu'il écrira plus tard, il recommande au prince idéal de tenir compte des corporations de

métier, de prendre part à leurs réunions, de se montrer envers elles généreux et clément, tout en maintenant le respect de sa dignité qui doit paraître en toute chose. Pour le menu peuple, il aurait voulu qu'à l'exemple des villes libres d'Allemagne on sût le nourrir sans trop grever le Trésor, et que pour cela on tint toujours en réserve de la besogne pour un an dans ces travaux publics qui sont le nerf et le soutien d'une ville. Pour mettre la chose en termes modernes, il souhaitait des ateliers de charité municipaux, des ateliers pour les sans-travail, comme la France de l'ancien régime en créa maintes l'ois et comme la Piépublique de 1848 en institua sur tout son territoire.

Malheureusement pour Florence et pour sa Constitution nouvelle, elle est alors engagée dans les complications de politique extérieure qui étaient alors prédominantes. L'Italie, dans ce commencement du seizième siècle, n^arrive pas àopérer l'évolution qui s'accomplissait autour d'elle. Elle n'arrive pas à devenir un grand Etat, comme le devenaient en ce temps-là la France, l'Espagne, l'Angleterre. Elle n'arrive pas à remplacer le régime morcelé du moyen âge par celui qui va faire la force de ses voisines et qui consiste à tenir un vaste territoire uni sous les mêmes lois. Elle est impuissante, je ne dis pas seulement à fonder son unité politique en devenant un graud royaume, mais môme à relier par le lien plus souple d'une fédération les Etats souverains qui s'y disputent la place au soleil. Ce

Page 1