MORT DE SAVONAROLE ET RETOUR DES MEDICI
beaucoup moins bien piiilosopher, mais qui savaient beaucoup mieux agir.
Florence alors est toujours troublée par deux questions : trouver de l'argent, trouver des soldats.
Il lui faut de l'argent pour les dépenses militaires, pour acheter l'alliance ou la neutralité des rois. Or elle a expérimenté tous les systèmes financiers. Celui auquel elle s'est arrêtée en 1494, prendre le dixième du revenu des biens immobiliers, ne suffit pas. Alors elle recourt à des expédients. On opère des retenues sur les rentes; on retranche un ou deux quartiers. Pierre Soderini veut la décima scalala^Wvn'^oX. progressif. Un projet qui le rétablit est présenté centcinq fois, cent-cinq fois repoussé. Au cent-sixième scrutin, on fait sortir de l'assemblée tous ceux qui ne sont pas netti di specchio ; le résultat est encore le même. 11 faut remarquer que tous les essais pour faire rendre davantage à Timpôt se heurtent à la même fin de non-recevoir. Pierre Soderini a beau inaugurer une nouveauté qui fait honneur à sa probité : il publie, en 1511, un compte rendu de son administration financière, pratique qui suscitera des clameurs de colère et d'enthousiasme, quand le genevois Necker la reprendra en France sous le règne de Louis XVI. Il ne réussit pas à vaincre l'égoïsme qui porte chacun à réduire sa part aux contributions publiques, qui pousse les citoyens amollis à se dérober aux charpies d'arerent comme à l'impôt du sang. On lit en bas d'un projet de réforme fiscale dressé alors par un notaire, Ser Piero Cen-
nini, la note suivante : « Qui que tu sois, parce que tu es riche et gagnes beaucoup, tu n'es pas ami des pauvres, bien que tu feignes d'être leur ami dévoué; mais, comme tu as peu d'enfants, lu Ijiàuies le ca- Idsio et tu le vilipendes, et lu fais peser le poids du fardeau sur les épaules des sans-fortune. » Ainsi, les pauvres ne pouvant pas, les riches ne voulant pas subvenir aux dépenses publiques, la dette de la ville allait croissant et sa caisse restait vide.
Trouver des soldats n'était pas d'une difficulté moindre. Les mercenaires sont une des plaies dont l'Italie est affligée. Le recours à des combattants payés avait commencé dans les domaines des puissances ecclésiastiques ; comme évoques, abbés, papes, moines et curés, malgré d'illustres exceptions, ne pouvaient guère se battre en personne, ils avaient acheté des hommes pour les remplacer sur le champ de bataille. Les villes, une fois enrichies, avaient suivi l'exemple. Les boutiquiers n'aimaient pas quitter leurs maisons pour aller coucher sur la dure ni laisser pendant ce temps-là leurs afl'aires aller à la dérive. Les fabricants n'aimaient pas envoyer leurs ouvriers sous les drapeaux et fermer leurs ateliers déserts. En conséquence les Communes, qui avaient été d'abord des nids de guêpes promptes à s'irriter, étaient devenues des agglomérations de bourgeois pacifiques : et, comme elles avaient chassé de chez elles la noblesse dont la raison d'être et l'orgueil étaient d'être toujours en armes, leur population s'était accoutumée à manier
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l'aune ou la navette plus volontiers que la pique. Alors, contre les armées des empereurs ou des rois, elles avaient soldé des professionnels de la guerre, des hommes qui faisaient métier de batailler toule leur vie. Le mal ne fil que s'aggraver avec les changements que subissait l'équipement militaire. A me sure que le chevalier et son cheval disparaissaient sous une carapace de fer, il fallait une éducation spéciale pour supporter cette armure, pour se mouvoir sous cette pesante enveloppe. A mesure que la poudre renouvelle l'armement et la tactique, que l'artillerie devient, comme dans les armées du roi de France, la véritable gagneuse des batailles, les bourgeois sont de moins en moins friands de s'exposer aux ]>alles et aux boulets. Et dès lors pullulent les soldats d'aventure, pour qui le danger, quand il n'est pas un attrait de plus, est compensé par le goût savoureux de la vie hasardeuse, par la joie J^estiale des pillages, par le butin lestement conquis et gaiement dépensé, par la débauche, le jeu, et l'avantage d'être payé en temps de paix sans rien faire.
Mais ces défenseurs des villes sont bientôt de dangereux amis. D'abord leurs exigences vont croissant; ils mettent leurs services à des prix toujours plus hauts. Fuis ils savent choisir le moment critique pour faire capituler les coffres-lorts récalcitrants ; ils font grève, quand ils se sentent nécessaires ; ils réclament un supplément de solde pour une campagne d hiver ou pour un assaut périlleux. En temps ordinaire ils se ménagent. On cite des ba-
tailles terribles où il n'y eut pas un homme tué. Ije but que poursuivent chefs et soldats, c'est de faire des prisonniers qui seront échangés contre quelque rançon. Ils sont, d'ailleurs, prêts à se vendre au plus offrant. Ils changent de camp sans le moindre scrupule ; à l'instant où l'on compte sur eux, ils se laissent débaucher par l'adversaire, pour peu qu'il paie davantage. Ce n'est pas tout. Vainqueur, le chef de bande, qui est comme un entrepreneur d'expéditions guerrières, a la tentation de garder pour lui le château qu'il a pris, la ville qu'il a sauvée. C'est ainsi que tant de condottières, comme les Sforza, firent ce qu'on appelait au moyen âge « la garde du loup » ; ils dévorèrent les moutons qu'ils étaient chargés de défendre; ils se firent les maîtres, les tyrans des villes qui s'étaient confiées à eux; ils devinrent, par droit de conquête, des fondateurs de dynasties. Ce n'est pas tout encore. En temps de paix, l'Italie était sillonnée de troupes oisives, de soldats sans travail, qui erraient en quête de quelque cité à piller, de quelque territoire à dévaster, et il fallait payer, payer encore et toujours, pour détourner ces bandes vagabondes aussi redoutables qu'une nuée de sauterelles.
Florence avait eu maintes fois à pâtir des trahisons, révoltes et saccages des mercenaires. Elle chercha à réagir. Machiavel, dans son traité de VArt de la guerre, se souvient des anciens Romains et aussi des Communes belliqueuses du moyen âge. 11 a horreur des tueurs de profession. « C'est la guerre.
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disait-il, qui fait les voleurs et c'est la paix qui les pend. » Il veut donc organiser des milices nationales. Il ne croit pas pourtant qu'on puisse instituer le service militaire oJjligatoire pour tous les citoyens; il sent que ce serait trop demander à la mollesse de ses contemporains. Mais il voudrait au moins, parmi les citadins et les paysans, trier un bon nombre d'bommes exercés au combat et capables de former un noyau solide. Il avait fait lever des pionniers, des sapeurs, des soldats du train pour le siège de Pise. 11 fait décider, de même, que dans toute commune on lèvera un certain nombre de recrues parmi les plus aptes au service; qu'on les rangera par compagnies, qu'on leur donnera un costume et un armement uniformes, qu'on les dressera à l'allemande, qu'on les passera en revue à certaines époques. Il crée ainsi un corps de cavalerie florentine. Mais il a l'intuition que l'infanterie est l'arme par excellence et il songe à avoir sous la main 10.000 fantassins bien équipés et bien exercés. 11 se rend en personne dans les villages, il surveille luimême l'application de la loi. Mais il n'ose pas encore l'étendre à la ville plus récalcitrante, plus soucieuse de ses aises. Il n'ose pas davantage donner à cet embryon d'armée un chef florentin, qui aurait pu être un danger pour la liberté. Il ne fait ainsi qu'une demi-réforme. Le temps lui manqua d'ailleurs pour aguerrir ses milices. Ce ne fut qu'un suprême eflbrt, courageux et inutile, |)Our sauvei' la Ré[)ul)lique de ses ennemis du dehors.
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Les ennemis du dedans n'avaient pas désarmé. En vain les biens des Médici avaienl-iis été confisqués. En vain une branche cadette de la famille avait-elle abandonné le nom qu'elle portait pour prendre celui de PopoUini^ comme un prince d'Orléans se transformera, sous la Révolution française, en Philippe-Égalité. 11 restait, à l'intérieur et à l'extérieur de la ville, de nombreux partisans des princes de la banque. A Florence, c'étaient des banquiers, des riches, surtout la jeunesse dorée, amie des fêtes, des plaisirs, ennemie du service militaire, des mœurs Spartiates qu'on voulait imposer aux Florentins dégénérés, dédaigneuse du peuple laborieux qui était fait pour entretenir le luxe d'une élite, pour travailler, et non pour voter et diriger les affaires pu])liques. Au dehors les Médici, demeurés maîtres de leur fortune mobilière, avaient gardé une haute situation, avaient continué à fréquenter les princes, à se glisser par des mariages (Fargent dans des familles souveraines. L'un d'eux, Jean, fils de Laurent, était cardinal et avait chance de devenir pape : il le sera plus tard en efl'et sous le nom de Léon X. Ces Médici exilés ne cessaient d'exciter contre Florence lo pape, les villes, les princes, les chefs de mercenaires, et le cardinal, agissant au nom du Saint-Siège, se trouva bientôt à la tête d'une armée sur le territoire florentin. La ville de Prato, ayant voulu se défendre, fut j)rise et mise à sac. Sous les veux du cardinal, les femmes, les enfants furent
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violentés, éventrés, mis en pièces, les jeunes filles