‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 18 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Bien que le plan de cet ouvrage nous ait obligé à en retrancher les récits dramatiques, on nous pardonnera de nous attarder à décrire l;i tragique agonie de la République florentine.

La victoire des Médici, en 1513, avait été la victoire de l'or, la victoire de l'esprit monarchique, la victoire des conceptions aristocratiques et voluptueuses de la Renaissance, impliquant l'amour de l'art, des fêtes, de la beauté plastique et de la culture antique, mais aussi le dédain du commerce, du travail manuel et du peuple.

Cette victoire se manifesta de façon éclatante, quand le pape Léon X fît son entrée solennelle à Florence, escorté de dix cardinaux. Ce fut comme l'apothéose de sa famille. Quantité de processions, d'illuminations, de représentations, d'allusions, d'acclamations, d'adulations se pressèrent sur la route du pontife et du grand cortège qui figurait le triomphe du Romain Camille, vainqueur des Gaulois

et libérateur du Capitole. La ville s'admirait et se glorifiait en la personne de ce fils de marchands devenu chef de la chrétienté d'Occident. Et tels furent l'éclat, la somptuosité du décor que l'histoire, éblouie de cette parade et de cette façade, coniplice bénévole des flatteries contemporaines et des vieilles courtisaneries monarchiques qui incarnent une époque et un peuple dans un individu ou dans une dynastie, a cru pouvoir appeler le seizième siècle, ce siècle de la Renaissance et de la Réforme, de Luther et de Calvin, de MicheliVnge et de Raphaël, de Rabelais et de IMontaigne, le siècle de Léon X et des Médici. Ainsi ce siècle, fourmillant de vie, de passions, d'idées et gros d'avenir, a été longtemps condamné à porter la livrée d'une famille, dont les principaux mérites furent d'être assez riche pour acheter tout ce qui s'achète, de dépenser largement un argent souvent mal acquis, de tuer à petit feu la liberlé de sa patrie et de l'humilier sous une domination étrans^ère. Il convient de mettre au point l'honneur excessif qui a été fait soit au pape, soit à ses proches. Léon X a eu la chance de trouver autour de lui des artistes qui s'appelaient Raphaël, Jules Romain, ^lichel-Ange, Bramante; il les protégea à ses heures, paya modestement leurs travaux, les employa à décorer soit le Vatican, soit la basilique de Saint-Pierre, plus remarquable par la grandeur de ses dimensions que par l'harmonie de ses proportions. C'est quelque chose : mais c'est vraiment insuffisant pour que son nom

L\ MORT DE LA REPUBLIQUE l)K FLORENCE 201

préside à l'un des moments les plus glorieux de révolution humaine.

Si nous regardons derrière le magnifique appareil de la cour pontificale, nous trouvons en Léon X un pape, parfois capable de cruauté (il l'avait prouvé à Prato), le plus souvent frivole, rieur, bouffon, amateur de joyeux propos, de comédies lestes, d'histoires salées, et très ambitieux pour sa famille dont il a gardé les habitudes à la fois cupides et prodigues. 11 dissipe, il gaspille, et en même temps il fait argent de tout; il engage ses joyaux, ses tapisseries; il vend chapeaux et barrettes; il nomme trente et un cardinaux d'un J)loc, faisant coup double, remplissant sa caisse et assurant l'élection future d'un autre Médici à la papauté. Pour suffire à ses dépenses et à l'érection de Saint-Pierre, il met le paradis aux enchères, organise en Allemagne un Aaste brocantage d'indulgences. 11 n'avait certes pas inventé ce moyen de battre monnaie; mais il Pamplifie et le perfectionne. En vrai descendant de banquiers, il traite cela comme une affaire decommerce, il afferme l'entreprise à une maison de banque d'Augsbourg, celle des Fugger. Et cette maison, pour vendre à la criée le pardon des péchés commis ou même à commettre, trouve dans le moine Tetzel un placier de premier ordre, qui tarife les fautes et les crimes, fait sortir les ducats des bourses les mieux fermées, promet la rémission des forfaits les plus abominables et va jusqu'à s'écrier : « Eussiez-vous violé la mère du Christ, tout cela n'est rien, dès que l'argent

sonne au fond du coffre ! » On sait comment Luther allait protester contre ce trafic éhonté. « Querelle de moines ! » disait légèrement Léon X. Il ne se doutait pas que cette orgie de vénalité venait de porter à l'Eglise catholique un coup terrible, que la papauté, pour gagner quelques écus, allait perdre la moitié de l'Europe. Léon X, en ce faisant, était dans la tradition des Médici.

Pendant que Jeur grandeur rayonne sur le monde et que leur fortune se dissémine dans Rome et dans les intrigues pontificales, qu'advient-il de leur patrie ? Florence est devenue un appendice du Saint- Siège ; elle est entraînée dans son orbite et sa politique. Les Médici, maîtres de la ville, s'y conduisent en princes et entretiennent des relations étroites avec les cours européennes. L'un d'eux, Julien, qui meurt en 1515, devient duc de Nemours. Un autre, Laurent, meurt duc d'Urbino en 1518, après avoir épousé à la cour de France une La Tour d'Auvergne et il laisse une fille qui sera la trop fameuse Catherine de Médicis. Ces amis et courtisans des rois, et surtout du roi de France, exercent à Florence un pouvoir quasi-despotique. Cela est si vrai qu'à la mort de l'un d'eux, Julien, un Francesco Yillani, descendant des historiens du même nom, est puni d'amende pour s'être promené vêtu de rouge : ne pas porter le deuil en pareille circonstance était un crime de lèse-majesté. Quand Léon X dispaïait à son tour en 1521, et quand, deux ans après, il est remplacé sur le trône pontifical par un nouveau Médici

qui prend le nom de Clément VII, on impose à Florence le gouvernement de deux enfants, de deux cousins germains, Hippolyte et Alexandre, qui, par surcroît, sont deux bâtards, deux mulets^ disent les mécontents (1). Gomme Hippolyte n'a que quinze ans, un décret spécial, rendu en 1524, le rend apte à toutes les magistratures. Le cardinal Passerini, leur précepteur, qui gouverne en leur nom, ne consulte plus les Conseils, écrit directement aux ambassadeurs de la République pour leur donner des instructions. L'ombre même de la liberté n'existe plus. Les Florentins savent toujours en disserter. Il y a surabondance de projets de constitution, beaucoup de bavardage politique ; mais, quant à une action réfléchie, méthodique, efficace, on la chercherait vainement.

Cependant la ville est toujours en proie aux mêmes difficultés financières. Léon X, en 1516, a accordé la permission de taxer les biens ecclésiastiques ; mais cela ne suffit pas. On multiplie les impôts. On recourt aux spoliations, aiix confiscations. Des émeutes éclatent, suivies d'amnisties : car bientôt une préoccupation domine toutes les autres, celle du danger extérieur qui menace Florence.

Les longues guerres qui dévastaient l'Italie, l'interminable rivalité de François \^^ et de Charles- Quint, interrompue par une courte trêve, avaient laissé disponibles cjuantité de mercenaires et de

(l) L'un était le fils du duc de Nemours, l'aulre du duc d'Urbino.

capitaines d'aventure. Du nombre était le connétable de Bourbon, traître à son pays ; le prince d'Orange, à la tète d'une troupe de pillards espagnols, brabançons, italiens; TAllemand Frondsberg, un géant luthérien qui portait au cou une chaîne d'or avec laquelle il se flattait d'étrangler le pape. Etaient-ils vraiment des chefs ? En réalité les bandes de brigands, qu'ils étaient censés commander, n'obéissaient à personne ; elles étaient en quête de butin. Rome leur apparaissait comme un endroit où il était facile d'en faire. Elles se précipitèrent sur Rome. Jean deMédici, le seul guerrier qu'ait eu la famille, avait essayé de les arrêter à l'aide d'autres mercenaires : un coup de feu lui fracassa la jambe, c Coupez hardiment, cria-t-il aux chirurgiens ! Je n'ai besoin de personne pour me tenir. » Et c'est luiqui^ au contraire, avait tenu la ])ougie. Il était mort de Topération, et ses troupes en deuil furent connues dès lors sous le nom de bandes noires. Les envahisseurs avaient passé, pris Rome d'assaut, en y perdant deux de leurs chefs, Bourbon et Frondsberg; ils avaient mis la ville à feu et à sang, massacré femmes et enfants, mutilé statues et tableaux. Le [)ape Clément Ml, réfugié dans le château Saint- Ange, s'était tiré d affaire un véritable Médici, en payant une grosse somme, et avait acheté son salut en détournant le fléau sur Florence, sa patrie.

Florence, après le sac de Rome où ses marchands et banquiers avaient beaucoup perdu, après l'humiliation du pontife quVdle iraimait pas, avait cru Toc-

casioii bonne pour se débarrasser des Médici. Elle avait chassé les deux bâtards, brûlé leur palais, sur remplacement duquel il fut proposé de faire une Place des Mulets. Elle avait détruit dans l'église de Santissima Annunziata les images de cire des deux papes qui étaient la gloire de la famille. Elle avait effacé des palais et jusque des tombeaux les palle. On avait rétabli aussitôt le Grand Conseil, une Constitution ressemblant fort à celle qui avait été en vigueur du tenips de Savonarole. Bref il s'était produit un réveil républicain, tardif, mais qui semblait un suprême moyen de lutter contre un péril imminent et redoutable.

Durant toute sa vie Florence, témoin la longue querelle des Guelfes et des Gibelins, avait dû se défendre contre la Papauté et contre l'Empire. Elle avait bénéficié de leur rivalité. Or voici que le Pape et l'Empereur, ces deux vieux adversaires, s'alliaient cette fois contre elle. Charles-Quint et Clément VII s'entendaient pour lui ôterson indépendance et pour en faire un duché soumis à l'influence allemande et possédé héréditairement par les Médici. Florence fut écrasée par l'union des deux puissances entre lesquelles elle n'avait cessé de se débattre. Charles- Quint écrivait au vice-roi de Naples : « Etrillez-moi bien ces Italiens et n'oubliez pas les Florentins; ils ont besoin d'un châtiment dont ils se souviennent longtemps. » Clément VII, à un évéque français qui lui rappelait qu'il était Florentin, répondait : « Plût au ciel qu'il n'y eût jamais eu de F'iorence au

monde! » Il parlait d'abattre le PalaisA'ieux pour faire sur ses ruines une place au nom infâme; et, comptant sur la mollesse d'une population qui avait de charmantes villas tout autour de la ville, il ajoutait : « Vous verrez que les Florentins ne pourront supporter de voir abîmer leurs jardinets. »

La République, en présence de ces deux ennemis qui lançaient sur elle les mercenaires du prince d'Orange, encore chauds du sac de Rome et alléchés par la richesse proverbiale de Florence, se trouvait isolée, abandonnée de tous. La France, son alliée ordinaire, était vaincue, épuisée, et François 1^' captif, pour recouvrer sa liberté, avait dû promettre de renoncer à toute velléité d'intervenir en Italie. L'Espagne était unie à rAllemagne en la personne de Charles-Quint. Gènes, N'enise, avaient assez à faire chez elles. Les villes voisines détestaient la vieille rivale qui les avait huQiiliées tant de fois. Sienne fournit a l'armée assiégeante des vivres, de l'artillerie, des maraudeurs. Les villes sujettes, exploitées, maltraitées, se révoltent; Pise, Arezzo, Pistoia secouent le joug. La peste vient s'ajouter à toutes ces circonstances contraires. Elle emporte bon nombre de citoyens, et en particulier .Machiavel, qui, après avoir fait vainement une cour intéressée aux Médici, semble avoir cherché une consolation désespérée à sa disgrâce en réalisant dans ses derniers jours, comme il arrive si souvent en temps d'épidémie, le mélange macabre de l'amour et de la mort.

Abandonnée de tous, Florence ne s'abandonna pas

elle-niênie. Elle résolut, s'il fallait mourir, de mourir en beauté. Sur l'ordre des magistrats, on détruisit ces villas et jardinets qui faisaient à la cité une ceinture de verdure et de luxe. La destruction ne s'arrêta, dit-on, que devant le monastère de San Salvi, où les fresques et tableaux d'André del Sarto firent hésiter la main des démolisseurs. Pour fortifier la ville, on s'adressa à Michel-Ange, tant à cause de ses talents d'architecte où il n'avait point de supérieur qu'à cause de son affection bien connue pour sa patrie. Ainsi s'exprimait le décret qui lui conférait une charge difficile. Les difficultés furent telles que le probe et austère grand homme apparaît un moment découragé. Il veut quitter Florence, l'Italie, passer en France. Rencontre-t-il des obstacles à sa tâche dans l'apathie ou la défiance de ceux qui la partagent avec lui ? On ne sait trop. Mais il demande la permission de s'en aller. On la lui refuse. 11 ne s'en retire pas moins à Venise. Mnis, au bout d'un mois, il sollicite son pardon, revieat, bâtit des bastions, fortifie San Miniato, et justifie, par son habileté d'ingénieui-, la confiance mise en son génie. Les Florentins ne se contentent pas pour se défendre des bandes noires qui leur restent fidèles; ils mettent sur pied des troupes nationales. Us donnent pour gardes aux magistrats trois cents jeunes nobles popolani, c'est-à-dire amis du peuple ; ils lèvent 5.000 hommes d'infanterie, qui monteront peu à peu à 10.000 et qui sont pris parmi les citoyeus valides de dix-huit à quarante-cinq ans.

^lais, comme il arrive dans une grande ville assiégée où fermentent les passions, ou bouillonne en vase clos une fièvre spéciale, les partis différents se heurtent avec violence. Les palleschi ou partisans des Médici avaient été jetés en prison. Dans le reste de la population existe (c'est l'ordinaire dans une ville riche et molle) une grosse masse de modérés, de tièdes, qui songent surtout à négocier, qui souhaitent une défense galante, un héroïsme tempéré, une résistance honnête, mais non poussée à bout. x\ côté d'eux frémissent et s'exaltent ceux qui sont décidés à sacrifier leur fortune, leur vie même pour le salut ou tout au moins pour l'honneur de la patrie. Ces derniers sont divisés en deux groupes : les uns sont les derniers fidèles de Savonarole, les piagnoni, républicains fervents, chrétiens rigides, qui n'acceptent pas d'autre maître que Dieu, qui proclament de nouveau le Christ roi de Florence et chantent avec enthousiasme : « \ ive en nos cœurs, vive, ô Florence, vive le Christ qui est ton roi ! » Ils exposent dans la cathédrale la Vierge Impruneta, qui est alors en possession de faire des miracles; ils organisent des processions armées; ils sont soutenus par des moines qui font des prédications militaires et animent les courages, qui s'essaient même au rôle de prophètes. Les prophéties ne sont pas toujours d'accord entre elles. Un moine, dès l'an 1514, a prédit la peste, Rome livrée aux barbares, les prêtres dispersés, l'Italie passant sous la domination d'un prince de la maison d'Espagne, Florence

prise et dévastée et des milliers de diables se donnant carrière sous forme humaine. De nouveau pendant le siège, qui allume les imaginations, on rappelle la prédiction de Savonarole : — Florence sera (lagellée et ensuite régénérée. — C'en est assez pour enflammer d'espoir et d'ardeur les âmes dévotes. Chose curieuse ! L'autre groupe (jui est partisan d'une résistance à outrance est formé de libertins, de jeunes gens qui, aussi détachés des croyances religieuses que patriotes fervents, mettent leur foi, non dans le secours du ciel, mais dans l'etYort humain.

Les modérés, qui sont au début les plus forts et les plus nombreux, font donner le pouvoir à des gonfaloniers doux et débonnaires, qui rêvaient de conciliation, voulaient traiter et avaient par là même une attitude hésitante, équivoque. Sans doute n'estce pas ce qu'il aurait fallu dans une situation aussi critique. Ils firent nommer capitaine général un condottiere de Pérouse, Malatesta, qui arborait un béret de velours où brillait le mot de Libertas et un étendard brodé de lys rouges, mais qui négociait secrètement avec le Pape et dès le début croyait à la défaite, ce qui est le meilleur moyen d'y aboutir.

Aux sociologues, que préoccupe la répétition de certaines séries d'événements au cours des siècles et qui pourraient être tentés défaire une étude comparée des effets produits par un siège sur la population d'une grande ville républicaine, on peut signaler d'étranges ressemblances entre le siège de

Paris en 1870 et celui de Florence en 1529: timidité des chefs militaires qui agissent peu, se défient des milices bourgeoises, n'osent pas tenter de sorties, ne savent point profiter des négligences de l'ennemi et sont en vain stimulés par les civils; entrain et audace dans la population citadine, qui brave l'adversaire en allant chasser sous ses yeux dans la banlieue, en mettant aux enchères le terrain où il campe, en envoyant Tun des siens lutter en combat singulier avec un chevalier de l'armée assiégeante ; timidité du gouvernement, qui espère toujours obtenir un accord, un armistice et qui a peur des moyens extrêmes, unique ressource des cas désespérés: de là des discordes civiles sous le canon même de Tennemi: des défiances qui font crier à la trahison; puis, tardivement, des mesures révolutionnaires; les biens des églises, des bannis, le trésor de Saint-Jean, les joyaux d'une mitre ofiérte par Léon X à la cathédrale employés à la défense nationale: les citoyens écrivant sur les murs à In craie ou au charbon : Pauvres, mais libres : un simple marchand, Ferruccio, appartenant à VArte délia lana, prenant hardiment cette tactique offensive dont les professionnels de la guerre ont eu peur, ramassant des soldats autour de Florence, attaquant, harceUmt, battant les mercenaires jusqu'au jour ou, au cœur des Apennins, dans le bourg de Gavinana, il mourra criblé de blessures, entraînant dans la mort le prince d'Orange, leur chef; après cet héroïsme inutile, les suprêmes convulsions de la ville qui résiste, à l'éton-

neiiient de tous, depuis dix mois; une révolte in extremis contre Malatesta, qui fut certainement un incapable et peut-être aussi un traître; puis, comme Malatesta se défend, la guerre civile s'ajoutant à la guerre étrangère; agonietumultueuse, après laquelle, à bout de forces et de ressources, le 12 août 1529, Florence enfin capitule.

On lui accorde des conditions honorables qu'elle a méritées par son courage et son énergie. L'empereur Charles-Quint, à qui la ville se rend, y établira une nouvelle forme de gouvernement sans toucher à ses libertés. En attendant, les proscrits reviendront, les amis des Médici sortiront de prison. La ville rentrera en possession de son territoire (à l'exception de Pise, de Volterra, de Livourne qui resteront provisoirement en gage aux mains des Impériaux), dès qu'elle aura payé aux vainqueurs 80.000 écus d'or et 30.000 autres écus en lettres de change. Moyennant ce paiement, l'armée assiégeante demeurera hors des murs. De plus, amnistie pleine et entière sera octroyée par l'empereur et le pape à ceux qui ont défendu contre eux leur patrie.

Ces conditions étaient fort acceptables sur le papier. Mais la parole donnée n'est pas une gêne pour les hommes de ce temps-là. La ville est en danger d'être pillée : elle n'est sauvée que par une rixe heureuse qui met aux prises les Allemands, les Espagnols, les Italiens, dont était composée l'armée bigarrée qui l'enveloppait. Mais, à peine les Médici

rentrés, commencent les représailles, les basses vengeances. Des deux derniers gonfaloniers, l'un, Garducci, est décapité; l'autre, condamné à la prison perpétuelle. Un des moines de San Marco, dont la parole n'avait cessé de battre la charge, est enfermé par le pape au château Saint-Ange, où on le laisse mourir de faim. Les biens de Ferruccio, le dernier héros de Florence, sont confisqués. Cent-cinquante citoyens sont bannis, quelques-uns mis à la torture.

Voilà pour les individus ! Voici maintenant pour les libertés de la ville : Un Pcuianiento — une de ces parodies d'Assemblées du peuple qui servaient à dépouiller le peuple de ses droits — nomme une halia de réforme qui prescrit les mesures suivantes : Les citoyens seront désarmés. Les ventes de biens, qui ont eu lieu pendant le siège, seront annulées, sans qu'aucune indemnité soit accordée aux acheteurs. Une révision sévère des comptes du gouvernement tombé sera opérée; c'était une façon de laisser ceux qui en avaient fait partie sous le coup d'une reprise au nom de l'Etat. La ville paiera sur le champ 100.000 ducats, et, pour gagner du temps, la somme sera fournie par cinq citoyens, qui se rembourseront plus tard aux dépens de cent autres, lesquels seront à leur tour remboursés par trois cents autres. De plus, un impôt sera levé, d'un écu à cent par tête, et d'un florin à douze par maison, suivant la richesse des citoyens et l'importance des immeubles. .

Chose plus grave encore ! On supprimait les gonfaloniers et les prieurs, chefs élus des corporations. On ne gardait que le Conseil des Deux-Cents et la magistrature des Quarante- Huit, dont les membres devaient occuper à vie leur office. 11 est inutile de dire que tous étaient des amis des Médici. Enfin Alexandre de Médici, le seul survivant des deux bâtards, Alexandre, qui avait présidé à tous ces châtiments et remaniements, est, en mai 1532, créé duc de la République^ duc héréditaire avec succession en ligne masculine. 11 se loge au Palais-Vieux, dont la grosse cloche restera désormais muette, et là, entouré de gardes, protégé par les garnisons impériales qui pendant treize ans occuperont Livourne et Pise, le descendant des marchands fait figure de souverain, de fondateur de dynastie. Il devait épouser Marguerite d'Autriche, fille de l'Empereur. La domination allemande s'appesantissait pour trois siècles sur Florence et l'Italie.

Il va de soi que les Arti^ vestiges inquiétants des institutions libres, supports du vieux régime républicain, étaient réorganisés de façon à ne plus exercer aucune action sur les afl'aires publiques.

Le triomphe des Médici était consommé et du même coup, la ruine de Floreiice. Désormais brisée, sans ressort, ville de plaisir et de débauche, ayant encore des débris de luxe et le goût des beaux-arts, mais n'ayant plus aucune puissance politique ni économique, n'ayant plus même l'énergie créatrice, elle s'enfonce, elle s'enlise dans une décadence

paisible d'où elle ne sortira qu'avec l'Italie entière.

La mort de la République contrista les derniers grands Florentins. Michel-Ange, qui lui survit longtemps, puisqu'il meurt seulement en 1564, exécute alors deux de ses œuvres les plus significatives : Il Penseroso, ce penseur si profondément absorbé dans ses réflexions et dans ses tristesses qu'il semble méditer, non pas seulement sur les misères, mais sur les vilenies humaines; cette statue de la Nuit destinée au tombeau d'un Médici et dont la bouche est si amère, l'expression si sévère. Un poète académique du temps écrivait à ce propos : « Dans sa douce attitude, elle dort. Passant, ne la réveille pas! » ^Michel- Ange indigné répondit par ces vers: « Il m'est doux de dormir et plus doux d'être de pierre, tant que durent l'opprobre et la calamité I Ne rien voir, ne rien sentir, est un bonheur pour moi... Ne me réveille pas, de grâce... Parle bas. »

C'était l'oraison funèbre de la Florence libre et glorieuse du moyenâge.

Consulter :

Del Lungo (Isidore;, Conferenze florentine (Milano, 1901). CoRAZziNi, Sommario di sioria fiorenlina (Firenze, 1899). Falletti, L'assedio di Firenze (Palermo, 1885). MicHELET, ^/s/o/re de France. Vol. X.

Capponi l'ouvrage cité, IP volume).

Pf.rre^s, Histoire de Florence depuis la domination des Médici JLisqiià la chute de la République {iiSi-loSi) Paris, 1888).

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