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LE GRAND COMMERCE AU QUATORZIÈME ET AU QUINZIÈME SIÈCLE

De l'histoire politique et militaire nous revenons à rhistoire économique, du drame au train journalier de la vie.

Le grand commerce à Florence peut, nous le savons, se diviser en deux l)ranclies essentielles : le commerce de l'argent qui est exercé par les banquiers, changeurs, usuriers, brasseurs d'affaires; le commerce de toutes les autres marchandises qui ne sont pas exclusivement destinées à la consommation locale — draps, soieries, pelleteries, armes, etc. — qu'il s'agisse de produits fabriqués sur le territoire de la Répul)lique ou d'objets en transit pour lesquels les Florentins se bornent à jouer le rôle d'intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, à faire fonction de courtiers et de rouliers du monde. C'est pour ce dernier genre de négoce, qui était forcément international, que fut institué le tribunal fa meux connu sous le nom de la Mercanzia.

Nous avons dit (1) les obstacles que rencontrait le commerce de l'argent, les interdictions que l'Eglise prononçait contre le prêt à intérêt, les accommodements et biais ingénieux que les marchands avaient dû imaginer pour se dérober aux entraves du droit canon. A partir du quatorzième siècle, les besoins du commerce l'emportent sur l'opposition qui vient des théologiens et des moines et qui tend, d'ailleurs, à se relâcher. Dans les premiers statuts de la Mercanzia, qui datentdes premières années de ce siècle, il est dit que les marchands florentins ont coutume, en cas de paiement retardé, de verser à leurs créanciers une certaine somme déterminée en guise de boni (lucro), de don ou de compensation. Mais il arrive que certaines personnes ont dénoncé cet usage comme usuraire et ont recouru contre ceux qui le pratiquent par-devant des tribunaux séculiers ou ecclésiastiques. En cas pareil, la Mercanzia doit mander ces personnes par-devant elle, pour les faire renoncer à ces plaintes et procès; et celui qui refusera de se désister sera déclaré failli, infâme, destructeur de la Mercanzia et de la Commune, de plus exclu pour toujours des offices, soit de sa corporation, soit de la Commune elle-même. C'était, on le voit, une réponse vigoureuse aux censures ecclésiastiques. Celles-ci ne paraissent pas, cependant, avoir été inutiles. Elles ont contrilnié sans

(1) T. I, ch. VIII.

doute à persuader aux créanciers et prêteurs, non pas de supprimer l'intérêt, mais de le limiter. Au lieu des 40, 60, 100 p. 100 qui n'étaient pas rares au siècle précédent, on arrive à le fixer, par exemple, pour les emprunts communaux, à 5 p. 100. Ce fut le taux qui prévalut pour la dette publique. L'Eglise l'accepta, le toléra tout au moins. Des taux plus élevés (10, 15 p. 100) sont assez fréquents encore, même dans ces emprunts officiels. Mais ils commencent à être mal vus, à être considérés comme excessifs et abusifs; et c'est un réel progrès.

A l'intérieur, le commerce de l'argent est aux mains des changeurs, corporation spéciale vouée aux petites affaires locales. Ils ne doivent pas prêter sur gages; ils le font quand même, endépit de leurs statuts. Mais peu à peu dans les villes toscanes, on recourt à un curieux expédient. Comme on ne peut refuser complètement le crédit aux pauvres — artisans, ouvriers, paysans — comme on n'ose pas le leur accorder sans garantie, on prend le parti d'appeler des Juifs pour qu'ils fassent un métier défendu aux chrétiens, et par là même quelque peu méprisé. On promet de ne pas les inquiéter ou persécuter pour motif de religion. On leur octroie des privilèges et même une sorte de monopole. En revanche ils devront prêter à un taux déterminé sur les objets que les pauvres déposeront. Ainsi la Commune ne condamne plus ce genre de commerce: elle l'encourage en le réglementant. Il semble qu'un travail s'opère dans les esprits. Le prêt sur gages devient.

en certaine mesure, une affaire dTtat; et, au quinzième siècle, on voit naître et se multiplier ce qu'on appellera des Monts de piété ou de pitié (1 . Monte, le mot signifie tout établissement qui contient un dépôt de valeurs. Pietà indique une intention charitable, compatissante, le désir de soulager, d'aider les pauvres.

Ainsi les choses se passent à Pistoia, à Pérouse et à Florence. En 1427, on rencontre dans cette dernière ville un étaljlissement privé nommé la Vache^ qui avait été fondé par des Bardi et des Piccioli sous forme de société par actions et qui rapportait 38 p. 100 de dividende. Plus tard, des Juifs furent admis à prêter de même sur gages; la Seigneurie en 1488 est liée à un Israélite de Pise ; mais on l'accuse, lui et ses coreligionnaires, d'avoir gagné trop d'argent, 50.000 florins en quelques années; et, en 1495, sous l'inspiration de Savonarole, un Mont de piété, autorisé par décret du Vatican, fut officiellement chargé de faire des opérations reconnues nécessaires à un taux qui ne devait pas dépasser 7 et demi p. lOO.

Pendant que cela se passait, VArte del Ccinibio, appelé à rendre moins de services, déclinait. En 1299, il comprenait 140 sociétés et plus de 350 membres. En 1357, il ne renfermait plus que 58 sociétés et 90 personnes, et il faisait une fournée d'apprentis pour combler les vides. On pourrait croire à une

(Il En italien le mot de Pielà a les deux sens. A Grasse, on voit encore sur un mur cette inscription : Monl de Pitié.

simple concentration des fortunes dans un plus petit nombre de mains. Mais non! C'est bien une décadence complète. En 1347, les changeurs ne fonctionnent plus que dans la banlieue. En 1378, on n'en compte plus qu'un seul dans Florence.

Les banques — de qui relève le commerce de l'argent à l'extérieur — subissent une crise semblable, quoique plus lente. Au début du quatorzième siècle elles étaient encore très brillantes. Les marchands de Galimala étaient les banquiers des rois d'Angleterre, de France, de Naples, du Saint-Siège. En 1338, ils avaient à Florence 80 maisons; et chacune de ces maisons avait de nombreuses succursales. Celle des Peruzzi, dont le roi de Naples était l'hôte dans un séjour qu'il fit parmi les Florentins, en avait seize pour sa part : à Porto-Pisano, à Gènes, à Venise, à Naples, à Barletta, d'où elle rayonnait sur l'Italie entière; à Palerme en Sicile et à Cagliari en Sardaigne, d'où elle commandait le transit avec l'Afrique; dans l'Europe occidentale, à Avignon pour la cour pontificale; à Montpellier et à Majorque, pour le royaume dont elles étaient les capitales; à Paris, aux foires de Champagne, à Nîmes, à Aigues-Mortes pour le royaume de France; à Bruges, où les marchands florentins, banquiers du comte de Flandre, avaient une chapelle dans Péglise Saint-François et des chambres dans le couvent du môme nom; à Londres, où le trafic des laines promettait de beaux bénéfices. Ajoutez encore des comptoirs en Afrique, à Tunis, dans le Levant, à Rhodes, où les chevaliers

de Saint-Jean défendaient les restes de leur antique puissance; à Famagouste, dans l'île de Chypre, qui appartenait encore auxLusignan; à Chiarenza, dans la Morée... Et la maison Peruzzi n'était qu'une des banques qui se pressaient dans les rues étroites de Florence.

11 faut vraiment faire le tour du monde connu pour suivre leur multiple activité.

D'abord elles ne cessent de s'attacher au Saint- Siège. Les hommes de Calimala portent souvent le titre de niercatores cainerae^ qui désigne tantôt de simples fournis-seurs de la cour pontificale, tantôt des auxiliaires et presque des fonctionnaires chargés de contrôler ou d'opérer au profit du Pape la rentrée de ses revenus très variés. Les Noirs, Corso Donati en tète, et avec lui les Spini,les Frescobaldi, les Pazzi, une moitié des Bardi lui sont tout dévoués. Un peu plus tard, Rome a beau être abandonnée pour Avignon, les Bardi, unis aux Ferrucci, et les Peruzzi, continuent leur office dans cette nouvelle capitale de la chrétienté d'Occident. Quand ils auront été victimes du vent de désastre financier qui passe sur Florence, d'autres maisons prendront leur succession. Les Alberti Yecchi et les Médici, de 1410 à 1476, hériteront du rôle lucratif de banquiers de l'Eglise. Ils seront un instant remplacés par les Pazzi. Mais les Médici, de 1484 à 1492, reprendront la ()lace, et après eux les Chigi, les Altoviti, les Salviati, les Strozzi brigueront le même avantage, jusqu'au jour où les intérêts de la papauté et ceux

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de la famille des Médici seront pour un temps confondus.

On sait quelles facilités de pénétration auprès des princes parfois, auprès des évêques et abbés toujours, leur procuraient ces relations étroites avec la curie romaine. On sait quelle garantie elles leur assuraient pour le recouvrement de leurs créances et contre les censures intermittentes de l'Église. Les Conciles furent aussi pour elles des occasions de faire des affaires d'or. A Constance, elles payaient tant par mois la permission d'avoir bureaux ouverts. A Baie, elles eurent encore un beau champ d'exploitation.

Mais elles ne se poussaient pas moins dans le monde laïque. Très souvent elles y entraient par l'aide qu'elles apportaient à un prince pour faire les frais d'une guerre, d'une croisade, d'une rançon, d'une noce, d'un voyage. Une fois créanciers, les banquiers parlaient en maîtres. Ils n'étaient pas sûrs d'être remboursés : aussi prenaient-ils leurs précautions. Ils se dédommageaient sur les petits des pertes que pouvaient leur causer les grands. Ils se faisaient donner des privilèges; ils recevaient l'autorisation de tenir « une table de prest i), comme on disait en Flandre; bien plus ! ils obtenaient le monopole de ce commerce lucratif; ils pouvaient l'abandonner, le légiier, le céder à qui bon leur semblait. Ils avaient bien soin de se distinguer des autres étrangers ; ils étaient régis par un statut personnel, qui constatait leurs droits et leurs obligations. Ils sont exempts du service militaire, de taxes au-

très que celles qui pèsent sur les bourgeois; s'ils viennent à mourir, leurs biens ne sont pas soumis au droit d'aubaine. Nous voyons en 1377, à Soleure, les Lombards stipuler qu'ils seront payés en monnaie équivalente à celle qui avait cours au moment de l'emprunt. Nous les trouvons en Flandre autorisés à user de saisies mobilières et immobilières, voire de contrainte par corps, à l'égard des débiteurs récalcitrants. Ils exigent d'être encore défendus contre les révoltes de Fopinion publique. A Berne, en 1384, il est décidé que, sôus peine de châtiment, (( personne des nôtres ne doit attenter à riionneur de ceux qui nous prêtent de Targent ni dire qu'ils sont des usuriers ou des prévaricateurs ». En revanche ils paient une redevance au souverain ou à la ville sur le territoire de laquelle ils s'installent. Ils promettent de rendre, sauf cas de force majeure, par exemple d'incendie général, les gages qu'ils ont reçus. Gela fait, ils exercent leur métier en toute sécurité de conscience; et il faut reconnaître qu'ils rendent de réels services. Ce n'est pas seulement aux fils prodigues de parents riches, aux viveurs dans l'embarras, aux commerçants gênés par des entreprises trop grosses, c'est aussi aux artisans qui veulent produire davantage, aux marchands qui veulent agrandir leur négoce, aux pauvres que le chômage a frappés. Leurs opérations sont des plus diverses. Aux prêts sur gages, cautions ou hypothèques, ils ajoutent les dépôts, les paiements à distance, les recouvrements pour ceux de leurs clients

qui ont chez eux un compte courant, les liq^uidations d'héritages, l'achat et la location de terres et d'immeubles, d'animaux et de meubles qui, pour une raison ou pour une autre, sont tombés en leur possession. Mais c'est surtout leur science financière qui leur rapporte de beaux bénéfices. Ils sont réputés comme percepteurs d'impôts, organisateurs de douanes; ils sont recherchés comme experts dans la frappe des monnaies; à Auxonne, en 1359, un Florentin, bourgeois de Dijon, est « monnayeur » pour le compte du seigneur; en 1300, le roi de Bohème fait venir « un Lombard de Florence » pour créer une monnaie qui ait cours dans tout son royaume et son successeur en fait appeler plusieurs dans le même but; en 1312, à Cambrai, un citoyen de Pistoia fabrique la monnaie pour i'évèque ; en 1337, un Parceval qui est de Lucques en fait autant pour le comte de Flandre; et non seulement Jean de Béthune, mais les princes voisins, mettent en circulation des deniers d'or qui sont copiés des florins et qui bientôt seront acceptés dans toute l'étendue de la Hanse. Dans tous les pays où ils opéraient, ces banquiers spéculaient sur l'agio : ils savaient, par exemple, très bien, quand la monnaie d'argent faisait prime sur le marché, en apporter une provision au moment opportun.

Mais cette prospérité, qui s'épanouissait sur un si large espace (on rencontre en Hongrie des Alfani; on les retrouve en Norvège avec des Mozzi) décline dès les premières années du quatorzième siècle.

Ce fut d'abord une série de faillites qui ruinèrent les maisons en apparence les plus solides. Elles se lient à la chute des Templiers, et aux banqueroutes qui n'épargnent pas les banques de Sienne, de Pistoia, de Lucques. Il y a vers ce temps-la un krach retentissant et prolongé. U commence à Florence en 1307 avec les Pulci; il continue en 1308 avec les Mozzi, en 1310 avec les Franzesi, en 1312 avec les Frescobaldi. Puis quelques années d'accalmie, et l'écroulement recommence, en 1326, avec les Scali et Amieri, une maison vieille de cent vingt ans. Enfin, de 1339 à 1346, sont atteints les Acciajuoli, les Bonaccorsi, les Cocchi, les Antellesi, les Corsini, les dà Uzzano, les Perendoli, et, pour terminer par les plus connus, les Bardi, dont quelques-uns sont condamnés comme faux monnayeurs et dont les créanciers touchent 9 sous et 3 deniers par livre, un peu moins de 50 p. lOO ; en dernier lieu les Peruzzi, dont la faillite laisse un reliquat de 4 sous par livre, c'est-a-dire de 20 p. 100.

Les rois sont pour beaucoup dans ces faillites. A Naples, la dynastie angevine n'arrive pas à s'acquitter de ses dettes, et le jour où elle est remplacée par une dynastie espagnole, c'est une créance perdue. En Angleterre, les banquiers florentins ce sont surtout les Frescobaldi et les Peruzzi; ont obtenu, en attendant leur remboursement sans cesse ajourné, le privilège d'exporter la laine sans payer de taxe de sortie, et de plus le droit de s'établir dans le royaume, d'y trafiquer en liberté, d'y

acquérir des propriétés. Parfois même quelque branche du revenu royal leur a été affermée, par exemple la perception des douanes et octrois. Mais ils compromettent leur situation par leur cupidité. Ils amènent avec eux des bandes de neveux, de cousins, de protégés, qu'ils casent dans tous les emplois vacants. Chose plus grave encore ! Ils exigent des autres exportateurs de petites douceurs^ comme ils disent, c'est-à-dire des pots de vin. Les Communes, où siègent les représentants des villes, protestent au nom du commerce national. Le peuple des villes se soulève coutre ces étrangers accapareurs. Les maisons des Bardi sont saccagées à Londres en 1322. Cependant le roi Edouard III, qui a promis de payer ce qu'il doit aux Peruzzi, fait défaut à l'échéance et la dette royale (environ 60 millions de francs) reste pendante. De temps en temps elle est rappelée, sans grand espoir, par les descendants de la famille : un mémoire qui réclame un dédommagement a encore été remis, en 1907, au gouverneuient anglais par le marquis Vincenzo Peruzzi.

En France, des saignées périodiques sont faites par les rois à la caisse des Lombards, parmi lesquels sont englobés les Florentins; des persécutions les écartent des foires de Champagne, les forcent à émigrer vers le nord dans les villes flamandes, d'où ils sont encore chassés par la conquête française. Plus tard en Flandre même^ ils pâtiront de mauvaises affaires où les Médici seront englobés.

Donc, bien que la banque florentine demeure en-

core puissante, elle traverse au quatorzième et au quinzième siècle de rudes épreuves. A l'intérieur de la ville elle est compromise parles impôts qui pèsent lourdement sur elle, par les bannissements et confiscations qui frappent une quantité de familles riches, par le changement des mœurs qui à la vie simple et frugale d'autrefois substitue le luxe et la somptuosité, qui amène aussi les chefs, Laurent le Magnifique par exemple, à négliger leurs affaires. Le nombre des maisons diminue : en 1422, on en comptait 72; en 1472, on n'en compte plus que 32. Concentration sans doute, mais concentration dangereuse, puisque le crédit de Florence se trouve un jour, comme nous l'avons vu, confondu et entamé avec celuides Médici. A l'extérieur, la situation devient plus périlleuse encore : la banque florentine n'a plus seulement à craindre les extorsions des souverains; elle a préparé ses propres fossoyeurs; elle doit lutter contre une double concurrence, d'abord celle des maisons italiennes, et même florentines qui se sont établies sur le sol étranger sans pensée de retour, ensuite celle des maisons étrangères qui ont été initiées par les Lombards aux secrets de la profession et qui représentent une vigoureuse réaction nationale.

Veut-on des exemples de Florentins changeant de patrie ? En voici plusieurs. En 1282, Ton trouve receveur et trésorier en Bourgogne le fils aîné d'un citoyen de Florence, Goni de Tiffi. C'est un aventurier hardi qui, dix ans plus tard, se reconnaît par-

(levant notaire coupable do détournements et s'engage à rembourser 20.000 livres tournois par annuités de 1.000 livres. Malgré ce gros péché avoué, on le retrouve receveur dans le même pays, au moment où la comté passe aux mains du roi Philippe le Bel, et, qui plus est, louchant des comtes Othon IV et Hugues une pension annuelle de 400 livres. Après la mort du roi, il doit rendre ses comptes, restituer une rente de 300 livres qu'il avait sur la saunerie, moyennant quoi il obtient quittance intégrale de sa trésorerie. 11 demeure après cela le commensal de Hugues de Bourgogne et il peut léguer une grosse fortune à ses neveux et aux couvents de Besançon, où il meurt en 1332. 11 est bien dénoncé à l'Inquisiteur de Florence comme ayant été un incrédule, un païen niant le paradis et Tenfer, n'obéissant qu'à la loi naturelle et convaincu que l'homme n'est qu'un animal un peu moins imparfait que les autres. 11 est bien accusé d'avoir pratiqué l'usure et d'avoir manqué régulièrement aux offices. Mais les ecclésiastiques de Besançon le défendent et l'un de ses neveux, nommé Nicolet, fera souche de gentilhomme et deviendra a gruyer » de Bourgogne.

Un autre de ses parents, un sien cousin, est désigné, quoique Florentin, sous le nom de Landuche le Lombard. Il s'appelle en réalité Landuccio Moreti, nous apparaît associé dans son commerce d'argent à un abbé Tomasini qui est également de Florence; d'abord établi à Besançon, il habite, de 12% à 1300, à Paris, rue au Cerf, sur le territoire de Saint-Ger-

main TAuxerrois, devient valet de chambre du roi Philippe le Bel, puis de dame Mahaut d'Artois, qui ordonne de lui payer 200 livres, sans quoi, écrit-elle, ces 200 livres lui en pourraient coûter, à elle, plus de 300.

Plus typique est encore l'histoire des Gadaigne. Elle nous transporte à Lyon, ville frontière et ville cosmopolite où des foires récemment instituées attiraient une foule de marchands. On y avait connu de longue date des maisons de ])anque florentines : au treizième siècle des Delbene; au quatorzième, des Médici ; au quinzième, des Capponi, des Frescobaldi, des Buondelmonte, des Martelli, des Dei,etc. En 1469, on comptait trente-trois de ces maisons. La nation florentine, comme on disait, d'abord confondue avec les Lombards, puis séparée d'eux, formait une colonie qui avait ses lois et ses magistrats. Elle comprenait nombre d'exilés, fuyant la tyrannie des Médici, en particulier des Pazzi, des Bonaccorsi. Chaque année elle élisait quatre conseillers et un consul, qui réglait les différends survenus entre ses concitoyens et les indigènes, qui entretenait des rapports réguliers avec les magistrats municipaux et les agents du roi. Cette colonie s'était si bien accommodée à son pays d'adoption qu'elle participait, en fixant elle-même sa contribution, aux frais des fêtes et illuminations publiques, des cortèges royaux, des aumônes officielles, des ponts à construire ou de la ville à fortifier. Elle avait, dans l'église de Saint-Jean-Baptiste,

patron de Florence, unechapelle. Elle avait une «loge de change » (loggia) qui était comme une petite Bourse. Elle prenait parfois à ferme la perception de certains impôts.

Or, parmi les Florentins de Lyon se rencontraient les Guadagni. Ils avaient été bannis après le retour de Gosme l'Ancien, puis autorisés à rentrer trente ans après : mais ils restent établis dans la ville hospitalière qui est désormais leur seconde patrie ; ils en deviennent bourgeois et ils font souche de Français. Leur fortune est grande : riche comme Gadaigne fut un dicton qui courut longtemps à Lyon. Ils prêteront de l'argent au roi François F' et l'un d'eux, Thomas, qui aida la ville à se mettre en défense et le trésor royal à payer la solde de l'armée, sera en récompense promu au rang de gentilhomme sous le nom de Thomas de Beauregard. 11 laissera en mourant, vers 1543, des domaines en Forez, en Languedoc, un hôpital bâti par lui, une chapelle ornée à ses frais de tableaux, dont l'un représentant V Incrédulité de saint Tliomas est au Louvre, des maisons à Lyon, à Avignon, des propriétés en Toscane, des titres de rentes, des bijoux; et sa famille devenue noble fait figure à la cour des rois de France (1).

On comprend que ces banquiers italo-français aient attiré à eux beaucoup d'affaires qui allaient au-

(1) En 1521, au moment où la guerre éclate entre François I" et Charles-Ouint, trente maisons florentines de Lyon demandent des sauf-conduits au trésorier Robertet, et nous trouvons là les noms suivants: Albizzi, Panciatichi, Guadagni, Salviati, Bartolini, Strozzi, Gondi, Manetti, Antinori, Dei, Ridolfi, Pitti, Tedaldi, etc.

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trefois aux maisons de leur pays crorigine; et l'on comprend également que les leçons de choses qu'ils donnaient aux capitalistes du pays où ils s'enrichissaient n'aient pas été perdues. La concurrence qu'ils faisaient à leurs nationaux préparait la concurrence indigène. Et de fait l'organisation florentine paraît avoir servi de modèle à l'organisation de la banque lyonnaise. Une liaison, une sorte de filiation existe entre les financiers d'Italie et ceux de France. On peut remarquer que déjcà, sous Charles VII, en 1446, l'argentier du roi, Jacques Cœur, possède à Lyon six maisons. Puis peu à peu les élèves des banquiers italiens se disent qu'ils auraient avantage à opérer seuls: et, s'ils n'osent pas demander l'expulsion pure et simple de leurs maîtres et rivaux, ils font du moins vibrer la fibre patriotique pour leur créer quelques difficultés; c'est ainsi qu'en France, de 157G à 1579, des efforts furent faits pour limiter l'intrusion des banquiers étrangers : ils furent obligés de faire inscrire au greffe les noms de leurs associés.

Plus ou moins violentes, plus ou moins tardives, des réactions nationales du même genre se produisent dans tous les pays d'Europe. Elles sontamenées souvent par la dureté des conditions que les prêteurs sur gages imposaient à leur clientèle. En beaucoup d'endroits, l'intérêt était calculé à la semaine, et pour une somme empruntée le samedi» rendue le lundi, la semaine était considérée comme écoulée. En Flandre, dès le quatorzième siècle, des

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écrivains traitent les Lombards de sangsues étrangères, de rats insatiables, les accusent de n'apporter jamais un ducat, mais de venir seulement avec une feuille de papier et une plume, ce qui leur suffit pour tondre aux habitants la laine sur le dos. Chassés d'Angleterre et tenus en bride dans le royaume de France, ces usuriers se maintiennent plus longtemps en Suisse et en Allemagne. La plupart de ceux qui pratiquent cette variété la plus basse du commerce d'argent disparaissent de ces deux pays au cours du quinzième siècle ; quelques-uns prolongent leur existence jusqu'au seizième siècle. Mais on aurait tort de croire que toute la banque italienne ou florentine était comprise dans l'usure (1). Des auteurs allemands, dupes de cette erreur, en ont pris texte pour déclarer que la banque allemande, qui au seizième siècle, avec les Fugger d'Augsbourg, devait exercer une sorte de suprématie financière, n'a rien dû aux leçons et aux exemples de ces financiers d'outre-monts. Nous n'avons pas les éléments nécessaires pour trancher la question : mais il est vraisemblable que, dégagée de tout amour-propre national, l'étude du sujet mènerait à leur reconnaître, là comme ailleurs, le rôle d'éducateurs et d'initiateurs. Ainsi les banquiers florentins voient se réduire peu à peu leur puissance et leur champ d'action : mais ils ne périssent pas tout entiers ; ils lèguent à leurs successeurs les fruits de leur expérience.

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