‹ Histoire du travail à Florence (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · SCHULTE · texte numérisé non relu

SCHULTE

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Si nous abordons maintenant la seconde branche du grand commerce florentin, celle qui comprend toutes les marchandises qui se prêtent au négoce en gros, à l'exception de l'or et de l'argent, nous le voyons, durant les deux siècles et demi qui vont jusqu'à la chute de la République, tenter et réussir à moitié une curieuse évolution. Jusqu'alors il s'était fait surtout par terre ; il va désormais se faire principalement par mer.

Sans doute on rencontre encore des marchands florentins dans les principales villes et dans les principales foires du continent. Ils continuent à passer parles cols des Alpes; le Saint-Gotliard a, dès le milieu du treizième siècle, des ponts suspendus à des chaînes de fer qui permettent de franchir les abîmes et, dès la fin du quinzième, un service régulier d'estafettes qui relie l'Allemagne et l'Italie. Florence conclut plusieurs accords avec la ville de Constance pour le passage du lac qu'elle n'obtient pas sans acquitter un péage. Elle cherche à s'assurer par le Tyrol un autre chemin à travers les montagnes; elle envoie à Venise et en Allemagne deux ambassadeurs chargés d'étudier le terrain et de préparer des traités, Piero Cambini et ser Bartolomeo del Bambo Ciai : le malheur est que leurs rapports n'ont pas été retrouvés. Mais il ne semble pas que ces efforts aient été couronnés de succès. Benedetto Dei, en 1472, avoue que le nord et l'ouest de

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l'Europe sont des marchés perdus pour les draps florentins : les pays qui les achetaient se sont mis à les fabriquer eux-mêmes et en plusieurs endroits ce sont des manufactures florentines, installées sur le sol étranger, qui ont fait l'éducation des indigènes.

Outre cette concurrence, ce qui explique la décadence du commerce par terre, ce sont les lignes de douanes qui ferment les grands Etats, les guerres perpétuelles qui, en France et en Italie, rendent les routes peu sûres, le dépérissement des foires de Champagne et de Flandre.

Il est naturel que les marchands florentins aient alors cherché à réaliser un rêve qui les hantait depuis longtemps : avoir le libre accès de la mer, posséder une fenêtre sur la Méditerranée. En 1406, Pise est vaincue, soumise ; mais son port est ensablé. Aussi Florence, en 1421, achète-t-elle la ville de Livourne. Et elle s'essaie à devenir une puissance maritime. Elle a, comme Pise, ses consuls de mer, qui sont chargés de surveiller tout ce qui concerne la marine marchande. Elle songe à canaliser l'Arno, pour que les grands bateaux puissent arriver jusqu'à elle. Florence, port de mer! C'était un projet ambitieux. L'Arno, qui est presque à sec une bonne partie de l'été, ne lui permit point de le mettre à exécution. Du moins se lança-t-elle hardiment sur les flots de la Méditerranée. Ce n'était pas pour elle chose tout à fait nouvelle. Elle avait auparavant frété des navires, équipé des matelots, fourni môme des capitaines de galères ; mais c'étaient des navires

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(|ui battaient pavillon génois ou français, qui ne portaient pas les couleurs de la République, des matelots et capitaines à la solde d'une puissance étrangèie. Ses citoyens avaient encore organisé des assurances maritimes, commandité des navires marchands. Mais ils devaient opérer dans des ports étrangers. Désormais Florence a ses vaisseaux; VA/'/c (leUci Uina a les siens; les coutumes florentines sur les contrats d'assurances sont adoptées par d'autres villes, Ancône par exemple, et ces contrats finissent par être reconnus pour licites par l'Eglise. Jusqu'alors Florence, par prudence, défendait à ses bourgeois d'assurer des marchandises qui n'étaient |)as florentines; ainsi en décidait la Mercanzia en 1393 i . Désormais, plus large, elle leur permet d'assurer toute marchandise achetée dans la ville ou ayant payé les droits de sortie, et même, par intermittences, elle concède aux négociants catalans le privilège de pouvoir être assurés par ses banques. Dès lors aussi Florence a des départs réguliers pour Londres, Bruges, Anvers, ou pour les escales d'Orient. En J422,sa première galère armée part pour Alexandrie, dûment bénie et escortée jusqu'à la mer par une procession. Il arrive (|uelquefoi.s sans doute que les vaisseaux florentins avec une riche cargaison sont saisis [)ar un ennemi momentané delà République ; en 1404, l^oucicaut, gouverneur de la ville de Gênes au nom du roi (le l'rance, y fait prendre un navire qui porte pour

(1) BoNOLis, Arc/i. slur- il., \ , 22, p. 31:^.

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200.000 florins de laine. En 1400, un autre, dont le chargement a une valeur presque égale, est emmené à Gaëte. Cela donne lieu à des négociations, qui se terminent bien le plus souvent, et la laine arrive directement d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre, de Flandre. D'autres ennemis, plus dangereux, sont les corsaires et les princes musulmans. Mais des traités signés avec ces derniers établissent un vaet-vient pacifique. On peut prendre pour exem[)le celui qui lut conclu entre la République et le roi de Tunis, en 1424. En vertu de cet accord, non seulement les Florentins pourront trafiquer librement sur le territoire tunisien, sans être sujets au droit d'aubaine; mais ils pourront réparer leurs navires, s'ils ont subi quelque avarie, ce qui supprime le terrible droit d'épave. Ils auront dans la ville un fondouk, un consul, qui deux fois par mois aura la faculté de voir le roi et de lui parler. Lorsqu'ils auront débarqué des marchandises et payé les droits d'entrée, ils pourront réexporter ce qui n'aura pas été vendu et les taxes qu'ils auront versées leur seront remboursées en proportion des quantités restantes. Ils pourront encore acheter du blé et de la farine pour le ravitaillement de l'équipage sans avoir à payer de droits pour ces achats.

C'est plus qu'un traité de paix, c'est presque un traité d'alliance; car les navires florentins et les navires sarrasins soumis au roi combattront et chasseront de concert les corsaires. De plus les privilèges accordés s'étendent aux Pisans, aux gens de

Piombino, sujets de Florence, et même aux navires étrangers qui seront commandés par un Florentin. On voit quelle position avantageuse Florence conquérait dans le monde musulman. Peu embarrassée de scrupules religieux, elle se faufilait, après la prise de Constantinople, à Péra et dans la mer Noire où elle aura pendant un demi-siècle des comptoirs florissants. Elle allait bien plus loin. Depuis un siècle, elle pénétrait jusqu'à cet Orient mystérieux d'où venaient alors tant de richesses, ^taislà il avait fallu organiser des caravanes. Un de ses citoyens, Balducci Pegololli, vers 1340, a laissé un manuscrit intitulé : Pratica délia yiercatura. C'est comme un manuel du parfait marchand. On y rencontre un peu de tout : des conseils pour la navigation, des avis sur les jours réputés heureux, des recettes pour reconnaître et polir les pierres précieuses, des renseignements sur les monnaies et les mesures en usage, sur les échéances ordinaires des lettres de change dans les différentes places, et, comme le dit l'auteur, d'autres « chosettes que vous trouverez en cherchant ». Mais ce qu'on y trouve avant tout, ce sont des guides, des itinéraires vers les points très divers où le négoce entraînait les aventureux Florentins. Nous apprenons ainsi le temps qu'il fallait pour aller de Florence à Paris et qui était de vingt à vingt-deux jours, le coût des transports de Lon dres ou de Nimcs à Florence. Nous y voyons indiquées les routes commerciales de l'Asie ({ui se réunissaient à Erzeroum, pour se diviser là en deux

voies, aboutissant l'une àTrébizonde aux bords delà mer Noire, l'autre dans PArchipel à Aiazo ou Alexandrette. Nous y pouvons suivre le long voyage accompli par les marchands, qui portaient les draps fins et allaient chercher le coton, la soie brute ou travaillée depuis la ville de Tana (ou Azoff) jusque dans la capitale du Gathay, Gambalu, c'est-à-dire jusqu'à Pékin, au cœur de la Chine. C'était un trajet qui se faisait tantôt en voiture ou en bateau, tantôt à dos de cheval ou de chameau, qui coûtait de 300 à 400 florins d'or et durait, aller et retour, plus de deux ans. Celui qui l'entreprenait revenait méconnaissable. 11 avait laissé pousser sa barbe et pris des vêtements orientaux. Accompagné de deux serviteurs et d'un interprète, ou, mieux encore, d'une femme du pays qui lui facilitait le passage, il emportait comme provision de la farine et du poisson salé; il achetait le reste sur la route. Les dangers n'y manquaient pas. Il pouvait mourir, et alors tout son équipage demeurait la propriété du seigneur sur les terres duquel il était mort. Il lui fallait acquitter maint et maint péage. Enfin, arrivé en Chine, il avait l'étonnement de voir que tout le trafic s'y faisait avec des morceaux de papier jaune portant l'estampille du souverain et ayant cours forcé. Il faut croire que les gains réalisés étaient considérables, puisque les Florentins, déjà raffinés, s'exposaient volontiers aux périls et aux ennuis d'un pareil voyage. Le grand commerce avait encore, comme aux temps primitifs, quelque chose d'héroïque.

Il resta très actif à Florence pendant tout le quinzième siècle, et le tribunal de la Mercanzia, qui en était l'organe, eut durant cette époque une renommée et une importance de premier ordre. Protégeant les intérêts de ses nationaux et ceux des étrangers, réglant les litiges qui surviennent entre eux comme entre maîtres et ouvriers, il précise et uniformise le droit commercial. Mais peu à peu la Mercanzia change de caractère. Elle n'est plus l'instrument de la puissance politique et économique des Arts majeurs; à force de collaborer avec les magistrats de la Commune, elle devient une institution d'Etat, et elle finira par être un vrai tribunal de commerce, qui ne dépendra pas de quatre ou cinq grandes corporations, mais qui sera un rouage du gouvernement.

Cette transformation même indique un commencement de décadence dans ces corporations. Naturellement les Florentins du temps protestent contie une idée pareille. Un pamphlet vénitien l'ayant exprimée en termes crus, un ancien envoyé de Florence à Constantinople, Benedetto Dei, y répond, en 1472, avec l'énergie et l'exagération du patriotisme blessé. A l'en croiie, les deux industries florentines de la laine et de la soie sont plus prospères que les quatre industries analogues de Gênes et de Venise mises ensemble. Et il nous prodigue les renseignements. Florence compte 270 ateliers-boutiques pour la laine, 80 pour la soie, qui vendent leurs marchandises aux foires de Gênes, des Marches, de Ferrare, de Afantoue, de toute Fltalie, et encore d'Avignon,

de Montpellier, d'Anvers, de Londres. Elle possède de plus 33 grandes banques, 23 magasins de drap vendant au détail, 84 ateliers de menuiserie faisant delà marqueterie, 54 ateliers de marbriers et tailleurs de pierre, 24 boutiques d'orfèvres et joailliers, 30 de batteurs d'or, de fileurs d'argent et de fabricants de figures de cire si habiles qu'on n'en trouvera nulle part de pareils, de faiseurs de guirlandes, 66 épiciers-apothicaires, 70 bouchers, 8 poulaillers qui vendent aussi duTrebbiano, un vin qui pourrait réveiller des morts. Faut-il ajouter qu'en 1452 Gino Capponi, vainqueur de Pise, a introduit la filature d'or, pour laquelle on était auparavant tributaire de Cologne ou de Chypre; qu'en 1423 les vers à soie déjà connus en Toscane ont fait leur apparition à Florence ? Malgré tout, dès les premières années du seizième siècle, la décadence se manifeste de mille façons. Elle est due à bien des causes.

Les unes sont particulières à Florence. Causes morales : la Renaissance amène le dédain du travail manuel et du commerce. Les humanistes planent ou affectent de planer au-dessus des intérêts prosaïques de la vie matérielle. Causes économiques : l'industrie, qui décroît, n'offre plus au négoce les aliments dont il a besoin. Causes politiques : le commerce écrasé d'impôts languit, et l'on peut s'apercevoir à mille traits que ce n'est plus lui qui dirige et gouverne. Le pouvoir est aux mains d'une famille, d'une dynastie, qui sacrifie les intérêts collectifs à ses intérêts personnels.

Les autres causes sont générales et par là même plus graves encore. Le temps est passé où Florence avait le monopole de certaines fabrications, de certains négoces. Les villes d'Italie se sont développées comme elle. Elles sont devenues des concurrentes redoutables et se sont barricadées de tarifs prohibitifs. Ont agi de même les grands pays où Florence faisait jadis des moissons d'or et qui ferment leurs frontières pour protéger leur industrie naissante. Enfin, au moment où les peuples dHJccident s'avisent d'utiliser eux-mêmes leurs ressources, au moment où l'invasion turque et la guerre perpétuelle qui sévit dans l'Archipel mettent obstacle aux relations régulières avec le Levant^ voici que les découvertes géographiques changent la direction du grand courant commercial. Voici que l'Atlantique enlève à la Méditerranée, point de rencontre des trois vieux continents, son antique privilège d'être le centre du monde connu. A oici qu'un autre continent surgit du sein des flots et qu'un élan formidable jette vers l'Occident ceux-mêmes qui veulent aller en Orient. Voici qu'une fièvre d'espérance lance Portugais, Espagnols, Anglais, Français, Hollandais à la conquête de l'inconnu.

Par une étrange ironie de la destinée, ce sont des Italiens qui sans le vouloir ni le savoir, travaillent à ce déplacement si fatal à Fltalie. C'est un Florentin, l'astronome Toscanelli, qui achève de pousser le Génois Christophe ColomJj vers ie Nouveau Monde. C'est un Florentin, Amerigo Vespucci,

qui, ayant été le premier à décrire, peut-être à toucher, le continent nouveau, aura l'honneur de lui donner son nom et prouvera que les vulgarisateurs sont souvent mieux récompensés que les inventeurs. C'est un Florentin, Verazani, qui, en 1524, explore pour le roi François l*"' le Canada, la contrée qu'on appellera la Nouvelle- France. Ce sont des Vénitiens, les Cabotto, qui, pour le compte de l'Angleterre, découvrent Terre- Neuve et pour celui de l'Espagne, le Rio de la Plata. En vérité l'Italie de ce temps-là disperse son âme et son génie parmi les nations. Mais elle meurt ellemême d'anémie. Elle dépérit abandonnée par le grand fleuve de vie qui s'est transporté ailleurs. En vain un Génois, vers ce temps-là, rêve-t-il d'ouvrir une nouvelle voie au commerce des Indes par la Caspienne, le Volga, Riga et la Baltique. En vain propose-t-il ce vaste projet au czar Basile. La voie de mer est plus courte, plus sûre, moins chère que le voyage par terre à travers tant de peuples et de pays divers. L'Italie, quoi qu'elle fasse, demeure en dehors de la grande circulation qui sillonne les flots des Océans et Florence, après avoir été l'une des reines du commerce, cède à la torpeur qui l'envahit et laisse passer à d'autres cette suprématie commerciale qu'elle avait exercée durant deux à trois siècles.

Consulter:

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ÉcuéSON DE l'Arte Por San Maria.

Florence — Église de Or San Michèle (extérieur).

(André délia Robbia.)

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