CHAPITRE III
LE DUC d'aTHÈNES ET l'ÉLÉVATION DU MENU PEUPLE
Dans un État, qui se sent relativement à l'abri des entreprises extérieures et qui peut ainsi se replier sur lui-même, ce sont les questions économiques qui passent au premier plan. Tel fut le cas à Florence dans la période qui va de 1330 à 1343.
La ville est alors riche, puissante et belle. Jean Villani place en 1338 son plus haut degré de prospérité. L'année précédente avait été d'une abondance exceptionnelle. Des comètes avaient traversé le ciel. La vieille lionne, que la République nourrissait, et ses deux filles avaient mis au jour six lionceaux : c'étaient là des signes évidents de bonheur. Le chroniqueur s'attarde complaisamment à décrire cette patrie resplendissante dont il est fier et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les principaux traits du tableau.
Florence possède un vaste territoire, qui s'étend jusqu'aux défilés de l'Apennin, englobe Pistoia,
Arezzo, une bonne partie du district de Lacques; là s'élèvent de 60 à 80 châteaux qui sont à la Commune, sans compter ceux qui appartiennent à de simples citoyens florentins. La ville a par an un revenu de 300.000 florins et davantage ; beaucoup de royaumes eussent été heureux d'en avoir autant. Chaque année elle frappe à la Monnaie 350.000 ou 400.000 florins d'or. Elle peut mettre sous les armes 25.000 soldats-citovens de 15 à 70 ans, en outre L500 nobles combattant à cheval et parmi eux 65 chevaliers, le tout sans préjudice d'une troupe de mercenaires dont la solde s'élève cette année-là iiu gros chid're de 40.000 florins. La Commune con^ tient 90.000 âmes dans l'enceinte, 80.000 dans la banlieue, et encore faut-il ajouter une quantité de religieux et de religieuses, plus 1.500 étrangers attirés par le commerce et déjà par la beauté de la ville.
Au premier rang des corporations vient V Arte délia lance, qui occupe 200 boutiques, fabrique annuellement de 70.000 à 80.000 pièces de drap représentant une valeur de 1.200.000 florins. On calcule que cette industrie fait vivre 30.000 personnes. Yj'Arte cli Calimala importe, finit et revend 10.000 pièces de draps ultramontains qui valent plus de 300.000 florins. Il est redescendu au second rang : mais 80 banques relèvent encore de lui.
La ville, coquette, glorieuse de ses monuments, compte 30 hôpitaux, 110 églises, une légion de monastères d'hommes et de femmes (40 au moins). Elle
jette en 1334, les fondations du campanile de marbre qui doit accompagner la cathédrale et il est possible que Giotto (mort en 1336) en ait tracé le plan. Elle reconstruit le clocher de la Badia détruit dans une émeute populaire. Elle commence, en 1337, la nouvelle loggia de Or San Michèle, où chaque Art aura son pilier pour y placer la figure de son saint patron. Quantité d'autres bâtiments, ponts, palais, églises, sont alors en construction et les 146 maîtres que contient la corporation de la pierre et du bois ne courent pas risque de chômer.
Si Ton pense que Florence rayonne en outre de la gloire de Dante, le fondateur de la littérature italienne, lequel, étant mort, est salué comme un génie; que Boccace, son conteur sceptique et grivois, a déjà l'âge dhomme ; que Jean Yillani écrit ses chroniques avec des curiosités et des précisions statistiques d'historien moderne ; on comprend que la ville du Lys rouge s'admire et dise d'elle-même aux jours dorés de la Saint- Jean : \cl mondo non è piii bella terra 11 n'y a pas de plus beau pays au monde). Le roi de Naples, Robert, allié prodigue de bonnes paroles, écrit aux magistrats : « Dieu a ennobli, développé votre ville et Ta élevée au-dessus des villes voisines et même lointaines, si bien qu'elle peut être comparée à un arbre touffu, riche en feuilles et en fleurs, qui étend ses rameaux jusqu'aux confins de la terre. »
Cependant dans cette sérénité lumineuse apparais sentquelques points noirs. Yillani rapporte les paroles.
du philosophe ^lichel Scot : a Elle ne restera pas longtemps debout, la Florence des fleurs; elle touibera dans la corruption ; elle vivra dans la dissimulation [clissimulando) . » Déjà en 1333, la nuit de la Toussaint, un ermite de Vallombrosa a entendu un vacarme épouvantable de démons; il s'est signé dévotement et il a vu passer une grande chevauchée de cavaliers noirs et armés dont l'un lui a crié : — Nous allons submerger la ville de Florence pour ses péchés. — Il n'y a pas à douter de cette vision : c'est l'abbé de Vallombrosa qui a conté lui-même la chose à Villani. Et cette nuitdà s'est déchaînée une pluie, ou plutôt un déluge, qui a duré quatre jours et quatre nuits, avec éclairs, tonnerre, ouragans, tremblements de terre. L'Arno, encombré par des pêcheries, a débordé, dévasté les campagnes, renversé les murailles de la ville, envahi les rues, les maisons, les églises, emporté les ponts avec la prétendue statue de Mars f|ui était considérée comme le palladium de 1^ cité. Rien que pour l'enceinte et les ponts, les pertes ont été évaluées à 250.000 florins d'or ; seulement telle est alors la vitalité de Florence que le désastre a été vite réparé.
Mais quels étaient donc, au dire de Villani, les péchés qui méritaient aux Florentins pareille pénitence ? Il signale Forgueil, le désir de dominer et de tyranniser les voisins, la rapine, l'usure, le commerce frauduleux, la vanité et la coquetterie des femmes qui se rient des lois somptuaires et qui ont été traitées par Dante de Sarrasines, tant elles aiment
à se farder et à se décolleter; il cite encore la gourmandise, la luxure, Timpiété. Tous les péchés capitaux y passent, et pourtant dans cette liste copieuse Villani a oublié le plus grand, le plus dangereux aussi : l'égoïsme impitoyable de la classe- dirigeante, l'étroitesse de cœur et d'esprit avec laquelle, sans scrupule, elle se réserve tous les profits du travail commun, son injustice à l'égard des ouvriers qui sont, autant et plus qu'elle, les créateurs de cette richesse surabondante.
Que l'on consulte, en effet, les statuts des Arts majeurs. En 1335, FArte di Por Saut Maria interdit à tous ses suppôts toute ligue et association et il s'autorise, pour condamner ces coalitions qui pourraient nuire aux patrons, des préceptes de saint Paul sur l'amour et la charité fraternelle que les hommes se doivent entre eux. Les mêmes statuts décident qu'en cas de contestation c'est la parole seule du patron qui fait foi: inutile de recourir à des témoins. L'appel est interdit, si ce n'est pour les Arts moyens et mineurs, qui n'ont pas droit à la même considération, aux mêmes privilèges que les corporations du grand commerce et de la grande industrie ; les teinturiers en soieries sont obligés de fournir caution et de subir les prix qui leur sont imposés. — Même spectacle dans VArie délia lana. En 1338, les ouvriers ou sottoposti doivent jurer d'observer les statuts ; sinon, il ne leur sera pas donné de travail. C'est le temps où fileurs et fileuses sont excommuniés et condamnés à des pénitences, s'ils emploient
plus (l'un fil pour annaspare la matassa (dévider récheveau). ^lio\x]o\\r^ Viiffiziale forestière^ nommé par les consuls, met les mutins à l'amende et à la raison.
Aussi commence-t-on à entendre des plaintes sourdes qui se changent peu à peu en revendications plus nettes. Ces revendications, comme il est naturel dans un milieu encore très croyant, prennent une forme religieuse. Rien de plus populaire alors que le récit de ce miracle où Jésus apparaît au paysan affamé et se fait reconnaître à ce fait que le sac vide du pauvre homme se remplit tout à coup de pain. iVinsi qu'il arrive toujours au début d'un mouvement d'idées, les esprits courent à l'extrême opposé de la réalité qui les blesse. On pâtit des abus d'un régime ploutocratique, d'une politique mercantile; on va, par réaction, jusqu'à condamner le désir de la richesse, cause essentielle du mal. C'est alors que les disciples de saint François d'x\ssise, les frères mineurs ou minorités, « les petits frères de la vie pauvre », comme ils s'intitulent, proclament que le renoncement à toute propriété, privée ou même collective, est chose évangélique et méritoire. Jean d'Oliva, Michel de Cesena, Joachim de Flore prêchent et attendent comme très prochaine une ère de paix et de concorde qui s'établira par l'égalité et la fraternité, une ère nouvelle à laquelle présidera l'Esprit Saint descendu sur la terre, pour achever la rédemption ébauchée par le Christ. Tous ces moines vont répétant dans leursprédications que leshommes,
SOUS la loi de nature, ne connaissaient ni le tien ni le mien ; que la propriété fut la conséquence de leurs péchés ; mais que, Jésus leur ayant apporté la loi d'amour, la propriété, avec les maux et les querelles qu'elle engendre, n'a plus de raison d'être. Cette doctrine se propage si bien quelle inquiète les chefs de l'Église. Le pape Jean XXII fulmine d'Avignon contre ces adorateurs de la pauvreté ; il les dénonce comme hérétiques; et, en 1337, frère François de Pistoia est brûlé à ce titre. Mais, dans le peuple, les adeptes ne manquent point à ces idées ; ils se reconnaissent à leur refus de prêter serment (comme \e^ j^atarins^ un siècle plus tôt), à leur abstention des offices de TEglise, même en cas de mort, et aussi à leur mépris et à leur haine pour les riches.
La conduite des grands et des riches va féconder, multiplier ces ferments de révolte.
Les grands continuent à violer les lois suivant leur fantaisie, à maltraiter sans scrupule les gens du peuple. On est obligé d'instituer contre eux une nouvelle magistrature, de créer, en 1340, un Conservateur de la paix^ chargé de faire la police de la ville. Car le podestat, qui est nol^le, est accusé d'être enclin à oublier de punir ceux qui sont nobles comme lui; et, en 1337, une émeute éclate contre lui, pour la raison que, par sa négligence voulue, il trouble Tordre au lieu de le maintenir.
Quant aux riches, ils sont menacés dans leur richesse par des événements extérieurs. Une période
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de difficultés graves a commencé pour les banques florentines. En Orient, elles reculent avec les chrétiens, elles voient leur marché se rétrécir sans relâche; en Occident, la guerre, qui met aux prises la France et l'Angleterre, cause dans les relations commerciales des troubles qui amènent de grandes maisons au bord de la faillite.
Et les faillites mêmes se succèdent avec une rapidité inquiétante. De 1303 à 1308, les Mozzi ont sombré, puis, dans les années suivantes, les Frescobaldi, banquiers et bailleurs de fonds du roi d'Angleterre. Ils ont eu beau — en 1301-1302 — adresser à leur royal client des lettres où ils réclament 50.000 livres sterling, en se plaignant de pertes qu'ils ont subies aux foires de Champagne, en faisant remarquer qu'ils ont dû restituer 200.000 florins à des déposants qui ont cru devoir retirer leur argent; ils n'obtiennent pas satisfaction. Peut-être essayèrent-ils de se payer eux-mêmes, en pratiquant des extorsions sur les sujets du roi, en profitant de ce qu'ils avaient le monopole des recettes doLianières du royaume. Ce qui est certain, c'est qu'en 1311 ils sont en fuite. Ordre est donné de les appréhender au corps, et le pape demande pour eux un saufconduit, afin qu'ils puissent venir se justifier. Ils nous apparaissent en même temps chassés de Florence comme magnats, et réfugiés à Pise.
Après eux, c'est le tour des Bavdi. Nous voyons, en 1326, les maisons qu'ils possèdent à Londres saccagées, et nous les retrouvons, en 1334, engagés
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à Paris avec les Peruzzi dans un grand procès contre les Tolomei de Sienne. En 1326, les Scali, les Amieri^ les Pétri suspendent leurs paiements. Les Peruzzi ne tardent pas à être atteints. Ils ont prêté aux roisd'Angleterre 1.365.000 florins d'or, une somme qui « vaut un royaume ». Mais les rois d'Angleterre^ pour suffire aux frais de la guerre de Cent ans, ont besoin d'argent et ne sont ni en humeur ni en état de payer leurs dettes. Les rois de France sont, eux aussi, à la gêne. Ils cherchent à remplir leurs caissespar n'importe quel moyen; et, en 1337, le roi Philippe Yl de Valois fait arrêter des Florentins sous le prétexte (vraisemblable et toujours commode) qu'ils pratiquent l'usure et qu'ils soutiennent son adversaire, le roi d'Angleterre. Ils furent d'ailleurs, suivant la coutume, relâchés moyennant finances. Les événements qui se passent ainsi dans l'Europe occidentale ont une importance considérable pour les maisons de Florence, et un détail suffirait à le prouver. Nous trouvons, à la date de 1338, une somme payée par une Compagnie florenline pour le voyage d'un bateau qui est envoyé tout exprès, afin de porter les nouvelles de la guerre franco-anglaise aux comptoirs que Florence a dans l'île de Rhodes. Les pertes que subissent les banquiers, le trouble profond du crédit qui en est la conséquence ont une répercussion immédiate sur la vie intérieure de la République. Le popolo grasso voit baisser son influence : de plus le commerce et, par contre-coup, les métiers sont frappés de langueur; une crise
économique accompagne la crise financière. Elle est encore aggravée par les dépenses de la Commune. La politique de la grande bourgeoisie dirigeante consistait à agrandir le territoire, à ruiner les villes voisines et concurrentes. La guerre avec Pise était quasi permanente. Lucques était achetée à Martino délia Scala au prix de 250.000 florins. Mais, s'il était aisé d'y entrer après ce marché, il était difficile d'y rester. Les Pisans s'y opposaient de toute leur énergie. Les Florentins, accoutumés à se battre par procuration, lancent contre eux des mercenaires; mais leur chef, Malatesta, traître ou maladroit, laisse prendre la ville de Lucques. Or, il se trouva dans son armée un capitaine qui s'était distingué par sa vaillance, par son habileté. C'était un Français, Gautier de Brienne, duc d'Athènes. Il parut être aux Florentins l'homme indispensable du moment : il fut proclamé Seigneur pour un an.
Qu'était ce nouveau venu ? Un petit homme laid, dont la barbe mangeait le visage, mais qui était en revanche souple, rusé, intrigant, et ressemblait à un Grec du Bas Empire beaucoup plus qu'à un Français. Son duché lui avait été pris, en 1312, par des Catalans, appartenant à ces Grandes Compagnies nomades qui sillonnaient et ravageaient l'Europe. Lui-même devint dès lors un de ces aventuriers qui, sans terre et sans argent, cherchaient fortune par le monde avec une bande de soldats prêts à se louer au plus offrant. Les siens étaient pour la plupart des Bourguignons. Avec eux il allait en quête d'une
ville qu'il pourrait servir d'abord et asservir ensuite.
Il fut bien près d'arriver à ses fins, de remplacer la République à Florence par une de ces « tyrannies», ou dynasties militaires qui, en ce temps-là, s'établirent dans une foule d'autres villes. Il avait pour lui l'Eglise : l'évêque de Florence parla, le pape écrivit en sa faveur ; son titre était de descendre des Croisés, d'être allié de la maison de France. Les grands espéraient, sous un chef guerrier, noble comme eux, reprendre la place d'honneur dans la cité et trouver gloire et butin dans de brillantes expéditions ; ceux des banquiers qui étaient en danger de faire faillite rêvaient en lui un sauveur, qui ne veillerait pas trop sévèrement sur les finances de la Commune et permettrait de lucratives affaires. Enfin et surtout le menu peuple, lassé de la domination égoïste et dure de la bourgeoisie, comptait sur un prince libéral et populaire pour adoucir sa misère. Grâce à la convergence de toutes ces sympathies, ambitions, convoitises, espérances, le duc d'Athènes, au mois de septembre 1342, fut aisément nommé Seigneur à A'ie.
Au fond cette élection était un coup d'Etat contre la haute bourgeoisie dominante. Le gonfalon de justice était déchiré ; déchiré aussi le livre degli orclini ; les prieurs étaient relégués dans un palais écarté avec une garde dérisoire de vingt hommes, tandis que le nouveau Seigneur se logeait au Palais Vieux, protégé par quinze cents Français et Bourguignons.
Le duc — ainsi affermi — n'oublie pas le menu
peuple auquel il doit, en grande partie, son élévation . Il fait nommer prieurs des gens des petits métiers. Il se montre familier avec les artisans les plus humbles et ses officiers font de môme. « Compère, allons boire ! » disent-ils à ceux qu'ils rencontrent. — Les actes sont d'accord avec les paroles. Le nouveau gouvernement n'a point de ménagements pour les corporations privilégiées; il ne respecte pas leur autonomie ; il pénètre dans leur vie intérieure ; il les remanie, les démembre pour créer de nouvelles corporations auxquelles il donne des armoiries, des étendards, des consuls. Il étend sa faveur jusqu'aux ouvriers, sujets des corporations. En novembre 1342, une supplique est adressée au duc par les teinturiers et savonniers contre les injustices dont ils sont victimes de la part des fabricants de drap. Ils allèguent que le paiement qui leur est du est retardé parfois de quatre et cinq ans, ou bien fait en marchandises ; que les tarifs sont fixés à leur gré par les drapiers et que tout recours est inutile par devant les consuls qui sont drapiers eux-mêmes ; qu'ils sont obligés de payer un sou par livre pour toute matière première qu'ils doivent acheter à VArte qui en a le monopole. Ils se déclarent prêts à abandonner leur métier, s'ils n'obtiennent pas satisfaction. Le duc leur donne raison, accueille leurs griefs défend à VAi^te délia lana d'user de procédés tyranniques, interdit à ses consuls de rien faire sans le consentement du Seigneur de la ville. Peut-être songe-t-il à faire des teinturiers un vingt-deuxième
Art ayant les mêmes droits que les vingt et une corporations officielles. On peut remarquer que les statuts de VArte délia lana^ remaniés à cette époque, sont pour la première fois abondants en bonnes paroles pour les sottoposti. On veut traiter avec eux o'racieusement. Leurs fautes, si fautes il v a, sont dues à l'ignorance, non à la malice. On supprimera les amendes non justifiées. On va réduire les pouvoirs de \ iiffiziale forestière. On ne permettra plus qu'il agisse sans l'approbation des consuls. Ce qui explique sans doute cette douceur inusitée, c'est que le duc avait annoncé l'intention de nommer lui-même ce petit podestat industriel et de le tenir sous son contrôle direct.
On comprend que le duc — pour toutes ces mesures — ait été adoré du petit peuple, et aux fêtes de Pâques, en 1343, il y eut dans les rues quantité <le danses et de divertissements. Le duc d'Athènes — comme tous ceux qui ont joué le même rôle que lui — soignait les réjouissances populaires.
Toutefois se maintenir au milieu des partis ardents et multiples que renfermait Florence était une entreprise malaisée. Philippe VI de ^'alois, apprenant l'aubaine échue à son cousin, avait dit : « Le pèlerin a trouvé auberge ; mais je crains qu'il n'ait mauvais hôtel. » Le fait est qu'il tourna bientôt contre lui de puissantes inimitiés.
La bourgeoisie riche (il est à peine besoin de le dire) le déteste cordialement; et plus tard elle brûlera les archives, pour qu'il ne reste pas de souve-
nir officiel des actes de ce gouvernement dirigé contre elle. Elle est exaspérée par les faveurs faites aux ouvriers, puis (raison plus avouable et qui se couvre du manteau de l'intérêt général) par le sansgône du duc qui abolit les lois somptuaires, qui dépense sans compter, qui s'attribue le revenu de tous les impôts indirects, qui, en dix mois et dix-huit jours, récolte plus de 400.000 florins d'or à Florence et plus de 200.000 venant des terres et châteaux du district. Le Seigneur que s'était donné la ville n'entendait pas qu'on lui fît à ce sujet des observations ; un meneur de bœufs, qui par son influence avait été nommé prieur, hasarda un mot de trop sur les impôts : le duc lui fit arracher la langue.
La bourgeoisie lui en veut encore de la désinvolture avec laquelle il loge ses Bourguignons dans les palais voisins du Palais-Vieux, et cela sans payer de loyers ; et aussi d'un péché très français, dont ses officiers ne sont jias plus innocents que lui-même et qui consiste à se montrer trop galant avec les dames.
Pour lutter contre cette inimitié qui va croissant, a-t-il gardé ses premiers partisans ? Non, il en perd beaucoup un à un. Les grands ne lui pardonnent pas d'avoir fait la paix avecLucques etavecPise, puis d'avoir mis un frein à l'arbitraire de leurs fantaisies aristocratiques. Un d'entre eux, un Bardi, a été frappé de mort pour avoir pris à la gorge et failli étrangler un ouvrier ; un autre a été puni de même pour avoir violé une fille du peuple. Cet homme, en vérité, ne
respectait pas les privilèges de la noblesse : il ne respectait pas davantage ceux de la richesse. Plusieurs personnages appartenant aux familles les plus considérables, et parmi eux un Médici, avaient été condamnés pour avoir volé la commune, pour avoir fait des gains illicites dans les fournitures militaires. Il avait perdu également l'appui de l'Eglise, de l'Evéque, qui pouvaient lui reprocher de ne pas se soucier des vieilles haines, de ne pas être assez Guelfe, d'avoir rappelé des Gibelins proscrits, de leur avoir confié la garde de plusieurs châteaux. Surtout les gros de la cité sentaient qu'il tendait à se passer d'eux, et que, ayant fait alliance avec les Seigneurs des villes voisines, il travaillait pour lui et non pour eux.
Aussi se trame-t-il bientôt contre lui trois conspirations qui se rejoignent. On songe d'abord à l'assassiner dans un rendez-vous d'amour ; mais, averti, il ne sort que bien escorté. On recourt alors à un autre moyen. Les grands et les bourgeois riches font venir de la campagne des gens de leur maison, des paysans qui leur sont tout dévoués ; ils exploitent le sentiment national qu'il est toujours si facile d'exciter contre les étrangers. Enfin un soir, le 26 juillet, jour de Sainte-Anne, à l'heure où les ouvriers sont sortis des ateliers et éparpillés dans leurs logis, les hommes qui sont à la solde des grands et des bourgeois provoquent une rixe qui dégénère vite en émeute. On crie dans les rues : « ^'ive le peuple ! Vive la Comaïune ! Vive la
£CUSS0N DE LA CORPORATION DU BaTIMENT.
Florence — Musée National.
(André délia Robbia.)
liberté » ! Des barricades se dressent. Quelques gens du peuple — cardeurs de laine, bouchers — accourent pour défendre le duc. Mais, résidant au centre de la ville, il est coupé des faubourgs, cerné avec ses troupes au Palais-Vieux. Il avait fait du quartier un véritable camp retranché ; il essaie donc de s'y défendre ; il est prêt à soutenir un siège. Dans la bataille, le palais du podestat est brûlé ; mais Gautier de Brienne ne cède point et il y a un moment critique où l'on peut se demander comment les choses vont tourner. Sur Florence marchent les seigneurs des environs qui sont pour lui et les milices des villes libres qui sont contre lui. Les Florentins ont, en attendant, institué un gouvernement provisoire. Gomme il arrive en temps de révolution les passions sont déchaînées et le sang coule ; les officiers du duc que les insurgés peuvent saisir sont tués, traînés dans les rues, pendus par les pieds. Le chef de sa police, qu'il a consenti à livrer, est massacré avec un fils de dix-huit ans qui veut le défendre ; puis le malheureux est mis en pièces ; les morceaux sont portés au bout des piques et mangés, cuits et crus. Un prêtre s'est écrié : « Je ne veux plus dire la messe que je n'en aie pied ou aile. » Et il a arraché un bras de la victime.
Gependant la situation du duc n'est guère tenable, les vivres lui manquent. Seulement comme il a eu l'adresse de garder en otage les prieurs, il négocie par l'entremise de l'évêque et il finit par conclure un traité en bonne et due forme. 11 renonce à tous
ses droits de Seigneur de Florence, et le 7 août, avec ses troupes qui Pescortent, il quitte la ville. Il se retire d'abord à Bologne, puis il passe à ^ enise, dans le sud de l'Italie, plus tard en France où il restera parmi les morts de la bataille de Poitiers.
Les Florentins, vainqueurs, instituèrent la fête perpétuelle de Sainte-Anne en l'honneur de leur liberté recouvrée. Et sans aucun doute la journée du 26 juillet fut un réveil national et républicain : mais le sens en est plus compliqué. Ce fut aussi une révolution anti-démocratique, un temps d'arrêt, une halte dans le mouvement de lente ascension qui tendait à faire sortir les Arts mineurs et les ouvriers de leur situation inférieure et misérable. Le mouvement n'était toutefois qu'interrompu, et il n'allait pas tarder à reprendre sa marche en avant.
Consulter :
ViLLAM (Giovanni et Matteo).
Peruzzi, Sloria del Commercio e dei Banchieri di Firenze intullo il mundo conosciulo dal 1208 al 1345 (Firenze, i868j.
Paoli, Délia signoria di Giiallieri Duca d'Alêne in Firenze (1862). — Xiiovi doc. inlorno a Guallieri di Brienne (Arch. Stor. ital.,S.ÏII, p. 16).
RoDOLico, // popolo minulo ^Bologna, 1899 1.
Whitwell 'Ouvrage cilé dans le lome I).
GuERRiERi (Giovanni), Nuovi documenli inlorno a Guallieri VI di Brienna, Duca d'Alêne (Arch. Stor. ital., V, 21).
Medin (Antonio) e Frati (L.), Lamenli slorici dei Secoli XIV, XV, XVI (4 vol. in-16).